LE LENDEAIAIN DE LA MORT
surface de la lune; il nous la montre creusée de profonds ravins et de rudes aspérités, hérissée de montagnes énormes, sillonnée de profondes crevasses circulaires. Nous pouvons parcourir des yeux le disque lunaire, comme si c'était un paysage lointain de notre propre globe. Les planètes mêmes qui se perdent dans rinfini des cieuz, nous pouvons, grâce au grossissement de puissants télescopes, nous faire une idée de Taspect de leur surface.
Après ce tableau, assurément très-incomplet, de ce qu'a pu rassembler la science humaine, on croirait que chaque habitant de la terre est impatient de s'approprier ces connaissances, que tout le monde doit êlre heureux et fier d'en meubler son esprit. Hélas 1 la presque totalité de Tespèce humaine ignore le premier mot de tout cela. Otez les dix millions d'individus dont nous parlions tout-à-rheure, et qui numériquement peuvent à peine compter, eu égard à la population du globe, tous les hommes s'imaginent (|ue la terre est une surface plate, qui s'étend jus- (|u'aux limites de l'horizon, et que recouvre une coupole bleue qu'on appelle ciel. Si vous assurez que la terre tourne, on se met à rire, et Ton vous montre la terre immobile et le soleil qui se lève à droite, pour se coucher à gauche, preuve évidente que le soleil va et vient. Les poètes disent, sérieusement, (|ue le soleil sort de son lit le matin et s'y remet le soir 1 On croit, avec les mêmes poètes, que les étoiles qui brillent la nuit, sur la voûte céleste, sont un objet de décor, un spectacle agréable, fait pour réjouir nos yeux, et que la lune est un fanal économique. La cause de la pluie et du beau temps, du froid et du
chaud, du vent ou des marées, personne ne s'en inquiète. Chacun ferme les yeux à tous les phénomènes naturels, de peur d'avoir la peine de les expliquer. Si l'enfant curieux et naïf demande au père Texplication du fait le plus simple, la cause de la pluie, de la neige ou de la rosée, le père répond quelque sottise, ou détourne la conversation, ne sachant que dire. La nature est lettre close pour la majeure partie des hommes, qui vivent au milieu des phénomènes les plus curieux et les plus variés, comme un cheval qui a les yeux couverts de deux œillères, pour Tempêcher de voir ailleurs que devant lui, ou comme le mineur qui travaille au fond de son puits, et ne voit autre chose que sa tâche et son outil. Ce qui occupe rhomme, c'est le boire et le manger, et la recherche des moyens de nuire à son semblable.
Oui, c'est un spectacle bien triste que celui de rhumanité qui ne s'inquiète que de ses besoins matériels et se désintéresse entièrement de tout travail d'esprit; et Ton s'afflige à penser que telle est la condition de presque tous les habitants du globe. Combien donc est supérieur à la masse de ses semblables celui qui a su cultiver son esprit, l'enrichir de notions utiles et sérieuses, s'approprier une des branches de l'arbre si varié des connaissances exactes. Combien son âme ainsi fortifiée doit avoir acquis de puissance et de portée. Efforcez-vous donc, lecteur, d'étudier et d'apprendre. Initiezvous aux secrets de la nature, rendez-vous compte de tout ce qui vous entoure ; comprenez l'univers et ses productions infinies, admirez la puissance de Dieu en connaissant bien ses œuvres. Alors vous
n'arriverex pas au tombeau rame aussi ride qu'elle rétait à votre naissance. A l'heure suprême de la mort, vous serez saget^ mot qui, d'après Fétymologie latine, veut dire savant {sapiens)^ et vous trouvant plus rapproché de la sublime essence des êtres surhumains, vous serez apte à vous lancer auprès d'eux dans les sphères éthérées.
Pour élever et perfectionner son Ame, il ne faut pas seulement s*appliquer à pratiquer les vertus morales et à s'instruire ; il faut encore chercher à comprendre et à aimer Dieu, l'auteur de l'univers. Hommes, entrez dans les temples et prosternez-vous devant Dieu, selon les formes et les rites du culte où fut élevée votre enfance. Toutes les religions sont bonnes et respectables, parce qu^elIes permettent de rendre à l'auteur de la nature l'hommage de la reconnaissance et de la soumission de nos cœurs. La religion chrétienne est bonne, parce qu'elle est une religion. La religion de Mahomet est bonne, parce qu'elle est une religion. La religion de Bouddha est bonne, parce qu'elle est une religion. Lejudaïsmeest bon, parce qu'il est une religion. La religion des sauvages indiens de l'Amérique, qui adorent le soleil, au fond de leurs forêts, est bonne, parce qu'elle est une religion.
