PR0TA60BAS
Tout s'explique 1 Je causais avec un de vos néophytes, mon révérend père, et je vous en fais compliment.
LE PÈBE ALEXIS.
Mon am), Simplet.
PBOTAGORÀS.
Pas si simple ! Il me parait déterminé.
LE PÈBE ALEXIS.
C'est une petite conquête qui ne vous fait nul tort. Simplet n'était pas éclectique.
PROTAGORAS
Je m'etonnc do vous trouver ici.
LE PÈRE ALEXIS
La merveille est que j'y sois libre et fonctionnaire de rÉtat, moi, membre'd'une congrégation non autorisée!... Mais, par bonheur, on n'a pas songé à me faire jurer les quatre articles de A 682. Moyennant un peu de persévérance et , je l'avoue , un peu de ruse, je me suis introduit. Vous devinez à quoi je m'occupe. J'ai fait ma cellule d'une
chapelle semblable à celle-ci. Le confessionnal et Fautel y sont encore, je m'en sers.
PROTAGORAS
Avec tout cela , un beau jour on vous coupera la tête.
LE PÈRE ALEXIS.'
Ce sera un beau jour. Tertullien me dit qu'il n'est pas nécessaire que je vive , mais que je serve Dieu.
PBOTAGOaAS.
Et votre foi n*est point ébranlée ?
LE PÈRE ALEXIS
Jamais ma foi ne fut soutenue et enflammée par plus de miracles. Je pourrais dire qu'après vingt
années de sacerdoce , en entrant ici je ne connaissais pas encore la miséricorde du Sauveur. Je vois la charité produire des fruits abondants sur cette terre aride ; je vois l'espérance fleurir sur les marches de l'écbafaud ; je vois la vie germer dans le sang. Chaque jour je recueille dês repentirs précieux, des larmes saintes. Ce grand naufrage donne au ciel d'abondantes épaves ! Ifenfer*'^ semé, Dieu moissonne.
PROTAGOBAS.
Vous me paraisse^: n'être point fâché de lier les gerbes.
LE PÈRE ALEXIS
S'il dépendait de moi d'oOTrir les portes de cette prison, je ne me i^ntenterais pas de lesouTrir^ je les ferais arracher. Mais enOn le but essentiel de la vie étant de bien mourir, je considère aussi les choses de ce point de vu^, et j'estime que Dieu fait une immense grâce à beaucoup de ceux qu'il envoie ici. C'est un carrefour où les yeux sont forcés dé' s'ouvrir sur la roule qu'il faut prendre. Ceux qui se dirigent vers le ciel gagnent tout. Ils sont nombreux.
pRonooRAs.
Mais les autres?
LE PÈRE ALEXIS
Ils sont à plaindre, mais non pas de perdre la yie.
PR0TA60RAS
Vons en parlez à votrç aise, mon révérend père. Pour moi, jiaimer^sà vivre dans ma maison, et à mourir le plus tard possible dans mon lit.
LE PÈRE ALEXIS
Votre goût est naturel. Cependant vous avouerez qu'il serait plus sage d*aimer purement et simplement ce que Dieu veut ; de s'accommoder de la maison, même quand c'est un cachot, du lit, même quand c'est un gibet , et de s'occuper là , comme ailleurs, de réternelle demeure de l'âme. Voilà le but. Le reste n*est que l'agrément ou l'inconvénient passager du voyage, et mérite peu d'arrêter nos pensées. Qu'importe plus ou moins d'aise a l'auberge, et plus ou moins de poussière sur le chemin?
PBOTÀGORAS.
Il importe assez, à mon avis. Finalement, le but est obscur. Tout le monde y va, personne n'en revient. Qui me prouvera que le voyage n'est pas la chose même, au lieu de n'être, comme vous dites, que le moyen? L'immortalité, grand mot! grand problème! Est-ce la vie et la jouissance? est-ce le sommeil? est-ce l'ennui? Y a-t-il une immortalité pour les êtres qui ne laissent d'eux aucun souvenir? Nous avons lu et fait là-dessus beaucoup de volumes. Mais qui en sait plus, du philosophe qui écrit le livre, ou du rat qui le ronge? Dans cedoule, les
hommes ont raison de n'élre pas indifférents à la longueur et à la commodité du chemin. J'y tiendrais fort, je l'avoue.
LE PÈ&E ALEXIS
Dois-je en conclure que \otre foi ne se trouve plus aussi assurée que la mienne?
r&OTAGOIUS.
Nullement.
LE PÈBE ALEXIS.
Cependant, il ne semble pas qu'elle vous soit ici de grand secours.
