Pharsale, liv. IV, vers
délire inexprimable occupait doucement son imagination, et sur le bord du tombeau, non-seulement il était exempt d'oppression et de douleur, mais même il goûtait une satisfaction délicieuse.
c M. Simons, dans la vie qu'il a donnée de Guillaume Hunter, rapporte que Hunter, étant à ses dernier moments, dit à son ami M. Combes : « Si j'avais assez de force pour tenir la plume, j'écrirais combien il est facile et agréable de mourir. »
c L'idée de la mort n'affecte point ceux qui en approchent autant que le croit le commun des honmies, pour qui elle est la terreur des terreurs.
« L'attention de l'âme étant nécessairement bornée, cette idée effrayante, lorsqu'elle persévère un certain temps, perd beaucoup de sa force. L'attention nécessaire pour soutenir cette idée avec une grande énergie, doit tomber vite dans l'état de faiblesse générale qui précède la mort. La môme cause énerve alors toutes les autres idées qui pouvaient tourmenter l'âme. C'est pour cette raison qu'on observe généralement, mais non toujours, que les mourants ne peuvent ïdeurer.
c La mort serait donc toujours heureuse, si les honmies ne voyaient dans cet état qui doit terminer la vie qu'un tribut qu'ils doivent à la nature, suivant l'ordre établi par son auteur. Mais ils sont détournés trop souvent de cette vue simple et courageuse par divers usages qui excitent vicieusement l'imagination et la sensibilité des mourants; de sorte qu'on peut dire que les institutions humaines ont corrompu, pour les honunes, jusqu'au bien de mourir *. »
On peut ajouter aux faits que cite Barthez, ceux
1. Nouveaux éléments de la science de Vhommej t. Il, p. 333-336, et Notes. Paris, 1806, in-8.
Cette opinion de Barthez sur « le plaisir qu'on peut goûter à mourir » étonna beaucoup au siècle dernier. Le satirique esprit français ne manqua pas de s'exercer à ce propos, et de soutenir que le médecin qui plaidait ainsi la cause de la mort, prêchait pour son saint. Le poète Rulhière, dans une épigramme qui courut Paris, dit
que l'on lit dans plusieurs traités de médecine légale publiés de nos jours.
Il est bien connu que la mort par la pendaison s'accompagne d'une sensation voluptueuse. Ne voulant pas effaroucher de chastes oreilles, nous renvoyons au Traité de médecine légale de Devei^ie (t. III) pour être édifié à cet égard. Le phénomène auquel nous faisons allusion est tellement certain que Devergie l'élève au rang de symptôme pour le médecin légiste et l'expert, dans les cas de mort par suspension.
On a expliqué ce fait par l'action de la corde qui, comprimant la nuque et par là le cervelet, provoquerait le phénomène dont il s'agit. Nous répondrons que Tasphyxie par les gaz méphitiques, et particulièrement Tasphyxie par le charbon, dans laquelle la compression de la nuque ne saurait être invoquée, s'accompagne quelquefois d'un sentiment de bienêtre et même de plaisir. On a lu plus haut, dans la citation de l'ouvrage de Barthez, le fait rapporté dans la Chimie de Baume, relatif à un empoisonnement
à Barthez, vantant les douceurs du mourir : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. »
Voici l'épigramme de Rulhière :
Ce magistrat docteur en médecine,
Ce chancelier de la gent assassine,
Dans je ne sais lequel de ses fatras
Prône beaucoup le moment du trépas.
Agoniser est un plaisir extrême
Et rendre l'âme est la volupté même.
On reconnaît à l'œuvre l'ouvrier :
Un jour de deuil lui semble un jour de noce;
C'est bien avoir l'amour de son métier :
Vous êtes bien orfèvre, monsieur Josse !
ar un gaz méphitique, qui fut accompagné d'un entiment voluptueux. L'asphyxie par la vapeur e charbon parait le plus souvent être exempte e toute douleur, et ne consister qu'en un évanouisement graduel, avec abolition totale de la sensibiité.
Telle est l'opinion de la plupart des médecins lé* istes. Devergie fait remarquer à ce sujet (pour combattre Topinion contraire) que les corps de la plupart les personnes que Ton trouve asphyxiées par la valeur de charbon, sont dans des positions de parfait epos qui indiquent qu'aucun mouvement extraordilaire n'a agité leurs derniers instants; leur physiolomie, calme et paisible, indique également une mort îxempte de souffrances.
