Ennéades de Plotin, traduction de Bouillet
a donc pour nous quelque chose de national, pour, ainsi dire. Elle a été en honneur et ses dogmes ont fleuri dans les contrées mêmes que nous habitons.
Nous n'avons rappelé tous ces faits, nous n'avons rapporté les passages des auteurs anciens, que pour bien préciser la manière dont les Égyptiens, aussi bien que les Grecs, et plus tard les prêtres des Gaulois, entendaient la métempsycose. Notre système diflfère de la vieille conception orientale qui fut embrassée par les Égyptiens et les Grecs et plus tard par les Druides, en ce que nous n'admettons point que l'âme humaine puisse jamais revenir dans le corps d'un animal. L'âme humaine a, selon nous, traversé ce milieu préparatoire, mais elle n'y revient pas. L'animal n'a, en effet, dans la nature qu'un rôle inférieur à celui de l'homme ; il est au-dessous de notre espèce par le degré de l'intelligence, et il ne peut avoir ni mérite ni démérite. Ses facultés ne lui accordent pas la responsabilité de ses actes. Il n'est qu'un chaînon intermédiaire entre la plante et l'homme ; il a quelques facultés, mais on ne peut prétendre que ces facultés l'assimilent à l'homme moral.
Ainsi, nous condamnons ce retour de l'âme humaine aux routes qu'elle aurait déjà parcourues. La rétrogradation n'est pas notre doctrine. L'âme peut, dans sa marche progressive, s'arrêter un instant, mais elle ne revient jamais en arrière. Nous admettons que l'homme est condamné à recommencer une existence mal remplie ; mais cette épreuve nouvelle se fait dans un corps humain, dans une nouvelle enveloppe du même type vivant, et non dans le corps
d'un être inférieur. Le dogme oriental de la métempsycose méconnaît la grande loi du progrès,* qui est, au contraire, le fond de notre doctrine.
Troisième objection. — On nous dira encore : Vous avancez que notre âme a déjà existé dans le corps d'un animal; vous partagez donc V opinion des naturalistes qui font dériver Vhomme du singe ?
Non, assurément I Les naturalistes français et allemands qui, appliquant à Thomme la théorie de Dai'win sur la transformation des espèces , ont avancé que Thomme dérive du singe, invoquent uniquement des considérations anatomiques. MM.Vogt, Buchner, Huxley, Broca, comparent au squelette de l'homme primitif le squelette du singe ; ils étudient la forme du crâne chez l'homme et chez le singe ; ils eiaminent la profondeur des lignes qui servent, sur le fémur, aux insertions musculaires (c'est-à-dire la ligne âpre du fémur) ; ils mesurent la largeur et la proéminence des mâchoires, etc. De ces rapprochements ils tirent la conclusion que Thomme dérive anatomiquement d'une espèce de quadrumane. L'âme n'est prise en aucune considération par ces savants, qui raisonnent absolument -comme s'il n'existait rien de pensant dans les cavités anatomiques qu'ils explorent et mesurent. C'est, au contraire, en comparant les facultés de l'âme humaine aux facultés des animaux que nous arrivons à notre conclusion. Pour nous, les formes animales ne sont rien ; l'esprit, dans ses diverses manifestations, est notre principal objectif.
