‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 13 sur 68 · DUCROT · texte numérisé non relu

DUCROT

Citoyens, voici la clef. Si vous aviez vu la mine de l'aristo, vous auriez trop ri.

GRiFFÀRD, à Simplet.

Va aux vignes, camarade, pendant que je ferai le guet, et laisses-en pour les autres.

SIMPLET

Mais la consigne...

GRIFFÀRD.

Allons donc I Tu veux être libre , et tu n'oses pas boire un coup ! ( Simplet sort avec le cori'

cierge. Griffard siffle. Furon parait.) Gomment ça Ta-t-il dans la rue?

FURON

Tout doucement. II n'y a point de résistance , et on ne fait rien. Les meubles ont été entassés tout fermés sur la barricade. Le préjugé règne encore. Le capital est respecté.

GRIFFARD.

Tu t'es chaussé cependant?

FURON

Oui. J'ai réservé quelque chose aussi pour attacher mes chemises, quand j'aurai mes chemises. Ça ne vaut pas la peine d'en parier.

GRIFFARD.

Et Rheto?

FURON

Il fait le beau; mais, au premier coup de fusil, je suis sûr qu'il ira insurger une rue plus tranquille.

GRIFFARD.

La cave est ouverte. Fais circuler cette nouvelle et tiens- toi prêt. Nous donnerons tout à l'heure une première chasse à l'infâme capital.

DE LA VICTOIRE. ft|

LA COMTESSE

Grand Dieu ! qa'allons-nous devenir?

LE COUTE

Rassare-toi. Nous en serons quilles pour quelques bouteilles de vin bues et pour quelques carreaux brisés. Le peuple ne suivra pas les bandits qui voudraient mettre la ville au pillage.

LÀ COMTESSE

Ceux que nous avons ici paraissent bien méchants.

LE COMTE

Non, ce sont des ivrognes. Ducrot, le concierge, est allé avertir leur chef.

LA COMTESSE

Et Valentin, notre flis, pourquoi ne l'avons-nous pas vu? Oùcst-il?

Oa LE LENDEMAIN

LE COMTE

Valentin fait comme moi; il est auprès de sa femme , et il cherche à la tranquilliser.

LA COMTESSE

Ah 1 4is pbAAi qu'il wt m fatt anc tt léftoii.

LB coma»

Tu le connais assez pour savoir qu'il est où l'appelle son devoir. Prends courage. Cette- émeute sera domptée, et au premier moment de pai^, eh bien! nous quitterons Paris.

VOIX DANS LA COUR

A mort les aristos ! Vive la guillotine I

LA COMTESSE coMf f à la fenêtre et regarde un

moment.

Ces hommes sont ivres. Ils se montrent nos fenêtres avec des gestes menaçants. Ducrot, le concierge, est au milieu d'eoic, et nous dénonee.

LE COMTE

Ducrot I Voilà vingt ans que je le garde ici par pitié I

LA COMTESSE

Il est envieux et méchant (M. de Lavaur marche vêr$ la fenêtre. Sa femme S€ précipite oudevant de lui.) N'avance pas 1 tu ne les verras que

DE LA VIGTOnUE;. «B

trop tôt. Dans un moment ik seront ici. Leur chef essaye en vain de les contenir. (Awc calme.) Mon ami, ne faisons plus de projeés et ce conservons pins d'espérance. Tu m*as promis de penser a Dieu quand tu verrais approcher la mort. Prions Dieu, le moment est venu.

LE GOIfTE.

jillons donc ! ils n'égorgeront pas comme eela les

gens tout de suite, sans motif. Que leur ai-je fait?

LA COMTESSE, ((mjours prés de la fenêtre.

Je t'«n conjnre, songe à ton Ame. Plusiears de

ces hommes poussent les autres à quelque grand

crime. Ah!

( Elle recule ûvec Urreur. On entend un coup de fuHL La glace vole en éclate. )

LE COMTE

Les scélérats I Une arme, une arme I

LA COMTESSE

Non, mon ami, une prière ! une prière a Dieu, devant qui nous allons paraître ! Oifrons-lai notre vie pour le salut de Yalentin. Ah ! il daignera peutêtre se contenter de ce sacriGce. Dts-lui : « Mon Dieu, je vous demande pardon! Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. »

LE COMTE

Calme*toi. Je ne me laisserai pas assassiner dans ma maison. S*i\s veulent ma vie , ils la payeront cher. {On entend frapper à la porte de V appariement.)

LÀ COMTESSE

Les voici ! {Elle $e jette à genoux.) Mon Dieu ! j'accepte la mort. Grâce pour Fâme de mon mari! grâce pour mon fils!

BHETo, pâle et tremblant.

Fuyez, monsieur, vous n'avez pas un moment à perdre!

LE COMTE s'ctssied.

C'est vous, monsieur Rlieto ? Vous entriez jadis ici plus poliment. Croyez cependant que je ne regrette point de vous avoir fermé ma porte.

BHETO.

Je vous en conjure, monsieur, fuyez !

