LE MINISTRE DU COMMERCE
Le ministre des travaux publics a parlé pour moi. Il n*y a plus de commeree, parce qiiMI n'y a plus dMndustrie. — Je dois soumettre au consul un plan singulier et même extravagant ei) apparence, mais cependant réalisable, et qui pourrait faire
entrer quelque argent dans les colTres de l'Ëlat, en môme temps qu^il nous soulagerait dlun embarras politique. Nous avons beaucoup de femmes prisonnières. Elles gênent ; elles tiennent leur place comme les hommes. Il faut les nourrir, ou les laisser mourir de faim, ou multiplier des exécutions qui ne paraissent pas toujours suffisamment motivées. Plusieurs compagnies de spéculateurs s'offrent à nous dégagev de ce trop-plein. Ils les exporteraient dans les pays où les femmes manquent, et où celles d'Europe sont particulièrement recherchées, à Tripoli, au Maroc, a Tunis, en Perse, en Californie. Ils recevraient d'assez fortes commissions pour pouvoir payer eux-mêmes à l'État une patente considérable.
LE CONSUL
Quelle monstruosité !
LE MimSTBE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
C'est la traite.
LE SflNISTRE DE l'iNSTRUGHON PUBUQUE.
Comment ! la traite ?
LE miflSTRE DES TRAVAUX PUBUCS.
L'expression me semble exagérée. Je ne vois pas
ce que l'exportation a de plas affreux que la déportation ou la transportation.
LE MINISTaE DU GOVUEBGE.
On pourra n'exporter que celles qui donneront leur consentement ; elles ne se trouveraient pas en petit nombre. Toutes les mesures d'ailleurs seraient prises pour que l'opération se Ht avec convenance et humanité.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Mais quand même vous n'exporteriez que les femmes qui voudraient partir, plusieurs ont des maris, des familles, dont vous devez respecter les droits.
LE MINISTRE DE l'INSTRCGTION PUBLIQUE.
Les droits I cette parole est étrange. Après TÉ* tât, personne n'a de droits sur l'individu que l'individu lui-même. Le ministre des affaires étrangères oublie perpétuellement les résultats et l'esprit de la révolution dont il est le ministre. Ignore-t^il que déjà le divorce a rendu les droits égaux dans le ménage? que la petite famille, la famille coAie^ doit disparaître graduellement, mais rapidement, dans cette grande famille humanitaire qui s'appelle la patrie, et qui s'appellera un jour le genre humain?
24a LE LENDEMAIN
Le projet du ministre du commerce mérite d'être pris en sérieuse considération, non-seulement par le côté économique et politique, mais surtout au point de jue social, moral et civilisateur. 11 nous offre l'occasion de briser quelques-uns des pr^ugés qui limitent encore la puissance de l'État. Autrefois on se croyait bien hardi de soutenir que Tenfanl n'appartient pas à la famille, mais qu'il appartient à l'État. Cette vérité frappait inutilement des yeux aveugles sur tout le reste. On ne pouvait la formuler, qu elle ne soulevât partout d*ineptes cla-
' meurs. Elle a triomphé; les enfants aujourd'hui appartiennent sans conteste à l'État; il les coule
. dans son moule, il les élève, il en dispose. Bientôt il leur distribuera les vocations et leur assignera les aptitudes. Montrez maintenant que Tindividu n'est pas plus que l'enfant dans cette main sage et puissante qui ordonne de tout au service de tous. Votre droit n'est pas douteux. Créateurs d'un ordre social nouveau, vous avez les droits de Tinventeur sur la matière première qu'il transforme, qu'il pétrit pour en faire un chef-d'œuvre. Que sont d'ailleurs les individus sur qui vous ferez la première expérience? Des criminels. Les femmes qu'il
s'agit d'èxporier invoqueraient en vatn le prétendu droit de rester dans la grande famille^^ationale ; elles Tont trahie, elles en sont du moins çoupçonnées. Rejetez-les, et que, coupables ici contre ki civilisatton, elles en deyicnnent ailleurs les apAtres. Chez nous, elles étaient les agents, du despotisme; dans les pays moins avancée où elles iront vivre, elles seront les missionnaires de la liberté. Ne craignez pas de leur faire franchir même les murs du sérail ; ces murs tomberont aussitôt qu'elles y seront renfermées. {Murmures d'approbaHon.)
LE CONSUL, à part.
lia vraiment du talent, cet animal-là! (haut.) Les paroles éloquentes que je viens d'entendre ont produit sur mon esprit une impression que je ne dissimulerai pas. Néanmoins mon opinion n'est pas entièrement formée. Le ministre du commerce me présentera sans délai un rapport détaillé sur cette affaire. »
LE MINISTRE DE L*INSTRUGTI0N PUBLIQUE j à part. Il fil^ !
LE MINISTaB DES AFFAIRES ÉTRANGàBBS| â part.
Le lâche I
244 LE LENDE^pAIN
LE MimSTHE DBS FINANCES.
Nulle recette, rieu en caisse, des dettes partout, voilà le bilan des finances. Je demande qu'on adopte au plus vite le projet d'exportation proposé par le niinislre du commerce. Il me permettra d'assurer pendant quelques jours au moins le service de la police, et de poursuivre certaines réquisitions importantes. Nous sommes en pourparler avec divers spéculateurs étrangers pour la vente des musées, des collections et des bibliothèques. Goncluops; faisonjs argent de ces objets inutiles.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Ils sont inuliles, mais ils sont beaux ; le peuple regrettera de les perdre.
