L AUTRE
Et toi, tu parles à un chef du peuple.
MARDBIK.
Oh! oh! Vous le dites en un sens moral et philosophique? autrement vous seriez logé dans le quartier des conquérants, et vous êtes ici dans celui des voleurs.
l'autre.
Je m'en étonne un peu, car enfin j'ai commandé de nombreuses troupes.
MANDRIN
Moi aussi.
l'autre.
J'ai
battu monnaie.
MANDRIN
Moi
aussi.
l'autre.
J'ai
condamné
à mort.
MANDRIN
Moi
aussi.
l'autre.
Etj'
ai fait des lois.
MANDRIN
Moi pas. Vraiment, vous avez fait des lois.^
l'àutbe.
Beaucoup, et elles étaient appliquées par des juges eu robes noires et en robes rouges; de vrais juges, semblables à ceux qui nous rouaient et nous pendaient de ton temps. Je leur donnais des décorations qu'ils portaient en rendant la justice.
UANDRIN.
£t vous êtes mort dans votre lit?
L^AniRE.
Non.
MANDRIN
Vous avez été tué en expédition?
l'autre.
Non.
MANDRIN
Ah ! ail ! de sorte qu^au bout du compte on nous juge toujours, et on nous pend comme par le
passé ?
l'autre.
Du tout. Nous mourons avec les honneurs de la guerre. On nous fusille, et cela s'appelle un assassinat.
HiNDRIff.
Voilà du DierTeîlleux.
l'aoibe.
Les bourgeois nous plaignent, ib preooent le deuil.
MANDRIN
Les bourgeois!
l'autre.
Les bourgeois, le menu peuple el quelques grands
seigneurs. Ils font entre e^x des souscriptions aCn
de nous élever des monuments. Tel que 4u me vois,
j'aurai prochainement trois ou quatre statues sur les
places publiques.
Mandrin.
Ah ! c'est trop fort ! Vous m'en faites accroire.
l'autre.
Tu me vois dans le costume où j'étais quand je suis mort. Pour me témoigner plus de considération et s'excuser du crime qu'il allait commettre, le roi qui m'a vaincu, et qui était mon souverain légitime, m'a fait fusiller l'épée au côté. Vois cette épée ; admires-en le travail et la richesse.
MANDRIN
C'est une épée royale. Que d'intelligence et d'amis il aura fallu pour s'en emparer!
t'AÇTBJB.
Elle m'a été apportée ça grande pompe dan$ mon palais, au milieu de mes gardes, par ujoe Réputation représentant 4çs. m^illiers de gens qui s'étaient cotisés pour me faire ce cadeau. Ces^ce que Ton appelle une épée d'honneur. Que lis-tu sur la lame?
MANDRIN
A travers des guirlandes de laurier et de chêne, je lis ces mots : Au destructeur des prèjugéSy la démocratie sociale reconnaissante.
l'autre.
De ce côté tu vois mon nom, avec la liste des yiHes que j'ai prises... et administrées.
MANDRIN
Est-il possible .^QueUes vrlles! quelles prises! Et l'on dit que les capitales sont si whehes àprésanl!... Ah! monseigneur, pardon de yous avoir abordé si cavalièremeat. Je ciroyais que Mandrin pouvait se présenter, avec une certaine ferlé parmi les boQui^eft de son espèce; mais, je le confesse. Mandrin n'esl qu'un grimaud , un petit filou, un misérable tirelaine... Qua^4 je pense que pour mçs débuts j'ai honteusement l%ii le mouchoir , et que dapjs aia
splendeur je ne dédaignais pas d'arrêter le coche et de détrousser quelque compagnie de marchands dans les bois!...
l'autre.
Ah ! tu es Mandrin ?
Je suis le pauvre Louis Mandrin, dont a beaucoup parlé jadis, et que les enfants entendaient nommer comme un voleur de quelque talent. J'avais cent cavaliers , je faisais trembler la province ; il m'est arrivé de faire fuir la maréchaussée, et de traverser en armes plusieurs villes du roi... , de méchantes bourgades, sur lesquelles je levais tribut. Voilà les enfantillages qu'on admirait. J'en rougis.
l'autre.
Maintenant nous prenons les capitales, d'où nous chassons les gouverneurs et les rois; nous nous y installons en force, nous y soutenons des sièges ; et la maréchaussée combat sous nos drapeaux , après nous avoir prêté serment de fidélité.
MANDRIN
Où mettez-vous vos prises? quelle forêt, quelles cavernes assez grandes peuvent les contenir?...
L^UTEE.
Nous les laissons dans le trésor publie , puisque nous en avons la clef, et que les percepteurs du gouvernement, ayant levé l'impôt, nous le remettent... Quand je dis que nous les laissons, tu comprends que nous thésaurisons peu, et que nous n'imposons aucune privation à nos gens ni à nousmêmes.
On vous paye Timpôt ?
l'autre.
Ordinaire et extraordinaire. Ainsi, par exemple, e trésor est à sec et j ai besoin d'une trentaine de millions...
MANDRIN
Une trentaine de millions!
l'autre.
Oui ; une bagatelle. Je fais venir mon ministre des finances...
MANDRIN
Son ministre des finances !
l'autre.
Sans doute. J'ai des ministres, puisque je gouverne l'État. Je dis à ce ministre d'emprunter
aux citoyens aisés ou autres, la somme dont j^ai besoin.
BUNDRIN.
Vous appelez cela un emprunt ?
l'autre.
Qu'importe le mot?... Et sans que je sorte de mon palais, ni mon ministre du sien , les citoyens apportent eux-mêmes leur argent, leur vaisselle, leurs bijoux , ils engagent leurs terres ; le ministre vend quelque propriété nationale. On donne aux préteurs de légers papiers, et j'ai ma petite somme.
Cela passe l'imagination. Quel progrès !
l'autre.
Aussi le siècle s*appelle-t-il le siècle du progrès.
UANDRLN.
Malheureux Mandrin, de n'être pas né cent ans plus tard !
l'autre.
Je t'aurais fait ministre des finances, ou de la guerre. Ce sont deux administrations qui se tiennent dans nos gouvernements.
MANDRIN
J'aurais préféré le ministère de la guçrre. Pour
les finances , de la façon que vous les entendez , M. Cartouche aurait mieux convenu. Vous me permettrez de vous présenter cet homme fameux. Hélas 1 il va savoir qu'il n'est, comme moi, qu'un carabin. Néanmoins, j'ose dire qu'il n'y songera pas, et que vos discours le mettront dans la der^ niëre admiration.. .s'il peut y ajouter foi.
l'actbe.
Pourquoi douterait-il?
MANDRIN
Tout ce que vous m'apprenez est tellement extraordinaire... Mille pardons, seigneur; mais, franchement, ne voulez-vous point vous égayer de la crédulité d'une ombre? Avouez que vous me contez une fiction agréable, le rêve de quelque gentilhomme de grand chemin devenu captif, et qui forge un monde à sa fantaisie, en attendant la hart.
l'autre.
Je te dis la vérité. Quoique nos pareils tiennent aujourd'hui le haut du pavé, tu les verras prochainement arriver par troupes, car ils sont nombreux et courent volontiers le hasard des armes. Questionne-les; tu te convaincras que je n'invente rien. Tous te parleront comme moi $ beaucoup t*appa-
raf Iront revêtus des plus hautes dignités , et quelques-uns oiéme de la magistrature suprême.
MANDBIN.
Ainsi, c'est bien vrai : nous que l'on emprisonnait, que Ton fouettait, que l'on pendait, que Ton rouait , nous sommes arrivés à ce degré de puissance, de fortune et d'honneur?