Pourquoi, en effet, faire dériver l'homme du singe
plutôt que de tout autre mammifère, plutôt que du loup ou du renard? Croit-on qu'il y ait beaucoup de différence entre le squelette du singe et celui du loup, du renard ou de tout autre carnassier? Mettez ensemble ces trois ou quatre squelettes, et il ne vous sera pas facile de les distinguer les uns des autres, si, au lieu de prendre un singe dans les espèces supérieures, vous prenez un quadrumane d'une espèce inférieure, un maki, un ouistiti, un macaque. Interrogez les fonctions physiologiques du singe, et celles du loup ou du renard, vous trouverez parfaitement semblables chez ces animaux les fonctions de la respiration, de la digestion, de la circulation du sang et de la lymphe, de Hunervation, etc. Examinez les organes qui servent à ces fonctions, vous verrez, chez tous ces animaux, ces organes identiques par leur structure. Pourquoi donc feriez-vous venir l'homme du singe, plutôt que du loup ou du renard? Est-ce parce que les singes de nos ménageries ont une ressemblance éloignée avec rhomme, par la station^ quelquefois verticale, et par certains traits de la physionomie, qui sont la caricature de la nôtre? Mais, dans Timmense famille des singes des deux mondes, combien y a-t-il d'espèces de singes présentant ces caractères ? Cinq ou six à peine. Tout le reste de la famille des singes a le museau bestial au plus haut degré, et se montre très-inférieur en intelligence à la plupart des autres mammifères. Si vous faites dériver, au point de vue organique, Thomme du singe, parce que certaines espèces de ces quadrumanes sont la caricature de l'homme, par leur physionomie, pourquoi ne pas faire venir l'homme du perroquet, puisque cet oiseau
émet des sons articulés qui sont la caricature de la voix humaine, ou bien du rossignol, parce que ce chantre mélodieux de nos bois module des sons comme nos cantatrices?
La considération des formes animales a pour nous peu d'importance, quand il s'agit de détermiuer la place qu'un être vivant doit occuper dans l'échelle de la création, car ces formes ont le même type dans tous les animaux supérieurs; car la structure du corps varie fort peu dans toute la grande classe des mammifères; car les fonctions physiologiques se font chez tous de la même manière. Aussi la base que nous prenons pour nos recherches estelle tout autre : c'est la base spirituelle. C'est aux facultés de Tâme que nous demandons nos moyens de comparaison.
On ne saurait donc prétendre que nous épousions les doctrines de Darwin et des transformistes, parce que nous avançons que l'âme a tenu domicile dans les corps de plusieurs animaux, avant de parvenir au corps humain; parce que nous admettons que le principe spirituel commence dans les plantes à l'état de germe, et que ce germe se développe et s'accroît en traversant les corps d'une série progressive d'espèces animales, pour aboutir à l'homme, où doit s'achever son élaboration et son perfectionnement. Les darwinistes, ou transformistes, ne considèrent que la structure anatomique et font abstraction de l'âme. Nous ne considérons, nous, que les facultés de l'âme. Nous sommes guidé, non par l'idée matérialiste, qui dirige et inspire ces savants, mais, au contraire, par un spiritualisme raisonné.
Ou pourra critiquer ou repousser notre système de la nature. Nous ne le présentons que comme une rae toute personnelle, et nous ne voudrions l'imposer à aucun lecteur. Le mérite de cette conception philosophique et scientifique, si elle en a un, réside ians la vaste synthèse par laquelle elle relie toutes .es créatures vivantes qui peuplent le monde solaire, depuis la plante infime où apparaît le germe de l'organisation, jusqu'à Tanimal, depuis l'animal jusqu'à l'homme , et depuis l'homme jusqu'à la série ies êtres surhumains et archihumains qui habitent les sphères éthérées, enfin depuis ces derniers êtres jusqu'aux radieux habitants de l'astre solaire.
C'est en assemblant, d'une part, tout ce que la chimie moderne a acquis sur la composition des plantes et les phénomènes physiques de leur respiration, et d'autre part, ce que Ton sait, sur les propriélés physiques et chimiques de la lumière solaire, que nous avons conçu l'idée de faire des rayons du soleil le véhicule des germes animés qui sont déposés dans les plantes par ces rayons. C'est en méditant ce qu'ont écrit, sur les conditions physiques des êtres humains ressuscites , les philosophes Charles Bonnet, Dupont de Nemours et Jean Reynaud, c'est en invoquant nos propres méditations sur la destinée des hommes au delà de la barrière du tombeau, en un mot, c'est en nous adressant aux sources les plus diverses que les sciences et la philosophie pouvaient nous fournir, que nous avons composé cet essai d'une philosophie de l'univers.
