LA
Tertullien a dit que « l'erreur est construite avec les débris de la vérité ' ». Cette loi philosophique est aussi une réalité morale. Au fond de toutes nos illusions, gît toujours quelque chose de positif. Nos désirs qui s'égarent et vont à de chimériques objets, procèdent d'instincts vrais, déposés par Dieu au fond de nos consciences. Ainsi, cette conviction invincible que nous ne mourrons pas, et qui se traduit par une si grande insouciance pratique à l'égard de notre mort, n'est rien autre que la persuasion intime de notre âme, qui a conscience de sa propre
' Omnia adversus veritatem de ipsa veritati constructa sunt.
immortalité. Nous ne nous abusons point sur le fond, en nous croyant im.mortels : nous le sommes vraiment quant à notre personnalité, qui nous le crie d'ailleurs avec une force contre laquelle ne peut rien l'effrayante éloquence de la mort. Toute notre erreur consiste seulement à changer Tobjetde cette immortalité, et à considérer l'apanage de notre àme comme la fortune de notre corps, à croire celui-ci impérissable, parce que celle-là sent qu'elle vivra toujours.
11 V a plus : l'àme, immortelle dans sa substance^ prétend encore à l'immortalité de ses oeuvres. Avec cette invincible énergie de tout ce qui procède des profondeurs mêmes de la nature, elle veut, d'instinct, voir éternellement subsister ce qu'elle crée. Quiconque sent, au fond de soi-même, quelque génie, c'est-à-dire quiconque croit à son àme et vit par elle, ne peut pas se résigner à voir périr ce qu'il engendre, et rêve les acclamations de la postérité. Nous voudrions tous signer les frêles œuvres de notre esprit avec le mot célèbre que le poète Horace
écrivait à la dernière page de son livre : « J'ai élevé un monument plus indestructible que le bronze ' ». Quoi donc! nous sommes par la pensée supérieurs à toute la création, et nous pourrions consentir à voir, sans sécher de jalousie, les chênes impassibles, dont les années sont des siècles, et les rochers stupides, pour qui les siècles sont des heures ? Dans quel but alors notre âme aurait-elle reçu de Dieu cette flamme : la pensée ; cette royale couronne, la liberté ; cette divine ivresse, le sentiment, si rien, au milieu de cette aveugle et brutale matière, ne doit être aussi éphémère qu'une pensée, aussi fugace qu'un vouloir, aussi vite anéanti qu'une vibration de notre cœur ? En conséquence, et malgré toutes les apparences, nous persistons à penser, à vouloir, à aimer, comme si tout cela devait survivre à la rapidité du temps.
Mais, que peut signifier cette opiniâtreté qui se maintient, à travers toutes les désillusions, et s'obstine, malgré les atroces démentis apportés par les
' Hor. Od.
ruines de chaque jour ? .\"\' aurait-il pas encore. sous cette nouvelle erreur de l'esprit humain qui s'abuse, le roc indestructible de la vérité ? Assurément. Le principe de notre conviction est vrai ; notre conviction est mal placée, voilà tout. L'instinct qui nous pousse aux œuvres immortelles vient de Dieu ; il est le plus sacré et le plus vrai des instincts. Toutes les œuvres accomplies par l'homme raisonnable ayant un côté qui regarde Dieu, un point par où elles relèvent de sa loi, appartiennent de ce chef à l'éternité, et ne doivent ni passer ni périr. Il faut y bien prendre garde, la mort n'atteint que la plus misérable partie de nous-même ; ce qui est poussière lui appartient, et rien autre. Le reste, l'àme, la volonté, l'amour, l'idée, et tout cet immense trésor d'actions accomplies par l'àme. depuis le jour où elle s'est éveillée consciente, tout échappe à la mort, ou plutôt n'a pas à lui échapper, car rien de tout cela n'en relève. Le temps n'emporte pas plus ce qui est éternel et ce qui touche à l'éternel, qu'un ruisseau n'emporte les arbres qui sont sur ses rives, et l'ombre que leur feuillage
LA SIHVIVANCE DES ŒUVRES 8(j
projette sur ses eaux. Dans l'ordre de la nature. Dieu est la vie de l'àme, l'aliment de la pensée, comme la lumière est la vie et l'aliment de l'œil et du regard. Dans l'ordre de la grâce, Dieu est le foyer des généreuses amours et l'ivresse des volontés héroïques. Même le mal moral n'existe que parce qu'il touche, en quelque manière, la Divinité qu'il offense. Bien ou mal, tout ce qui procède de la conscience humaine est par conséquent divin, d'une sainteté ou d'une horreur divine, puisque la conscience est un rayonnement de Dieu, suivant la définition qu'en a donnée le prophète, en ces paroles : « La lumière de votre visage a laissé son empreinte sur nous * ».
Or tout ce qui est divin, comme Dieu lui-même, demeure éternellement -.
« Que ce qui est né capable de Dieu, s'écrie Bossuet, soit donc immortel comme lui •' ! »
' Ps. IV, 7. ^Serm. p. la Toussaint.
* Ps. CI, i3. An. 1669.
go LE LENDEMAIN DE LA VIE
Au nom de la justice, les œuvres de la conscience» bonnes actions ou forfaits, doivent survivre à ce monde qui meurt.
Remarquez bien : s'il n'existe pas une justice totale, définitive, absolue. Dieu n'est pas. Il n'estrien de grave, d'intelligent, de noble comme la justice. Celui qui est juste est, dans l'ordre moral, un roi. Toute grandeur, toute beauté, sont dans la justice. D'où la justice est exilée, il ne reste de place que pour l'infamie et la dégradation. Dieu, qui a été le premier maître dans le langage humain, donne à ceux qui sont « parfaits comme le Père céleste est parfait ^ ». le nom de «< justes » beaucoup plus souvent que le nom de « saints ». Les prières inspirées, dont les Ecritures sont pleines, commencent souvent par ces mots : Justus es. Domine - !... Vous êtes juste, ô Seigneur, comme si toute louange se
» Matt., V, 48. * Tob., III, 2.
trouvait condensée en cet unique hommage. « Jéhovah-Sabaoth, dit Isaïe, grandira dans le jugement. Le Dieu saint paraîtra encore plus saint dans la justice ' ». C'est par respect pour l'immense gravité de la justice que ces deux choses atroces ont été créées : l'enfer et le supplice de l'Homme-Dieu. La justice est si haut placée, dans l'ordre incréé, que rien de ce qui émeut ne peut parvenir jusqu'à son impassibilité sereine. Les livres saints ne se contentent pas, pour la justice, de nos adorations ; ils nous ordonnent de « l'aimer d'amour - » ; de la désirer avec « la faim et la soif ^ », qui sont les deux besoins les plus violents et les plus impérieux de la nature. Le Christ n'est le roi de ce monde, d'après une parole bien profonde de David, le Christ n'est Dieu que parce qu'il a «aimé la justice et haï l'iniquité'' ». Nous comprenons si fortement cela, le sens de la justice est enraciné si avant dans nos entrailles humaines, qu'il n'est pas de colère comparable aux
Is., V. 3 Matt., V, 6.
Sap., I, I. ' Ps. xLiv, 8.
g2 LE LENDEMAIN DE LA VIE
acres et irréductibles révoltes que soulève en nous la violation de ses lois trois fois augustes.
C'est avec un divin frémissement de conscience que nous jetons Tanathème à ceux qui foulent aux pieds le droit. S'il y a partout des statues pour les martvrs — même pour les faux martyrs — c'est parce que les plus irrésistibles triomphes iront toujours aux opprimés qui sont morts, plutôt que d'accepter ou de paraître accepter l'injustice. L'humanité pense en "cela comme Dieu, et dans ce bas monde, comme là-haut, les plus ardentes bénédictions s'en vont à ceux « qui ont souffert persécution pour la Justice ^ ».
