I.E IIINISTRE DE l' INSTRUCTION PURLIQQE
Ce que tu ne crois pas et ce que tu pourras voir, c'est Texlinction définitive des haines et des malheurs qu'entraîne, depuis la création du monde, Tantagonisme barbare de la morale et delà liberté. Cette lutte anarchique cessera , suivant, la parole des révélateurs, pour faire place à rharinonieéter-
nelie. Délivré des fausses solulîoos qui affaiblissent sa conscience et qui l'égareat, l^homme se donnera pour but de jouir; il s'imposera le bonheur. Libérateurs du genre humain, je vous annonce la bonne nouvelle. Uosannal la cause de la jouissance est gagnée, gagnée dès à présent! Dussions-nous rétrograder encore une fois, des choses ont été dites à l'homme et à l'enfant, que Thooime et Tenfant n'oublieront plus. Le lent effort de la pensée humaine a triomphé , Dieu est vaincu ; il est vaincu, il est vaincu ! Il a reculé devant l'homme. Que cei» qui croient en lui èe préparent à le voir mourir. Nous sommes cent mille : depuis le dernier village jusqu'au sommet de la hiérarchie sociale, nous tenons dans nos mains la conscience humaine ; nous la tenons à jamais ; nous enseignons , nous prêchons, nous catéchisons ; aucune voix ne s'élève contre la nôtre , aucune influence ne lo dispute à noire influence , et nous disons partout, à toute oreille : « Dieu est vaincu , il est vaincu ; ses temples tombent , ses prêtres sont muets, ses Odèles sont écrasés; il n'a plus de foudre, il n'a plus d'enfer; il est vaincu ! »
IM MINISTJIB DES AFFilAES ÉTRASGÈBES.
Je n'en voudrais pas jurer.
f.ES AUTtBS MINISTRES.
Silence, donel Continue, Baisemain.
LE MIMSTBE DE Li MARINE.
Cban(e-nou8 Thymne de la délivrance.
LE MINISTRE DE l'iNSTRUGTION PURUQOE.
Oui, citoyens, mes amis, mes frères, nous sommes délivrés, et Thumanité est délivrée. Tenez pour aocoinpli ce grand résultat , qui semblait hier encore si loin de nous. Mais ce que Ton croyait solide était déjà rompu. Tout rédiGce de la vieille morale a croulé , conime ces cadavres qui tombent en poudre au premier attouchement. Il faut maintenant que cette poussière même s'envole. La repu-* blique sociale y a pourvu en décrétant l'éducation uniforme , gratuite et obligatoire, et en chargeant le corps enseignant de cette mission auguste. Il saura la remplir. Au milieu des décombres de l'ancienne société , seul il reste debout pour façoimer la société nouvelle. Ainsi les premiers chrétiens sont sortis des catacombes, vainqueurs du passé, maîtres de l'avenir. Partout uiie organisation habile nous avait préparé le terrain, partout nous l'a-
vons occupé sans résistance. L'instituteur est le curé, le recteur est l'cvéque, le grand conseil est le sacré collège, le ministre est le patriarche de la doctrine universelle. Nous avons vaincu par le doute, nous saurons régner par Taffirmation et gouverner par la foi. Ne craignez pas que le corps enseignant laisse entamer les vérités dont il a le dépôt, et permette d'élever autel conire autel. La tactique dont il s'est servi a réussi trop bien pour qu'il souffre qu'on l'emploie contre lui. Vous l'avez compris; comptez sur sa vigilance pour faire exécuter les lois qui garantissent le peuple de tout enseignement contraire à celui de la révolution. Toute voix suspecte qui voudra s'élever sur un point quelconque du territoire sera immédiatement étouffée.
LE UINISTBE DES AFFAIBES ÉTBAN6ÈRES.
C'est rinquisition.
LE mmsTRE DE l'instecction publique.
Oui , l'inquisition pour la liberté. Le corps en-» seignantne rougira pas de l'employer, et saura l'exercer, s'il le faut , avec rigueur. Pourquoi donc le fanatisme aurait-il la permission de relever la tête plutôt que le royalisme, Tarislocratie ou la ploutocratie? Monarchien, aristocrate, riche ou jésuite,
c'est tout un. Je ne vois dans celui qui veut ranimer la superstition y comme dans celui qui veut relever le trône, qu'un traître et qu'un rebelle.
LE mNISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
A tout homme la liberté I
LE MimSTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE.
A tout rebelle la mort!
LE HimSTRE DE LA MARINE.
Bravo, Baisemain !
LE VENGEUR
Tu parles comme il faut agir. (Sensation.)
LE CONSUL, à pari.
Voilà des paroles de sang.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.
Ils ont soif.
LE MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE.
Citoyens, un seul danger menace l'instruction publique , ou plutôt un seul obstacle s'oppose à son action. Les fonds manquent. Le service de l'instruction gratuite exige une dotation considérable. Confiants dans l'avenir, les instituteurs multiplient les efforts et les sacrifices. En attendant que le trésor puisse les rétribuer selon leurs services et leur
rang, J6 demande qoMIs soient affranchis de tout
impôt immobilier et personnel...
LE VINISTaB »BS AFFA1R8S ÉTRAUGÈRES .
C'est la mainmorte.