Le fait suivant, qui nous a été raconté par le sujet néme de l'observation, confirme l'opinion générale ;ur le peu de douleur qui résulte de l'asphyxie par es gaz émanés du charbon en combustion.
Une artiste dramatique de Paris, Mme R.,., a Tha- )itude de préparer son déjeuner dans une petite 3ièce sans cheminée, pourvue seulement d'une étroite enêtre, ou vasistas, qu'elle a la précaution d'ouvrir orsque brûle son petit fourneau. Pendant les froids excessifs du mois de décembre 1871, elle crut devoir fermer cette ouverture, sans songer au danger d'as- 3hyxie auquel elle s'exposait. L'événement ne manqua )as de se produire ; le petit réduit, bientôt rempli le gaz méphitiques, devint irrespirable, et Mme R... ie sentit, sans en comprendre la cause, saisie d'une lomnolence, d'une torpeur, puis d'un évanouissenent complet, qui n'était que le résultat de Tas-
phyxie. Elle demeura deux ou trois heures en cet état, ne sentant rien autre chose qu'un sentiment de bien-être et de calme inexprimables. Elle serait morte, si une voisine, à laquelle elle avait prêté la veille une théière, n'était entrée chez elle, pour lui rendre l'objet prêté. La trouvant évanouie et demimorte, la voisine s'empressa de l'arracher de ce lieu dangereux.
Chose singulière, et qui semble prouver que la souffrance physique est particulière à la vie, et le ^ calme moral le propre des approches de la mort, Mme R..., qui n'avait ressenti que des impressions agréables au moment où elle était près d'expirer, fut prise de grands malaises une fois revenue à la vie. Quelques heures après, elle était affectée de vomissements, de crampes d'estomac, de brisure de membres : état qui persista plusieurs jours, et qui contrastait avec l'absence de toute douleur qui avait caractérisé le moment de l'intoxication.
L'asphyxie par submersion parait également s'accompagner de sensations agréi^les. Tous les ouvrages de physiologie rapportent le fait de ce gentilhomme anglais qui, au moment de périr noyé, fut arraché à une mort imminente par un de ses amis. Notre gentilhomme ne pardonna jamais à cet ami de l'avoir tiré de l'eau au moment où il éprouvait, par le fait de la mort, les plus délicieuses voluptés. On assure qu'il ne pouvait jamais revoir, sans frémir de colère, le malencontreux sauveteur.
C'est un fait bien connu que l'éthérisation provoque presque toujours des sensations agréables; que les malades que l'on plonge dans le sommeil provo-
iu.é par réther ou le chloroforme, non-seulement ne K>ufirent point de cet état, mais ont en général, Tes- 3rit occupé par de douces rêveries. Or, qu'est-ce {ue Tétat d'anesthésie? qu'est-ce que l'éthérisation ? Test une asphyxie, qui, poussée un peu plus loin, unènerait certainement la mort. C'est le commencenetit de la mort, c*est une imminence de mort par isphyxie. Voilà une nouvelle preuve que la mort par isphyxie n'est point douloureuse, et doit s'accompapier d'impressions morales qui n'ont rien que d'agréable.
Les syncopes, les évanouissements, arrivent sans douleur, et s'accompagnent d'une douce langueur, d'une sorte d'inconsciente volupté. Or, l'évanouissement, la syncope, n'est autre chose qu'un état de mort temporaire.
Nous ne voulons pas exagérer cette thèse, ni dire avec Rulhière : « agoniser est un plaisir extrême. » Nous espérons seulement que ces considérations, pour tant qu'on en rabatte, auront aux yeux de nos lecteurs l'avantage d'adoucir un peu l'horreur naturelle que fait éprouver l'idée de la mort. Le ipectre de la mort ne saurait plus les effrayer autant, s'il est vrai que dans certains cas on puisse goûter quelque plaisir en ce moment si redouté, oa tout au moins n'éprouver aucune sensation pénible.
Les médecins qui ont observé les agonisants ont fait quelques remarques que nous allons résumer.
