‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 27 sur 68 · M. DELORME · texte numérisé non relu

M. DELORME

Vous aviez acheté ? Quel malheur !

JEAN DUPUIS

Et les chemins de fer, et les canaux, et les usines, et tout ! Il n'y aura pas moyen de réaliser un centime.

M. DELOBME.

Pas moyen !

DENIS DUPUIS

Ce sera une crise terrible.

M. DELOBME.

Terrible !

JEAN DUPUIS

Cependant je ne crois pas que la partie soit perdue. Après tout, il n'est pas possible que la grande et belle civilisation française succombe aux assauts que lui livrent quelques sauvages ignorants. Ces homaies-là seront captivés et vaincus par les lumières de la vérité. Évitons qu'une résistance trop prompte ne les irrite. Dès qu'ils seront aux affaires, ils s'arrêteront d'eux-mêmes devant la merveilleuse organisation qu ils veulent détruire. Ouvrons-leur les bras, laissons-leur les places, nous les rendrons conservateurs. (Clameurs et coups de fusil dans la rue.) Qu'est-ce ?

MADAME DUPUIS

Ah ! mon Dieu! vite des bougies, des chandelles! on fait illuminer.

jEAif Dupuis], regardant.

On arbore le drapeau rouge. Il en faut mettre un

DENIS DUPUIS

Quelle humiliation !

JEAIV DUPUIS.

H s'agit bien de cela I Hurlons avec les loups,

jusqu'à ce que nous puissions lâcher les chiens.

L'humiliation serait d'être dévoré par ces brutes. Eulalie, prépare-nous des chiffons roiiges.

EULÂIIE.

Sainte Vierge, sainte Vierge, sauvez mon mari !

HUDÂME DUPUIS.

Des lumières partout I Le peuple s'avance avec des fusils et des torches.

JEAN DVPUIS.

N'ayez donc pas peur. Demain, la tranquillité sera rétablie, et, dans huit jours, tous ces casseurs de vitres seront sergents de ville. La... vous voyez bien qu'ils passent. {Entre Fritz.)

DEinS DUPUIS.

Qu'y a-t-il?

FRITZ

Ahl monsieur! M. Valentin...

totis; Eh bien?

FRITZ

Il va se faire massacrer.

EULÀUE.

Grand Dieu I Où est-il? J'y cours.

FRITZ

Madame, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Le peuple voulait démolir l'église. ...

DE LA VlCtOIBE. 45*7

EULÂUE.

Et Yalentiii était là ?

FBITZ.

Oui, tout seul contre celte foule. Il tenait une hache arrachée â Tun des insurgés, et, debout sur le seuil, décidé à tnouril*. Il les faisait reculer. On lui a tiré vingt coUps de fusil sans Tatteindre. Las insurgés admiraient son courage. Plusieurs lui disaient : « Retirez-voiis, on ne vous fera point de mal ; » maid 1! ne Répondait qu'en criant è ceux qui avaient du cœur de se joindre à lui. Il restait seul.

EULAUE.

Oh ! mon cher Valetitlh 1

jEÀil DUPuii^ , bas.

Quel fou I

tfiitz.

Enfin, ils lui ont jeté Une corde et Tout fait tomber. Alors, tandis que les uns se précipitaient dans l'église, les autres se sont emparés de lui et l'ont emmené. Je n'ai pu en voir davantage, je me suis enfui, {Entre ralentin.)

EtUUE.

Valentinl c'est toi? Que Dieu soit béni !

MADAME DCPCIS.

Mon fils, n'ètes-YOus point blessé ?

JEAK DUPUIS.

Eh bien I où en est-on ?

M. DELOBME.

Ah ! monsieur de Layaur, quel malheur !

DENIS DUPUIS

Comme iJ est pâle !

EULALIE

Valentin, tu nous apportes quelque nouvelle terrible !

vALENTiN, à Eulalie.

Es-tu soumise à la volonté de Dieu?

EULAUE.

Oui, parle.