LE MINISTRE DES FINANCES
Le peuple s*en moque bien! Il préfère Tombrc du houblon à Tombre des chênes, et une gaudriole lithographiée à toutes les toiles de Raphaël.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Il faudrait s'attacher à former son goût.
LE MINISTRE DES FINANCES
Il demande qu'on s'attache à lui donner du pain.
LE CONSUL, au ministre des finances.
Continue.
DE ik VICTOIRE. 245
LE MINISTRE DES FINAnCES.
Je n^ai plus rien à dire. V^isi n'a eu besoin que d'un décret pour payer toutes ses dettes antérieures à la révolution ; il a fait, depuis, un peu d'argent et beaucoup de dettes nouvelles, grâce aux moyens que vous connaissez : maintenant, il ne peut plus faire ni argent ni dettes que par des coups de hasard. La planche aux bons d'État ne produit qu'un papier sans aucune valeur; les propriétés nationales ne rapportent rien. On ne les achète pas, ou on ne les paye pas, ou ceux qui s'en emparent ne les cultivent pas. Le numéraire n disparu totalement; la famine nous menace. Il n'y a pas de
combinaison, pas de force qui n'échoue contre la force inerte du fait.
LE CONSUL
N'as-tu.rien à proposer?
LE mmSTRE DES FINANCES.
Rien d'efficace et que j'espère accomplir, surtout étant servi comme je le suis.
LE CONSUL
Tu as cependant régénéré ton administration .^^
LE MINISTRE DES FINANCES
Que Iroip ! On m'a fait placer des milliers d'an-
ar.
cieos prisonnière pour dettes, faillis, banqueroutiers, sous prétexte qu*ils avaient été viclimes de la tyrannie du capital. Ils ne Talent pas les aristocrates dont nous avons purgé la finance. Leur incapacité, leur improbité, sont de plus en plus révoltantes.
LE MINISTRE DE L INSTRUGTIOlf PUBLIQUE.
Et toi aussi, Samuel, tu attaques les socialistes!
LE HiniSTBE D^ FINAIIGES.
Oui ; c'est par trop fort. Je prévoyais bien, en les nommant , qu'ils voudraient se remplumer, et j'étais disposé, suivant ton conseil, à fermer les yeux; mais c'est trop fort. Par Mammon, quels artistes 1 Après trente ans passés dans les affaires et dans la politique, je n'avais pas idée de cela!
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTBINGÈRES, à part.
Décidément, c'est fort!
LE CONSUL
Samuel, tu es ministre des finances pour trouver de l'urgent. Trouves-en , ou donne ta démission.
LE MINISTRE DES FINANCES
Tu es consul pour faire régner l'ordre. Réduis au silence les conspirateurs, fais trembler les fripons, emploie des hommes capables et honnêtes,
rétablis la confiance et le crédit ; je te trouverai de l'argent.
UN HUISSIEB.
Le citoyen commandant supérieur de la force ouvrière.
{Entre le Vengeur. Il i'a$$ied en silence.)
LE MlIfISTBE DES AFFAIBES ÉTBAN6ÈBCS , à part.
Voici le maître.
LE CONSUL
Le commandant supérieur a-l-il quelque communication à faire?
LE VEN6EUB.
Aucune.
LB CONSUL
La parole est au ministre de l'instruction publique.
LE MiNISTBE DE l'iNSVBUCTION PUBUaUB.
J'apporte des détails consolants. Les mesures énergiques décrétées immédiatement après l'avénement de la république sociale ont été couronnées du succès le plus flatteur. Les collèges de TÉlat sont
pleins , les autres n^existent plas. Je n'ai eu que peu d'épurations a faire pour rendre ie corps enseignant complètement digne de ia haute mission dont il avait l'instinct, et à laquelle dès longtemps il se préparait. Le socialisme a pris naissance parmi nous ; il y comptait ses apôtres les plus actifs, ses coadjuteurs les plus utiles. C^est par notre travail incessant que le jésuitisme, Tobscurantisme, ont été minés, renversés, anéantis. Personne aujourd'hui ne nous .contestera cette gloire. Le corps enseignant peut donc lever la tête , et dire avec un saint orgueil : aS*il y a des socialistes, c^est moi qui les ai formés, c'est par moi qu'ils ont vaincu. »
{Approbation.)
LE CONSUL
C'est vrai.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Très-vrai.
LE MINISTRE DE l'iNSTRDGTION PURLIQUE.
La république sociale n'a point compté, pour ainsi dire, d'adversaires dans nos rangs. Saluée dès le premier jour avec un enthousiasme unanime, c*est trop peu dire qu'elle est obéie et honorée : elle est adorée. Son esprit règne partout, coule par-
DE LA VICTOIRE. 2i9
tout à pleins bords. Elle remplil de la grandeur et de la beauté de ses maximes jusqu'au cœur des plus jeunes enfants. Donnez-moi trois ans , j'en aurai fini avec tous les préjugés qui arrêtent encore Tessor du monde dans les voies glorieuses qu'il s'ou^ vre en ce moment par le feu et par le fer. Dans trois ans, la contre-révolution ne pourra plus rien; eût-elle à ses ordres vingt armées, elle ne pourra plus rien contre la puissance de Tidée, fortiCée a cette source féconde où boivent aujourd'hui toutes nos jeunes générations. Ce que vous voyez, ce que vous admirez d'élans généreux et irrésistibles vers le bonheur et vers la liberté, n'est pas comparable aux résultats que vous donnera l'effort unanime et sans frein du corps enseignant.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Je le crois.