Ps. cv
^ I Tim., I, 17. ■ Ps. cxiii, I.
l60 LE LENDEMAIN DE LA VIE
appelées là-haut « à sacrifier l'hostie de la louange ' », savez-vous au surplus quels sont ceux qui béniront Dieu avec le plus d'ardeur ? Ceux dont le cœur haletant et pressé d'amour aura peine à enfanter les transports de la reconnaissance conçue ?" Ceux qui crieront avec le plus de violence et d'ivresse l'éternel « Hosannah au fils de David - » ?" Ce sont les grands criminels gratuitement et inespérément convertis. Voici un être vil, obstiné, méchant, qui a blasphémé, profané, qui s'est roulé dans toutes les fanges, qui a cherché dans le forfait atroce et cynique les sataniques voluptés. Le voici atteint, brisé par la justice humaine, à deux pas de réchafaud. une minute avant la mort, dans l'angoisse suprême, désespérée. Tout à coup, le pardon du Père céleste vient à lui : il a trouvé lui, le maudit, un sanglot de repentir, un acte d'amour, tel qu'il est bien difficile de ne pas le produire quand l'abîme divin se montre et appelle celui que toute la nature repousse. Croyez-vous qu'il soit désormais là-haut une âme capable de
1 Ps. cxv, 17. 2 Matth., XXI, 9.
trouver, au fond de soi-même, des explosions de reconnaissance comparables à celles qui jailliront de cette àme si miraculeusement arrachée auxgouffres éternels ' ? Imaginez Judas après son baiser, après les blasphèmes des Juifs, après les horreurs du Calvaire, après la froide ironie du sanhédrin qui dédaigne les trente deniers rendus, imaginez-vous Judas, converti, repentant, pardonné ; imaginez l'immense abîme que creusaen lui-même le crime, rempli tout d'un coup par l'amour ! Ce que pourrait être le cri de ce cœur éperdu et pris de vertige, devant une miséricorde aussi immense, ne dépasse-t-il pas toute conception ?
Il n'y a ni inconvenance, ni chimère en une supposition de ce genre. Le caractère particulièrement ardent de l'amour des pécheurs convertis contre toute espérance, nous est indiqué par Jésus-Christ lui-même, à propos de Marie- Madeleine. Jésus s'adresse au Pharisien (comme
l'interlocuteur est divinement choisi!) : « Simon, je veux te dire quelque chose. — Parlez, Seigneur. — Un créancier avait deux débiteurs : l'un devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. Xi l'un ni l'autre ne pouvant payer, il les acquitta tous les deux. Quel est celui qui rendra le plus d'amour ? » Le Pharisien reprit : « J'estime que c'est celui auquel la plus forte dette a été remise. » Et Jésus répondit : « C'est cela ' ».
Et après avoir loué de sa bouche l'idéale pénitente qui pleurait d'amour à ses pieds, le Sauveur ajoute : « Celui auquel on pardonne peu, aime peu - ».
Ainsi, celui auquel il aura été remis beaucoup, après de longues et irritantes erreurs, au dernier moment, malgré tous les obstacles et contre toute espérance ; celui qui aura trouvé dans la condamnation ' même des hommes le pardon de Dieu, comme le bon larron, celui-là chantera en Paradis un hvmne dont les anges, à qui rien n'aura été
Luc, vil, 40, 41, 42, 43. 3 Luc, XXIII, 40. Id., 49.
LA MISÉRICORDE l63
pardonné, ne sauraient retrouver l'accent ému de reconnaissance, ravi d'amour. Ainsi on verra se réaliser en lui cette parole si évangélique : « les derniers seront les premiers * ».
Et Ton voudrait que le Dieu « patient et tout mi- :séricordieux - » trouvant parmi les plus grands pécheurs le plus ineffable élément de sa gloire extérieure, soit avare de pardon et parcimonieux de grâces accordées? Les souverains de la terre, qui ont pourtant plus besoin que Dieu de se défendre, aiment à s'immortaliser par la grâce, et s'en réservent le droit sacré, contre toutes les strictes revendications de la justice. Théodose, dans une de ses lois d'amnistie pascale, fait cette réflexion admirable : « C'est un vrai dommage pour l'empereur de ne trouver personne à qui pardonner. » Comment un sentiment si divin ne serait-il point la loi même de Celui qui « a tant aimé le monde ^ ». et qui n'a permis, aux origines de la création, « l'heureuse faute » que pour faire couler, sous forme de par-
' Luc, XIII, 3o. 3 Joan., m, i5.
^ Ps. LXXXV, i5.
don. plus vaste et plus royal, le fleuve de l'amour ? Dieu « n"a pas désiré avoir une multitude d'enfants infidèles et inutiles ' » mais il a voulu être aimé de cette humanité à un titre que rien ne remplace, à un degré que rien n'égale.