D'abord, il faut écarter de ce genre d'observations les morts occasionnées par des maladies qui ôtent
k\% LE LEXDOIAIK DE lA UORT.
U coDfdeDce de soi-même. Ces cas sont nombRn. Citons, par exemple, les morts par suite dTapoidexîe cérébrale ou palmonaire, les morts subîtes par rapture d'anévrisme ou par les affections dn oœnr atraînant un accident rapidement fataL Dans tous ces cas, les organes de la parole étant paralysés, lemoorant ne peut rien exprimer. Pour oonnaltre les pensées qui occupent les agonisants, il faut donc considérer ceux qui conservent jusqu'au dernier souffe de la vie Tintégrité de leurs facultés intellectaeUes, ceux qui ont toute leur tête, comme on dit. Il est certain que pour eux l'agonie est fort calme. Les phthisiques, les blessés, ceux qui succombent à une affection de Testomac ou du tube intestinal, à ces fièvres lentes qui usent les forces sans altérer les facultés intellectuelles, les dyssentériques, les hydropiques, qui tous conservent jui^u'au dernier instant la pleine possession de leur intelligence, meurent avec une grande tranquillité et presque avec satisfaction *.
M. de..., capitaine des francs-tireurs des Vosges, qui fut atteint, en 1870, dans un engagement contre les Prussiens, d'un éclat d'obus au bas-ventre, et mourut quelques heures après, disait, en expirant: « Quel bonheur, je vais donc retrouver ma pauvre petite femme I »
Un de nos amis, le docteur T..., est mort, en 1868, d'une simple piqûre d'épingle qu'il s'était faite au
]. On peut consulter sur ce sujet un ouvrage intitulé : De Vctgonie et de la mort, par H. Lauvergne, 2. vol. in-8, Paris, 1842. C'est l'ciîuvre d'un observateur froid et méthodique, d'un médecin sans élévation d'esprit, mais les faits sont nombreux et bien classés.
doigt, pendant qu'il procédait à des vaccinations d'enfant. La piqûre provoqua, on ne sait trop comment, une infection purulente. Le docteur T.... conserva jusqu'au dernier moment la pleine jouissance de ses facultés. Il analysait sa propre fin. Il lui semblait que son cerveau s'en allait progressivement, que la boîte crânienne se vidait peu à peu, et il annonça, à quelques minutes près, le moment du départ de rame pensante.
Le professeur B..., qui mourut au mois de décembre 1871, d'une fluxion de poitrine, conserva jusqu'à ses derniers moments sa parfaite connaissance. Il suivait les progrès de sa maladie, et en indiquait à ses enfants les phases de plus en plus graves. Il annonça même l'approche de l'agonie. « Je commence à râler, * dit-il!...
Nous lisons dans les Lettres parisiennes de la Presse du 20 février 1872, à propos de la mort du P. Gratry, le célèbre oratorien : « Le P. Gratry est mort sans avoir cessé de posséder un seul instant la plénitude de ses facultés. Son âme ardente et forte domina jusqu'au bout les défaillances de son corps. Il quitta la terre heureux presque de s'en éloigner. »
Haller mourant était préoccupé d'observer le dépérissement graduel de son être.
« Sa main gauche posée sur Tartère du bras droit, il suivait lui-même, disons-nous dans la Vie de Haller qui fait partie de notre ouvrage Vies des Savants illustres, la diminution des • battements de son pouls. Tout d'un coup, il dit à son ami, le D' Rosselet, qui l'assistait à ses derniers mo-
ments : « Mon ami, Fartère ne bat plus. > Ainsi, Haller constata scientifiquement le moment où il cessait de Tivre. Il mourut avec la conviction certaine qu'il allait entrer en possession des biens éternels. Il expira en prononçant le nom de Jésus*. >
n y a certainement une période qui dure souvent plusieurs heures, et dans laquelle la vie s'étant complètement retirée du corps, c'est déjà un cadavre que les assistants ont sous les yeux, et ce cadavre s'agite et parle encore. Mais Tàme qui survit en ce corps déjà glacé et réellement mort, ce n'est pas rame de l'homme terrestre, c'est déjà celle de Fétre surhumain. L'agonisant a la conscience et même peut-être le spectacle anticipé des ineffables bonheurs qui l'attendent dans ce monde nouveau dont il touche le seuil, et il exprime sa félicité par ses paroles ou l'expression de ses regards. C'est dans un élan de joie suprême que s'exhale son dernier soupir.