Il y a dans toute religion le dogme et le culte ; t'est du culle qu'il est question ici. En efifet, dans toutes les religions modernes, le culte est, en général, bien conçu ; il est en harmonie avec les habitudes, les mœurs, la dose d'imagination et de poésie aque peuple ; de sorte que les manifestations
extérieures sont conYenablement appropriées aux traditions et à Fesprit de chaque pays. Quant au dogme, c^est autre chose. Dans les religions diverses auxquelles obéissent aujourd'hui toutes les nations de la terre, le dogme est caduc et décrépit, il ne saurait résister à Téxamen de la raison. Le dogme de la religion de Bouddha, qui borne la vie humaine à notre existence sur la terre, qui refuse à Thomme l'immortalité personnelle, en absorbant Tindividu, après sa mort, dans le sein du grand Tout, est une monstrueuse immoralité, un panthéisme révoltant. Le dogme de la religion de Mahomet, qui n'a pour base que les sentences de son fondateur, réunies sous le nom de Coran^ et regardées conmie autant de révélations divines, n'est plus pris au sérieux par les Musulmans eux-mêmes. Le dogme de la religion judaïque, qui repose sur la venue, toujours vainement attendue, d'un Messie sauveur, dont la nécessité ne se fait aucunement sentir, frise le ridicule. Le dogme du péché originel, qui est la base du christianisme, est illogique et injuste. Rendre tout le genre humain, présent et avenir, responsable d'une prétendue indignité de notre race, vouloir lui faire porter la peine d'une faute commise il y a six mille ans, par un homme et une femme, en un coin ignoré de l'Asie ; dire que Dieu avait un fils, et qu'il a envoyé ce fils pour racheter les hommes de toute la terre, condamnés et déchus par suite du péché d'Adam, est contraire à la raison.
Une fatalité déplorable veut que la religion, ce suprême besoin des âmes, cet élément puissant de mormlisation des masses, ce moyen précieux offert à
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l'homme éclairé et sensible de se rapprocher, par la pensée, du divin Auteur de l'univers, soit aijgourd'hui, chez tous les peuples des deux hémisphères, assise sur les bases les plus inexactes.
C'est que toutes les religions ont été formulées dans leurs dogmes essentiels, il y a quatre mille ans, alors que les plus épaisses ténèbres environnaient l'esprit humain. Dans cette enfance de la civilisation, les hommes ne pouvaient avoir que des conceptions en rapport avec leur faible savoir. Us firent un Dieu à leur image. Us lui prêtèrent leurs mesquines pas* sions : la jalousie, la haine, la vengeance, la dissimulation, la colère. Bien plus, Us lui donnèrent leur propre figure : ils firent de Dieu un beau vieillard à la barbe blanche I Fontenelle a dit spirituellement que si Dieu a fait l'homme à son image,
l'homme le lui a bien rendu.
A l'époque où les religions furent créées^chez tous les peuples, on ne connaissait de l'univers entier que la terre, et même qu une bien faible partie de son étendue. On croyait que la lune et les étoiles étaient comme de petites lampes suspendues à la voûte céleste, pour égayer notre firmament et dissiper Tobscurité des nuits. Le soleil était le flambeau chargé d'éclairer la terre. Le reste des astres qui composent l'univers n'était rien pour les anciens peuples. Us ne soupçonnaient pas même l'existence d'autres mondes. Pour les anciens, la terre était à elle seule
monde.
Conçues dans cette ignorance absolue de l'univers, .es religions devaient succomber le jour où serait dévoilé l'arrangement véritable des mondes, le jour
OÙ Ton connaîtrait Timmensité sans bornes de Punivers, le jour où Ton saurait que la terre n'est qu'un point dans l'espace, et qu'elle ne remplit, parmi les corps célestit^ qu'un rôle infiniment secondaire. Les religions anciennes, on peut le dire, sont mortes en 1610, lorsque, pour la première fois, le télescope, alors nouvellement inventé, fut dirigé vers la lune par Galilée. Ceci tuait cela I
Les prélats éminents, les hommes éclairés, qui présidaient alors aux destinées de l'Église romaine, ne s'y trompèrent pas, d'ailleurs. Les cardinaux et tout le Sacré Collège virent tout de suite les dangers qui les menaçaient; et leur conduite montre bien qu'ils comprenaient que les découvertes de l'astronomie allaient ébranler Tédifice des religions existantes. A peine les lueurs de la vérité scientifique commencent-elles à se faire jour, que les mains de de l'Église se dressent pour l'étouffer. Rome déclare une guerre à mort à la nouvelle astronomie. C'est Pierre d'Albano, auteur d'un Traité sur l'astronomie, qui est brûlé en effigie, à Bologne, en 1327, et Ceco d'Ascoli, qui est livré aux flammes, pendant la même année, à Florence, pour avoir proclamé la doctrine du mouvement de la terre, contraire aux Écritures. C'est Jordano Bruno, qui monte au bûcher à Rome, le 17 février 1600, pour avoir professé la doctrine de la fixité du soleil. C'est le savant physicien Antonio de Dominis, dont on déterre le cadavre, en 1625, au château Saint-Ange, à Rome, où il était mort prisonnier, pour jeter ce corps pourri aux flammes vengeresses 1 C'est Campanella, torturé sept fois, prisonnier pendant vingt-sept ans, pour avoir pro-