LE COMTE

Monsieur Rheto, je ne fuirai point.

RHETO.

Vous allez périr.

LE COMTE

Votre devoir est de me défendre.

EHETO.

Mes hommes se sont enivrés ; on les a irrités contre tous; je n'en sois plus maître.

LE COMTE

Ah! vous commandez cette bande? Je vous fais mon compliment. Vous n'étiez qu'un sot extrêmement ridicule, vous allez devenir un assassin.

BHETO.

Monsieur !...

LE COMTE

Eli bien ! monsieur !

BHETO.

Encore une fois, fuyez.

LE COMTE

Moi, comte de Lavaur^ fuir devant vous ou même avec vous, monsieur Rheto? Je vous ai toujours dit que vous ne pouviez comprendre ce que c'est qu'un gentilhomme. Vous m'assassinerez, s'il vous plait.

RHETO.

Sur mon honneur, j'ai fait tout au monde e* je ferai tout encore pour vous sauver; mdis aidezmoi.

LE COMTE

Non, Gela vous regarde.

aHETO*

Cachez-vous au moins dans cet appartement.

LE COMTE

Je ne me cacherai pas. Je verrai en face vos amis.

BHETO.

Insensé^ que votre sang retombe sur vous I

LE COMTE

Vous perdez le respect, monsieur Rheto.

RHETO.

Madame, unissez-vous a moi. N'y a-t-il pas dans Tappartement quelque cachette, quelque passage secret?

LÀ COMTESSE

MoBsieur , si c'est vous qui ares ameoé ces hommes, je vous pardonne et je prie Dieu de vous pardonner. M. de Lavaur ne fuira point.

RHETO.

Mais vous du moins, madame, épargnez-vous un spectacle...

LA COMTESSE

Ma place est auprès de mon mari.

(Clameurs dans la otmr et sur l'escalier : A mort! a la guillotine! à bas les traître! Rketo fait un geste de désespoir.)

LE COMTE

Mon pauvre Rheto, fe erains qu'on ne vous suspecte. Faites preuve de vertu, et portes-moi le premier coup.

RHETO.

Moosieor, par grâce, sauvez-vous, cacbei-vous!

LE GOMTI.

Altoos, mon eber, taisez-vous 1... Voyous, voulez*- vous vraimeui nous sauver?

RHETO.

N'en doutes pas.

LE GOicr^.

C'est qu'il faut du cœur ! Placez*vous i cette porte, vos pistolets au poing. Déclarez qu'on vous passera sur le corps avant d'arriver à moi, et faites feu sur le premier qui voudra passer. Si vous y meltez de l'énergie, ils reculeront.

BHETO.

Ne l'espérez pas.

LE COMTE

Essayez toujours.

RHETO.

C'est que... (Il hésite.)

LE GOITTE.

Vous ayez peur !

BHETO.

lis sont capables de me tuer.

LE COMTE

Ce serait grand dommage que vous mouriez en homme d'honneur... Tenez, monsieur Rheto, vous et vos pareils, vous faites bien d'égorger les honnêtes gens ; car, pour les gouverner, vous n'y par* viendrez jamais, et à la Gn ils vous enverraient aux galères. Sortez I {Rhelo, diconcertif se retire. Le comte ferme la

porte et s^approche de sa femme, restée en

prière. On entend toujours vociférer dans la

cour.)

LE COMTE

Adélaïde, ta prière est exaucée. Me voici h genoux près de toi, priant le Dieu que tes vertus m'ont fait croire. Sois bénie pour les vertus, femme chrétienne ! Dans mes plus grands oublis, je t'ai vénérée, et j'ai cru que tu m'adoucirais la mort. Mon Dieu ! je vous offre le sacriflce de ma vie. Je

vous rends grâce de m'épargner le long speetacle de vos colères. Je tous demande pardon de ïnes fautes^ et de n'avoir pas assez connu et assez respecté les lois par lesquelles vivent les nations. Nous sommes punis justement.

LA COMTESSE

Disque ta meurs sans haine pour tes bourreaux.

LE COMTE

Oui, mon Dieu, sans haine et sans regrets.

LA COMTESSE

Mon Dieu ! pardonnez-moi comme je pardonne.

LE COMTE

Oui.

LA COMTESSE

Mon Dieu ! je remets mon ame entre vos mains.

LE COMTE

Oui; mon Dieu !

LA COMTESSE

Mon Dieul je vous bénis. Pour dernière grâce, accordez-nous que nos enfants sachent que leur père est mort le pardon sur les lèvres et Tespérance dans le cœur.

LE COMTE

Ainsi soit^il !

lis vienneiU, îk vont t'iosalter ; ne réponds pas ;

pensa à ton Diea insulte sur k croii.

{La porte cids ; les mewrgU entrent pile-mile et remplissent la chambre. Bheto cherche encore à les contenir; il reçoit quelques bourrades.) GfiiFFAftD, mmtrant le comte.

Le voilà, le brigand 1

Voilà celui qui s'est baignié en juin dans le sang de Aos f nères 1

sncpuT, ivre.