Beaucoup d'agonisants croient apercevoir de la lumière, et comme un grand feu. On sait que Goethe mourant s'écriait: De la lumière! de la lumière! D apercevait certainement une clarté extraordinaire. N'était-ce pas la clarté des cieux nouveaux?...
Une vieille servante de ma famille, la bonne M..., mourut, en 1870, de vieillesse et sans maladie apparente (elle avait 96 ans). On la voyait s'éteindre comme une lampe qui n'a plus d'aliment. Or, il fut facile de constater que chez elle la vie avait disparu
1. Vies des savants illustres ,1, V. (Savants du dix-huitième siècle- Haller). In-8, Paris, 1870, p. 294.
bien avant Tâme. En effet, pendant deux jours son corps était froid et son pouls nul. Cependant cette bouche, déjà glacée par la mort, ne cessait de faire entendre les plus édifiantes paroles. La pauvre femme disait avoir un pied dans le paradis, et exprimait son impatience de retirre l'autre pied dé la terre. Elle essayait de décrire les spectacles qu'elle entrevoyait dans l'infini céleste.... Elle parlait de son jeune maître.... qu'elle allait rejoindre.... qu'elle voyait.... à qui elle allait porter des nouvelles de ceux qu'il avait laissés ici-bas!...
Cet état extraordinaire dans lequel les mourants sont à moitié sur la terre et à moitié dans le domaine nouveau auquel ils sont destinés, qui ont, pour ainsû dire, un pied sur la terre et un autre dans le ciel, nous explique les paroles quelquefois sublimes qui sortent de leurs lèvres, défaillantes. Un homme sans instruction et d'une condition misérable s'exprime, au lit de mort, avec une éloquence qui demeure un problème pour ceux qui Técoutent.
Le vulgaire a donné un nom à ces éclairs de raison, d'esprit ou de génie que manifestent les mourants : on appelle proverbialement le chant du cygne ces dernières et brillantes expressions de la pensée d'un mourant.
Ainsi s'expliquent les prophéties faites par les agonisants et que les événements viennent plus tard ratifier. Les mourants ont la connaissance de faits dont ils n'auraientpas eu la moindre notion s'ils eussent participé des conditions communes de l'espèce humaine. C'est pour cela qu'il faut recueillir avec un soin religieux leurs dernières paroles , et se con-
former scrupuleusement aux volontés qu'ils expriment.
Dans la Moldavie, quand un paysan vient d'échapper à une grave maladie, où il a paru frapper aux portes du tombeau, ses amis se pressent autour de soi> lit, pour lui demander ce qu'il a vu dans l'autre monde, et savoir des nouvelles de leurs parents défunts. Et le pauvre malade leur traduit, comme il le peut, ses visions.
Hippocrate, parlant des symptômes de la mort tranquille, termine sa description en faisant renuurquer que dans cet instant suprême, chaque sens s'éclaircit et se purifie, l'intelligence devient plus vive et les facultés intellectuelles d'une telle lucidité prophétique , que les malades peuvent d'abord pronostiquer eux-mêmes le moment de leur propre départ de la vie,' ensuite annoncer ce qui doit arriver aux personnes présentes.
Plutarque, racontant les derniers moments de Périclès, nous donne un exemple de l'exaltation des facultés intellectuelles qui accompagne quelquefois le moment de la séparation de l'âme et de la vie.
La peste ravageait Athènes. Périclès fut une de ses victimes. On croyait qu'il venait de rendre le dernier soupir, et ses amis, rangés autour de son lit, suivant l'usage antique, parlaient de sa grandeur et de ses mérites. Ils énuméraient ses hauts faits, le nombre de ses victoires, ses triomphes comme général et comme homme d'Ëtat, ainsi que les neuf trophées qui lui avaient été décernés pour avoir été et le vainqueur des ennemis de la Grèce et le chef suprême d'Athènes. Périclès, que l'on croyait mort et dont on
préparait les funérailles, avait entendu le discours de ses amis. lise mit à leur parler. Il leur dit qu'il s'étonnait de les entendre vanter des exploits qui étaient le fait de bien des généraux, tandis qu'ils oubliaient de mentionner son titre principal à la reconnaissance du peuple, à savoir « qu'il n avait fait prendre le deuil à aucun ALthénien. » Bientôt après il expirai
BarUiez, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, donne l'explication de cette exaltation intellectuelle qui arrive quelquefois aux approches de la mort, et il cite plusieurs exemples de ce phénomène mental.
