‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 54 sur 68 · LÀ MARCHANDE · texte numérisé non relu

LÀ MARCHANDE

C'est la charrette qui va passer.

LE PASSANT

Ah ! {Il s'éloigne,)

LA MABCH4NDE.

Il n'y a plus moyen de rien faire. Dans lea premiers temps on se serait attroupé, et j'aurais vendu tous mes gâteaux ; mais à présent le monde

DE LA VICTOIRE. 5i9

n'est pas même curieux. (Criant.) Tout chauds, tout chauds les gâteaux de Nanterre!

UN ÀUTIE PiSSANT.

Eh I la marchandei donne-moi un gâteau.

LA MABClUlfDE.

Voilà > citoyen. Il est tout chaud.

LE FASSANT.

Combien te dois-je?

- LA ITABCHANDE.

C'est vingt-cinq francs.

LE PASSANT

Tiens {Il lui donne nn billet) y rends-moi 6oixante*quin%e francs. Nous allons voir passer un fameux brigand tout à l'heure.

LA MABCHANBE.

Qui donc?

LE PASSANT

Le trattre Baisemain.

LA MAEGHAHDE.

Ah ! il est pincé? C'est bien fait.

LE PASSANT

Il me semble que ça ne produit pas une grande sensation dans le peuple?

LÀ BIAllGHÀllDf.

Ab! bah! an de plus, un de moius, on n'y prend pas garde. Si c'était des riches encore, ça amuserait 1^ peuple. Mais â présent que les riches sont finis , personne ne s'intéresse aux exécutions. C'est la même chose que si on voyait passer une charrette de veaux. Votre Baisemain , je ne le connais pas, moi.

LE PASSANT

H a pourtant fait assez de bruit. Il voulait renverser le Vengeur.

LA MABGHAIIDE.

Ah! parlez*moi de celui-lé. En voilà un qui est populaire , et qu'on voudra voir quand il sera sur la charrette! c'est ça qui fera un mouvement! Ce jour*lé, je ne serai pas enibarrasiBée de placer ma marchandise.

LE PASSA»!

Ah ! ah ! tu tiens des propos séditieux, toi? Je t'arrête. {Il l'emmène maigri ses cris; le peuple reste silencieux.)

SIMPLET

Père , vous feriez bien de rentrer. Je vois de

uiauvaises figures qui vous observent. Si vous étiez reconnu...

LE PÈRE ALEXIS

Sois tranquille, mon enfant; Dieu me défendra. As-tu pu prévenir les condamnés que je serais a cette place ?

SIMPLET

Oui y je l'ai dit à Tun d'eux ; mais vous savez combien il y a d'espions et de traîtres. Je crains ^d'avoir été entendu de gens que je ne connais pas.

LE PÈRE ALEXIS

A la grâce de Dieu ! Quelques-uns de ces malheureux savent que je serai là pour leur donner une dernière absolution. Il me serait plus avantageux de mourir que de frustrer leur attente. {Rur meur au loin.)

SIMPLET

Père, les voici. Je m'assieds à vos pieds, comme il est convenu , pour vous faire reconnaître. A la grâce de Dieu I

LE PÈRE ALEXIS

C'est bien , mon ami. Prions.

( La charrette s'avance , escortée de qtteîques sol' datSy et suivie d^une centaine de vagabonds qui

chantent des refrains politiques ou qui insultent les condamnés. Les deux jeunes époux sont assis Vun près de Vautre^ se tenant la main; la meille dame et Catherine Grimblot récitent le chapelet. Le général et un autre condamné soutiennent Baisemain.)

LE GÉNÉBÀL , à Vautrc condamné.

Vous ayez raison ; personne n*est innocent.

LE CONDAMNÉ

Et Dieu senl est juste.

LE GÉNÉRAI

Sa justice est terrible.

LE CONDAMNÉ

Sa miséricorde est inOnie. Pour quelques années qu^il nous prend et que nous aurions pu remplir de crimes , il nous offre la récompense qu'il donne à ceux qui ne l'ont jamais méconnu. Jetons-nous dans ses bras généreusement; reconnaissons nos fautes, acceptons l'expiation, et nous aurons le pardon.

LE GÉNÉBAL.

Je TOUS remercie de ce que tous me dites. Je ^e crains pas la mort, et cependant tos paroles me font du bien.

LE coin)AimÉ.

Allons , digne homme , mourez comme Ddguesclin, Bayard et Tureâne. Regrettez tout ce qui dans votre vie n a pas été suivant la loi de Dieu, et bientôt vous verrez dans sa gloire le vainqueur du monde.

LE GÉNÉRAL

Je le veuï do fond de l'âme ; mais je vous avoue que je ne sab point de prière.

LE COia)A|[NÉ.

En voici une que je n'ai cessé de répéter depuis certain jour où je Tai apprise des lèvres d'un saint. Elle est courte : « Mon Dieu , je vous demande ce « que demandait le larron pénitent (4). »

LE GÉNÉRAL

Merci Je ne l'oublierai pas. {Montrant Baisemain.) Voilà un malheureux qui aurait grand besoin de se reconnaître. Dites-lui donc un mot.

LE CONDAMNÉ

Il l'entendra mieux de vous.