« Dieu, écrit saint Paul, a tout confiné dans l'incrédulité, pour avoir pitié de tout. O profondeur des trésors de la sagesse et de la science divine ! - »
L'idée du petit nombre des élus est donc bien diflScile à concilier avec les exigences souveraines et souvent déclarées de la gloire et de la magnanimité divines. Elle devient inacceptable si l'on se place en présence des promesses faitesà Jésus-Christ. du caractère et des splendeurs de son règne. Ce n'est qu'avec le grand nombre des élus que les prophéties se réalisent, que le règne de l'amour prend des proportions dignes de lui. que « la rédemption cop ieuse devant Dieu ■' » atteint la plénitude de son but.
* Eccli., XV, 22. ^ Ps. cxxix, 7.
- Rom., XI, 32, 33.
LA MISÉRICORDK 1 65
et que les douleurs et le sang de Jésus-Christ reçoivent leur prix, non plus un prix dérisoire, parcimonieux, comparable aux trente deniers de Judas, mais une « mesure bonne, accumulée, tassée, surabondante,» et digne du cœur dans lequel elle sera versée '.
« Voici venir des jours, dit le Seigneur inspirant à Jérémie la révélation de la loi de grâce, où je contracterai avec la maison d'Israël et de Juda une alliance nouvelle. Elle ne ressemblera pas au traité que j'ai conclu avec leurs pères.... traité qu'ils ont rompu, m'obligeant ainsi à devenir pour eux un maître... mais voici quelle sera cette alliance : je graverai ma lof dans leurs entrailles, je l'écrirai dans hur cœur; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple - ». Nous savons comment l'alliance se grave dans les cœurs, et comment le caractère d'entant de Dieu est imprimé sur l'âme par le baptême. Les baptisés sont le peuple de Dieu. Ce peuple est immense, car, indépendamment de ceux qui sont baptisés par l'eau, il va la masse, connue de Dieu,
' Luc, VI, 38. . - Jer., xxxi, 3i, 32, 33.
l66 LE LENDEMAIN DE LA VIE
qui est baptisée par le désir : et il est si facile à Dieu de faire naître au fond d'une âme un saint désirl « Il peut susciter des enfants à Jésus-Christ, despierres elles-mêmes ^ ». Ce que le père Lacordaire appelait si bien « les ruses de la miséricorde de Dieu » ne peut être mis en défaut par aucun crime^ aucune malice. Tous les chemins mènent à Jésus- Christ. Quand le paralytique de l'Evangile, porté vers Jésus, trouva obstruée par la foule l'entrée de la demeure où le Maître l'attendait, il fut introduit dans la maison par les toits -, et Jésus lui dit, au grand scandale des pharisiens : « O homme, tespéchés te sont remis ^ ». Aucun obstacle ne peut barrer le passage « au fleuve envahissant » de la miséricorde : « ni la tribulation, ni l'angoisse, ni la faim, ni la nudité, ni le péril, ni la persécution,. ni le glaive * ». L'ensemble de l'humanité appartient à Jésus-Christ. lien a été sacré roi dans l'onction généreuse de son sang ^ ; il est surtout le roi^
1 Luc, III, 8. ^ Rom., viii, 35.
2 Luc, V, 19. ^ Luc, IV, 18.
3 Luc, V, 20.
LA MISÉRICORDE X^q
l'ami de Thumanité pécheresse '. Dieu lui a dit : « Demande-moi ces peuples, je te les donnerai en héritage - » ; et il n'a laissé perdre aucun de ceux que son père lui a donnés \ sauf « le fils de perdition * », l'exception violente, satanique, effroyable, qui ne peut se retrouver que dans un nombre extraordinairement réduit. « La dignité d'un roi consistedans la multitude de ses sujets, tandis qu'un peuple peu nombreux est une ignominie pour le prince ^ ». Aussi Dieu qui voulait proclamer, dès avant l'incarnation, la gloire future de son Fils, a parlé sans cesse, dans les Ecritures, de cette magnifique afiluence de toutes les masses converties. Le salut est promis non seulement à la maison de Jacob, aux juifs ^ qui représentent, d'après saint Paul, la portion la moins aimée de Dieu ' dans la nouvelle loi, mais encore à tous ceux « qui marchaient à l'ombre de la mort, et sur lesquels s'est levée une grande lumière ** ». Ce ne sera pas seulement quel-
1 Matt., IX, i3; xi, 19. '•> Prov., xiv, 28.
^ Ps. II, 8. '•- Is., II, 5.
^ Joan., XVIII, 9 ' Gai., iv, 3i.
^ Joan., XVII, 12. ^ Is., ix, 2.