« Si les dispositions particulières d'un malade qui est près de mourir, dit Barthez, font succéder à la cause de la mort qui éteint les forces dans Torgane le plus affecté une augmentation extraordinaire de force dans un autre organe, celui-ci peut exercer sa fonction propre avec une énergie singulière.
« C'est d'une manière semblable que dans les maladies aiguës et quelquefois dans les maladies chroniques, lorsque les forces de l'estomac deviennent tout à coup très-actives, il survient un grand appétit, qui, s'il n'est précédé et accompagné d'aucun autre signe avantageux, annonce une mort prochaine.
« Si, par une semblable conversion, les forces viennent à se porter alors vers le cerveau, en se concentrant vers les origines communes des nerfs, elles peuvent augmenter l'activité de ces parties, à laquelle correspond celle de l'âme pensante, suivant les lois de la connexion de cette âme avec le principe vital.
« Ainsi, lorsque l'organe du sensorium commune ne meurt
1. Vies des hommes illustres, traduction de Pierront, in-12^ cbez Charpentier. Paris, 1864^ 1. 1, p. 404.
qu'au bout d'un certain temps après que la mort a pénétré dans d'autres parties du corps, n'étant pas alors frappée aussi directement par la dissolution générale, ou y participant plus tard, l'action de cet org^e, accrue même par son isolement, peut faire que les forces intellectuelles de l'âme, par une correspondance harmonique, soient singulièrement excitées et s'élèvent au plus haut degré.
a Cette excitation de l'intelligence peut renouveler des souvenirs qui étaient perdus depuis une longue suite d'années. Ainsi, Hagendorn a observé qu'il arrive quelquefois que les vieillards, accablés par les maladies chroniques, qui tendent à se terminer par la mort, se souviennent parfaitement des choses (|ui se sont passées dans leur première jeunesse, et auxquelles ils déclarent avec étonnement qu'ils n'ont pas pensé le moins du monde dans tout le cours de leur vie.
(c Telle est la cause qui fait que certains honunes ont, aux approches de la mort, une élévation d'idées et une éloquence qu'ils n'avaient jamais eues auparavant.
a Gaubius cite l'exemple d'un jeune homme stupide, qui, dans une fièvre maligne, sortit du .délire, pour parler avec beaucoup d'éloquence du néaAt des choses humaines, retomba immédiatement après dans le délire et mourut.
« Kloeckhof a remarqué que les hommes, aux approches de la mort, ont une éloquence extraordinaire, et se sentent môme obligés d'arrêter ce torrent d'idées et d'expressions heureuses, par la crainte, trop fondée, qu'ils ont de tomber dans le délire.
« Sans doute, c'est alors que des mourants peuvent prédire l'avenir, autant qu'il peut l'être par les lumières naturelles, et non pas (comme ont dit Are tée et d'autres anciens) en tant que l'âme s'approche de la divinité ; ni parce qu'étant alors ramassée en elle-même, elle a, par la force de son essence quelque prénotion de choses futures, ainsi que dans les songes et les extases, comme l'a pensé Bacon lui-même (^Tractât, de augment. scientiarum, t. III, p. 87).
€ L'âme qui possède son intelligence naturelle peut quelquefois, quoique très-rarçment, être affectée de fortes pas-
sions dans les derniers temp« de la vie ; et Ton a des exemples singuliers de l'influence que ces passions ont quelquefois pour retarder la mort.
« D'après une observation de Pechln, il est très-probable qu'un grand désir de voir, avant de mourir, une personne fort chère, peut prolonger l'agonie et retarder la mort pendant quelques jours.