Mais alors que deviendrait un dieu sans justice ? un dieu qui ne serait pas la Justice elle-même, adorée, et planant dans les hauteurs divines, seules dignes de lui servir d'habitacle ? Quelle vaine idole, croulante et méprisée, dont l'œil ni l'oreille ne s'ouvrirait sur l'iniquité des oppresseurs, sur l'affliction et la prière du plus petit des orphelins ! Pour-
^ Matt., V, 19.
LA SLRVIVANXE DES ŒUVRES (j3
rions-nous sentir dans nos âmes autre chose que des blasphèmes et de la haine, pour une Toute- Puissance en qui ne trouverait pas son asile suprême cette Justice, sans laquelle l'univers ne serait plus qu'un ignoble et révoltant chaos ?
Or, Dieu cesserait d'être juste, si les œuvres delà conscience humaine ne survivaient pas à la mort.
La justice, en effet, ne reçoit point ici-bas toutes les satisfactions qui lui sont dues. Son rovaume, comme celui de Dieu, « n'est pas de ce monde ' ». La vie terrestre est souvent au rebours des promesses et des menaces du grand Souverain : elle « ne justifie pas ses paroles - », et ne remporte presque nulle part ces « victoires de la vengeance ^ » annoncées et attendues. Dans la foule des âmes cvniques et vendues à l'enfer, la conscience bâillonnée agonise et meurt. « Tandis que l'insolence des méchants s'étale, les justes sont dévorés dans la fournaise du malheur ■' ». Job, les yeux gonflés, soulève
' Joan., XVIII, 36. ^ Ibid., id.
* Ps. L, 6. ' Ps. X, sec. Hebr., 2.
sa chair immonde sur le fumieroù l'a jeté une série de catastrophes imméritées, et demande « pourquoi les impies vivent, soulevés sur les ailes de la prospérité et gorgés de richesses ; pourquoi une nombreuse et prospère famille les entoure ; pourquoi leurs enfants ressemblent à des agneaux échappés, et bondissent de joie dans leurs jeux ; pourquoi eux-mêmes, après avoir dit à Dieu : Retire-toi, nous ne voulons pas savoir tes volontés, ils coulent leurs jours dans l'abondance, et tombent sans souffrances, en un clin d'oeil, dans la mort * ». Un autre malheureux, Jérémie, se plaint; il ne comprend pas que la vie semble réserver « ses biens à ceux qui prévariquent et commettent des iniquités- ». « Jusques à quand, clame le sombre Habacuc. me faudra-t-il crier sans être entendu ? Jusques à quand vociférer, sans être arraché à l'oppression inique que j'endure? O Dieu, la contradiction du mal est plus puissante que ta justice ; la loi est déchirée, tes jugements avortent ; l'impie prévaut contre le saint... n'existez-vous donc pas dès le com-
• Job, xx(, 7, 8, II, i3, 14. * Jer., xii^ i.
LA SIRVIVANCE DES ŒUVRES q5
menccmcnt, ô mon Dieu ? Vos yeux ont donc cessé de voir? Pourquoi gardez-vous le silence, tandis que les méchants dévorent ceux qui sont plus justes qu'eux * ? ».
Non, non, en ce monde, la justice n'est pas totale ! Allez dans un cimetière, là où se trouvent tant d'iniquités et d'oppressions endormies. Ils sont là, plongés dans les hontes silencieuses de la terre. Celui qui fut pendant son existence un pirate, un bandit, dort d'un sommeil profond, à côté de sa victime morte de misère, sans que son cri vers la justice semble avoir été entendu : il n'y a pas plus de honte pour les insolents oppresseurs, et pas moins d'ignominie pour les innocents dont la vie fut broyée. L'horreur et le silence les couvrent du même voile. Là sont étendus des êtres qui ont été brisés, volés, insultés. Ils ont cru en Dieu ; ils l'ont appelé avecdesclameursqui eussentfendudes pierres, si les pierres avaient pu les entendre. La mort est venue, d'un pas plus rapide que la justice et la réhabilita-
' Habac, i, 2, 3, 4, 12, i3.
gÔ LE LENDEMAIN DE LA VIE
tion. « Ces vertueux sont morts de leurs vertus ' ». La terre remplit maintenant leur bouche et étouffe leur voix. A côté d'eux, dans le même champ funèbre, on a apporté les scélérats « exaspérants - » et maudits. Ils étaient, eux, <(. robustes, sains, riches et heureux ; leurs entrailles étaient saturées de graisse, et leurs os suaient la moelle -' ». Leurs cendres reposent dans la même paix. La sombre sérénité de la mort ne s'est pas démentie à leur arrivée. Bien plus, le marbre est plus riche, et les fleurs sont plus fraîches sur leur tombe. Et tout est fini là ? Et les malheureux sont écrasés pour toujours ? Et Néron a rencontré sous terre la même paix que saint Paul ? Et le doux Louis XVI y pourrit, dans les mêmes ignominies que Marat ? Et il y a un soleil qui éclaire une aussi révoltante abomination? Et il y a un sentiment de justice, une loi de justice qui règle le monde, et rugit divinement au fond de la conscience humaine ? Et des philosophes qui s'appellent « déistes ». n'affirment l'existence de
' Eccle., VII, i6. .■' Job, xxi, 23, 24.
- Ezech.. Il, 8.
Dieu que pour le rendre responsable de toute cette ignominie?
Mensonge ! Blasphème !
« Interrogez, dit Job, le premier venu des passants, il vous dira que le méchant est réservé pour le jour de la perdition et de la fureur ' ! » La justice se perpétue dans l'immortalité -. Les œuvres de la conscience, les seules qui relèvent de la justice, franchissent les barrières de la mort, et suivent les âmes ^ que le sépulcre ne retient pas, et que le Juge attend. Ce juge est « patient et fort '' », il n'a pas à se presser de récompenser ni de punir. D'ailleurs, il est certaines vertus trop hautes et certains forfaits trop noirs, pour qu'il y ait dans la création quelque chose qui soit capable de les payer équitablement. Il leur faut attendre le monde où tout est fini, il leur faut survivre, pour la justice « qui est immortelle ».
Toute conscience opprimée ici-bas répèteavec vio-
' Job, XXI, 29, 3o. ^ Apoc, XIV, i3.
- Sap., I, i5. ' Ps. VII, 12.
gS LE LENDEMAIN DE LA VIE
lence l'apostrophe vengeresse adressée par le fils des Macchabées, au bourreau qui Técorchait vif : « Et toi. abominable scélérat, tu nous enlèves la vie présente ; mais le roi du monde nous ressuscitera dans la vie éternelle », et nous nous retrouverons à son tribunal '.