VALENTIN

Sais-tu qu'il faut baiser sa main lorsqu'elle nous frappe, lorsqu'elle anéantit tout le bonheur que nous possédions, tout celui que nous avions rêvé ;

lorsqu'elle nous dépouille et lorsqu'elle écrase nos cœurs ?

EUULIE.

Je le sais, je le crois ; tu peux tout dire.

VÂLEmm.

Mon Dieu ! si j'ai formé un juste dessein , se-courez-moi !

EULAUE.

Ah ! ce que tu crains de m'apprendre , je l'ai prévu. Tu yeux aller combattre jusqu'à la yictoire ou jusqu'à la mort, et tu yiens me dire adieu ! Eh bien! tu connais ton devoir, tu l'as médité longtemps : J6 ne te détournerai pas de le remplir. Je ne pleurerai point, je ne t'arrêterai point, je ne t'embarrasserai point. Moi, je puis t'aimer plus que tout au monde ; toi , tu dois m'aimer moins que ta patrie. (Elle se jette à son cou.) Adieu! Ta Mainte mère m'a choisie et m'a donnée à toi dans ces jours de deuil pour être digne de ton cœur et du sien. Je resterai près d'elle, je la servirai, je l'aimerai. Je te promets, tant que tu vivras, de ne point mourir de douleur.

VALENTIN

IN 'attends plus tes consolations que du cieL C'est

là maintenant ^ae ma mère prie t)oUr toi et te bénit.

EULALtE.

Elle est morte ?

Morte assassinée, près de mon père assassiné , dans sa maison pillée et détruite par le Fei) !

HADÂHÈ BUPUIS.

Ah ! mon Dieu !

DEmS DUPtJlS.

Pauvre Valentin !

^EAN DUPUiS.

G^est impossible I

VALENTIN

ie n^ai pu retrouver leurs corps. Il ne me restera pas même un tombeau.

JEAN DUPUIS

La ville est donc au pillage ?

FaiTZ.

A peu près. Il y a en ce moment vingt incendies.

U. DELOBME.

Quel malheur!

JEAN DUPUIS

Adieu.

DEKI8 Depuis.

Où ?as-ta, mon frère?

lEin DUFins.

Je Tais mourir sur les ruines de |na propriété.

MRIS DUPUIS.

Mais...

JEAN DDPUIS.

Ne me retiens pas. {Il repousse son frère et sort.)

M. DELOBHE.

Monsieur Dupuis, inonsieur Dupnis, n'oubliez pas de prendre du ruban rouge I {Il sort)

xiy.

VALEWTIN.

Eutalie, dans ces tristes moments dont tu te soqviens, quand nous cherchions d'avance à élever nos cœurs au-dessus des périls que je prévoyais, je n'ai rien imaginé d'épouvantable et d'affreux qqe l'événement ne dépasse déjà. Tout s'écroule, la société succombe ; elle est pleinement au pouvoir des scélérats et des fous. Il n'y a plus de pouvoir, plus de lois^ plus de force, plus de raison qui se fasse écou-

ter ; mais quand le monde entier courberait la tète honteusement sous Tempire de ces monstres , moi je ne la courberai pas. Ils pourraient m'ofTrir la paix quelque part dans un asile respecté de leurs fureurs, la paix et toi, et tous tous ; ils me rendraient mon père et ma mère, que je n'accepterais pas. Tout ce qu'ils veulent détruire, je le yeux conserver; tout ce qu'ils veulent abattre, je le veux maintenir ; tout ce qu'ils nient, je le crois ; et tout ce qu'ils blasphèment, je l'adore. Je ne renfermerai point ma foi dans le secret de mon âme ; je la confesserai hautement devant la multitude des impies, des furieux et des lâches. Mon devoir est de combattre et de mourir pour la religion , pour la famille, pour le pouvoir. Je ne laisserai point ce malheureux pays s'endormir et s'abrutir sous le joug d'une stupide et infâme terreur. Notre seule espérance est maintenant dans la guerre cii^ile ; je vais voir si ce dernier effort est possible , et s'il reste quelque forêt , quelque rocher où je puisse , comme Pelage, emporter l'âme de la patrie. L'âme de la patrie, c'est la loi de Jésus. Ceux qui la nient et la veulent éteindre. ne sont pas mes concitoyens ; je ne les connais plus. Le fer à la main , ils vien-

