‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 66 sur 68 · LAUTRE · texte numérisé non relu

LAUTRE

Oui , mon vieux.

VAMDBIN.

Je m'y perds. J'ai cru d'abord, malgré votre mine, que vous étiez quelque prince révolté, et que cette haute naissance avait rendu vos commencements faciles. Mais votre langage m'avertit qu'au contraire vous êtes parti de bas.

l'autre.

De très-bas.

Ne vous fdchez point; plus grand en est le mérite.

l'autre.

J'étais avocat. Nous le sommes presque tous.

MANDRIN

Celte profession nous a toujours été utile. Plus

d^une fois le salut nous est venu de là ; cependant je ne pensais pas que de là aussi nous viendraient Taccroissenient et la gloire.

l'autre.

Les avocats ont porté le premier coup au préjugé qui nous repoussait. Ils ont énervé les lois, éteint les supplices, et considérablement apprivoisé les mœurs. Les gens de lettres et philosophes ont fait le reste. Cette espèce nous a donné aussi plusieurs chefs remarquables, et beaucoup d'auxiliaires des plus précieux. Ils nous ont d'abord réhabilités, puis célébrés, puis ouvertement admirés. Après qu'ils eurent écrit quantité d'histoires et de pièces de théâtre en l'honneur de notre audace, de notre esprit et de nos vertus , ils ont abordé le principe même qui nous fait agir, et discuté la question de savoir si ce principe est mauvais, comme nous l'avions trop laissé croire. Ils ont prouvé que le principe est en soi parfaitement légitime. Dès lors nous avons fait des pas de géants.

MAÏfDRIN.

Mais le gouvernement? mais la police?

l'autre.

Le gouvernement honorait les gens de lettres

qui écrivaient ces choses, et payait les professeurs qui les enseignaient au public. La police veillait à ce qu'on ne ftt pas de bruit autour de leurs chaires.

MANDRIN

Mais les bourgeois, les marchands, le bon peuple y tous ceux enfin dont ces doctrines menaçaient le manteau et forçaient la serrure, que disaient-ils ?

l'autre.

Ils étaient enchantés. Ils se joignaient à nous pour honnir les gendarmes, et pour bafouer quelques cafards qui essayaient encore de crier que l'on corrompait les mœurs. Ces excellents bourgeois font depuis soixante ans, comme tu le sais, leurs lois eux-mêmes. Ils ont poussé la candeur jusqu'à en fabriquer je ne sais combien, autant que nous en avons voulu, dans l'unique but d'entraver l'enseignement du catéchisme, qui était la seule chose qui nous gênât.

MANDRIN

Oh! les bonnes têtes!

l'autre.

fis ont fait mieux. Plusieurs fois on les a yns sor-

tir en armes de leurs maison^ et renverser le gou-. vernement, qui trouvait que certains principes purement à nous, ou d'autres dont nous tirions bon parti , l'envahissaient trop vite. Sais-tu ce que sont les journaux?

MAPiDRlN.

Vaguement. Il y en avait peu de mon temps, et je ne les lisais guère, à cause de la bassesse du style, J y voyais des polissons insulter aux plus beaux génies. Cette insolence me choquait.

l'autbe.

Nous avons singulièrement perfectionne cela.

Aujourd'hui, le journal est une feuille de papier qu'on jette tous les matins dans les rues , que tout le monde ramasse, que tout le monde lit, et où chacun absolument peut écrire tout ce qui lui plaît. Celui-là soutient que la famille est un abus et une prostitution ; celui-ci, que la propriété est un vol et que chacun a droit au bien de chacun ; un troisième nie en forme l'existence de Dieu.

MANDBIN.

Oh I oh ! Je commencée m'étonner moins de vos succès. Vous faites de grandes choses, mais vos moyens ne sont pas petits.

l'autre.