Les victimes peuvent être enfouies ou réduites au silence : quand même leur bourreau n'ait rien à en redouter ici-bas, quelque chose, au fond de son être, l'avertit que le compte avec la justice n'en demeure pas moins à régler. Cet avertisseur dont les païens avaient fait une divinité, et qui est beaucoup plus qu'une idole, puisqu'il est Dieu, s'appelle le remords. Pourquoi l'homme qui vient d'apaiser sa haine, ou d'assouvir ses convoitises par un crime, ne dort-il pas tranquille ? Quand la brute est satisfaite, elle se couche, calme, repue, l'oeil alourdi. Tous les brigands du désert, des forêts et de l'air, les lions qui boivent le sang des gazelles, les couleuvres qui glissent la mort dans les nids, les vau-
> II Macc, VII, 9.
tours qui déchirent et dévorent les passereaux, tous digèrent en paix la proie qu'ils ont inconsciemment meurtrie, et dont ils se repaissent comme fatalement. Ils n'ont point d'âme à rendre à Dieu, ils ne doivent aucun compte à l'immense machine de l'univers, dans laquelle ils ne sont que des rouages irresponsables et des forces aveugles. Pourquoi n'en est-il pas ainsi de l'homme ?
lia donc conscience de la vivante justice qui plane sur sa tête ; dès l'heure de son crime, alors même qu'il n'a personne autre à craindre, il tremble et se fait peur à lui-même. Inquiet, s'il ne se jette pas aux bras du repentir, il éprouve le besoin de devenir plus mauvais, et de s'enfoncer davantage dans le mal, ainsi que dans un antre, au fond duquel le souvenir de Dieu le laissera peut-être tranquille. Rien n'y fait : « S'ils descendent jusqu'au fond de l'enfer, ma main les en arrachera ; s'ils montent jusqu'au ciel, je les en délogerai ; s'ils se cachent dans les cimes du Carmel, je les trouverai et les y enlèverai ; si, pour se dérober à mon regard, ils s'enfoncent dans l'abîme des mers, j'enverrai le
lOO LE LENDEMAIN DE LA VIE
serpent les y mordre ^ ». Et l'impie s'en va emporté par la rage du crime et la frénésie du remords, criant comme la femme de Macbeth : « Viens, nuit épaisse, et enveloppe-moi de la plus sombre fumée de l'enfer ! . . Que la lumière du ciel ne puisse pas percer ton linceul de ténèbres et me crier : Arrête - ! » Judas, féroce et plein d'enfer, se pend. Pierre, plus doux et visité de la grâce, ne cesse de pleurer jusqu'à la mort. Pilate, étrangement agité, se noie. Caïn, convulsif et sombre, avec du sang qui tache ses mains, avec un écho plaintif qui importune son oreille, avec la sensation d'une main vengeresse étendue sur sa tète, s'en va maudit, rongé au flanc comme par un vautour, essayant d'étourdir dans la fièvre d'un travail forcené la fièvre de ses remords. Qui aura le courage d'appeler illusion, une puissance aussi étrangement divine ? Si le remords n'était qu'un sentiment humain, il v a longtemps que les apôtres du « conflit moral » en auraient guéri l'humanité coupable, intéressée à en finir avec le plus déchirant de ses bourreaux. Mais, en dépit
1 Amos., IX, 2, 3. - Mac beth, se. v.
des philosophics matérialistes, malgré le cynisme acquis par quelques monstres dans l'accoutumance au crime, nul n'a pu encore étrangler la conscience, ni écraser les remords. Les remords ressemblent à ces vipères que l'on croyait autrefois déchirer les entrailles maternelles. Refoulés au fond des consciences, ils s'agitent, s'éveillent subitement quand on les pensait endormis : ils sifflent soudain et mordent, à l'instant même où ils semblaient étouffés pour jamais. Nul n'aura raison de leur race, car ils vivent surnaturellement. Ils sont les témoins de Dieu : ils parlent pour Celui qui se tait, ils menacent pour Celui qui attend, ils s'agitent et luttent pour Celui qui « regarde d'en haut ^ », et voudrait ne pas avoir à sévir.
Que la miséricorde de Dieu soit bénie, d'avoir placé dans le cœur des coupables, tandis qu'il est encore temps, d'aussi brûlants prophètes, d'aussi implacables avertisseurs. Grâce à eux, à côté des justes « qui croient à l'amour - », les méchants ne pourront pas cesser de croire à la justice.,
' Ps. xin, 2. 2 I Joan., iv, i6.
Puisque Dieu est. Dieu voit. Et ce que Dieu voit^ il ne peut l'oublier.
L'Eglise, dans sa liturgie, répète les effravantes paroles du livre de la Sagesse : « L'Esprit de Dieu remplit l'orbe du monde ; il contient toute chose et entend tout langage ^ ». L'Esprit de Dieu ressemble à l'atmosphère répandue dans la nature, à l'air qui remplit tout, pénètre jusqu'au fond de nos poitrines, « dans lequel nous vivons, nous nous mouvons, nous sommes - ». Aucune manifestation de la vie intime, quel que soit le signe qui la révèle, ne peut lui échapper. « Celui dont la parole ment, ne peut lui dissimuler son mensonge et ne se dérobera point à son jugement ^ ». On s'est étonné lorsque Jésus-Christ est venu enseigner aux hommes « qu'au tribunal suprême, l'homme devra ren-
• Sap., 1,7. 3 Prov., XIX, 5.
- Act , XVII, 28.
LA SURVIVANCE DES ŒUVRES I o3
drc compte d'une parole oiseuse ' ». L'Esprit-Saint cependant avait déjà déclaré « que l'impie sera interrogé même sur ses pensées - ». Car le Dieu qui venge les iniquités ne se contente pas d'entendre les discours des méchants. « Une oreille jalouse écoute tout •' ».
Remarquez-vous la puissance expressive de cette image: « L'oreilledu jaloux écoute tout». L'homme jaloux se cache dans l'ombre, et se dérobe dans les coins, pour saisir à l'improviste les réalités qu'il soupçonne. Il attend, il retient son souffle, il s'avance à pas mystérieux ; il laisse croire qu'il s'est éloigné. On est convaincu qu'il ne prend nul souci de ce qui se passe, qu'il n'en a aucun soupçon . On se moque de lui. « L'impie a dit dans son cœur : Dieu nous a oubliés '' ». Lui oublier ? Lui ne pas regarder ? La jalousie avive jusqu'à la torture le désir de voir et de surprendre. L'homme auquel la jalousie pince le cœur n'a de repos que lorsqu'il sai t.
' Matt.,xii, 36. 3 id. ibid., 10.
2 Sap., I, g. * Ps. x,sec. Hebr., ii.
La flamme que la jalousie attise dans le regard, lui communique une acuité à laquelle rien n'échappe. La patience dujaloux est infatigable, jusqu'au jour où il survient, inattendu, dans cette apparition « horrible et subite * », dont la seule idée fait frémir.
Seuls les insensés ne songent pas au divin Jaloux. Lisez l'admirable tableau de leur stupide confiance et de leur affolement final, tracé par la sagesse divine :
« Tout homme qui pèche, nourrit en lui-même le mépris du danger et dit : qui me voit ?
« Les ténèbres m'enveloppent, les murs me cachent ; nul ne m'observe. Qui ai-je à craindre? Le Très-Haut ne se souviendra pas de mes fautes.
« Ce malheureux ne comprend pas que l'oeil de Dieu voit tout. Rassuré du côté des hommes, il ne croit avoir rien à craindre de Dieu.
« Et il ne sait pas que les veux du Seigneur sont plus lumineux que le soleil, que leur regard pour-
' Sap., VI, 6.
LA srinivANCt: dks Œr\'HES io5
suit toutes les voies de l'homme, descend dans la profondeur des abîmes, pénètre le cœur humain, entre et voit dans les recoins les plus secrets.
« Avant même d'exister, tout est connu de Dieu ; et les choses qui ont cessé d'être, il les regarde encore.
« Aussi le coupable sera frappé en pleine place publique. Il voudra s'enfuir comme un poulain effarouché ; il sera appréhendé, là où il s'y attendait le moins.
« Et sa honte sera publique, parce qu'il n'aura pas eu peur de Dieu ' ».
Tout autres sont les sentiments et le sort des sages, des saints. Ils disent avec l'épouse du Cantique : « Il est là, Lui-même, derrière la muraille; il regarde par les fenêtres, il surveille à travers les barreaux - ». Ils savent que pour l'œil de Dieu « les ténèbres ne sont pas obscures et que la nuit s'illumine comme le jour '' ». Dieu « perce de son regard
' Eccli., xxin, 25, 26, 27, ^ Gant., 11, 9.