nent m'imposer des lois pires que l'esclavage et lu mort. Le fer à la main, je revendique contre eux ma liberté, mes autels, et le sol sacré où dorment yingt générations de mes pères.

DENIS DUPVIS.

Mon fils , j'honore votre courage , et , sans y mettre autant d'énergie, je pense comme vous; mais est-il temps de prendre un si grand parti, et ne Youlez-Yous point voir ce que ceci deviendra?

VILENTIN.

Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard ! Nous sommes complètement envahis. Je ne doute pas que la sédition qui triomphe ici aujourd'hui ne triomphe en même temps presque sur tous lespoints du territoire.

DENIS DUPUIS

Ainsi, vous voulez nous abandonner?

VALEKTIN.

Je n'ai nul autre moyen de vous défendre. Si je reste, je serai certainement arrêté cette nuit.

EULÀI.IE.

Hâte-toi de partir.

VALENTllf.

Chère amie, ce n'est pas la permission de fuir

za

que je demande; c'est celle de combaltre. Un lien me retient; toi seule le peui briser. Je n'ai plus de père, et Dieu dans sa miséricorde , contre laquelle nous ayons failli murmurer, nous a pris notre seul enfant. Il faut à présent que je puisse me considérer comme n'ayaqt plus d'épouse. Donne-moi cette liberté que les femmes fortes du moyen âge donnaient à leurs maris lorsqu'ils avaient pris la crois ; car, si tu peni y consentir, je prends la croix aujourd'hui pour toujours. Je la prends pour la défaite et pour la victoire, afin de rester, quoi qu'il arrive, un soldat de Dieu , et que ma main , si ellç laisse tomber l'épée, puisse enoove porter l'Ëvangite. Que ferops-nons si nous ne répandons que la mort? Il faut pouvoir répandre aussi le pardon.

BDLAUB.

Va, tu n'appartiens plus qu*i Dieu. Il avait luimême formé nos liens : qu'ils soient rompus pour

lui. {Elle retire de sa rmim Vcmneaunuptiah ^^ t^ donne à Valeniin.) La chaîne sainte qui nou^ unissait n attache plus désormais que nos âmes.

VALENTin.

Elle subsistera durant l'éternité. Donne-moi ta main, ma sœur ; reçois ce dernier baiser et cette

dernière étreinte. Dieu, qui nous avait unis et qui nous sépare , nous réunira de nouveau. Nous ne sommes plus une seule chair, mais nous n'aurons jamais qu'un cœur. Grand Dieu, vous connaissez notre amour, et vous voyez le sacrifice que nous vous faisons ! Je me voue avec elle et je la voue avec moi pour vous servir jusqu'à la mort dans la pauvreté, dans la chasteté et dans la souffrance.

EÏÏLÂLIB.

Dieu accepte l'offrande et m'en donne le prix. Ne crains plus rien pour moi. Mon âme peut à présent braver toutes les terreurs , et je regarde la mort comme un passage que j'ai déjà franchi.

VALEUTIH.

Quitte ce vêtement , prends celui des pauvres veuves ; couvre ton père et ta mère des habits que nous tenions en réserve pour les indigents. Pendant qdelqiies jours encore, la pauvreté sera une sauvegàt^e. le vâift moi-même m'habiller eh ouvrier, et je Vodd oond dirai chez des chrétiens qdl ne vous trahiront paë. {A Deniè Dupuis.) Mon père, vous avez été quelquefois importuné du grand nombre de pailvres qui venaient ici. Plusieurs accourront

sans doute prochainement pour piller ; mais il en est dans le nombre qui vous sauveront la YÎe.