LE MINISTRE DE t'iNSTEUGTiON PUBLIQUE.
Et qu'un prélèyement se fasse à leur proGt sur tout revenu dépassant deux mille francs.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
C'est la dime.
LE YENGEOR.
Rien ne me semble plus juste. Parmi mes hommes, je reconnais à la purelé de leurs senlimenls, tous ceux qui ont passé par les mains des instituteurs communaux.
LE CONSUL y au ministre de Vinstruction publique.
Tu prépareras le décret , et tu le feras précéder d'un rapport.
LE MINISTRE DE l'iNSTBUGTION PUBLIQUE, bOi ÛU
Vengeur.
Je te remercie.
LE CONSUL
La parole est au ministre de la justice.
LB MINISTRE DE LA JUSTICE
Citoyens, à travers les difficultés inséparables
d'une création , la Douvelle institution judiciaire commence à fonctionner admirablement. Je ne voue parle pas des tribunaux politiques; leur dévouement et leur énergie sont au-^dessus de tout éloge. Ils ont fait justice, et ils ont tiré vengeance de tous les oppresseurs du peuple, de tous les persécuteurs de la liberté , de tous ces Cosaques en soutane , en robe et en habîl brodé, qui rêvaient de s'imposer encore au genre humain. Tout a fléchi, tout s'est courbé, fout a passé sous le niveau. Le peuple voudrait des maîtres, qu'il n'en trouverait plus; la race en est anéantie ; il n a plus d'autre maître que lui-même.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à 'patL
Celui-là peut sufGre.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE
La grande institution du jury électif en matière civile , cette création à laquelle les plus fervents socialistes n'osaient croire, marche pour ainsi dire toute seule. Le pauvre, maintenant, n'a plus à craindre la prépondérance de la richesse et les ruses de la jurisprudence. Le bon sens et l'équité seuls prononcent et rendent sans frais leurs arrêts , dont les juges eux-mêmes, descendus de leurs sièges, assurent rexécution. Ainsi beaucoup de pau-
vres, injustemeni dépossédés, sont rentrés dans les biens qn'on leur avait ravis de temps immémorial.
LE MINISTEE DES AFFAIRES ÉTBAItGÈBES .
Et ceux qui les possédaient de temps immémorial en ont été de^pouillés.
LE HimSTBE DE LA JUSTICE.
Non; ils les ont restitués, après en avoir dix fois et vingt fois reçu le prix des pauvres, qui les ont si longtemps cultivés pour eux... Je m*étonne que Ton conteste la justice de cette opération. Dans mes discours, dans mes écrits, dans mon journal, ne Fai-je pas vingt et cent fois indiquée comme le vœu du peuple et le besoin même de la conscience publique? C'est alors qu'il fallait réclamer; mais alors on voulait conquérir la popularité sociciliste, et on se taisait.
LE MUIISTEE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Tu as raison. Honte et malheur a qui s'est lu lorsqu'il fallait parler !
LE MmiSTRE DE l'iNSTRUGTION PUBUQUE.
Honte et malheur à toi, car tu n'as pas parlé!
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Oui , honte et malheur à moi I
LE MINISTRE DE L^INSTaUGTION PUBLIQUE.
Ainsi tu renies le socialisme?
LE mmSTAE DES IFFAiaES ÉTBANGÈRES.
Je renie le brigandage.
LE MINISTRE DE l'iNSTRUGTION PUBLIQUE.
Tu mérites la mort.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Je le sais , et c'est pourquoi je ne marche qu'avec la vie de plusieurs d'entre vous dans les mains.
LE MINISTRE DE l'iNSTHUGTION PUBLIQUE.
Assassin !
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Tu te trompes , Baisemain , je n'assassine pas ; et j'y ai quelque mérite quand je vois ta face et quand j'entends tes discours. Sais -tu ce qui te sauve .^ C'est qu'en t'écoatant je commence & croire en Dieu et à lui demander pardon. Je ne veux plus me souiller du sang d'aucun homme, pas même du tien , misérable ! Mais que personne ne porte la main sur moi I
LE VENGEUR
Cessons ces bravades et ces menaces. Nous sommes ici pour donner nos avis au consul , et pour les donner en liberté.
aa.
a»8 LE LENDEMAIN
LB MINISTKB PB L'INSTRUCTION PUBLIQUE
J'ai cédé à un emporleineot qu'on trouvera naturel. Je m'en excuse.
LE BnNISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Je prie aussi le consul de m'excuser.
LE CONSUL
Dépose les armes , ne crains rien ; je ne partage point tes opinions , mais tu as le droit de les exprimer.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANG&RES
Je place ma liberté sous ta protection et sous celle du commandant de la force ouvrière : quand tu m'enverras devant les juges, j'irai.
(// remet ses pistolets au consul.)
LE CONSUL
Au nom de la république et de la fraternité, réconciliez*vous.
L6 MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANCàRES.
Soitl
' LE MINISTRE DE l'iNSTBUGTION PUBUQUE.
Il n'y a point de haine dans mon cœur.
( Ils se donnent la main. )
LE MINISTRE DE LA JUSTICE
Touchant exemple de candeur républicaine! Le
mutuel pardon que s accordent devant nous deux adversaires généreux m encourage à proposer au conseil un grand acte de réparation sociale. Cet acte ferait couler bien des larmes heureuses; il suffirait pour illustrer et pour sanctifier à jamais dans l'histoire la part que nous avons prise au gou« vernement de notre pays.