28,29, 3o, 3i. ^ Ps. XXXVIII, 12,
le secret des reins et des cœurs ' ». Il connaît « tous les sentiers parcourus par Thomme ». Il est luimême la lumière -, il voit tout.
Ayant tout vu. il ne peut pas cesser de voir : par
^ conséquent, il ne peut oublier.
l Pour nous, tout s'efface sur le sable mouvant de
notre mémoire. Le monde qui passe et les événements qui défilent, laissent à la surface de notre àme à peine quelques légers vestiges, dont le dessin devient de jour en jour plus confus, jusqu'à ce qu'ils disparaissent, pour faire place à d'autres impressions non moins fugitives. Nous n'avons pas assez de profondeur et de puissance dans notre souvenir, pour conserver au milieu de la production infatigable des pensées nouvelles, des désirs changeants, et des actes qui se succèdent sans relâche, la mémoire nette et vivante de toutes nos pensées, de tous nos désirs, de toutes nos actions. Il en est des impressions qui s'entassent au fond de notre àme, comme de la superposition de plusieurs ombres sur un mur : la dernière ne laisse rien subsister de celles
• Jer., XVII, 10. * Joan., i, g.
qui précédaient, et qui se trouvent anéanties, par le fait même qu'une autre ombre survenue les a couvertes.
Mais que nous en ayons ou non le souvenir, tout le trésor existe ' là où s'entassent les réalités, c'està-dire dans l'infinie intelligence de Dieu. Tout « est gravé comme sur des lames de plomb incorruptible, avec un stylet de fer - ». C'est pourquoi les prophètes et les justes ne cessent pas de supplier Dieu qu'il veuille bien oublier et qu'il efface. « Seigneur, s'écrie David, ne vous souvenez pas des délits de ma jeunesse et des péchés que j'ai oubliés moi-même ^ ! — Oubliez notre iniquité, implore à son tour Isaïe *. — Bienheureux, reprend David, ceux auxquels leurs crimes sont remis, et dont les péchés sont couverts du voile de l'oubli ^ ». L'homme, qui n'est rien, a tant de peine à oublier une offense reçue, qu'il a une peur surhumaine.
* iMatt., VI, 20. ^ Is., Lxiv, 9.
* Job, XIX, 24. •• Ps. XXXI, 1.
^ Ps. XXIV, 7.
dès qu'il y songe, de cette éternelle mémoire de Dieu. Malgré ses prières. Dieu n'oubliera pas. Nos cris ne peuvent pas changer son immuable essence. Il ne nous reste donc, en face de cette implacable existence de nos œuvres, que rien ne peut anéantir, il ne nous reste plus qu'à les transformer par le repentir, à les laver dans le sang de Jésus, à redire l'admirable parole du saint Roi : « Puisque le souvenir vous demeure, ô Dieu, confiez-le du moins -à votre miséricorde ^ ! »
Au surplus, indépendamment de toute raison apportée, il est directement révélé que nos œuvres, entant que justiciables de Dieu, demeurent. « Les oeuvres suivent les morts - ».
Pour la justice de ce monde, les criminels laissent souvent derrière eux. à leur insu, des indices révélateurs qui les jetteront sous l'acier de la guil-
' Ps. XXIV, 7. * Apoc, XIV, i3.
loline. Alors même qu'ils parviennent à s'enfuir, et qu'ils se rassurent en songeant à la hauteur des montagnes, à l'immensité des mers qu'ils ont mises entre eux et la vengeance des lois, des policiers inconnus d'eux s'attachent à leurs pas, des regards habiles et perçants les suivent à travers les foules et dans les ténèbres de la nuit. Derrière la conscience qui « a péché contre le Ciel ^ », il y a bien mieux que les lumières de la justice humaine, il y a les oeuvres elles-mêmes. Les traces de pas sur la neige ou dans la boue s'effacent; les ouvriers de la vengeance sociale s'égarent et sont déroutés quelquefois. Mais pour les pécheurs « les œuvres suivent » en troupe muette, implacable, divine, infaillible. Depuis l'instant où nous avons commencé à vouloir le bien ou le mal, jusqu'à l'heure où nous touchons au rivage de l'éternité, leur long cortège infatigable et continu nous accompagne. Nous ressemblons à l'araignée qui dévide, avec ses pattes agiles, un fil dont la continuité se rattache au point de départ -, et dénonce, pour un œil perçant, tou-
' Luc, XV, 21. - Ps. Lxxxix, 29.
tes les voies parcourues par l'insecte. Ces œuvres « qui suivent » ont beau être silencieuses comme des fantômes, invisibles comme des pensées, elles sont là, fatales. Elles y sont toutes, montées en croupe avec nous sur la vie, jusqu'à l'heure « où elles se révéleront ^ ».
Alors, nulle autre main vengeresse que la leur ne se posera sur notre épaule pour nous arrêter et nous jeter devant le tribunal divin. « Mes iniquités veillaient donc ! s'écrie le prophète ; elles étaient demeurées attachées à mes mains, enroulées à mon cou. Voilà que soudain mon assurance tombe : le Seigneur m'a livré à une main sous laquelle je ne pourrai me relever - ! » Nulle autre voix ne retentira pour nous accuser ou nous défendre devant Celui qui prononce les arrêts sans appel. Ils seront traduits, dit l'Esprit-Saint, par leurs propres iniquités ^ ». C'est « ta malice elle-même, prédit Jérémie, qui plaidera contre toi * ». Tout ce qui était ignoré
• I Cor., III, i3. 3 Sap., iv,20.
'Thren., i, 14. ^ Jer., 11, 19.
LA SIRVIVANCE DES ŒUVRES I I l
des hommes, caché dans Tombre, enseveli sous terre, sera révélé.
La mort elle-même qui croyait ses conquêtes définitives et son silence éternel, demeurera stupéfaite en présence de cette formidable résurrection ■de toute chose '. Est-ce qu'elle n'avait pas mis sa main sur toutes les bouches, étouffé toutes les voix, ^lacé à tout jamais tous les cœurs? Est-ce qu'elle n'avait pas fait entendre, sur toutes les ruines et sur tous les déserts, l'éclat de rire final des chacals et des vautours -? Et voici que partout, des tombeaux ahuris et béants, s'échapperont ses victimes. Un livre sera apporté, immense ; « les sceaux effrayants seront rompus '' ». Et devant les cieux et la terre remués, devant les sépulcres ouverts et les cœurs livrés au grand jour, devant les criminels arrachés à l'ombre et « rugissant comme des ours '" », la conscience délivrée, ressuscitée, tressaillante, montrera d'un doigt triomphal toutes les œuvres passées, enfin mises à la lumière, comme ces trésors
1 Mors stupebit. 3 Apoc, v, g.
* Is., XXXIV, i3. ^ Is., Lix, ir.
enfouis qu'un coup de pelle inattendu fait tout à coup resplendir en plein soleil.
Et ce sera pour les coupables le spectacle le plus décourageant, le plus honteux. Leurs péchés subiront le sort de toutes les maudites beautés de ce monde : il n'en demeurera que l'infâme squelette, l'immoralité ignoblement nue '. « L'infélicité des hommes consiste précisément en ceci, dit saint Augustin, qu'en miourant ils perdent l'objet séduisant de leur péché, et n'emportent avec eux que la laideur du péché lui-même - ». Ici-bas, en effet, le péché a toujours quelque chose de fascinateur et de souriant qui séduit, enivre, rend le poison délicieux et la mort enchanteresse. Là-haut, sous les implacables apparitions de la conscience, n'apparaîtra que la hideur décharnée des iniquités humaines. Le faste, l'adulation, la pompe, n'environneront plus d'harmonie et d'encens l'orgueil dégrisé, qui rougira de ses insolences d'autrefois. Les fièvres de la luxure seront éteintes, ses fleurs flétries, ses illusions tombées, il n'en restera que les immondices.