Dmis Dupns.

Je suis atterré.

MADAME DUPnS.

Ne perdons pas de temps.

{Ils sortent par une porte du fond.)

FRITZ

Monsieur, deux hommes du peuple , détachés d'une foule considérable qui est dans la rue, tous ont demandé et montent ici. Ils sont armés.

VALENTIN

Ouvrez-leur la porte, et, pendant que je les occuperai , tâchez de faire évader ma femme et ses parents. Si vous les sauvez , vous me sauverez plus que la vie.

FRITZ

Monsieur, vous m'avez traité en ami plus qu'en serviteur ; s'il le faut, je mourrai pour vous. Je déteste les eicès que je vois commettre. Cependant sachez que j'aime la liberté et l'égalité , et que je suis de cœur avec mes frères. Vive la république !

VÀLENTIN.

C'est bien. Vos frères ne larderont pas sans

doute avenir piller ici; faites votre part. Je vous donne tout ce que vous pourrez prendre. (Fritz sorL) Ils ne sont pas tous ingrats , mais tous sont fous. {Entrent Griffard et un ouvrier.)

L ounuER.

Comte de Layaur^ me reconnaissez-vous?

VALENTIN

Vous êtes l'insurgé blessé de 4848 qui a été soigné et caché quelques jours chez moi.

l'ouveosb* Oui, et qui est parti sans prendre congé.

VALEIlTIIf.

Ayez-vous cru que je vous livrerais ?

l'ouveier.

Je vous connais mieux. J'ai voulu échapper à vos discours, parce qu'ils affaiblissaient mes colères. Dès notre premier entretien^ je vous ai déclaré que je nourrissais contre la société une haine irréconciliable, et que je la poursuivrais d'une gqerre é!ernelle ets^Qs merci.

458 LE LÏNDEMAIN

YlLENTtN.

Je m'en souviens.

l'ouvrier.

Vous m'avez sauvé cependant.

VALENTIN

J'ai trouvé en vous beaticoup d'ignorance, beaucoup de passion et quelque générosité. Je vous ai plaint y j'ai cru que je parviendrais à vous éclairer. Je me suis sans doute trompé.

l'ouvrier.

Plus que vous ne pensez.

YAIiERTIN.

Je continue de vous plaindre, et je ne regrette pas mon erreur.

l'ouvrier.

Comme il vous plairaé Voici ce qui m'aaiène. Vous êtes proscrit. Les agents du gouvernement provisoire sont à votre porte ^ où mes compagnons les retiennent. Je viens à mon tour vous protéger.

VALBIlTm.

Avez-vous ce pouvoir?

l'ouvrier.

plusieurs se disent et se ctoient les maîtres. Il

D'y a de maître que moi. Je suis celui qu'on appelle L£ Vengeur!

valeutIn.

Ah! c'est vous?

LE t£AG£U&.

G'éfitnioi.

YÂLENTIN.

Après ce qu'on dit cle vous et ce que j'en sais , je suis surpris àe ne point vous trouver ingrat.

LE VENGEUE.

On ne dit rien de trop , et vous ne savez pas tout ; mais que j'agisse par sentiment ou par politique , ne vous en occupez point. Sachez seulement que vous êtes libre. Ils font, je crois, un dictateur là-bas, à THôtel-de-Ville. Le dictateur est moins en sûreté que vous. Malheur à qui viendrait vous toucher sous ma main !

VÀLENTIlf.

Quel que soit votre pouvoir, vous ne me sauverez pas malgré tnoi. Je n'accepte la liberté qu'à deux conditions.

LE VENGEUK.

Faites-les connaître.

VALENTIN

Ma femine et ses parents, qui sont ici, seront conduits hors de la ville , dans Tasile qu'ils désigneront.

LE VENGEUR

Je raccorde, et même ils emporteront ce qui leur plaira.