■l68 LE LENDEMAIN DE LA VIE
ques épis qui seront glanés. « mais la joie d'une moisson heureuse, l'exultation des vainqueurs qui ont tout pris et se partagent le butin ' ». « S'il y a des .aveugles, il leur ouvrira les veux ; si le péché a fait des captifs, il les délivrera... le cantique qui lui sera chanté doit s'élever des extrémités de la terre et des profondeurs de la mer et du flanc des montagnes -. »
S'il y a eu des sévérités dans l'ancienne loi, la loi nouvelle y met un terme, et change cet état de choses : « Selon ce qui est écrit : Dieu leur adonné ■jusqu'à c^/oz/r un esprit de torpeur ; des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point entenjdre \ » Mais à partir du jour où l'Evangile commence à être promulgué : « à partir des jours de Jean-Baptiste, on prend de force le rovaume des cieux '' . » C'est-à-dire, suivant un des interprètes les plus autorisés de l'Ecriture, « ce royaume est assiégé et comme pris d'assaut par tous, de telle sorte que les pécheurs, les publicains, les courtisa-
1 Is.. IX 3. 3 Rom., XI, 12.
- Id., xLii, 5 à 1 1 . * Matt., XI, 12.
n2s, parla ferveur de TEspritet du repentir, l'assaillent et Tenlèvent en quelque sorte malgré la justice ' ».
C'est bien peu pour Jésus-Christ d'être «l'ouvrier •de la résurrection des tribus de Jacob, et le convertisseur de la lie d"lsraël ; il est encore établi pour •éclairer la gentilité et répandre le salut jusqu'aux confins du monde... Ce rédempteur viendra vers l'àme méprisable, vers la race qu'on abomine, vers l'esclave de tous les maîtres : les rois le verront, les princesse lèveront pourl'aiorer... Le Seigneur lui a dit : « Je t'ai établi pour ressus:iter la terre <x et reconquérir l'héritage dissipé. Pour dire à ceux .<rqui sont enchaînés : Sortez ! à ceux qui sont dans <( les ténèbres : Venez au grand jour. Et voilà que. du plus lointain, ils accourent : les uns de l'aquilon, les autres de la m^r, les autres de la terre australe... Cieux, louez ! terre, bon ils ! montagnes, jubilez ! car le Seigneur a consolé son peuple et il aura pitié de ses pauvres enfants. Sion dit alors : Pour moi, le Seigneur m'a abandonnée, le Seigneur
Corn, a Lap. In Matt., xi, 12.
lyO LE LENDEMAIN DE LA VIE
m'a oubliée. — Est-ce qu'une mère peut oublier son enfant et demeurer sans pitié pour le fils de ses entrailles? Eh bien, quand même elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai point... Lève les yeux autour de toi et vois : tous ceux-là sont amassés et vien^ nentà toi : Par ma vie, dit le Seigneur, tu en seras revêtue comme d'un ornement, comme d'une parure de fiancée ' ».
Il s'agit de la gloire de Jésus-Christ, et rien ne doit être épargné pour la gloire de celui qui nous a <c visités avec des entrailles de miséricorde ». Le plus hideux des blasphèmes a été prononcé par ce philosophe qui accusa la rédemption d'être « une affaire manquée ! » Avec nos passions étroites et violentes, nous nous refusons à comprendre comment certains pécheurs peuvent trouver gràceauprès de Jésus-Christ. Comme si la parole de l'ancienne loi n'était pas toujours vraie : « Seigneur, il n'est personne d'innocent devant vous î - ». Au surplus, avons-nous compris l'immensité de son sacrifice
1 Is., xLix, 6 à i8. - Exod., xxxiv, 7.
et pesé le poids de son sang ? Allez donc maintenant exagérer les rigueurs de la justice; prêtez à Dieu je ne sais quelles sombres et démesurées sévérités ; faites d'éloquents discours et de vigoureuses thèses pour démontrer que presque tous les hommes doivent être damnés ; il s'en trouvera peut-être pour saluer en vous d'éminents logiciens et des théologiens profonds. Mais Jésus-Christ a jeté, au milieu de tous vos sages calculs, « la folie de sa croix » ; il a bouleversé l'exactitude de vos jugements avec l'ivresse de son amour. Il semble que la justice de Dieu, si implacable lorsqu'elle ordonnait « de ne juger toutes choses' qu'avec la plus stricte justice ^ », doit être maintenant timide et hésitante devant ce supplice divinement horrible du Fils de Dieu, qui a brisé la balance en y laissant tomber de tout son poids trop lourd la masse infinie de ses expiations. Le créancier était inflexible ; il exigeait le paiement de sa dette «. jusqu'à la dernière obole - » ; et voilà que le Rédempteur lui a livré avec une prodigalité inouïe^
* Deut., XVI, 20. - Matth., v
des trésors immenses, incalculables : la justice passera maintenant toute son éternité à les compter, et ne pourra en voir le terme. Quelque puissant que soit le cri de la colère, désormais « le cri du sang » lui répond, le « cri valide, dit saint Paul, celui qui est entendu à cause de la majesté qui la poussé dans le sang et les larmes ^ ».
X'est-ce point assez ? Et se trouvera-t-il, au ciel, sur la terre ou dans les enfers, quelqu'un pour empêcher celui qui « veut le salut de tous - », d'envoyer à la masse humaine adoptée, l'épreuve qui ramène, la vision qui convertit, le sacrement qui régénère, la pensée rapide mais suffisante qui bouleverse Tàme en un clin d'œil, le souffle d'adoption qui peut donner toutà coup au plus atroce pécheur de l'univers le pouvoir et le droit de « crier à Dieu : Père ! Père ' ».
^ Rom., VIII, i5.