'Is., xLxvii, 2, 3. - Hom. 42, ad pop.
LA SURVIVANCE DES OEUVRES ll3
Les colères ei les haines ne retrouveront plus ce frémissement des nerfs et ce bouillonnement du sang qui couvraient, comme un fracas de tempête, l'horreur des blasphèmes et des cris forcenés. C'est sur tout ce réel, étalé dans sa laideur absolue, sans atténuation et sans voiles, que se lèvera « le jour » implacable et glacé. « le jour de colère ». ce jour "auquel on voudrait ne pas croire tant on redoute ses fulgurantes clartés. Ceux qui ont estimé avec le poète impie « qu'une tombe est un asile sûr où l'espérance tombe, où pour l'éternité on croise ses deux bras, et dont les endormis ne se réveillent pas », ceux-là entendront l'effroyable cri : « Os arides, levez-vous ' ! » Au milieu de l'effarement de ce réveil inattendu, ils chercheront un trou dans la terre où s'enfouir de nouveau. Ils crieront : « Par où échapper à l'esprit de Dieu ? où se réfugier pour éviter sa face - ? » Impossible de se cramponner aux pierres renversées des tombes, de se tapir au fond des sépulcres ouverts, impossible d'échapper à l'aveuglant rayon qui les poursuivra, inévitable.
' Ezech., XXXVII, 4. - Ps. cxxxviii, 7.
Ils crieront : « Collines, écrasez-nous ; montagnes, couvrez-nous * ! » Que peuvent les montagnes et les collines, humiliées devant Celui « qui les fond comme la cire à la flamme de son regard - ? » Plus de secret, plus de ténèbres. « O justice ! O justice ! O justice! s'écrie Bossuetéperdu,ilfaut adorer tes saintes et inexorables rigueurs' ». Le temps est passé où l'on pouvait demander tète basse, le baiser du Père aux infatigables pardons ; le temps où, pour captiver la miséricorde, il suffisait de se frapper la poitrine et de dire : «J'ai péché ^. mon Dieu, je suis confondu, je rougis, je n'ose lever vers vous mon visage, car les iniquités sont amoncelées sur ma tète ^ ». La croix ne laissera plus couler les gouttes de sang qui rachètent, il n'en jaillira plus que les implacables ravons de la justice divinement exacte, de la vérité froide et pure. « Une terreur horrible troublera les méchants - ». Ils diront en voyant à côté d'eux s'élever les justes radieux : « Insensés que nous
' Osée, X, 8. * Luc, xv, i8.
* Ps. xcvi, 5. ■' I Esdr., ix, 6.
^Méd. surl'Ev. xLviif jour. " Sap., v, 2.
LA SURVIVANCE DES ŒUVRES Il5
•étions, nous avons estime leur vie une folie et leur fin sans honneur.
« Nous nous sommes donc trompés !...
« Nous n'avons fait que nous lasser dans la voie difficile de l'iniquité et de la perdition,
« A quoi nous a servi notre orgueil ? et que nous a rapporté l'ostentation de nos richesses?
« Toutes ces choses ont passé comme l'ombre. »
Alors « la jalousie de Dieu s'armera et armera les créatures pour la vengeance.
« Il revêtira, pour cuirasse, la justice, il prendra pour casque, son jugement infaillible.
« Il aura pour bouclier inexpugnable, l'équité.
« Il aiguisera son inflexible colère comme un dard, et toute la création combattra avec lui contre les insensés.
« Les foudres lancées iront droit, décochées des nuages, comme d'un arc divinement tendu ^.. »
On comprend, devant des prophéties semblables, que « les justes eux-mêmes aient peine à se rassu-
' Sap., V, 4, 6, 7, 8, g, 18, 19, 20, 21.
rer ». Encore qu'ils puisent à pleines mains dans les trésors de la miséricorde, « ils se jugent euxmêmes sévèrement, suivant le conseil de l'Apôtre, afin de n'être pas jugés ^ ». Ils s'observent pour « une parole oiseuse - ». Ils confessent leurs fautes de chaque jour. Ils s'agenouillent aux pieds de Celle à qui l'on répète sans fin : « Priez pour nous à l'heure de la mort », Celle à qui l'on chante : « Vierge, soyez ma défense au jour du jugement ■' ». Jusqu'au jour où ils s'endorment dans la paix et le baiser du Seigneur, « ils servent Dieu en tremblant ^ », et nul d'entre eux n'oserait proclamer « qu'il est digne d'amour ^ ».
Le grand Bossuet, dont la piété égalait le génie, était sur le point de mourir. Un ami venu là pour lui laisser l'adieu suprême, crut pouvoir lui parler de sa gloire. A ce dernier mot, Bossuet sembla sortir de son agonie, et d'une voix étrangement forte pour un homme qui appartenait déjà à la mort :
1 I Cor., XI, 3i. ' Ephes., vi, 5.
-Matt., XII, 36. Eccle., ix, i.
3 Per te, Virgo, sim defensus in die judicii.
LA SURVIVANCE DES ŒUVRES Iiy
« Cessez, cessez ce discours, dit-il. demandez pardon à Dieu pour moi de mes péchés. »
Ce fut là sa dernière oraison funèbre.
Les applaudissements du monde n'accompagnent pas les morts au delà de la tombe.
« Leurs actes seuls les suivent. »
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Plein de cette effroyable pensée sur les morts : « Leurs œuvres les suivent », je me suis trouvé une fois seul, la nuit, veillant un misérable auprès duquel j'avais été appelé trop tard.
Il avait mal vécu, coupable envers Dieu et malheureux avec les hommes. Il venait d'expirer à la suite d'une hideuse maladie, sans sacrements. Son visage tuméfié, horrible à voir, semblait avoir pris dans la mort une suprême expression de laideur, comme pour grimacera la vie l'adieu qu'elle avait mérité. Une petite lampe éclairait vaguement le silence et l'isolement qui l'entourait et mêlait des ombres à ce sordide haillon de chair, abandonné
en même temps du ciel et de la terre, dans cette sombre et dernière misère de la mort.
J'avais ramené la partie supérieure de son drap de lit sur son visage, dont le profil dessinait sous la toile une vague saillie. Je pensais au voile que la mort avait jeté sur son âme, bien plus épais, et ne laissant rien deviner du mystère de sa conscience. Quel était le sort de cette âme devant Dieu ? Repoussé d'ici-bas, comment avait-il été reçu làhaut? L'apôtre saint Jude semble nous dire, en un passage obscur de ses épîtres, que l'archange Michel et Satan se disputent le corps des défunts ^ Ainsi la justice de Dieu et sa miséricorde doivent se disputer les âmes. Pour qui sont les plus nombreux triomphes dans cette « altercation - » divine ? Mon défunt appartenait à la masse indifférente et pécheresse de l'humanité ; il n'avait donné que trop souvent prise à la justice divine ; il n'avait, visiblement du moins, qu'un seul titre à la miséricorde, celui qui est indiqué dans ce texte, si miséricordieux
1 Jud., g. 2 Id., ibid.
lui-même : « la miséricorde est accordée aux misérables ' ». 11 avait vécu, il était mort, de toutes façons, misérable. Si le dieu dit « des bonnes gens » est une invention blasphématoire, le Dieu « des pauvres gens » n'est-il pas la plus consolante révélation de l'Evangile - ?
Et je me demandais qui, de la justice ou de la miséricorde, « attacherait cette âme à ses ailes ^ » pour l'emporter dans les régions éternelles.
Voici simplement ce que j'ai pensé.
« La miséricorde surpasse le jugement * » : elle l'emporte de beaucoup sur la justice.