VALENTIN

Je vous remercie pour les vieillards. Quant à ma femme, elle n'emportera, comme moi, que ses vêtements. Nous ne possédons pas autre chose. Nous donnons tout.

LE VENGEUR

A qui."*

VALENTIN

Dans Tavenir , à Dieu ; dans le présent , à ceux -qui nous dépouillent. Désormais la comtesse de Lavaur n'a b^oin que d'une aiguille ; moi , je n'ai besoin que d'une épée.

LE VENGEUR

Je vous comprends. Est-ce. tout ?

VALENTIN

Je veux que vous me compreniez bien. Je suis gentilhomme, et j'ai mes scrupules. Vous comprenez

DE LA VICTOIRE. À Ai

bien que je n'accepte la liberlc que pour vous faire la guerre 9 et que je vous la déclare éternelle. Fugitif et blessé , vous m'ayez loyalement dit que vous ne déposeriez pas les armes. Proscrit à mon tour, je Yous en dis autant. Si vous n'ayez pu pardonner à la société des torts qu'avec plus de grandeur d'éme tous auriez soufferts et qu avec plus d'instruction vous auriez excusés , je me révolte à meilleur droit contre vos maximes insensées et contre vos desseins sauvages. Vous n'êtes à mes yeux que des fous ou des scélérats. Si j'étais le mattre , je vous plongerais dans les cachots , ou je vous rejetterais au delà des mers dans un exil d'où vous ne sortiriez jamais. Je vous nie absolument tous les prétendus droits en vertu desquels vous êtes devenus ce que vous êtes. Vous n'avez de droit qu'au châtiment.

LE VENGEUR

Comte de Lavaur, je vous avertis que vous me bravez sans péril; j'ai besoin de vous. Ne vous élounez point. Ce que j'attends de vous , vous êtes disposé à le faire. Je ne défends ni la vertu des révolutionnaires , ni la sainteté de leur mission. Je pratique les hommes de plus près que vous , et je

sais ce que j'en pense. Je vois les choses , je vois où elles vont ; je me propose de les pousser loin. Je suis au-dessus de fous les argunients comme de tous les remords. Je ne ferai pas non plus le procès à la société, le procès est fait: elle est jugée, jugée à mon tribunal depuis longtemps. Tous direz qu'elle vaut mieux que son juge , et que je ne suis pas un juge légitime. C'est votre doctrine, ce n'est pas la mienne ; ce n'est pas non plus celle de la société, car je tiens d^elle-méme, de ses professeurs officiels , que l'homme relève uniquement de sa propre raison ou de son instinct.

Les insensés!

i.B VENGBUE.

Parfaitement insensés à votre point de Vue, au mien parfaitement sages. Mais nous ne discuterons pas ce point de philosophie : il serait long â vider entre nous , et nous avons autre chose â faire. Je dfs donc que la société est jugée , au moins par moi ; je dis qu'elle est vaincue , que j'ai *le pied sur sa gorge ; qu'elle ne se relèvera pas. Sans contester à la société aucune de ses vertus, vous avoue*

DE LA VICTOIBE. U5

rez qu'elle q dû se donner quelques torts pour mériter de tomber entre mes mains.

Oui ; elle vous a epfantés dans ses adultères , et vous ayez grandi pour sa punition. Dans ses larmes et dans ses repentirs , elle enfantera des saints qui grandiront pour son salut. Geux-là peut-être sont déjà nés, et peut-être même déjà sont des hommes. Ils vous replongeront au sein des ténèbres, d'où le crime de l'esprit ne vous a tirés que pour multiplier les crimes ignobles de la main. Vous commettrez beaucoup de méfaits et beaucoup de forfaits; TOUS entasserez les ruines ; tous ferez périr beaucoup d'innocents : vous ne parviendrez pas à fonder un gouverneipent , vous n'échapperez pas a la défaite et à la mort. Plus vous irez vite , moins vous irez loin. Si vous n'apparaissez que comme Ie3 instruments d'une justice qui punit les crimes du inonde , quelle sera votre punition, à vous ? L'intelligence ne vous manque point, comme aux brutes que vous déchaînez. Vous savez donc ce que vous êtes et ce que vous faites. Vous savez qu'en un seul jour vous déployez plus d'égoïsme , vous commettez plus d'iniquités, vous opprimez plus d'in-

nocentes victimes , tous répandez plus de sang et vous faites plus de misérables que vous n'en pouvez reprocher è la société dans le cours d'un siècle.