^ I Tim., n. 4.
« Quoi donc? disait saint Paul, puisque nous mîmes ainsi sous le régime pouvons pécher à notre aise?
sommes ainsi sous le régime de la grâce, nous
D'abord la crainte demeure. L'enfer existe, la damnation de celui qui meurt sans se repentir est certaine, la grâce du repentir dans la mort n'est due à personne. Saint Paul « châtie son corps dans la crainte d'être réprouvé - » ; il recommande aux chrétiens si purs de son temps « d'opérer leur salut dans la crainte, en tremblant •'' », car « nul ne sait s'il mérite l'amour ou la haine '' ».
Voici d'ailleurs ce qu'en pense, très jus:emcnt cette fois, l'avocat le plus outré du « petit nombre » :
« Quand même, dit-il, dans cette terrible sépa-
Rom., VI, i5. 3 Philipp., ii, 12.
I Cor., IX, 27. * Eccle.jix, i.
ration qui se fera un jour, il ne devrait v avoir qu'un seul pécheur de cette assemblée du côté des réprouvés, et qu'une voix du ciel viendrait nous en assurer dans ce temple sans le désigner, qui de nous ne craindrait d'être le malheureux ? Qui de nous ne retomberait d'abord sur sa conscience, pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment ? Qui de nous, saisi de fraveur, ne demanderait pas à Jésus-Christ, comme autrefois les apôtres : « Seigneur, ne serait-ce pas moi : Xumquid ego sum. Domine? » Et si on laissait quelque délai, qui ne se mettrait en état de détourner de lui cette infortune, par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence ? ^ »
Donc la crainte demeure ; seulement elle s'attiédit doucement dans une sainte confiance, elle s'illumine d'amour. On redoute, il est vrai, les jugements de Dieu, mais on ose regarder en paix ce ciel qui a plus de tonnerres pour nous inspirer de salutaires fraveurs. que de foudres pour nous donner la mort. La crainte de Dieu est toute pai-
1 Petit nombre des élus, 3' partie.
LA MISÉRICORDE lj5
sible : « elle est une couronne de sagesse, elle verse la paix dans Tàme, en produisant les fruits de salut * », Là où il n'y avait que des esclaves marchant de force et le murmure aux lèvres, sous la menace des flagellations implacables, il y a des enfants qui bénissent « et courent dans la voie, le cœur dilaté par l'amour - »
« C'est la perfection de la charité de Dieu envers nous, écrit saint Jean, que nous envisagions avec confiance le jour du jugement. La crainte n'est pas dans l'amour, et la charité parfaite exclut toute fraveur. La crainte cause un malaise tel que l'on peut dire que celui qui craint n'est point parfait dans la charité \ »
Les premiers bruits qui révèlent le travail de la décomposition se faisant entendre, ramenèrent ma pensée et mon regard sur le hideux cadavre. Je vis, dominant la solitude que le mépris et le dé- goût des hommes avaient faite autour de ce mal-
1 Eccli., I, 22. 3 1 Joan., iv, 17, 18.
^ Ps. CXVIII, 32.
heureux, un crucifix délabré et livré lui aussi aux humiliations de Toubli, aux souillures du temps que nulle main amie n'efface. Il me sembla entendre comme des paroles que personne n'articulait et qui flottaient pourtant, échangées entre le divin crucifié et le misérable étendu à ses pieds. L'une, celle du mort, se lamentait :
« Je suis dans une effravante angoisse ; mais il me vaut mieux tomber dans les mains du Seigneur, car elles sont pleines de miséricorde, que dans les mains des hommes * ».
L'autre, celle du crucifié, répondait :
« Je ne suis pas venu chercher les justes, mais les pécheurs - »
Et la première voix reprenant :
« Seigneur. Dieu de grâce, soyez miséricordieux î Qui prendra souci de ressusciter un être aussi misérable que moi '?»
Alors, la seconde :
1 II Reg. XXIV, 14. 3 Amos, vu, 2.
- Marc, II, 17.
« Le jour viendra où je recueillerai celui qui s'est traîné en boitant dans sa voie ; et celui qui paraissait rejeté, l'affligé, c'est moi qui lui donnerai asile ^ ! »
Mich., IV, 6.
Ainsi la bonté de Dieu est grande. L'humanité en foule « rachetée par l'Agneau * », et « couronnée par la miséricorde - », ira chanter un jour, en pleine lumière de gloire, les obscures mais profondes conquêtes de la grâce. Un concert formidable, et sonore « comme la voix des grandes eaux ^», dira, au ciel, le péché vaincu par l'amour, et la mort enchaînée au char triomphal de la vie. Tandis que le petit nombre de ceux qui seront morts sans repentir, descendra au feu éternel, de tous les côtés, des fleuves humains viendront, à flots pressés, grossir l'immense océan des élus.
Apoc, XIV, 4. 3Apoc., XIV, 2.