On a voulu parfois nous les ravir : le bon bourgeois nous les a conservés. C^est é lui que nous devons particulièrement toules les facilités que nous donne le journal , cet engin si supérieur au rossignol, à la fausse-clef et au monseigneur des virtuoses vulgaires. Le journal défait les armées, force les portes des villes, ouvre les consciences, et nous amène par milliers les recrues ignorantes qui servent à nos coups de main. Nos bourgeois tiennent par-dessus tout à ce que cette admirable machine puisse fonctionner sans entraves. Ils la regardent comme la plus précieuse des libertés, le palladium des autres, et celle qui est, disent-ils, le prix du sang de leurs pères. Véritablement, sans parler du reste, cela leur a déjà coâté beaucoup de sang.

MANDRIN

Et rien ne les désabuse?

l'autre.

Tu ne les connais pas ! On leur dit que la presse, comme la lance d'Achille, guérit les blessures qu'elle a faites; et ils se rassurent ainsi, depuis cinquante ans, sur la parole d'Homère. D'ailleurs, le journal les flaltc, les caresse, et leur conte beau-

coup de drôleries qui les amusent. Ils aimeraient mieux perdre la vie que de ne pas recevoir tous les matins ce chiffon, où ils ont le plaisir de lire que tous les chefs de l'État sont des intrigants, des lèches, des traîtres, des sots et des voleurs.

MANDRIN

Comment I ce dernier titre n'est donc pas encore en vénération?

l'autbe.

Nous l'avons laissé aux adeptes de la vieille école, pour en prendre d'autres qui sont plus politiques et qui sonnent mieux à l'oreille des bourgeois.

MANDRIN

C'est une hypocrisie dont nous aurions rougi.

. l'autre.

Il faut bien faire quelques concessions. Ne t'esN il jamais arrivé de prendre un déguisement d'honnête homme? Le déguisement est si bien passé dans nos habitudes que nous n'y songeons plus, et beaucoup d'entre nous croient très -sincèrement qu'ils forment un parti politique. Moi-même j'ai à peine soupçonné ce que j'étais. J'en ai eu quelque

faible idée lorsque j'ai commencé à rédiger mon

cod€ et à récompenser mes lieutenants. Cependant, je n'ai bien su la chose qu'en arrivant ici.

MAPiDaiN.

Et dites-moi^au milieu de tous vos triomphes, que devient là-haut l'espèce des honnôtes gens?

l'autbe.

Elle disparaît. Ce qu'on en voit se divise en deux classes : les uns, fatigués de misère et qui penchent vers nous ; les autres , fatigués de rapines et qui voudraient nous quitter. Les premiers cesseront d'être honnêtes gens, et les autres ne réussiront pas à le devenir. J'ai entendu parler de quelques individus formant une troisième classe, plus tenace, mais si abîmée, si avilie et si sotte, que ce n'est pas la peine d'en tenir compte.

Je te remercie du plaisir que la conversation m'a donné.

l'aut&e.

Ah! tu te familiarises enfin.

MANDRIN

Je reprends ma fierté, qui s*était un peu abaissée au fracas de tes victoires ; mais mon carcan ne s'humiliera pas davantage devant ta couronne. Si

je n'ai été qu'un petit voleur, j'ai été du moins un franc voleur. J'ai vécu aux dépens du public, je ne lui ai pas demandé son estime ; j'ai détroussé les honnêtes gens, je n'ai point fait la guerre a Thonneur ; et je me serais fait homme de bien, si je l'avais pu. Le courage m'a manqué ; j'en ai senti souvent de vifs regrets. On m'aurait plutôt pilé que de me faire avouer que j'exerçais un métier légitime. Juste pour les miens , partout à leur tète, j'ai toujours pris ma part de capitaine dans le péril, je ne l'ai pas toujours prise dans le butin. Tel fut Mandrin, et telle était la vieille école. Vos hauts faits n'ébranleront pas notre gloire. La postérité vous reconnaîtra plus d'habilelé, des conceptions plus vastes, des succès plus étonnants; elle nous reconnaîtra plus de courage et plus de moralité, (fts'éloigne.)

l'autre.

Aristocrate ! s'il avait vécu de notre temps, il eut été girondin.

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