« Les jugements de Dieu sont un abîme profond ^ », dit le prophète, et cela est vrai. Le regard de l'homme, quand il veut les sonder, prend facile-
1 Sap., VI, 7. 3 Osée, iv, 19.
2 Luc, IV, 18; VI, 20; XIV, •• Jac, 11, i3. i3. ^ Ps. XXXV, 7.
ment le vertige, et s'égare presque toujours. « La justice de Dieu, continue le même oracle, est comme une montagne ' » ; c'est encore vrai : nul ne peut se mesurer avec cet infini, nul ne peut avoir raison de son écrasante majesté. Voici pourtant quelque chose de plus profond et de plus haut encore : « la vérité s'élève jusqu'aux nues - » ; elle est supérieure à la justice et au jugement parce qu'elle les dirige, les éclaire, les mesure et les empêche de devenir, par trop de relâchement ou de rigueur, la faiblesse ou la tvrannie. Est-ce tout ? Les grandeurs de Dieu sont-elles épuisées ? Le prophète a-t-il atteint avec « la Vérité » le suprême degré de la sublimité divine ? Non ! Au-dessus de cette vie, sur laquelle plane le jugement, au-dessus du jugement qui procède de la justice, plus haut que la justice qu'engendre la vérité, plane immense et souverain l'amour ; l'amour qui s'appelle miséricorde pour les pécheurs et qui domine tout : « Mais votre miséricorde. Seii^neur. est dans le ciel ^ ! » Elle est
1 Ps. XXXV, 7. 3 ps. XXXV, 6, 7.
* Id., ibid.,9.
« grande au-dessus du ciel ' », en ce sens qu'elle en est comme la loi dominante ; et, depuis l'Evangile, cette loi a été encore élargie, elle a été dilatée, portée plus haut : « Le Seigneur, dit l'Evangéliste, a amplifié sa miséricorde - », cette suave miséricorde '\ cette belle miséricorde \
Une autre gradation est encore marquée dans les saints livres : une autre échelle divine de grandeurs et de puissances, avec la justice à la base, et toujours la miséricorde au sommet.
Si « royale ^ » que soit ici-bas la domination de la mort, si universelle que soit la loi d'expiation sous laquelle « toute créature gémit " », cependant le péché est plus grand encore. 11 n'y a que dans la Passion de Jésus-Christ que la justice a pu atteindre la mesure des crimes de l'humanité. En dehors de là, « le châtiment ne peut pas égaler le péché ^ » d'où il découle et qu'il suit d'un pas difficile.
' Ps. cvii. 5. •' Rom., V, 14.
- Luc, 1, 58. 6 Rom., viii, 22.
^ Ps. cviii, 21. ' Judith, VIII, 27.
* Ecole., XXXV, 26.
Mais si le péché est plus grand que les vengeances appelées par lui, il y a quelque chose en Dieu qui dépasse les proportions du péché et laisse bien loin en arrière toute offense faite à Dieu : c'est le pardon accordé par la vertu du Sauveur. Saint Paul nous Tapprend : « Le délit d'un seul a fait condamner tous les hommes, la vertu d'un seul leur rend à tous la sainteté, la vie... beaucoup de justes succèdent à beaucoup de pécheurs... et là où abonda le péché, a surabondé la grâce ^.. », c'està-dire la miséricorde.
En conséquence, plus on décrira avec puissance les ravages du péché, plus nous devrons croire aux trésors de la grâce qui « surabonde » ; plus on agitera devant nos yeux les terreurs de la vengeance divine, plus nous aurons la mesure exubérante de cette miséricorde qui doit « tout surpasser » ; et désormais, toute l'éloquence dépensée au profit de la justice, aura pour résultat de nous convaincre des magnificences de l'amour, dans la mesure vraie, et telle que nous ne l'aurions pas soupçonnée.
1 Rom,, V, i8, 19, 20.
Je pensais cela près du mort, lorsque j'entendis une aigre voix de commère qui disait au dehors, parlant probablement de l'infortuné que j'avais sous les veux : « Dieu l'a bien puni ! »
Mon cœur en bondit d'indignation.
11 est également de farouches théologiens qui se sont faits les tenants de la justice divine, et pour lesquels la mort n'est guère que la pourvoyeuse de l'enfer.
Leur doctrine damne l'humanité en masse. Ils prétendent que les élus sont en petit nombre, un petit nombre infime, étroit. Ils jettent au protestantisme l'anathème, pour avoir fait de la loi de grâce, je ne sais quel fatalisme de fer, sous lequel se débattent en vain les âmes élues ou rejetées d'avance. Ils maudissent les jansénistes, pour avoir pris les deux grands bras du Crucifix, amoureusement étendus sur le monde, et pour les avoir relevés, en une bénédiction hautaine et avare, sur une petite caste orgueilleuse de privilégiés. Et voici qu'après avoir accompli ce devoir, ils prétendent que « la
grâce qui a surabondé » n'a pourtant réussi à faire que « peu d"élus ». Le sang de Jésus-Christ, qui ruisselle sur le Calvaire, ses pieds usés à la poursuite de la centième brebis du troupeau, égarée dans les broussailles, la voix qui a crié des profondeurs du supplice : « Mon Père, pardonnez-leur ^ ! » l'intercession toute-puissante qui vit là-haut et palpite dans la chair du ressuscité -, les promesses magnifiques du Père qui a « juré et ne s'en repent point ^ ». de mettre tout l'univers aux pieds de son Bien-aimé, un univers qui bénit et qui chante ^, des rois qui arrivent les mains pleines d'encens et d'or % des peuples inondés par des flots de lumière ^ des multitudes dont l'hosanna s'élève puissant comme les clameurs de la mer ", tout cela, d'après eux, aboutit à une récolte qui ressemble « aux deux ou trois olives demeurées sur l'olivier qu'on a secoué, aux rares épis que l'on glane à la suite des
' Luc.^ XXIII, 34. •'• Is., Lx^ 6.
- Hebr., vu, 25. '' Is., ix, 2.
àps. cix, 4, ' Apoc, XIX, 6.
^ Ps. xcv, j. ^ Is., XVII, 5, 6.
Parce que des peuples entiers ont été emportés par l'eau ou le feu, au déluge et dans Sodome, ils veulent de môme que l'humanité prise en masse soit la proie de la justice éternelle, après avoir été la proie de la justice qui passe. La miséricorde n'aura que les miettes du festin. Tandis que le déluge a englouti l'humanité entière, ne laissant à la vie que Noé et les siens, la bénédiction de Jésus- Christ, qui ruisselle sur le monde « comme un fîeuve inondant ' », ne pourra saisir au passage que de rares privilégiés. Tandis que le feu de Sodome et de Gomorrhe a vengé la justice, en dévorant la masse des pécheurs, « l'incendie que le . Fils de Dieu est venu allumer sur la terre - », n'embrasera que le nombre infime, laissant à la vengeance éternelle un immense butin. Alors qu'il s'agit non pas de quarante années de souffrances, mais d'une éternité effroyable ; non pas de la terre , où coulent le lait et le miel, mais de la maison éternelle du Père, avec toutes les gloires et toutes les joies, Jésus qui nous conduit comme un pas-
' Eccli., XXXIX, 27: 2 Luc, XII, 49.
l30 LE LENDEMAIN DE LA VIE
teur *. nous aime comme une mère -, nous crie : Confiance ! j'ai vaincu ^ ! Jésus nous laissera 4< mourir sur la route * » encore moins puissant que Moïse. Les apjtres de la doctrine sombre s'en vont ainsi, suivant les vestiges de la justice de Dieu icibas, et recueillant, à travers les Ecritures, toutes les grandes catastrophes qui se sont écroulées sur les pécheurs, et ils trouvent dans ces malheurs autant d'images de la suprême ruine sous laquelle sera écrasée, dans l'autre vie, la multitude humaine.