PROTAGOAAS.
Ma foi, À moi, n'est point [tenue de me consoler, ni de me faire aimer la souffrance et la mort.
LE PÈRE ALEXIS
Convenez qu'elle y aurait de la peine.
PBOTAGOBAS.
Elle m'éclaire, et c'est assez.
LE PBBB ALEXIS.
Si je ne craignais d'être indiscret, je vous prierais de me dire ce qu'elle vous fait voir.
PBOTAGOBAS.
Elle me fait voir, mon révérend père, un avenir
procbaioy où ma philosophie sera encore, ei où la YÔtre^ne sera plus.
LE PÈRE ALEXIS
Véritablement, je tous confesse que je vois tout le contraire.
PB0T160AAS.
Regardez donc ce qui tombe.
LE PÈEE ALEXIS.
Ce qui tombe est votre œuvre. Ces gouvernements emportés au moindre choc, ces institutions faites, défaites, refaites, toujours impuissantes, toujours fragiles, toujours ridicules; ces doctrines fécondes seulement en monstruosités, tout cela, mon cher adversaire, est bel et bien de votre façon. Tout cela tombe * f t vous était fort nécessaire. Vous Pavez inventé et combiné contre nous. Nous vous avons dit que le marteau du scepticisme pourrait bien abattre notre édiBce, mais qu^il broierait josqn^anx matériaux du vôtre; que vous pourriez bien d'une certaine façon ôter Dieu de la société, mais qu'alors la société croulerait, et votis éeraserait sous ses ruines. Vous avez voulu faire Texpérience ; vous la faites^ vous n'y résisterez pas...
PBOTÀGOaÀS.
J'admets que nous nous en trouvioDS mal ; vous en trourez-TOus si bien? Notre œuvre tombe, soit! elle nous écrase; soit encore ! Dans ces ruipes sans limites, dans ces décombres et dans ce tombeau du monde, que devenez-vous?
LE FÈ&E ALEXIS
Ce que devient le grain dans la terre : nous germons. Je vois comme vous ce qui tombe et ce qu'on arrache ; vous ne voyez pas comme moi ce qui repousse et se relève. Vous avez chassé Dieu de la société ; vous ne Tavez chassé ni du ciel ni du cœur de Thomme. Vous êtes perdus, parce qu'il vous faut pour régner une législation savante et un grand attirail de forces matérielles qui ne sont plus , ou qui sont désorganisées. Pour tout recQn|truire, il noussuffit, à nous, que la nature humaine reste telle que Dieu Ta faite, avec son invincible besoin de vivre et de croire.
PROTiGOBÀS.
J'admire le prodige de votre entêtement. Parce que vous avez durant un certain nombre de siècles fait fléchir la nature humaine sous te poids merveilleux de vos doctrines, voiisjeroyez l'avoir chan-
gée, et vous ue pouvez comprendre qu'elle retourne à son primitif instinct. N'ayez-Tous pas entendu ce mot, prononcé un jour par je ne sais quel butor démocratique : L'humanité veut jouir P
LE PÈRE ALEXIS
Je Tai entendu.
PBOTAGOEAS.
L'axiome est sans décence et sans littérature ; mais c'est la vérité. L'humanité veut jouir : voilà le mot du siècle ! il ne vous laisse rien a faire.
LE P£RE ALEXIS
Vous vous trompez. Ce mot, dont je ne nie point la vérité, ne me désespère nullement. Je sais que rhumanité veut jouir ; mais, dans mon humble opinion, elle ne tardera pas à se lasser des jouissances qu'elle s'est procurées en s'éloignant de nous. Elle viendra nous en demander d'autres.
PROTAGORAS
Ne le croyez pas. Etie aimera mieux périr que de reprendre le joug.
LE PERE ALEXIS
Peut-être qu'au lieu de croire qu'elle reprend le joug, elle croira, non sans quelques bonnes raisons, le briser. L'état dons lequel nous sommes,
et qui fait de tout citoyen un bourreau ou un pro9crity l'appeleas-yous un état de liberté ?
FBOTAGORAS.
Cet état ne peut durer.
LE PÈBE ALEXIS.
Comment peut-il finir?
P&OTÀGORAS.
Un maitre, un homme fort viendra.