« Rubinson, cité par Gaubius, a vu un homme moribond et manquant déjà de pouls, chez qui un accès de colère releva le pouls et les forces pendant une heure, et qui mourut très-proraptement après que cette agitation de son âme eut été calmée *. »
Le poète dramatique Casimir DelaVîgne. se rendait dans le midi de la France, au mois de décembre 1843, par le conseil de ses médecins. Il dut s'arrêter à Lyon, où il ne tarda pas à être pris de symptômes avant-coureurs de la mort. A neuf heures du soir, il n'était plus. Or, à huit heures, il avait demandé à sa femme de lui lire à haute voix un roman de Walter Scott. La figure du malade était déjà décomposée. Sa femme, dissimulant sa douleur, reprit sa lecture, que l'émotion rendait inintelligible. Casimir Delavigne s'en aperçut : « Mais, lui dit-il, vous passez des phrases entières. » S*adressant à son fils, il le pria de continuer lui-même la lecture à haute voix.
Une minute après, sa tête retombait sur son oreiller. La force physique était anéantie ; mais l'esprit subsistait toujours, car le poète se mit à réciter des vers d'une tragédie à laquelle il travaillait depuis quelque temps, et qui devait porter le nom de Mélu--
1. Nouveaux éléments de la sdenee de Vkomme, t. II, p. 330-333. et notes, ln-8, Paris, 1806, 2* édition.
rine. Deux minutes après, Tauteur des Messiniennês rendait le dernier soupir, et l'œuvre presque achevée qui occupait sa pensée i ce dernier moment périssait avec lui, car Casimir Delavigne n'écrivait jamais ses pièces qu*après les avoir complètement terminées et au moment de les livrer au théâtre ^
On trouve dans le numéro de janvier 1869 du Journal de la science psychologique^ qui paratt i Philadelphie, un travail très-intéressant du D' Laroche, intitulé Recouorement des facultés mentales à Vapproche de la mort.
L'auteur veut prouver que dans les cas où une personne malade, et depuis quelques heures, quelques jours même, en proie au délire, vient tout à coup à recouvrer la mémoire, quelque satisfaction que les assistants en ressentent, il faut regarder cette sorte de résurrection imprévue comme Tindice d'une mort prochaine .
Le Journal les Mondes a publié un extrait de la traduction du mémoire du médecin de Philadelphie. Nous extrayons de ce journal les lignes suivantes, qui montrent le phénomène du recouvrement des facultés mentales comme signe certain de la mort prochaine dans le cas particulier de la fièvre jaune, fièvre endémique dans les pays chauds, et qui y occasionne les plus grands ravages.
c Dans la fièvre jaune, dit le docteur Laroche, la période de réaction inflammatoire continue, avec peu ou point de rémission, de quelques heures à deux ou trois jours et même davantage, généralement de soixante à soixante douze heu-
l. Constitutionnel^ du 31 décembre 1843.
res. Alors succède un état de rémission sans fièvre. Le pouls perd son excitation, devient presque naturel, plus lent qu*à rétat de santé, ou bien rapide, faible et presque imperceptible ; la peau reprend sa température naturelle, puis devient de plus en plus froide, et se couvre d^une sueur glaciale ; le mal de tête, de dos et de reins cesse ou se trouve grandement diminué. La rougeur et le brillant de la peau disparaissent et sont remplacés par une teinte jaune. Ces signes, dans le cours général de la maladie, présagent rapproche de la mort ; ils sont en outre accompagnés d'autres signes d'une singularité étonnante ; la divagation ou le délire violent, la sensibilité apparente ou le profond sommeil (coma) s'arrêtent plus ou moins complètement. Le patient, qui quelques instants auparavant extravagait comme un insensé, ou parlait d'une façon déraisonnable, ou ne pouvait être réveillé, retrouve la possession habituelle de ses facultés ; il pense et essaye de se rappeler; il cause raisonnablement sur toute espèce de sujet ; il éprouve de la gaieté ; il s'assied sur son lit ou même se lève ; il marche d'un pas ferme ; il témoigne de l'appétit pour la nourriture et les friandises qu'il prend ; et après avoir joui quelque temps de cet état de repos, il tombe tout à coup, ou bien il est saisi d'une convulsion et expire. »
Le docteur Laroche, dans ce même travail, rapporte, d'après son expérience personnelle, que les mourants ont des intervalles très-lucides, après de longues périodes d'une existence inconsciente. Il prouve que, même dans l'inflammation des méninges, compliquée d un changement survenu dans la substance du cerveau, il peut y avoir lucidité d'esprit avant la mort, et cela jusqu'au dernier moment.