Eh bien non! Nous savons que la justice ne frappe sur cette terre que pour faire acheter, au prix des -expiations qui passent, le salut qui ne passe pas ; nous savons que les œuvres de la colère, accomplies en ce monde, sont autant de gages de la miséricorde qui attend là-haut. L'Esprit-Saint Ta formellement déclaré : « Les fléaux de Dieu ne nous sont point envoyés pour nous perdre, mais pour
»Joan., x,ii. 3 joan., XVI, 33.
* Is., xLix, i5. * Matt., XV, 32.
LA MISÉRICORDE l3l
nous corriger ' ». « De même, affirme Dieu en Jérémie, que j'ai veillé sur eux pour arracher, démolir, ■détruire, disperser, affliger; je veillerai sur eux pour édifier et planter -. » Ailleurs encore il indique bien qu'il ne veut pas que le malheur envoyé par sa justice soit définitif : « Assaillez ses murailles, livrez-la au pillage, mais prenez garde de consommer sa perte •' ! » Est-ce que, en effet, « celui qui tombe ne doit pas se relever? Celui qui est pourchassé, ne doit pas revenir? demande le Seigneur'' » Et il le demande avec d'autant plus de raison qu'il ne laissera à nul autre le soin de relever les tristes ruines du péché ou du châtiment : « Car celui-là même qui nous a adoptés, nous guérira ; celui-là même qui nous aura frappés, nous pansera •' ». Il y a je ne sais quoi d'odieux à croire que notre Père céleste fait souffrir l'humanité en ce monde pour la condamner encore dans l'autre, et laisse tomber, sur cette misérable et aride poussière, les larmes de ses enfants comme une semence stérile.
• Judith., vnr, 7. « Jer., viii, 4.
- Jer., XXXI, 28. * Osée, v, 2:
^ Jer., V, 10.
l32 LE LENDEMAIN DE LA VIE
Lui-même ne veut pas que nous pensions ainsi, et quand même les épreuves de cette vie ne seraient que les décrets impitovables et exclusifs de sa justice, sans aucun mélange de miséricorde, il nous fait dire par son prophète que ces justices-là n'ont qu'un temps : « Le Seigneur compatissant et plein de patience ne s'irrite pas sans fin. et ne sévit pas éternellement * ». Sa nature intime. « ses entrailles2> sont la miséricorde même -. Au moment où nous crovons que la terre est engloutie par sa justice, il se trouve précisément qu'elle est envahie et « pleine de sa miséricorde ^ ». L'apotre saint Pierre ne nous rindique-t-il pas à propos du déluge ? Dieu, en effet, versait alors sur la tète du genre humain horriblement corrompu ' un baptême de miséricorde •""'. « Les impies et les incrédules, nous dit-il, frappés au temps de Xoé. ont été sauvés en vertu du sacrifice de Jésus, et tirés de la prison où la justice de Dieu les détenait captifs ». par Celui qui « est mort pour les impies », ajoute saint Paul ^
1 Ps. cii. * Gen., vv, 12.
- Luc, I, 78. M Petr., Jii, 18, 19, 20, -
5 Ps. XXXII, 5. ' Rom,, v, 6. , . '•■
LA MISÉRICORDE l33
On dirait même parfois que Dieu, dans ses plus terribles menaces, a peur d'être cru à la lettre par ses enfants, à l'égard desquels ses foudres même sont des expédients de son amour. Dans les prophé-' ties d'Osée, il commence par de redoutables ana-' thèmes : « Appelle ta fille, dit-il à son serviteur, Satïs Miséricoî^de, parce que je n'aurai plus pitié d'Israël, mais je l'oublierai d'un oubli absolu *. Appelle ton fils : Tu nés plus mon peuple, parce que vous ne serez plus à moi, ni moi à vous - ». Ne semble-t-il pas que tout est fini là? Gardonsnous de le croire. Ce serait bien peu connaître la bonté divine, que s'imaginer cela ! Aussitôt après, les plus magnifiques promesses commencent : « Dites à vos frères : vous êtes mon peuple ; dites
à votre sœur : tu as obtenu miséricorde je la
remplirai de douceurs, je la conduirai dans la solitude pour parler à son cœur... je contracterai une • alliance avec tous... ils pourront dormir tranquilles... Tu seras fiancée à moi pour l'éternité, je t'épouserai dans la justice, le jugement, la miséri-
• Os., I, 6. - Id., ibid., 9.
l34 LE LENDEMAIN DE LA VIE
corde, la pitié. Et j'aurai compassion de celle qui fut appelée Sa?îs Miséricoj^de, et à celui dont le nom était : Tu n'es plus mo?i peuple, je dirai : Tu es mon peuple, et il me répondra : Tu es mon Dieu ' ! » Après de tels retours, « qui peut dire, suivant le mot du prophète Jonas. que Dieu, si menaçant quelquefois, ne se convertira pas. ne pardonnera pas. ne reviendra pas sur la fureur de sa colère, et ne nous empêchera pas de périr - ? » Où l'amour est immense, il ne faut s'étonner de rien. Pendant que les hommes font à Dieu « Tinjure de dire : il ira jusqu'au bout.... Dieu dit : je t'ai affligé, je ne t'affligerai pas davantage \ »
« Dieu peut-il oublier la pitié ? Peut-il même, dans la colère, contenir ses miséricordes * ? »
Tout cela était bien doux à ma pensée, en présence du malheureux qui gisait là, sur son petit lit de fer. comme cloué par une main inexorable. Mais tout cela était-il bien vrai ?
1 Os., II, I, 14, 18, ,'9, 23. 3 Xah., i, 9, 12.
*Jon.,iii, 9. * Ps. Lxxvii. 10.
LA MISÉRICORDE l35
De grands noms passaient devant mon esprit, comme des ombres dans un orage. Saint Ciirysostome, dans sa chaire éclatante et redoutée, n'a-t-il pas un jour crié aux sept cent mille habitants de la légère et joueuse Antioche : « Combien pensezvous qu'il v ait d'àmes sauvées dans notre ville? Ce que j'ai à vous dire est lugubre, mais je le dirai. Il est possible, sur tant de milliers d'habitants, d'en trouver cent qui se sauvent, et encore j'en doute ' ! »
Je songeais à la grave et nombreuse tradition qui l'a suivi.
Des Pères de l'Eglise l'ont suivi. Il est vrai que tout les portait aux doctrines austères : ils avaient les pieds dans le sang des martyrs. Ils savaient ce que le ciel avait coûté aux vieillards, aux enfants, aux vierges, à tous les sombres et amoureux guerriers de Jésus-Christ. Ils se réunissaient en des conciles où presque tous les visages portaient les sillons du fer ou du feu des persécutions. L'idée du pardon facile et du salut gratuit s'accordait mal avec les héroïques combats soutenus. Ces tendances
Hom. Lx, ad pop.
primitives allèrent parfois à l'extrême. TertuUieii n'a-t-il pas poussé jusqu'à la rupture avec l'Eglise, les instincts sauvages et durs de sa foi ?
Le moyen âge a suivi. Les fils de barbares que le souffle mâle et vibrant d'un saint Bernard secouait avec tant de vigueur, mêlaient, plus facilement que nous, le fer et le sang à leurs fièvres d"amour. Moins portés que les chrétiens de nos jours à remettre aux expiations de l'autre vie les pénitences imposées, ils se préoccupaient davantage des cotés inexorables de la justice divine. « Le jugement de Dieu » était bardé de fer comme les chevaliers qui descendaient en champ clos. La justice était sans pitié, comme les lanières de cuir qui déchiraient l'épaule des solitaires et des moines. Les bûchers et les chevalets qui assuraient l'observation des lois sociales rendaient plus vives les évocations de l'enfer que les visions de la miséricorde. Le moven âge n"a-t-il pas poussé jusqu'à l'hérésie Tamour sauvage des flagellations ?