Vieille canaille I Avoir une cave comme U en a une, et boire encore le sang du peuple I

nift09^ Voyez comme c'est logé I Rien que dans cette chambre, il y en a pour plus de di( mille francs. Avec ça, on nourrirait dix familles. Ah ! gredin !

Uvec la crosse de son fusil il brise un me^le, et prend ce qu'il jf trouve.)

BEQUUr.

A mort les aristocrates !

aoExo.

Mes amist mes amis! écoutez votre chef...

SIMPLET

Notre chef? Il n'y a pas de chef. Je ne reconnais que Jésus-Cbrisl, bm>L

un ÀUTBï;, à Khe$^* Ne fais pas ton Oer, chef I Laisse le peuple punir les aristocrates.

«VTOT, bas. Commandant, ça va chauffer ; prends garde de te compromettre. Je yois ici des hommes du Fingeur.

RHETO.

Je ne puis laisser assassiner ce vieillard.

GCYOT.

Si on le tue, c^est un malheur ; ne t^en mêle pas. Retourne à la barricade.

RHETO.

Mais je Tai connu autrefois... {Élevant la voix:) Mes amis...

GUTOT, bas avec énergie.

Mathenreus, lais-toî !

RBtUKN.

Oui^ citions, ce vieux seélérai doonak i tous les propriétaires du quartier le conseil d'empoisonner leur vin, et d'en laire boire au peuple...

Plusieurs d'enCre vous sont peut-être empoisonnés..»

PLUSIEUBS INSCBGÉS.

Jugeons-le, vengeons-nous; à mort Paristocrate !

SIMPLET

Monstre ! {Il met M» de Lavaur en joue.)

BHETo, halhutiant

Vous tirerez d^abord sur moi... Mes amis, peuple généreux... grand peuple... émanation de la Divinité... le monde a les yeux sur nous... Écoutez la voix de la raison.

SIMPLET

Ah oui 1 tu veux que le peuple entende raison... Connu ! Oblique à gauche , ou je te crache du plomb.

EHETO.

Citoyens^ un seul mot, écoutez-moi.

GBiFFARD ftmà Rheto au coUeis le secoue vivement

et V écarte avec mépris.

Assez de blagues 1 Ceux qui s'opposent à la justice du peuple sont des traîtres. Si tu dis une pa* rôle de plus, je te fais arrêter et juger aussi.

GUTOT, à Bheto.

Commandant, nous ne sommes pas en force ici ;

laissons faire. Allons, viens. C'est un malheur,

mais ça aura son avantage. {Il Ventraine.)

FURON, dans la foule.

Feu!

{Plusieun coups de fusil partent àla fois. M. et madame de Lavaur tombent. Rheto se rctoumey jette un cri, et se sauve. Au mime moment^ une vive fusillade éclate dans la rue. On entend crier Aux armes ! La plupart des insurgés se retirent,)

caiFFAaD.

Tiens, on a tué aussi la vieille.

Fu&oN, ouvrant le secrétaire.

Vois donc, Requin; ils doivent avoir des montres.

REQUIN, dépouillant les cadavres.

Et une belle chaîne. Griffard, le vieux parle encore.

GRIFFARD.

• Que dit-il?

LE COMTE

Mon Dieu, je remets mon ame en(re vos mains.

(Il meurt.)

ORIFFÀRD.

C'est un jésuite.

FGION.

Je ne trouTe rien dans ce secrétaire* GRiFFARD. // examin^e le secrétaire et pousse un ressort. Un tiroir s'ouvre.

C'était bien difûcilel Si tu ne sais pas travailler, dis-le; je te ferai donner une position politique.

FURON, vidant le secrétaire.

J'y compte bien ; j'ai fait mes classes , et j'étais fort en thème. Musa^ la muse...

SIMPLET, qui s'est occupé à ranger les cadavYeSj regarde avec étonnement Griffard, Furon, Requîfi et leurs compagnons.

Eh bien! qu'est-ce que \ous faites donc là, vous

autres?

GRIFFARD.

Nous mettons en sûreté les biens de la patrie, pour les distribuer suivant la loi de la fraternité. Tu auras ta part.

smPLET.

Je n'en veux pas.

Eh bien ! nous la garderons.

SIMPLET

Vous êtes des voleurs!

GRIFFARD.

Le vol est aboli. Maintenant tout est à tous.

FURON

Furium cumque proprietas abolitum est.

SIMPLET

Vous êtes des filous, vous déshonorez la victoire (la peuple. Je vais vous faire arrêter.

REQUIN

Qu'est-ce que c'est que cet imbécile-là? Il n'est donc pas des nôtres ?

GRIFFARD.

C'est un jobard que j'ai mal jugé. (A Simplet :) Ah çà ! silence, et prends garde à toi.

SIMPLET

Fibus l filous ! galériens ! vous serez fusittés lout à l'heure sur la barricade.

GRIFFABDi.

Tu vas êtrç fusillé de suite, et ici. {Il décharge SMf lui son pistolet.) Oécore^-le de pièces à conviction.

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