LE GÉNÉRAL, à Batsemaîn.

Eh bien , mon cher , songez-vous que nous allons paraître devant Dieu?

(i) Peto quod petivit latro pœnitens.

BAISEMAIN

Je suis innocent.

LE GÉNÉBAL.

Il ne s'agit pas de cela , mon ami.

BAISEHATN.

Peuple, on t'abuse 1 {Huées.) Ah ! que le peuple est ingrat! (Il retombe dans sa stupeur. Le général et Vautre condamné échangent un regard triste. La charrette débouche sur la place.)

GATHBBUfE GRIMBLOT.

Nous sommes en présence du prêtre qui doit nous donner Tabsolution , avec les indulgences de la bonne mort. {A la jeune femme.) Madame, dites le Confiteor pour tous les chrétiens qui sont ici , et qui Yont mourir.

LE CONDAMNÉ, au général.

Suivez bien cette prière que je vais redire ; c'est notre pourvoi en grâce : il ne sera pas rejeté. Dieu éternel , ceux qui ressusciteront te saluent , te confessent et t'adorent!

{La jeune femme récite le Confiteor. Les condamnés inclinent la tête. Le père Alexis y lesmains jointes et les yeux até ciel, prononce les paroles de l absolution. — Tm charrette passe.)

LE GÉNÉRAL

Il me semble qae je viens de faire ma première communion.

lE CONDAMNÉ.

DimiUe nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nosiris.

BAISEMAIN

Je suis innocent 1

M/m €T|MMli»lf#M^.

( Une troupe d'hommes armés de faux, de bâtons et de fusils.)

JACQUES BONHOMME

Mille tonnerres! je bous d'impatience. Ils n'arriveront pas : allons les chercher. Si je n'en tue troiaou quatre aujourd'hui, je deviendrai fou. Depuis ce malin je compte là-dessus; il m'en faut !

LE CHEF

Calmez-vous. Us passeront par ici, et ne nous échapperont point. Personne ne serait plus fâché que moi de les manquer.

JACQUES BONHOHME.

Les brigands 1 jamais ils ne me payeront mes deux fils morts et mon bien volé : un bien que j'avais hérité de mon père et agrandi par vingt ans de travail !

LE C0EF

Nous sommes logés tous à la même enseigne.

J'avais une maison , et je m'asseyais i table tous les dimanches entre mon père, ma mère et huit enfants. Mon père a été assassiné, ma mère est morte d'effroi , ma femme de faim , à la porte de sa maison ; mes fils sont emprisonnés, mes filles... Allez, compagnons, j'ai bien pris mes mesures, et je vous promets qu'ils passeront par ici! lis eeront une centaine. Laissons-les s'engager dans le bois : pas un n'en sortira.

GEfiVAIS .

Eux massacrés y il faudra nous porter a marche forcée sur le village d'où ils viennent, y arriver cette nuit , et le mettre à feu et à sang. Les habitants, quoique suspects à présent aux socialistes, ne valent pas mieux. Ce sont tous voleurs qui se pillent les uns les autres après avoir pillé les faon-

nêtes gens. Nous n'avons pas besoin de regarder où nous frapperons, nous n'atteindrons jamais que des scélérats.

LE CHEF

Quand pourrons-nous en faire autant dans la capitale ?

lÂCQQES BONHOMME.

Je ne tiens à vivre que pour aller là servir certaines pratiques.

LE CHEF

Tous nos maux viennent des villes ; elles payeront tout avec usure.

GEBYÀIS.

Vous n'iriez pas dans les régions de Fouest, vous? La vie et la mort y sont moins dures qu'ici , mais ils font des prisonniers... Ce ne serait pas votre goût.

LE CHEF

Ni le vôtre , je pense.

JiCQUES BONHOMME.

Ni le mien! Au' commencement, je suis allé dans l'Ouest , parce que j'ai un peu connu la famille de Lavaur. Pour avoir du courage, ils en

ont; personne ne peut dire le contraire. Mais quand j'ai vu taut de prêtres avec eux , j'ai dit : Ça n'est pas ça 1 II ne me faut pas des patenôtres, il me faut du sang. Dans l'Ouest ils se battent, ici on se mange...

LE PETIT GfiBVAis , occourant.

Voici les galériens! le préfet Guyot est avec eux.

LE CHEF

Notre dernier poste commencera le feu à bout portant ; on se lèvera au premier coup de fusil. Face à terre et silence ! - ' -

{La colonne mobile parait et s'engage dans le

bois. Guyot et le commandant viennent à

Varriire-garde.)

GVTOT.

Pas l'ombre d'un insurgé 1 Citoyen commandant, reçois mes félicitations. Le travail et la tranquillité régnent dans ton district,

LE GOHHÀNDAIfT.

Par malheur, l'abondance n'y règne pas, citoyen préfet. Nous avons beau nous faire craindre des paysans, ils se décident encore mieux à recevoir

des coups de bâloii qu'a nous tremper la soupe. Et tu verras qu'ils finiront par se joindre tous aux révoltés pour nous écraser.

GuroT.

Ensuite ils s'entre-dévoreront. Ceux qui ont pris ne voudront jamais rendre ; ceux qui ont été dépouillés voudront reprendre plus qu'on ne leur a pris.

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