‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 42 sur 68 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

Ah ! je ne te verrai plus.

BENOÎT

Pourquoi donc? A la guerre comme ailleurs. Dieu nous protège , et il n'y a jamais que sa très-sainte i

volonté qui s'accomplit. Pense à l'élernité, ma Mar-

guérite , où nous serons pour jamais réunis loin des misères de ce bas-monde. Sans doute tu ne croyais pas avoir épousé un soldat, et c'est dur de penser qu'un paisible laboureur est exposé a périr d'un coup de sabre ou d'un boulet; mais quoi! pour n'être pas soldat, en étais- je moins mortel? Quand nous nous sommes mariés , mes jours étaient comptés comme aujourd'hui. Nous savions que les draps bénits du jour des noces nous serviraient un jour de linceuls. Courage, espérance et courage! Si nous triomphons , la religion sera partout rétablie, cl il ne se dira pas une messe , il ne se fera pas un acte public d'adoration dont Dieu ne nous soit reconnaissant ; pas une ame ne sera sauvée qui ne nous rende éternellement gloire!... Grand Dieu, quelles que soient nos souffrances, pourraient-elles nous mériter le bonheur de vous voir un instant! Et nous vous verrons toujours! toujours!...

MARGUEEITE.

On dirait que tu vas à une fêle... Si je connaissais moins ton amitié pour moi, je te croirais heureux.

BENOIT

Je le suis. Depuis qu'il a coulé pour Dieu , mon sang n'est plus le même dans mes veines ; il a

comme une envie de se répandre I Au milieu de mes afflictions, j'éprouve un bonheur qui m'étonne. Loin de l'enfant , loin de toi , toujours en présence de la mort , mon cœur ( qui me l'aurait dit?), mon cœur plein de vous tressaille de joie, pensant que Dieu me regarde, et qu'il sait que je suis lé pour sa cause. Alors je ne sens plus ni fatigue ni tristesse. Je m'avancerais vers la mitraille du même pas et du même cœur que je faisais deux lieues après une journée de travail, pour te voir un instant dans la maison de ton père. Quelle inquiétude puis-je garder? Dieu n'a pas coutume d'abandonner la veuve et l'orphelin... Ce pauvre enfant! va le chercher.... Tu feras bien attention de ne pas troubler le sommeil de mon père. ( Marguerite rentre dans la maison. Benùlt la rap^

pelle.) Cependant , Marguerite , si l'enfant dort

Non, va. S'il dort, tu l'éveilleras. Il faut que je l'embrasse! {Seul.) Nous aurons beau temps. Nos révolutions ne troublent rien là-haut.. .. Les insensés ne croient plus en Dieu, parce qu'il leur donne du soleil et des fruits tandis qu'ils blasphèment. Je vous bénis, mon Dieu, de m'avoir appris que vous êtes le créateur et le dispensateur équitable de tou-

DE LA VICTOIRE. à04

tes choses. Ceux qui l'ignorent souffrent comme nous, mais ils n'ont ni la consolation de Tespérance, ni la joie du repentir, ni le bonheur du sacriflce... Oui y mon Dieu , c'est avec bonheur que je consens à mourir pour tous. Je sais que de mon sang j'écrirai mon nom sur le livre de vie , et que je verrai vos merveilles. Vous placerez votre ange au seuil du paradis que vous m'aviez donné sur la terre ; et s'il vous plaît que j'y revienne , il m'en ouvrira luimême la porte , que n'aura point insultée le pied de l'ennemi. {Il prend son fwil appuyé sur la muraille , et cueille une fleur de figlaniier.) J'ai planté cet églantier le jour de mon mariage ; il m'a donné moins de fleurs que Marguerite ne m'a donné de jours heureux. Adieu l'églantier, et la vigne, et l'enfant , et l'épouse 1 Adieu , s'il le faut , pour jamais! Vous n'étiez pas à moi, chers trésors! Vous ne m'étiez que prêtés , comme la vie , et je ne dispute point contre Tunique possesseur sur le jour où il lui plaira de tout reprendre. ( Marguerite réparait^ tenant un bel enfant. BemAt prerd fenfanty le presse sur son. cosur, et filive ensuite vers le del.) Grand Dieu ! ils s'empareraient de cet ^ enfant, ils le jetteraient dans leurs écoles^ ils Tins-

truiraient à biasphémer ton nom adorable , à mépriser tes lois saintes , â se jouer de la vie de ses frères, à rire du sang versé!... Non , Dieu juste, tu ne le souffriras point! Garde mon fils, ravis-leur cette proie ; et si ce n*est pas assez de mon sang pour sauver son dme, prends encore le sien. Livre-le, si tu veux, à leurs satellites, mais préserve-le de leurs docteurs ; que les impies ne l'enseignent point ; que plutôt ils Técrasent aux pieds de leurs chevaux!...

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