LE MlKISTftE DES AFFÀIBES ÉIBÀNGÈAES , à part.
Quel pot de crème au sang va-l-il nous servir ?
LE HINISTEE DE LA JUSTICE
Citoyens , en même temps que nous sommes se* vèrcs et implacables pour les fauteurs du despotisme et de la superstition, et que nous poursuivons par le fer et par le feu ce crime des crimes, sachons prouver au monde que nous croyons à la bonté , à Poxcellence de la nature humaine. A mesure que la justice nous enlève des citoyens et des frères, demandons à la clémence , ou plutôt a celte même justice, de nous en donner d'autres. II existe dans les prisons, dans les cachots, dans les bagnes , des multitudes de malheureux enfants du peuple que Ton a qualifiés longtemps , que Ton qualifie encore de criminels, et qui sont simplement , aux yeux de la philanthropie et de la rai*
soDy les vîclimes du milieu déplorable et subversif où ils ont vécu. J'ai vu de près, comnie avocat, beaucoup de ces infortunés. J'atteste que j*ai trouvé en eux plus de sentimenls généreux , plus d'aspirations énergiques et fortes vers la justice et la liberté , qu'il ne s en rencontrait souvent chez leurs accusateurs el chez leurs juges. Proscrits par une société qui leur reprochait d*avoir voulu participer à ses jouissances , ils se sont cabrés et révoltés. Ce sont des âmes indignées, ce ne sont point des âmes cortompues. . .
LE HIinSTaE DES AFFAIBES ÉTBÀNGÈRES.
Au contraire !
LE MlNISTaE DE LA JUSTICE.
Ce ne sont point surtout des cœurs ingrats ni de faibles intelligences. Qu'ont-ils fait pour la plupart? Ils ont bravé des préjugés que vous voulez, que vous devez abolir; ils ont obéi a des instincts que vous réconnaissez respectables et sacrés; ils ont été condamnés par des juges que vous avez déclarés indignes de rendre la justice. Nulle part la république sociale n'a été mieux^ comprise , saluée avec plus d'espérance et d'amour. «Ah ! s'écriait dernièrement un de ces proscrits, répétant une parole
célèbre , je ne sais pas si la révolutioD a élo faile pour moi, mais je sens que je suis fait pour elle!» N'êtes- Yous pas touchés, citoyens, de cette confiance et de cet amour d'un pauvre banni ? U n'espérait plus. Son cachot était muré, il y demeurait Youé aux fers et à l'infamie; mais la république sociale apparaît, et n'a qu'un mot à dire pour qu'il sorte du tombeau. Ce mot, prononcez - le , ci<toyens , non-seulement pour lui, mais pour ses frères! Vous ne ferez d'ailleurs que tous conformer â la pratique constante des révolutions. Toutes ont senti qu'elles avaient des amis dans ces lieux de douleur , où les abus renversés savouraient de lâches vengeances longtemps après leur chute ; toutes ont fait quelque chose pour ces prétendus crimi-* nels, en qui souvent, je l'ose dire, elles devaient saluer des précurseurs. Citoyens , grâce ou plutôt justice pour les Galilées de la république sociale ! Que la révolution sociale, la plus complète, la plus radicale et la dernière de toutes, fasse pour les victimes de la vieille justice et de la vieille morale plus que toutes les autres n'ont fait : qu'elle donne ce soufflet aux préjugés ; qu'elle afflche dans le inonde et dans l'histoire ce témoignage de sa puis-
aance; qu'elle ne craigne pas de ressusciter les morts. Rompez les portes des cachots; rappelés en niasse â la vie, à la liberté, à rbonneur, ceux qu'une justice aveugle et barbare a osé croire in* dignes de la vie , de la liberté et de rhonneur. Vous consolerez cinquante mille familles éplorées, vous donnerez à la patrie cinquante mille citoyens, à la république sociale cinquante mille soldats. Ne craignez point quelques retours au mal , ils seront rares comme le mal lui*méme va le devenir ; ou plutôt je suis convaincu qu'il n'y en aura pas. Ces pauvres cœurs s'élèveront à la hauteur do bienfait. Relevés par vous, réintégrés dans tous les droits, dans toute la dignité du ci^ toyen , admissibles à tous les emplois , comment voulez-vous qu'ils ne deviennent pas vertueux ?
LE UINISTBE DES AFFAIRES ÉTEAN6ÈRES.
Ils ont d'ailleurs si peu de chose à faire !
LE CONSUL
Le ministre du progrès est devenu fou tout i rbenre : je crains qu'il n'y ait une épidémie de folie dans le conseil. La parole est au ministre do l'intérieur.
LE yfiKGBUB.
Un moment I Je ne trouve pas que la proposition du ministre de la justice mérite d'être tournée en dérision.
LE MINISTRE DE L'ofSTBUGTION PUBUQUE.
Ni moi ; son argumentation me paraît aussi forte qu'éloquente.
LE MINISTRE DE LA MAEINE
Cette amnistie aurait quelque chose de titanesque et d'incommensurable qui me séduit.
LE. lUNISTBE DE L'iNTÉaiEUB.