Ps. eu, 4.
l82 LE LENDEMAi:>- DE LA VIE
Mais comment, si Dieu est rigoureusement juste^ ce programme de miséricorde pourra-t-il s'accomplir? Comment, si le « nombre des insensés est infini * », la masse des saints sera-t-elle immense? C'est plus qu'un problème à résoudre, c'est le plus grand des miracles à opérer. Il s'agit de changer les ténèbres en lumière ; d'amener dans les bras de l'amour des coupables dont aucune pensée n'a pu se dérober à la perspicacité du juge ; « d'ouvrir les portes éternelles - » à cette race dont « toute chair a corrompu sa voie »'' ; d'introduire devant celui qui ne tolère rien de souillé en sa présence *, ce monde des pécheurs qui ont bu au torrent de la vie ^ l'iniquité comme de l'eau ^ : de nous faire une place à la cour du Très-Pur, à nous dont l'existence a été, le plus souvent, suivant le mot du prophète, « quelque chose d'immonde". »
Pour cela. Dieu a placé à la porte du Paradis le
' Eccle., I, i5. ■• Ps. cix, 7.
* Ps. XXIII, 7. '• Job, XV, 16.
' Gen., VI, 12. ' Is., lxiv, 6.
Ms.. XXXV. 8.
feu « merveilleux * » du Purgatoire, douleur singulière et toute mystérieuse, dont rien ne peut nous donner le sens, si ce n'est l'intelligence des deux principes dont elle procède : la justice et la bonté. Le Purgatoire est redoutable et consolant, atroce et doux. Châtiment et bienfait tout ensemble : les dettes s'y paient avec rigueur, mais y sont acquittées avec plénitude ; la sévérité divine y exerce ses revendications, mais pour y préparer le règne total et parfait de la miséricorde.
Ce mélange de sévérité et d'amour ressemble admirablement à la passion du Christ : la justice et l'amour s'y rencontrent pour se donner le baiser de paix, et dans la fournaise de la douleur l'humanité pécheresse s'épure pour la gloire.
C'est un lieu d'indicible torture que le Purgatoire.
Le feu dont on y est embrasé, dit saint Augus-
' Job, X. 16.
tin, dépasse tout ce que Thomme peut souffrir en cette vie K
L'origine de ce feu est divine ; sa substance est surnaturelle ; aucune pensée humaine, aucune expérience terrestre ne peut donc en faire concevoir l'effroyable intensité.
La mesure dans laquelle il envahit les êtres que la justice divine lui abandonne, est donnée par saint Paul, dans un texte bien connu des théologiens.
L'âcreté des souffrances par lesquelles il torture les âmes, a été indiquée par l'Eglise, d'après la révélation même du Saint-Esprit.
Voici la parole de saint Paul : « Sur le fondement qui est le Christ, chacun construit l'édifice de ses œuvres, qui sont d'or, d'argent, de marbre, de bois, de foin ou de paille. Le jour du Seigneur mettra à la lumière ces différents matériaux... ; ils passeront par l'épreuve du feu... Ceux dont les œuvres brûleront, endureront ce désastre, et s'ils sont sauvés, ils ne le seront que par le feu ^ ».
' In Ps. 37. ^ I Cor., III, 12, i3, i5.
LE PURGATOIRE l85
Le feu du jugement « qui marche devant l'Eternel * », n'aura rien à prendre sur ceux dont le cœur aura thésaurisé l'or pur de l'amour parfait -, sur ceux dont la foi, comme un argent sans alliage, sera demeurée à l'abri de la rouille % sur ceux dont la vertu incorruptible et blanche comme un marbre, sera sortie plus étincelante encore des orages de la vie et des tempêtes de l'épreuve. Là, au contraire, où l'orgueil de l'esprit et les faiblesses de la chair auront amassé le bois, l'herbe séchée et la paille, le feu viendra et accomplira sa mission douloureuse et purificatrice.
Il est facile de découvrir le symbolisme de ces mystérieux éléments que l'apôtre appelle bois, foin et paille. Une fois le symbolisme expliqué, la conclusion qui en découle est effrayante.
Le bois représente les biens terrestres. Le bois, en effet, est l'œuvre active et vivante de la terre ; il est la seule production consistante du sol. Il
1 Ps. xcvi, 3, 3 jac, V. 3.
* Matth., VI. 20.
l86 LE LENDEMAIN DE LA VIE
est remblème et la partie la plus considérable de toutes les productions végétales. Au commencement du monde, Dieu conduit Adam au milieu de TEden, etluidit: « Jouis de tout le bois, c'est-à-dire de tous les biens du Paradis, excepté du bois de la science du bien et du mal ^ ».
Le foin, nourriture des bètes, des êtres stupides et sans âme -, symbole de la chair pécheresse et maudite \ marque les plaisirs sensuels, les joies fangeuses, les assouvissements accordés aux vils instincts, aux bas appétits d'une nature que le chrétien doit poursuivre jusqu'à l'extermination par la mort *.
La paille, légère, orgueilleuse et sonore, qui s'élève avec d'autant plus d'insolence qu'elle est plus desséchée et plus vide, est l'emblème de la vanité stérile que Jésus condamne % de l'orgueil insensé que Dieu hait \ Pour cette paille de l'or-
1 Gen., II, i5, i6. •'Coloss.,111, 5. Petr. m, i8.
* Dan., IV, 3o. '" Matt., vi, 2.