Sans aller jusqu'au terme de l'agonie, il est facile de s'assurer que les hommes qui sont condamnés par la nature à une mort prématurée, que ceux qui
doivent mourir jeunes, ont en partage une grande sérénité d'esprit. Cet apanage moral est» à nos yeux, Tindice qu'ils ont déjà le pressentiment ou même la possession anticipée de la vie nouvelle qui les attend après la mort.
Pourquoi les poitrinaires ont-ils cette douceur de caractère, cette vive sensibilité, ce cœur ezpansif et vibrant que tout le monde leur reconnaît, caractères si prononcés qu'ils servent au médecin pour diagnostiquer la phthisie pulmonaire? G*est selon nous, parce que ces malades, déjà à moitié hors de cette terre, ont déjà en partie revêtu les attributs moraux des êtres surhumains. Les phthisiques, on le sait, sont toujours confiants dans leur destinée; ils font des projets de bonheur et d'avenir alors que va sonner leur heure suprême; ils ressentent Tespoir et la joie quand on songe à leurs funérailles. Pour expliquer cette anomalie, on a coutume de dire que les poitrinaires ignorent la gravité de leur mal ; nous croyons, nous, qu'ils ont, au contraire, quelque notion inconsciente et confuse de leur état; nous croyons que la nature leur révèle l'approche d'une existence de bonheur sans nuage, et que c'est cette conviction secrète qui leur donne espoir et confiance dans l'avenir. L'avenir qu'ils entrevoient n'est pas celui de la terre, mais l'avenir des cieux.
M. Alexandre Dumas fils a parfaitement exprimé cette vérité dans une belle page de son roman d'An- *onim, que l'on nous permettra de citer :
a Avez-vous quelquefois, dit cet écrivain, connu des poitrinaires sachant qu'ils Tétaient? Avez-vous remarqué
comme, pom* eux, la vie a des aspects inconnus à ceux qui ont une plus longue vie à parcourir ? Leurs yeux, auxquels, par le pressentiment de la mort, Dieu dévoile déjà une partie de son éternité, perçoivent les êtres et les objets sous un jour tout particulier et qui les poétise. Ils voient avec leur âme plus qu'avec leur corps. Chez eux, les sensations on^ une instantanéité électrique. La chose qui n'émeut les au" très que par la déduction, les émeut à première vue. On dirait que leur âme, trop à l'étroit dans leur poitrine, tend perpétuellement à s'élever, et que, des hauteurs où elle arrive, elle distingue ce qui échappe au vulgaire. Elle vit plus haut que leur corps, c'est ce qui explique leur mort facile ; car, lorsque l'heure suprême arrive, la partie immatérielle de leur être s'est séparée depuis si longtemps de son enveloppe corporelle, qu'elle s'en détache sans effort, sans douleur, et qu'elle l'abandonne ainsi que l'on fait d'un vêtement trop lourd....
c Ceux qui sont atteints de cette maladie ont, comme le malade de Millevoye, qui n'était que Millevoye lui-même, un incessant besoin de se rapprocher de la nature, cette source première de la vie. Pour eux, les arbres ont une ombre particulière, les oiseaux ont un chant qu'eux seuls comprennent, le soleil une chaleur ignorée des autres hommes. Ils voient un bienfait de plus là où l'on ne voit ordinairement qu^un fait naturel. Leur visage finit par revêtir la mélancolique poésie de leur esprit. Ils sont indulgents, et le pardon est dans leurs habitudes, parce qu'ils sont près du Seigneur. Si la nature leur a donné la faculté de reproduire physiquement les sensations que la vie éveille en eux, leur talent devient tout à coup du génie, se colore d'une teinte pâle et transparente comme un rayon d'étoile, parfumée comme l'invisible arôme d'une fleur cachée. Écoutez Bellini, lisez Millevoye, et vous retrouverez dans la musique de l'un et dans les vers de l'autre, cet indéfinissable sentiment, plaintif et mélodieux, qui a été toute leur vie *. »