Je ne yois pas pourquoi la société n'essayerait
point d'un pardon généreux envers des hommes
plus égarés que coupables.
LE VENGEUR
J'ai besoin de soldats.
LE BUNISTBE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Moi , j'ai besoin d'ambassadeurs , le itiinistre des finances a besoin de percepteurs , le ministre de la guerre a besoin d'intendants ; à l'exception de instruction publique , qui est au complet, tous les ministères ont besoin d'hommes sûrs. Le mi-
nistre de la justice va nous donner ce qu'il nous
faut, et il lui restera de quoi se pourvoir luimême 1
LE XnaSTBE DE LA JUSTICE.
Tu ne crois donc pas à la perfectibilité de Tâoie humaine?
LE HimSTBE DTeS AFFAIRES ÉIRAKGÈRES.
Non.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE
Alors tu n'es pas révolutionnaire.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
G*est connu.
LE CONSUL
Ne discutez pas davantage. Rien de semblable à ce que Ton propose n'aura lieu tant que je garderai le pouvoir.
LE VENGEUR
Tu manques de foi.
LE CONSUL
C'est possible. Je ne manquerai pas de. conscience... D'ailleurs, je ne refuse point d'accorder des grâces isolées et motivées en aussi grand nombre qu'il le faudra.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE
L'effet moral ne sera pas le même.
LE CONSUL
La parole est au ministre de Tintérieur.
LE inNISTBE DE LA JUSTICE.
Cependant...
Tu n'as pas la parole.
LE HINISTBE DE LA JUSTICE
Je donne ma démission.
LE CONSUL
Je PaccepCe. {Le ministre de la justice sort.)
LE mmsTRE DE l'intérieuh.
Citoyens , nous faisons une grande expérience. Pour ne rien dissimuler , elle a ses résultats douteux et ses côtés effrayants. Si nous n'avions pas vu de nos yeux combien toute autre forme de gouvernement est devenue impossible, nous pourrions douter que la nation fût mûre pour la république sociale; mais loin de moi ce doute impie I En somme , au milieu de ces convulsions , la vieille sociétése dissout jusque dans les principes faux et menteurs sur lesquels elle était basée. La famille,
la propriété, ne sont plus que des mots ; la religion est à peine un souvenir. VoiiA ce que nous avons gagné. A côté de ces avantages, de ces gains réels, se présente un péril : le désordre est partout, partout il est au comble. Il faut le vaincre par la force, et au besoin par la terreur. Personne ne veut travailler, personne ne veut obéir ; l'action du gouvernement est nulle, même dans les parties les plus socialistes du territoire. Il importe de supprimer au plus vite toute espèce de publication, d'interdire toute espèce de réunion , de défendre le séjour des villes aux habitants des campagnes , de couper toute communication entre les bourgeois et les paysans. En un mot, la liberté de locomotion doit être suspendue, sauf pour les besoins reconnus essentiels. En outre, il conviendrait d^appliquar immédiatement à l'agriculture le système de surveillance proposé pour l'industrie. Si nous ne rétablissons pas la paix dans les campagnes , nous périrons par la famine avant peu. Rien de plus certain.
LE GOIISUL.
Mais comment rétablir la pait? Voila le problème. *
L£ MINISTBE DE l'iNTÉBIEÇR.
li faut partout organiser tous les bons citoyens en garde ouvrière mobile , infanterie , cavalerie et artillerie. Cette garde, divisée dans chaque district en autant de détachements que la nécessité l'exigera , parcourra sans relâche le territoire, où elle devra faire régner le travail et la paix. Tout paysan qui ne travaillera pas sera puni des peines les plus sévères ; tout terrain en friche sera conGsqué , et devra être cultivé par l'ancien propriétaire au profit du trésor public.
LE limiSTfiE DES AFFAIRES ÉTBANGÈBES.
Et comment vivra ta garde ouvrière?
LE MIIfISTBE DE l'iNTÉBIEUR.
Elle sera entretenue et soldée par les habitants dont elle protégera le travail et dont elle garantira la sécurité.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
C'est le régime turc, avec beaucoup d'aggravations.
LE MINISTRE DE l'iNTIsIEUR.
Turc ou maure, nul autre régime ne peut mettre en sûreté les précieuses conquêtes de la révolution démocratique et sociale. . «
LE HINISTftE PE l'iNSTBUGTION PUBLIQUE.
Si noas n'acceptons pas ce moyen , la réaction nous déborde, Tesprit humain fait un pas en arrière.
LE CONSUL
Mais ce moyen est odieax.
LE MINISTRE DE L'iNSTRUCnON PUBLIQUE.
Ce qui serait odieux , c'est que la révolution fût livrée pieds et poings liés aux Cosaques de Texte* rieur et de l'intérieur.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Tes gardes ouvriers mobiles , tu ne les appelles pas des Cosaques !
LE MINISTRE DE l'iNSTRUGTION PUBLIQUE.
Non ; je n'ai pas l'habitude de blasphémer.