- Is., XL, 6. '^ Rom., I 3o.
gueil, lorsqu'il dépasse une certaine mesure, la justice allume le feu inextinguible *.
Amour excessif de ce monde, satisfactions trop grossières accordées à nos sens, folles prétentions de nos pensées; bois, foin et paille; concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, orgueil de la vie, tout cela, en nous, est donc justiciable du feu ; toutes les concessions accordées pendant la vie à ces maudites tendances seront, sinon des charbons amassés sur nos têtes, du moins des matériaux recueillis pour l'incendie de la justice qui nous torturera en les dévorant. Et plus ces aliments du feu seront entrés dans les profondeurs de notre être, plus le supplice sera intime et pénétrant.
Il est remarquable que ces trois concupiscences, de leur nature, ne pénètrent pas notre âme à un degré égal. Les biens de ce monde sont en dehors de nous, extérieurs à notre chair ; les satisfactions de la sensualité sont en dehors de notre esprit, quoique siégeant dans notre chair ; les voluptés
Luc, ni, 17.
l88 LE LENDEMAIN DE LA VIE
de l'orgueil, subtiles et spirituelles, résident au milieu même de notre âme. Or le feu du purgatoire doit atteindre le péché jusqu'en ses plus intimes retraites. Cette analyse de la profondeur graduelle du mal, que le châtiment doit suivre un jour pas à pas, renferme quelque chose de trop salutairement effrayant pour que nous consentions à la négliger.
La jouissance des biens de ce monde, le plaisir de créer, entre nous et les objets extérieurs possédés, le plus de relations possible, de nous étendre, comme dit Bossuet, de nous agrandir, de nous augmenter par l'adjonction d'êtres qui ne sont pas nous-mêmes et qui ont cependant des affinités avec notre être matériel et animal, cela nous distrait de Dieu, nous attire par l'extérieur vers un point opposé à celui où la volonté de notre Père céleste nous appelle. Néanmoins, tant que la volonté est demeurée fidèle à la foi, et que la rupture ne s'est point faite entre Dieu et l'âme, il n'y a en quelque sorte que la superficie de nous-mêmes qui soit atteinte; le cœur est sauf:
le mal n'a point pénétré jusqu'aux sources de la vie. Les points de contact seuls, qui n'intéressent pour ainsi dire que l'épiderme de notre être, ont été souillés par l'attouchement de ces biens auxquels nous porte la concupiscence des yeux. Les yeux voient seulement ce qui est dehors. Le fruit n'a pas été mangé, il a été regardé avec trop de complaisance, voilà tout ; il a été pris avec une avidité que sa valeur ne justifiait pas, étant données notre dignité morale et notre royauté de chrétiens. Il n'y a donc que l'extérieur de contaminé, les souillures sont superficielles : la rouille est simplement à la surface du métal demeuré pur en ses intimes profondeurs. Toutefois cette contagion est redoutable, car les prédestinés font, pour y échapper, le vœu de pauvreté, et l'observent. Ils jettent leur or aux pieds d'un prédicateur de l'Evangile, comme saint Antoine ; ils se dépouillent même de leurs vêtements, comme saintFrançois d'Assise. Le monde ne les comprend pas et les traite de fous, mais ils sont inspirés parla grâce ; c'est le feu de l'amour qui les dépouille, avec délices, de ces liens dont le feu de la justice les dépouillerait
igo
avec douleur, car le feu du purgatoire est destiné à cela.
Tel est en effet le premier degré de la brûlure surnaturelle. Ce vêtement extérieur « est une malédiction * ». Il n'a pas l'odeur exquise et céleste de l'amour -, exigée par l'époux. Il faut qu'on le brûle, qu'il soit consumé ^ comme une tunique contaminée. Puisque toute la matière doit être purifiée dans le feu. pourquoi avez-vous attaché tant de matière combustible à votre chair, à votre cœur? Puisque la flamme consumera toutes ces choses, pourquoi vous êtes-vous enchaîné d'avance et par tant de liens au bûcher? Vous voilà « environné du supplice des flammes * ». Ces flammes n'auront qu'un temps, suivant l'abondance du « bois » qui les nourrit, mais quel supplice! L'abbé de Rancé, encore mondain, s'enfuit un jour de sa demeure, dont la richesse, l'organisation savante et les chefsd'œuvre d'art avaient fait un palais ; sa foi en
' Ps. CVIII, 19. 3 Job^ XXX, 18.