Ce système peut être erroné, et on pourra lui en
substituer un autre, plus logique ou plus savant. Mais ce qui restera, nous Tespérons, c'est la synthèse que nous avons réalisée de tous les faits de Tordre physique et moral que nous avons rapprochés; c'est le lien par lequel nous rattachons ensemble tous les êtres de la création, et qui comprend à la fois l'attribut organique de ces êtres et l'attribut moral ; c'est cette vaste échelle de la nature sur les degrés de laquelle nous plaçons tout ce qui a vie; ce cercle sans fin par lequel nous soudons l'unà l'autre tous les anneaux de la chaîne des êtres vivants. L'explication théorique que nous avons formulée de tous les faits ainsi groupés, peut ne pas être acceptée, nous le répétons, mais nous croyons que les faits sont bien rassemblés et que c'est sur leur groupement qu*il faudrait établir toute théorie ayant la prétention d'expliquer l'univers. Si notre explication est contestée, notre synthèse des faits restera ; nous l'espérons.
Et d'ailleurs, c'est seulement ainsi, c'est-à-dire en créant un système, que l'on fait progresser les sciences, tant les sciences exactes que les sciences morales. La chimie n'a pas été, comme on le prétend, créée par Lavoisier, elle a été fondée par Stahl : ce n'est pas la théorie pneumatique émise par Lavoisier, mais bien le système du phlogiitique imaginé par Stahl, qui institua la chimie au siècle dernier. Stahl, on le sait, eut le mérite immense de réunir tous les faits connus de son temps dans une explication théorique générale, d'en composer un ensemble, et de créer le système du phlogistique. Ce système était inexact, sans aucun doute, mais les faits qu'il avait
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fallu réunir pour Tédifier, avaient été parfaitement choisis, et ne laissaient à l'écart aucun élément utile d'information ou de recherche. Aussi, lorsque Lavoisîer vint, quarante ans après Stahl, il n'eut qu'à retourner, pour ainsi dire, le système de son devancier, i^omme on retourne un habit. Au phlogistique de îtahl, Lavoisier substitua l'oxygène ; il conserva tous es faits, il ne changea que l'explication, et la chimie lit fondée.
C'est qu'une synthèse bien faite doit nécessaireuent précéder toute théorie de la nature. Descartes, tn élaborant son système des tourbillons^ formula une conception assurément très-inexacte ; mais les faits mr lesquels cette théorie reposait étaient si bien choisis, ils répondaient si exactement aux besoins îe la science, que quand Newton vint, avec son sysème de l'attraction^ on n'eut qu'à appliquer la nouvelle hypothèse aux faits rassemblés par Descartes Dour ses tourbillons, et l'on eut la véritable astrono- 3iie et la véritable physique. Lorsque Linné créa son système de botanique il fît une distribution assurément fort artificielle des végétaux, et Linné lui-même connaissait bien tous les défauts de son système. Mais grâce à ce moyen artificiel il parvenait à grouper boutes les plantes en un catalogue méthodique. Si le principe de la classification était mauvais, le ser- ^ce que ce même catalogue [rendait à la botanique était immense. Ce ne fut, en effet, qu'à partir de Linné qu'on put se reconnaître dans le confus dédale de faits qu'il fallait rassembler et fixer dans sa mémoire, pour pouvoir pousser plus loin l'étude des végétaux. La botanique ne prit son essor qu'à
partir de la publication du S}/stema naturm de Tim mortel naturaliste d*Upsal.
Notre prétention, dans cet ouvrage, n est donc pas d'émettre une théorie de l'univers irréprochable, mais seulement de réunir et de grouper avec méthode les faits sur lesquels cette théorie doit reposer, les faits physiques aussi bien que les faits métaphysiques et moraux.