LE CONSUL
V. Citoyen ministre de l'intérieur, tes services démocratiques t'ont naturalisé, et tu es devenu Tun de nos plus cbers concitoyens ; mais tu n'es pas né parmi nous , et ce n'est pas l'injurier de dire que tu connais mal nos mœurs. Ce que tu proposes, c'est tout simplement une guerre civile ajoutée à celle que nous subissons déjà. Ce n'est plus un certain nombre de provinces insurgées que le gou-
vernement central devra contenir, ce sera le pays tout^entier. La garde ouvrière mobile , en supposant qu'elle ne se débande point, que ses chefs ne trahissent point) sera écharpée en quelques jours.
LE YENGEUB.
Tu t'abuses. Le pays est mûr pour toutes les dominations, pour celle-là comme pour une autre. Il serait facile de nous renverser, il nous est facile de nous maintenir. Terrifions seulement nos ennemis, et rassurons nos complices. Maintenant que voici les parts faites , ceux qui sont pourvus ne demandent quà conserver. Ils accepteront tout maître qu'ils croiront décidé à reconnaître les faits accomplis, dut-il nous envoyer à la guillotine, nous, leurs libérateurs; mais, s'ils nous voient forts, ils auront toujours plus de confiance en nous. Prévenons le péril ; n'attendons pas un succès signalé de nos ennemis de l'intérieur, n'attendons pas l'approche d'une armée étrangère. Soyons terribles, c'est notre salut, c'est notre devoir. Avec nous, la liberté tombe. Serrons d'une main plus ferme ce pouvoir (}u'on nous ravirait trop aisément, et qui est le dernier boulevard de la liberté. En même temps , pour assurer à la fois toutes nos
conquête^', écrasons chez nous les restes trop remuants de Tesprit individuel. Exigeons de tous, des socialistes eux-mêmes , cet esprit de dévoue*
ment y de sacriOce, d^abnégation absolue devant
TÉtat, sans lequel nous ne serons lii égaux, ni frères, ni libres. Nous avons changé beaucoup de choses; il nous en reste à changer une encore, c'est la nature humaine. Ce peuple-ci n'a pas le sentiment de la communauté ; aucun peuple ne Ta eu. On ne Ta vu que dans les congrégations chrétiennes. Ce que la superstition a fait , la raison, la vérité, le peuvent faire ; la crainte aussi le peut, à défaut de mobiles meilleurs. La superstition est une crainte. Sion nous aime moins qu'on n'a aimé Dieu, on ne craindra pas moins i^os baïonnettes qu'on n'a craint l'enfer. Donc , par force ou par amour, nous inculquerons au peuple le sentiment de la communauté. Nous avons mis le pied sur l'espèce humaine: ne le levons pas qu'elle n'ait pris le pli. Au nom de la patrie , au nom du socialisme, au nom de notre propre intérêt et du sien même, j'invite delaiaçon la plus pressante le consul à pren-> dre en considération les deux projets dont nous venons de nous occuper : celui du ministre de la
justice sur la libération des malheureux coddamnés , et celui du ministre de l'intérieur sur l'organisation d'une force mobile destinée à assurer le travail et la paix dans les campagnes. Les deux projets se tiennent par un lien visible , et que , pour mon compte , je ne veux pas cacher. Je suis pour la réhabilitation éclatante des victimes de la justice humaine ; cette réhabilitation leur est due. Les révolutions ne se font pas pour les heureux. Non-éeulement il faut délivrer les prisonniers , les galériens , les voleurs , mais il faut leur témoigner une grande et loyale confiance ; il faut leur donner des armes en même temps que des droits. Bien dirigés , ces hommes constitueront la force révolutionnaire la plus redoutable, la plus invincible et la plus fidèle. Avec eux , nous commanderons les campagnes , nous y ferons pousser du blé et des soldats , et nous serons en mesure de tenir tète aux réactions et aux invasions. Autrement , attendonsnous à périr. ( Il se lève. ) Si quelqu'un ici veut périr, périr avec la révolution, périr sans se défendre, ce n'est pas moi I
TOUS, excepté le consul et le ministre des affaires
étrangères.
Ni moi ! ni moi ! Vive la république sociale !
LE HINISTBE DES AFFAIBES ETRÀNGÈBES.
Voilà la question de cabinet posée.
LE VEITGEUB.
J*ai dit mou avis, je ne suis plus nécessaire au conseil. {Il sort. Les ministres le suivent, à Vex^ cepHon du ministre des affaires étrangères.)
LE MINISTRE DES AFFAIBES ÉTBÀNGÈBES.
Nous serons fusillés aujourdUiui ou demain ; mais je ne suis pas d'humeur à donner ma vie gratis. Je reprends mes pistolets. (/I les regarde.) ie les ai pris dans Fappartement du prince royal, lorsque nous venions de chasser le roi. J'étais loin de prévoir le premier usage, et le dernier probablement, que j'en ferai... Une certaine justice ne laisse pas de se manifester au milieu de ce chaos où nous avons précipité le monde. Comme elle m'atteint, elle atteindra aussi le Vengeur et les autres. (Au consul.) Tu avais sous la main de si bonnes armes,
et tu n'as pus brûlé la cervelle à ce galérien ! {Le consul ne répond pas.) U n'entend point; il est sourd d'épouvante. Pauvre sot, ambitieux et poU tron, qui as marché vers le pouvoir suprême sans jamais perdre de vue la potence ! Le voila parvenu au terme de sa course. Il voudrait bien èlre encore à griffonner ses procédures sous la surveiU lance du tyran I Je gage qu'il ne saura pas même mourir, et qu'il finira par tomber danç un égout en fuyant le supplice. (// le secoue.) A quoi te résous-tu?