LE PÈ&E ALEXIS
Un maitre, un homme fort ne vient jamais seul ; il a autour de lui des contre«maitres, des soldats, et au-dessous de lut des esclaves. Ce maître sera de votre avis, ou n'en sera point; il vous persécutera, ou il en persécutera d'autres. Il fera, pendant un certain temps peut-être, régner l'ordre ; il ne fera pas régner la liberté et la justice : je dis cette justice devant laquelle tout s'incline, qui ne frappe pas des vaincus, mais des coupables, et qui voit la conscience même des crimiirels se soumettre à ses arrêts. Nous en avons essayé plusieurs de ces hommes forts. Qu'ont-iis fait? Ils ont laissé la société plus malade, plus affaiblie qu'ils ne lavaient prise ; Tordre matériel à la merci des derniers conspirateurs de cabaret) l'ordre moral à la merci des derniers
sopbistesi ou, pour employer vos expressions, a la merci des derniers bulors. Si le nouvel homme fort qui doit venir n'apporte que ce qu'ont apporté les autres, il durera ce qu'ont duré les autres, et il léguera aux vers la société, totalement avilie par les voluptés et par le despotisme. Vous triompherez, et vous mourrez. Voire triomphe définitif ne peut è(re que la destruction du genre humain.
PBOTAGORAS.
Encore une fois, mon révérend père, le genre humain périra plutôt que de revenir à vous.
LE PÈRE ALEXIS
Je ne sais ce qu'il ferait s'il avait le choix. Mais il ne dépend pas du genre humain de périr. Il a son œuvre à consommer ; il attendra, pour dis* paraître, que le doigt de Dieu arrête la course des siècles sur Fimmobile cadran de l'éternité. Ni vous ni moi ne savons quand sonnera Theure dernière, et quand se lèvera le jour sans lendemain. Je sais seulement qu'avant que le monde passe, Dieu l'aura vaincu.
PBOTAGOBAS.
Oui, au jugement dernier. Si nous nous lançons
dans les articles de foi, je tous arertis, mon rérérend père, que j'ai rayé eeloi-U de mon Credo.
LE PÈBB itEUS.
Je le sais. Je sais également que vos raisons pour le rejeter ne valent pas celles que j'ai d'y croire. Mais je ne vous ajourne pas si loin. Vivez seulement la vie ordinaire, et vous verrez qui doit l'emporter, même en ce siècle et en ce monde, du Dieu mort de la scolastiqne, ou du Dieu à naître de la philosophie.
PBOT160BAS.
Mais, mon révérend père, regardez donc où vous êtes. Écoutez de quels cris et de quels chants reten-
tissent maintenant ces voûtes; voyez ces autels brisés. Vous m'entretenez de la puissance de votre Dieu : nous causons dans son tombeau, et vous ne parlez de lui qu'à voix basse, de peur qu'un mécréant, venant à vous entendre, n'arrose du sang du prêtre le sanctuaire déjà cent fois insulté.
L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles.
LB PÈBE ALEXIS.
£t quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?
Je connais dans ce temple plus de fidèles qu'il n'en renfermait aux jours de sa splendeur ;
j*y eniends soupirer le repeatir et chanler Fespérance ; je sens qae mon Dieu est vivant, je sais qu'il a des martyrs , et j'annonce sa victoire. Sang de martyrs, semence de martyrs! Dieu nous livrant, comme il s'est livré loi-méme, aux haines du monde, nous a donné com^me à lui la fécondité dans la mort. Partout où .l'homme a creusé le lombeau d'un saint. Dieu a fait le berceau d'une église. Pour remplacer nos pères, il nous naît des 61s. J'enseigne dans cette prison, «d'autres le font ailleurs. Nous rejeter dans les catacombes, c'est nous retremper a l'air natal. C'est là que nous savons quel est noire Dieu, et que nous bénissons l'immensité de ses miséricordes. Deux jeunes gens se sont échap^ cette nuit de la prison, au péril de leur vie et de la mienne. Je leur ai indiqué la retraite d'un évèque; ils rentreront demain, prêtres m œternum. Le monde, dites-vous, n'est plus chrétien? Je vous atteste qu'il l'est encore; et là ' même où U ne l'est plus, il se souvient de l'avoir été. Il s'en souvient si bien, que la philosophie active s'efforce aujourd'hui de lui arracher la mémoire. Vous nous accusiez d'abêtir le genre humain : vos élèves le veulent décapiter. Dernier
trait à lapologie frappante et involontaire que Dieu les condamne à faire incessamment du gouvernement spirituel et temporel de l'Église, tant décrié par vouSé Est-ce que partout le bourreau ne parodie point le prêtre? Le socialisme est-il autre chose qu'un impuissai^ effort de Porgueil philoso. phique pour réaliser par la force, par le sang, par le crime, tout ce que TÉglise obtenait par la réprimande et par Tamour? En blasphémant le christianisme, le monde y aspire. Il s'en apercevra, et ne se laissera point arrêter dans son retour par les vanités bafouées et les orgueils Dagellés qui lui conseilleront le suicide. La rajson humaine ellemême secondera les influences de la miséricorde. Elle entendra ce dilemme que lui poseM sans cesse tant de catastrophes : Ou le Christ ^ ou la mort 1 et elle voudra reconquérir la vie. (On entend le canon et la fusillade,)
PROTAGOBAS.