Le grand siècle a suivi. Celui-là avait besoin, pour ses superbes mouvements d'éloquence, des
tonnerres de l'Hternel et des épouvantements divins. 11 était beau d'entendre, devant « le plus ^rand roi de la terre », les plus nobles souverains de la parole faisant retentir des menaces contre lesquelles ne pouvaient rien ni les froncements de sourcil olvmpiens, ni les escadrons de f^ocroy. C'étaient de ma<^niifiques tableaux oratoires que cet entassement d'incroyances, de corruptions, de mondanités, d'engagements pervers, d'endurcissements obstinés, que Massillon poussait avec largeur et véhémence vers les abîmes érernels. Tout cela fut si beau, qu'un vertige survint : celui qui est demeuré au xvii^ siècle l'apjtre. classique du petit nombre des élus, n'est-il pas allé jusqu'à dire, dans son éloquent réquisitoire, d'odieuses paroles comme celles-ci : « Que tous les hommes presque se sauvent, la foi nous défend de le croire !... » Le prêtre qui parle au mourant des trésors de la miséricorde « l'aide, pjur ainsi dire, à se séduire lui-même ' / »
' Serm. sur le petit nombre des élus, m' partie.
r38 LE LENDEMAIN DE LA VIE
Je regardais toujours, à travers ces pensées, la forme indécise que recouvrait le drap blanc sur le petit lit de fer. Une nuée d'anathèmes semblait donc, depuis l'Evangile, fondre sur ce malheureux, semblable à tant d'autres malheureux, et qui pourtant s'était peut-être repenti à la dernière minute totalement désolée de son existence. Des mains levées et vengeresses planaient sur son dernier sommeil. « Voilà donc rassemblée au-dessus de toi
une foule gens qui crient : qu'il soit lapidé !
Mais ceux-là ne connaissent pas la pensée de Dieu * ». Ils oublient les déclarations qu'il en a faites dans les saints livres : « Je sais les pensées que je nourris à votre égard, dit le Seigneur, ce sont des pensées de paix et non pas d'affliction -.., Comment te traiterai-je, ô Ephraïm ? Comment t'extern\inerai-je , ù Israël ? Te traiterai-je comme Adama?Te ferai-je comme à Seboïm ? Ah ! mon cœur est chaviré, mes entrailles se sont émues. Je n'exécuterai point la colère de ma fureur ; je
' Mich., IV, j I, 12. * Jér., xxix. 1 1.
n'exterminerai point Ephraïm, parce que je suis Dieu et non point un homme ' ».
Une touchante histoire revint alors à mon souvenir. Saint Dorothée raconte - qu'un jour un ange apporta l'âme d'un criminel à un vieillard qui l'avait condamnée, tandis qu'elle appartenait encore à ce monde : « Voici, lui dit-il, celui que tu as si sévèrement jugé : il est mort. Décide maintenant où je dois placer son âme, ordonne : la porterai-je au ciel, ou la plongerai-je dans l'abîme éternel ^ ? »
Imaginez cette demande faite à Jean Chrvsostôme qui aimait tant sa mère, à saint Bernard qui commenta si suavement le cantique d'amour, à Massillon si doux pour les pécheurs agenouillés^ àJésus
' Os., XI, 9. 3 Cit., Corn., in Matt., vu,
« Doct., VI.
Car c'est Jésus, et lui seul, qui prononcera cette sentence et « partagera les frères * ». Lui seul aura le droit d'accuser les coupables, et le pouvoir de leur dire : Retirez-vous, maudits ! « Quel est celui qui condamnera ? demande saint Paul, le Christ Jésus, qui est mort pour nous, qui est ressuscité pour nous, qui est à la droite de Dieu précisément dans le but de plaider pour nous -. » Il est donc seul en état, si cela lui plaît et si nous doutons de lui. de nous révéler d'avance le caractère général de ses jugements futurs. Lui seul peut nous faire pressentir la proportion des damnés relativement aux élus. Or, nous a-t-il prophétisé que la masse était destinée à l'enfer? En quel recoin lugubre et sombre de l'Evangile ont-ils trouvé une déclaration semblable, ceux qui prétendent que les âmes tombent dans l'abîme éter-
' Osée, XII, i5. - Rom., yiii, 34.
nel, nombreuses et pressées « comme les flocons de neige en hiver? » Quelle est la sinistre parole qui les autorise à appauvrir ainsi « les richesses de la miséricorde * », à dépouiller la Croix de sa plus douce et consolante auréole? « Hélas ! Hélas ! Hélas! Seigneur Dieu! vous avez donc trompé votre peuple en lui disant : Paix à vous ! puisque le glaive atteint encore ainsi les âmes-!... Il n'v a donc plus en Galaad, ni baume, ni médecin pour que les cicatrices des âmes ne puissent se fermer ^ ? »
C'est dans ce touchant et douloureux soupir du Sauveur que Ton a cru trouver la doctrine farouche :
« La porte est large et la voie spacieuse qui mène à la perdition, et beaucoup entrent par elle. Que la porte est étroite et la voie resserrée qui conduit à la vie, et combien peu la trouvent M »
Ainsi, il est vrai, le Dieu de l'Evangile a pleuré
1 Eph., II, 4. 3 jei-^ VIII, 22.
2 Jerem., iv, 10. •* Malt., vu, i3, 14.
sur cette masse oublieuse et coupable qui s'en va par « la voie aplanie et pavée de ceux qui pèchent, et qui conduit à l'enfer ^ ». Plus indulgent que les prophètes, car il est meilleur et plus grand, il ne dit pas que « tous ont erré et sont devenus inutiles, qu'il n'en est point qui fassent le bien, qu'il n'en est pas un -, que le dernier saint a disparu de la terre ^ », mais il gémit sur le petit nombre des « immaculés dans la voie * » qui gravissent les pentes escarpées de ce « sentier des justes ^ », sentier dont Dieu « garde l'entrée et la sortie ^ », et à l'extrémité duquel les saints trouvent « le juste juge qui ne fait que paver sa dette en leur donnant la couronne de justice ' ». Et comme cette disproportion l'émeut, comme il « a pitié et ne veut pas que la multitude défaille dans la voie * » où l'on meurt, dans cette voie qui va « de Jérusalem à Jéricho », où le grand bandit spirituel exerce ses brigandages, où l'on perd son sang et sa vie,
' Eccli., XXI, II. '- Prov., iv, 18.
* Ps. XIII, Rom., m, 10. « Ps. cxx. 8.
3 Mich., VII, 2. ' II Tim., iv, 8.
* Ps. cxviii, I. * Matt., XV, 32.
sur ce chemin de Damas où courent, le blasphème à la bouche, ses plus ardents ennemis, il descend sur terre, il se fait voyageur lui aussi — in via, — afin de sauver les malheureux qui s'égarent, afin de les arrêter avant qu'ils soient au bout du chemin, et de leur éviter ainsi la catastrophe finale. C'est déjà assez du mal de l'erreur et du péché qui atteint la masse, sans y ajouter pour cette masse, le mal définitifde la damnation. « Sa miséricorde ne veut pas que tous ces malheurs soient consommés ' » par la mort éternelle. Il ne peut se résoudre à voir « totalement brisé le roseau à demi rompu, ni définitivement éteinte la mèche qui fume encore - ». Il dit, par la bouche de son prophète : « En ce jour, je ne vous achèverai pas ■'. » Ses châtiments, ses abandons n'ont qu'un temps, ici-bas : « Je t'ai délaissée pour un petit moment, dit ton Dieu, mais je te recueillerai dans de grandes miséricordes. Dans un moment d'indignation, j'ai quelque peu voilé mon visage, mais
' Thren , ni, 22. ^ Jer., v, li