LE GONSDL.
On ne pourra jamais prouver que j'aie violé la constitution !
LE MINISTRE DES AFFAIBES ÉTBANGÈfiES.
Là! n'en étais-je pas sûr? Eh! mon ami, ne t'occupe pas de plaider. Nous ne serons point jugés par des docteurs en droit. Oublie ta science, souviens-toi que tu es consul, et que tu porles une épée.
LE CONSDL.
Tu as raison. Ce sont des bétcs enragées. Ils nous tueront sans aucune des formes protectrices de la justice. Il faut fuir.
us HimSTBE DES AFFAUES ÉTIAlfGÈBES. :
N'as-tu donc absoluoienl aactui moyen de défense?
LE GOIISUI..
Si fait , {jfrâce a Dieu. Viens avec moi ; j'ai des déguisements tout préparés, et je connais une issue secrète pour sortir d'ici.
LE UINISTKE DES AFFAIKES BTlAITOteES.
Voyons, voyons, tu n'as pas si peu de courage ! Avant de fuir, il faut voir si on ne peut pas résister;
LE CONSUL
Je suis perdu. Ils conspirent, et le peuple m'abandonnera. Ils m'ont fait consul pour user ma popularité et mieux combiner leurs coups. A présent la garde nationale est désarmée ; le peuple, mitraillé par eux en mon nom, me liait. Infâme peuple I J'ai été son idole, il va me traîner aux gémonies. Nous sommes sous la griffe et dans la gueule des tigres.
LE HINISTBE DES AFFAIRES ÉTRANGEfiES.
Patere legem quant ipse fecistù (Entre le secrétaire.)
LE C0^SUL
Ahl te voilà. Eh bien! que sais-tu?
LE SGGBÉTÀiaE.
Je sais qu une conspiration des ministres va éclater poar porter le Vengeur à la dictature, et qu'il feut gagner au plus vite les quartiers commerçante. Le Vengeur a fait fusiller tantôt plusieurs chefs de maisons chez lesquels on a trouvé des armes ; il en est résulté une certaine émotion. On s'attroupe, on se barricade contre la force ouvrière. Ta présence au milieu des bourgeois insurgés doublera leur courage. Us croiront avoir la légalité pour eux»
LE CONSUL
Us l'auraient en effet. . . Allons. . . Mais nous n'arriverons jamais jusque-là.
LE MlIflSTBE DES AFFAIBES ÉTaiNGÈftES.
Essaye toujours.
LE CONSUL
Je suis accablé de fatigue, je suis malade.
LE VIlflSTEE DES AFFAIBES ÉpANGÈlËS.
Le lâche !
LE CONSUL
Ne m'insulte pas, mon pauvre aini. Veiix^tu te brouiller avec naioi au moment de mourir?
LE MINISTRE DES AFFAISES ÉTBANGÈBES.
Comment y malheureux 1 tu ts fait ce que sous
t'avons vu faire ; tu as soufflé partout les émeutes, les révolutions; tuas déclaré la guerre au monde, et tu Tas aHumée dans ton pays ; tu as renversé les lois, détruit les fortunes, institué les tribunaux révolutionnaires, plongé un peuple immense dans Fangoisse et dans le sang; tu as fait tout cela , et lorsqu'il se trouve encore de braves gens pour te défendre, tu n'essayeras pas d'aller mourir au milieu d'eux ! Tu es plus vil que les bandits qui te tueront tout à Theure a coups de pieds.
LE CONSUL
Mon pauvre ami, ménage-moi. Ce que j*ai fait, je ne l'ai pas fait par méchanceté, mais par vanîlé et par peur. Si tu savais comme tous ces coquinslà ont toujours pesé sur moi I Demande à mon secrétaire, il te le dira.
LE MINISTRE DES AFFilEES ÉTEANGÀRES,
Viens tout de suite, ou je te brûle la cervelle ici, immédiatement.
LE CONSUL
Eh bien, allons ! Mais nous serons massacrés par la canaille. {Ils veulent sortir.)
UN SOLDÂT, au consul.
Tu es prisonnier.
LE CONSUL, au ministre des affaires étrangères. Vois-tu 1
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
De quel droit et par Tordre de qui le consul estil prisonnier?
LE SOLDAT
Du droit et par Tordre du consul.
LE SECRETAIRE
Mais le consul est ici, le voilà.
LE SOLDAT
Je serais porté à croire qu'il y en a un autre, et que c'est Tautre qui est le bon , vu que c'est le plus nouveau.
LE laNISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Laisse-nous sortir; il y va de (on existence et du salut de la patrie.
LE SOLDAT
Assez causé. Étant à cheval sur la consigne, ça ne me coûterait rien du tout de te passer ma baïonnette dans le ventre.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES , bOS aU
consul et au secrétaire.
Nous avons encore chance d'échapper. Nous
sommes trois, ce soldat est seul. Défaisohs-noas de lui. Noas gagnerons ensuite le passage secret.
LE COIISUL.
Ah l mdn Dieu I ah I mon Dieu !