* Cant., iv, II. * Eccli., Li, 6.
avait été soudainement affolée : «' Il me sembla, dit-il, me trouver dans la demeure d'un damné ! » Les impressions sensuelles, les plaisirs maudits pénètrent plus avant en nous-mêmes, et portent à des profondeurs plus grandes leurs fatales émotions. Les profanes appellent joies du coeur les fêtes impures de la chair, tant ils ont conscience d'être envahis par la volupté jusqu'au centre même de leur être matériel. L'homme est si totalement saisi par les passions fangeuses que, dans la plus sainte des langues, il dit encore que « son âme elle-même est prise ^ ». L'amour adamique est plus qu'une blessure ; il est une langueur sous laquelle tout l'être agonise ^, une maladie ^ qui met la fièvre dans ses veines, qui va jusqu'au cœur et le rend éperdu, qui monte plus haut encore et porte l'hallucination jusqu'au cerveau où siège la pensée. Dans cette tyrannie exercée par les sens, tout ce qu'il y a d'illégitime ou d'excessif est impur, digne de l'homme bestial ; celui qui
• Gen., XXXIV, 3. ' II Reg., xiii, 2.
* Gant., V, 8,
« ressemble à la bète de somme privé d'intellect * », celui qui « mange le foin de la terre comme un bœuf - ». cet homme-là ne doit pas entrer ainsi dans le rovaume des cieux. Si le racheté a gardé en lui-même, après la mort, quelque chose de ses fanges, si Tor pur de l'élu est mêlé encore à ces scories de la matière, le feu passera pour l'épurer encore et le rendre digne du Très-Pur qui n'admet la sainteté que sans mélange.
Mais alors quel supplice inouï ! Ce ne sera plus seulement un linceul de flammes qui demeurera comme à l'extérieur de la victime et s'arrêtera à la superficie des sens. Elle serait trop heureuse si elle n'avait rien de plus à dire que le prophète Jérémie dans cette plainte : « Notre peau est calcinée comme les parois d'un four ^ ». Ce feu « subtil passera outre, et entrera dans les chairs * « qui furent pécheresses. « Il pénétrera dans les os ° » qui exultèrent des tressaillements défendus, il ira
1 Ps. XXXI, 9. * Eccli., XXXVIII, 29.
- Dan., IV, 22. •• Thren., i, i3.
3 Thren.. v, 10.
LE PURGATOIRE I(j3
jusqu'aux enirailles, pour y détruire le vestige des impressions innommables ; il percera jusqu'au milieu du cœur, avec le regard de Dieu qui est luimême ^une flamme ', il brûlera les reins coupables -, de telle sorte que les ondes ardentes de l'étang de feu ^ pénétreront encore plus les pécheurs submergés, que les flots de la mer ne pénètrent, n'imbibent et ne dissolvent les cadavres flottants des novés.
L'orgueil atteint l'homme plus intimement encore que la volupté. « L'orgueil, dit saint Augustin, est la volupté de l'âme, comme la volupté est l'orgueil de la chair. » 11 a des enivrements plus profonds, des fascinations plus subtilement invincibles ; il s'insinue si a\ant dans notre être, que nous avons peine à le distinguer de nousmème. Il est dans le « moi » lui-même; il siège au centre, au sommet, à la place exacte où est l'âme. Il ne corrompt pas l'homme dans son être
1 Apoc, II, i8. 3 Apoc , XX, g.
2 Ps. XXV, 2.
inférieur : il le corrompt dans sa partie la plus sublime, la plus délicate, la plus susceptible d'amour total et d'indéfinissables souffrances. Il occupe le point même par lequel l'homme entre en contact avec Dieu, il réside vers cette ouverture de l'àme par laquelle passent les rayons surhumains de la foi, et qui attend, toute béante, l'effusion des torrents éternels de volupté. Tout ce que nous savons de ce sommet auquel n'atteignent pas nos regards trop charnels, c'est que là se trouve, avec la plus grande puissance d'aimer €t de jouir, la plus incompréhensible capacité de souffrir. Dans ce grenier divin où devait s'amonceler le froment éternel des laborieux mérites et les épis qui baissent la tète, comme les humbles, quand ils sont surchargés de grains, les hommes vains, les esprits orgueilleux et vides, ont entassé la vaine paille de l'orgueil.
Et là encore passeront les flammes du feu purificateur. Ce qui dépasse toute pensée, dépasse toute expression. Dieu seul ec ceux qui l'éprouvent, peuvent mesurer ce mvstère de douleur où se réalise, dans toute sa vérité, l'affirmation de
LE PLRGATOIRE I CjS
saint Aui^aistin : « Ce feu est au-dessus de tout ce que l'homme peut soulfrir ici-bas. » Si l'Eglise n'avait pas recueilli quelques échos du gémissement de ces âmes, nous en serions réduits à nous taire, comme les rois d'Idumée autour de la couche de Job.
Mais l'Eglise a parlé.
Repassez ce long cri déchirant qui s'appelle « l'office des morts », où elle a tenté de traduire, en notre inexpressif langage, le pleur du purgatoire. Les douleurs de la mort ', les flèches aiguës du Tout-Puissant, la désolante brûlure, les longueurs de l'exil -, l'interminable attente \ les os secoués \ les gémissements devenus douloureux '% les larmes intarissables ", les cris de « pitié ! pitié ! » adressés tantôt à Dieu \ tantôt aux hommes ^ ; les prières découragées, pleurantes, qui vont sollicitant dou-
' Ps. cxiv, 3.