LE VENGEUB.

£h bien I

VALENTnr.

Eh bien 1 il y a un Dieu.

LE VENGEUR

C'est la question. Vous affirmez, je nie. Vous affirmez dans l'intérêt du bourgeois. Faisons venir un bourgeois; demandons-lui s'il existe vraiment un Dieu qui défend de vendre à faux poids , de vivre en concubinage, de faire des livres athées et de tenir des discours menteurs. En dépit de Dieu, je me fie au bourgeois pour prolonger mon règne.

VÂLEHfTm.

Quand Dieu a puni le blasphème, il écoute la prière ; il pardonne au coupable en faveur de l'innocent. Vous traverserez le monde, vous n^y régnerez point. Si répée ne peut vous abattre, une fronde vous abattra; et si la fronde manquait comme l'épée , s'il n'y avait plus sur la terre une âme assez fière pour vous hafr, un bras assez fort pour vous vaincre , Dieu saurait encore humilier

DE LA VICTOIUE. 44$

votre orgueil ei constater votre ignominie. Ne parles plus de règne et d*empire. Vous ne deviendrez pas des législateurs, vous resterez des bandits; et vos noms , après avoir usurpé les pages de Thistoire, retourneront s'enfouir dans les registres de la police. Nous savons pourquoi vous voulez détruire la société : ce n'est pas qu'elle vous semble injuste et impure comme vous le dites, c'est qu'elle est au contraire trop juste encore et trop pure à votre gré. C'est que , malgré toute sa mollesse , tous ses relâchements , tout le cynisme de sa folie et de son impudeur, elle ne peut s'oublier jusqu'à vous faire placé , et ne saurait avoir en effet de place pour vous. Par vos passions, par vos appétits , par l'abjection de vos mœurs et de votre sottise, vous êtes au ban de tout ordre social possible. Votre conscience elle-même , d'accord avec celle du genre humain , vous défie de constituer une société où , restant ce que vous êtes , vous puissiez vivre un jour. Que n'a-t-on pas fait depuis quelque temps pour vous admettre dans la régularité de la vie civile ? On a abaissé toutes les barrières de la loi et celles même de la morale ; on vous a donné tous les emplois , tous les honneurs ,

tout le pouToir. Il y a une chose que cette misé' rable société n^a pu tous donner, c^est son estime ; et une chose que vous n^ayez pu faire, c*est de déguiser totre incapacité. Vous avez senti que le dégoût serait plus fort que la peur, et , comme des coupe-jarrets que tous êtes , tous n'aTez usé du pouToir que pour conspirer contre la société qui vous l'abandonnait.

tE VENGEUR.

Monsieur de LaTaur, tous croyez parler â un humanitaire , à un philosophe , à un démocrate ^ à un socialiste , et tous tous trompez étrangement. Je suis de TOtre aTis sur tous ces gens-là. Je ne dirai pas qu'ils sont Ticieux et méchants , j'ignore ce que c'est que Tice et Tertu; mais ee sont des imbéciles. Je les connais, j'ai pensé coDune cui; je me réserve d'en rire. Pour moi, je ne crois a rien, ni à la patrie, ni au progrès, ni à l'avenir, ni au bonheur, ni à Dieu , ni à l'humanité. Si j'aimais les hommes, je dirais comme vous, et je serais avec vous. Je n'aime pas les hommes, je les hais d'une haine infinie et insaiiable. N'y en eût-il plus qu'un sur la terre, celui-là fût-il vous, devant qui j'éprouve je ne sais quoi qui m'étonne et qui