LE MINISTRE DES AFFAIEES ÉTRANGÈRES
Comme il devient déyot! Quel Dieu invoquet-il, ce destructeur d'églises?
LE SECRÉTAIRE
Il serait embarrassé de le dire... Tu es armé?
LE UINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
J*ai des pistolets.
Ah ! mon Dieu ! ah I mon Dieu !
LE SECRÉTAIRE
Mon poignard fera moins de bruit. (Au consul) Tiens, prends ce pistolet ; il est à deux coups : l'un pour l'ennemi qui te serrerait de trop près ; l'autre, en cas de nécessité, pour toi, si le cœur t'en dit.
LE CONSUL
Ah I mon Dieu ! ah ! mon Dieu I
LE SECRÉTAIRE
Il n^aura pas même le courage de fuir.
LE MiniSTIIE IMSS AFFilBES ÉTEÀNGÈAES.
Observe un curieux phénomène : il roaigrilà vue d'œil. Laissons-le là.
LE SECRÉTAIRE
Encore une fois, veux-tu tenter de te sauver avec nous?
LE CONSUL
Mes amis, mes amis, vous allez me compromettre.
LE SEGBÉtAlBE.
Silence 1 {Au minisire des affaires étrangères.) Tiens-toi prêt. Tu vas voir donner un joli coup de couteau. J'ai pris des leçons d'un Italien. .. {Il ouvre la porte; le soldat Varréte.) Je ne suis pas le consul, moi ; je puis sortir.
LE SOLDAT
Ni toi, ni un autre.
LE SIGBÉTAIBE.
J'ai un laisser-passer.
LE SOLDAT
Je m'en moque.
LE SEGRÉTAIBB.
Appelle ton ofBcier. {Le soldat se retourne. Il est frappé et tombe. Le ministre et le secré-
taire se sauvent. Des gens armés accourent.
Us trouvent le soldat mort et le consul évanoui.)
SIMPLET
Aïe ! aie I Oh ! là là I oh I là là ! Qu il fait froid iei !
PROTAGORAS
Ce pauvre garçon est bien importun. Voilà une heure qu'il m'empêche de dormir.
SIMPLET
Aïe ! aïe I
PROTAGORAS
Vous souffrez donc beaucoup, mon ami ?
SIMPLET
Des fraîcheurs que j'ai attrapées en prison , jointes à d'anciennes blessures attrapées en liberté, me font un mal du diable tous les matins.
PROTAGORAS
Il faut prendre patience.
SIMPLET
Inespéré ne point en manquer. Ces cris que la douleur m'arrache ne sont plus des murmures contre la douleur.
PROTAGORAS
Oh ! oh ! troayerais-je ici un stoïcien? Vous me paraissez avoir du caractère, mon ami.
SIMPLET
Moi ! Je ne suis qu'un lâche et un imbécile. J'ai cédé à toutes mes passions, je me suis laissé entrâtneri toutes les sottises.
PROTAGORAS
Accepter, comme vous le faites , la douleur, ce n'est ni d'un imbécile ni d'un lâche.
SIMPLET
J'accepte la douleur, parce que' je l'ai méritée. Aïe ! aie ! Qu'il fait froid !
PROTAGORAS
C'est vrai. {Il se serre dans son manteau.) Mais, mon ami , comment croyez-vous avoir mérité la douleur?
SIMPLET
En faisant le mal.
PROTAGOEAS.
Vous m'étônnez. Sauriez«yous me dire ce que vous appelez le mal ?
SIMPLET
Connaissez-Yous la religion catholique?
PROTAGOBAS.
Celle-là et beaucoup d'autres.
SIMPLET
Il suffit de connaître celle-là pour savoir co qui est bien et ce qui est mal.
PROTAGOHAS.
Mais celle-là n'est pas la seule.
SIMPLET
C'est la seule, parce que c'est la vraie. Il n'y a pas deux religions, puisqu'il n'y a pas deux Dieux.
PROTAGORAS. {B(IS
Il parle comme Joas. {Haut.) Qui vous prouve qu'il n'y a pas deux Dieux?
SIMPLET
La foi nous l'enseigne ; la raison et tout ce que nous voyons nous le prouve. La terre et Thomme sont évidemment l'œuvre d'un seul créateur, qui les a faits l'un pour l'autre.
PBOTAGORAS.
C'est un argument. Cependant l'homme est si double» si multiple, si divers ! Il ne faudrait pas s'élonner que deux puissances y eussent travaillé. L'homme ! voilà un grand mystère, mon ami.
SIMPLET
J'ai dit cela, j'ai fait ces difGcultés et bien d'autres au chrétien qui m'a instruit.
PBOTiGORAS.
Vous avez donc lu des livres de philosophie^ mon cher?
SIMPLET
Moi ? par exemple ! Ces difficultés me sont venues toutes seules dès qu'on m'a dit de ne plus boire, de ne plus me mettre en- colère, de ne plus me débaucher d'aucune façon. Dam! ça m'a paru dur, et j'aurais fait un livre pour prouver que je devais forcement me permettre tout ce que me conseillaient mes passions. Oui; mais que me restait-il à dire contre les voleurs, les assassins, les brigands de toute espèce qui veulent jouir sans travailler?
PfiOTÀGOBAS.
Cependant...