Qu'est-ce?
LE PÈBE ALEXIS.
C'est le dilemme. {Entre Simplet.)
SIMPLET
Encore une révolution ! Le consul est renversé^
et le Vengeur prend la dictature.
PEOTiGOBiS.
Le Vengeur !
SIMPLET
On dit que Galuchet sera général en chef de la force ouvrière , et on s'attend à un massacre des prisons.
raoTiaoBAS; bas.
Mon révérend père...
LE PÈEE ALEXIS.
Achevez, monsieur.
PfiOTÀGORÀS.
Puisque vous avez pu faire évader ces jeunes gens...
LE PÈRE ALEXIS
Je vous entends. Ne doutez pas que je ne veuille vous sauver.
SIMPLET, bas.
Père...
LE PÈRE ALEXIS
Parle, mon enfant.
SIMPLET
Je voudrais bien me confesser tout de suite.
LE PÈRE ALEXIS
Viens. [Us sortent.)
PBOTiGOBAS.
II veut me sauver... bien; mais commenl l'entend-il? Poumi qu'il n'y ait pas là-dessous quelque restriction mentale !
M/m Hmute eour êmcimie e$ A^forMrlto.
(Chenu siège comme président. Les juges sont Requin, Labiche^ Taneien portier Ducrot, Rheto. G'riffard remplit les fonctions d'accusateur public.)
CHENU
Est-ce pour aujourd'hui? Voilà cinq minufcs que Ton fait attendre la haute cour. Pourquoi l'accusé ne parât t-il pas?
l'huissier.
Citoyen président, il ne peut pas marcher ; il faut qu'on l'apporte.
CHENU
Qui nous empêche d'en expédier d'autres en attendant?
GRiFFÀBo , à Vhuissier.
Fais comparaître la femme Grimbiot.
l'huissier.
La voici. {Catherine Grimblot s'avance.)
G&IFFAOD.
L'accusée a commis plusieurs crimes, i" Elle a souvent regretté que son mari soit mort pour la sainte cause de la république sociale , et elle a ainsi outragé la mémoire d'un héros que pleure la patrie. 2"" Elle a parlé contre la liberté de la presse quand la presse était encore libre, et violemment insulté notre ci-devant ami Baisemain, qui depuis... mais alors il était vertueux ! S"" Elle faisait partie de la secte des apitoyeuses, et elle a été complice de la femme Lavaur, en ce moment soustraite é notre justice pour raison d'Etat. 4^ Elle a enseigné des pratiques superstitieuses aux enfants du peuple, et même à ses propres enfants... Une mère 1 5^ En- Gn, elle a recueilli et soigné l'ex-général Hermanii, que vous allez condamner tout à l'heure. Néanmoins, en considération de la mémoire de son mari, je ne demande contre l'accusée que la peine de l'exportation.
DE LA VICTOiaE. 503
CHENU
Femme Grimblot, avoues-ta tes crimes ?
CATHERINE GBIMBLOT.
Je m^eii glorifie.
GBIFFAIID.
Ah! tu t'en glorifies! {At^ juges.) Je demande sa tète.
CHENO.
Je recueille les voix.
BEQUIN.
La mort.
LABICHE
La mort.
DUCBOT.
La mort.
EHETO.
La... (Il hésite.) La déportation.
CHENU
Hein?...
RHETo, d'une voix faible»
Je veux dire la mort.
CHENU
Fais donc attention.
BHETO.
La mort, (il prend une bouteille fladèe dewiini les juges ^ se verse un verre de vin et le vide avec précipitation.)
CHENU
A i'ananimité, Madeleine Grimblot est condamnée â mort.
l'huissieb.
Voici Tex-général Hermann. {On apporte au pied du tribunal un vieillard impotent.)
GRIFFARD.
Ce vieillard s'est montré en public revèta des hochets dont la faveur des tvrans avait flatté sa vanité. Au milieu d'un peuple libre et socialiste^ il voulait faire encore partie d'une prétendue Légion d'honneur, et il a ainsi méconnu la sainte égalité. De plus, en déclamant contre la juste sentence qui a frappé son fils, il a manqué de respect envers la justice. Il mérite la mort.
GHEifU) à Vaccusé.
Que réponds-tu?