n'est plus ma fureur, celui-là encore serait de trop; et seul enfln, maître de la dernière yie et l'ayant étouffée, je crois que je m'arracherais alors Pexis-* teuce pour m'ôter mon dernier ennemi , et à l'infâme destin sa dernière yictime. Tout m'a trompé, tout m'a menti; je me suis trompé et menti à moi-même : j'ai à venger sur le monde et sur mot d'indescriptibles tortures. Longtemps j'ai cherché à deviner l'énigme qui me tourmente. J'ai voulu m'avancer dans toutes les voies où j!ai cru que je trouverais la lumière et le bonheur. J'ai reconnu que l'oeil de l'homme n'est pas fait pour la lumière, et que son cœur et ses sens se refusent au bonheur; mais je goûte ane sorte de joie à voir du sang , des débris, des larmes : tout ce qui croule dans le monde m'apporte une espèce d'allége* inent. Il y a une chose qui me plaît dans votre religion , c'est ^annonce du jugement dernier. J'y voudrais être. Une société de moins est un poids de moins sur ma poitrine. Je me distrais à voir toujours une partie de celte stupide humanité creuser pour l'autre des gouffres où elle tombe ellemême : cependant le spectacle de ses misères n'est qu'une faible compensation de l'horreur qu'elle

148 LE LËNUEMAIIV

m'inspire. Ah ! je n^ai pas choisi d'être homme. Si je le pouvais , je ne serais pas un homme : je serais un lion dans ces déserts où d'immondes reptiles habitent seuls les ruines des cités.

YALENTIN.

Je me souviens maintenant d'une parole que je TOUS ai dite autrefois : je vous ai annoncé queTorgueil sauyage qui fermait vos yeux à la lumière de l'Évangile vous rendrait fou. Vous Têtes.

LE VENGEUR

Par conséquent , il est inutile que nous raisonnions davantage. Vous avez raison. Voici, en deui mots, le plan de ma folie, et pourquoi je tous apporte la liberté. Dans mon opinion , les saints que TOUS attendez, et qui doivent sauver le monde, tarderont fort a paraître. Je ne crains rien qu'une victoire trop facile et trop prompte. Vos bourgeois ne demanderont qu'à se soumettre , et nos che& réTolutionnaires et socialistes qu à s'arranger aTec eux. Les voilà pourvus, ils vont devenir conservateurs. Je ne l'entends point ainsi, et je veux donner à la bourgeoisie des chefs qui l'obligent à résister. L'énergie de vos convictions vous rend propre à ce rAle : voulez- vous le remplir?

YALEIfTIN.

Oui.

LE TERGEUB.

Dites adieu a tob parents.

TALEimH.

Mes adieux sont faits. Vos satellites ont assassiné mon père et ma mère, et ma femme a pris Thabit des yeuves pour ne le plus quitter.

LE VENGEUR

Elle est jeune et belle , et vous vous aimies : je vous plains tous deux.

VALENTIN

Nous sommes chrétiens , et moins à plaindre que vous.

LE VENGEUR

Peut-être que , si j'avais rencontré beaucoup d'hommes comme vous, mes pensées seraient autres.... Donnez-moi la main.

VÀLENTIN.

Je serrerai votre main quand je n'y verrai plus de sang; d'ici là, ne me touches qu'avec votre poignard.

LE VENGEUR

Vous êtes tel que je vous veux. (Montrant Grif-

fS.

fard. ) Cet homme va rester poar protéger la maison et ses habitants. Moi , je tous accompagnerai jusqu'aux portes de la ville. Sortons d'ici sans mystère, pour apprendre tout de suite aux dictateurs quel est leur pouvoir devant le mien. Plus d^un croit être ministre, qui ne sera que juré du tribunal réiotulionnairé. Bs s^atteudent à régner dans les délices ; je les nourrirai d'angoisses et de «ang.

VALEMTIIC.

justice de Dieu I

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