SIMPLET
' Laissez donc ! Vous parlez à un ancien socialisle. Prouyez-moi que vous devez avoir un manteau, et moi pas. Vous médirez : «J'ai acheté mon manteau. » Je vcyus dirai : «J'ai froid. » Je vous tuerai pour avoir votre manteau , un autre me tuera pour me le prendre; cet autre, à son tour, sera tué. On se tuera tant que durera le manteau. Tâchez d^arranger les choses avec votre homme double ou avec votre double Dieu. Celui qui conseille le mal aura toujours raison, et nous continuerons de nous manger. L^homme n'est pas double ; il est libre, intelligent, et par le péché il est devenu imparfait. Voilà le mystère.
PROTAGORAS
Vous sauriez expliquer ce mystère, mon ami?
SIHFLET.
Tous ceux qui 'connaissent la religion le peuvent expliquer. Vous êtes donc comme Nicodème , vous?
PROTAGORAS
Quel Nicodème?
SIMPLET
C* est ce bourgeois qui allait voir Notre-Seigneur
la nuit, et qui ne savait rien, quoiqu'il passât pour savant. Il était là, bouche béante, questionnant toujours, et s'étonnant de tout. Notre-Seigneur lui dit : «Quoi ! vous êtes docteur, et vous ignorez ces choses?» Je vous lirai ce passage dans l'Évangfile, si vous voulez ; c'est très-beau. Pour en revenir à l'homme, en présence d'une résolution à prendre, d'une action morale à faire, on sent qu'on est libre, et qu'on peut user bien ou mal de sa liberté. Si j'ai envie de trop boire et que je m'en abstienne ; si j'ai envie de mentir et que je m'oblige à dire la vérité; si j'ai envie de m'enorgueillir et que je in*humilie, je ne suis pas deux hommes pour cela, je n'ai pas été formé par deux Dieux, mais par un seul, qui veut que je lui obéisse librement. C'est ce qui prouve que la religion est vraie.
PROTAGOiiAS.
Comment? Je ne vois pas clairement la conséquence.
SIMPLET
Elle est pourtant facile à voir. La religion nous rend compte de ces mouvements contraires qui s'opèrent en nous; elle nous dit d'où ils viennent, à quoi ils tendent ; elle seconde les bons, elle corn-
886 LE LEl^DEMAIN
bat les mauvais ; elle annonce des punitions plus fortes que toutes les séductions du mal ; elle promet des récompenses plus grandes que tous les sacrifices ; elle met la lumière dans les idées, la paix dans le cœur; elle s'applique à Tâme, enfin, comme un vêlement dont les mesures sont justes, qui touche partout, et qui ne gène nulle part. 3\'n conclus qu'elle est faite pour Tbomme, comme l'homme est fait pour le monde ; et que tout sort de la même main, c'est-à-dire de la main de Dieu. Ce qui sort de la main de Dieu est parfait, et ce qui est parfait est vrai.
FROTAGOBÀS.
Il y a des objections, mon ami ; il y en a de trèsfortes* Le mystère de l'humanité a reçu une autre solution.
SIMPLET
Gomme le mystère de la soif ; il y a deux solutions : la fontaine et le cabaret. Quand j'ai bu a la fontaine, je suis désaltéré; quand j'ai ba au cabaret> j'ai encore soif, et de plus je suis ivre. Par la solution chrétienne, je suis honnête homme ; par les autres, j'étais ivrogne, émeutier, bêle féroce, La solution chrétienne me rend frère de Jésus-
Christ, et me mène à la vie éternelle, où je jouirai de la présence de mon Gréateor, Les autres soinlions m'ont yala un œil crevé, un bras cassé , une jambe infiriQe. Quant aux accidents qui nôeoaeent mon cou, je n'en dis rien i je n'y songe plus depuis que mes remords se sont changés en repentirs. Mais vous, citoyen, vous n'auriez pas tort d'y penser un peu. Nous sommes sur un petit sentier qui mène tout droit à la guillotine. Si de plus savants que moi vous parlent de Dieu , ne fermez pas Toreille. 11 fait bon d'avoir la conscience tranquille , lorsqu'on demeure ici.
PROTAGORAS
c'est donc ici qu'on vous a fait connaître la religion?
SIMPLET
Oui.
PROTAGORAS
Celui qui vous a catéchisé est un habile homme.
SIMPLET
Voulez-vous savoir comment il s'y est pris ?
PROTAGORAS
J'en serais curieux.
SIMPLET
J'avais froid, il m'a donné la moitié de ses véleoients. Voilà sa malice.
{Entre le pire Alexis, en coglume de geôlier).
LE PÈBE ALEKIS.
Simplet, ton déjeuner est prêt.
SIMPLET. {Bas,)
Père^ un mot à ce pauvre homme ; il he sait rien de rien. G est un savant. (Il sort.)
paoTAGORAs, regardant le père Alexis^ J^ai d^a vu ce geôlier.
LE PÈaE ALEKIS.
Vous croyez me reconnaître, illustre ProtagO' ras?
PROTAGORAS
En effet.
LE PÈRE ALEXIS
En des temps plus paisibles vous me vîtes Souvent à votre cours, et nous disputâmes quelquefois. Mais l'adversaire ne demanda jamais qu'à devenir
un ami. Je suis le père Alexis, de la compagnie de Jésus.