" Ps. cxix, 4, 5.
^ Ps. cxxix, 6.
Ibid., 6.
Ibid., 7.
i" leçon.
Ps. VI, 2. « g' leçon.
ig6 LE LENDE>UIN DE LA VIE
loureusement un peu de trêve, un peu de sommeil V les dégoûts cruels, les amertumes de Tàme -, lesreproches attendris, les appels à la compassion pour les faiblesses et les misères qui s'étalent \ les aveux épouvantés \ les souvenirs de miséricorde évoqués % l'oubli imploré sur les péchés de jeunesse \ les saintes et pressantes flatteries à la douceur divine \ les appels à sa propre gloire % les interrogations désespérées, amères, déchirantes ^ les retours mélancoliques sur toute cette pauvreté humaine si cruellement torturée ^\ les souhaits insensés qui voudraient que la protection vînt de la justice qui frappe ",que Dieu oubliât *-,les rêves fiévreux ^\ le mirage du ciel, le délire de la délivrance ^* interrompu par des clameurs aiguës ^^ un flot débordant de bénédictions promises à ceux
* i" leçon. 9 4' leçon.
* 2* leçon. lû 5' leçon.
^ 3' leçon. " 6' leçon.
^ Rép. de la 3' leçon. »- Rép. de la 6' leçon.
^ Ps. XXIV, 6. 13 ps^ XXXIX, 2.
* Ibid., 7. " Ibid., 11.
' Ibid., 8, 9. 1^ Ps. XXXIX, 16, 17.
* Ibid., II.
LE PURGATOIRE igy
qui se laisseront attendrir ^ ; la soif, la tristesse, l'oubli, l'abandon -, l'accablement morne, la lassitude alourdie, le découragement noir ^ ; puis de déchirantes explosions d'espérances qu'inspire Tatrocité du supplice mêlée à la certitude du salut % tous les cris connus, toutes les tortures éprouvées, tous les sentiments vécus, tout s'y succède, s'y précipite, s'y mêle, s'y confond, dans le plus émouvant concert de douleurs qui puisse être entendu.
Les docteurs de l'Eglise et les saints ont exprimé en un langage didactique et précis ce que la liturgie a revêtu de tout l'appareil de sa poésie inspirée.
Quoique ce feu ne soit pas éternel, dit S. Augustin, il n'en est pas moins miraculeusement douloureux : il excède toutes les peines possibles de Ja vie '\
S. Bernard ^ S. Anselme ', S. Hilaire \ S. Césaire *
' Ps. XL, passiyn. « De Obit. Humbert.
2 Ps. XLi, passim. '' I Cor., m.
^ y' leçoji. » In. Psal. cxviii.
* 8' leçon. *> Hom. viii.
-' Contra Manich. ii, 14.
ig8 LE LENDEMAIN DE LA VIE
confirment le même enseignement auquel S. Bonaventure est seul à apporter quelques restrictions '.
Il faut tenir pour certain, écrit Bellarmin, qu'il n'y a point de proportion entre les souffrances de cette vie et celles du Purgatoire.
La moindre peine du Purgatoire, enseigne Saint Thomas, surpasse toutes les peines de cette vie si aiguës qu'elles puissent être.
Là, s'écrie l'auteur de l'Imitation, une heure dans le tourment sera plus terrible, qu'ici cent années de la plus rigoureuse pénitence.
Les âmes, raconte Sainte Catherine de Gênes, éprouvent en Purgatoire un tourment si extrême qu'aucune langue ne pourrait le raconter, aucune intelligence le concevoir, sans un secours spécial de Dieu.
La peine du dam. expose Ste-Thérèse, surpasse tout ce qu'on peut imaginer de plus douloureux : en effet, poussées vers Dieu comme vers le centre de toutes leurs aspirations, les âmes sont continuellement repoussées par sa justice. L'angoisse du
1 In IV, d. 20, art., q. 12.
nautVai^é qui se débat dans les flots, sans cesse rejeté loin du ri\ai;e qu'il va toucher, n'est rien auprès de la souffrance des âmes du Purgatoire.
Quant aux visions qui. dans la suite des siècles, ont ouvert comme des échappées sur ce lieu de tristesse et d'expiation, le Dante lui-même ne saurait en reproduire l'horreur. Ste-Catherine, Ste-Thérèse, Ste-Christine l'admirable, Ste-Madeleine de Pazzi, Ste-Gertrude. Ste-Lidwine. la B. Marguerite-Marie, l'avant entre\u.ont essavé de le décrire, et l'on sait quelles- choses effrayantes, dans la frayeur de leur âme et la sincérité de leur foi, elles ont racontées î
Et tout cela ne peut faire naître en nos esprits que des appréciations qui sont encore au-dessous de la vérité, car il en est des douleurs surnaturelles qui accablent l'àme, comme des joies qui l'enivrent dans l'éternité : « l'œil de l'homme ne les a pas vues, l'oreille de l'homme ne les a pas entendues, le cœur de l'homme ne les a pas éprouvées ' » et sa parole même inspirée di\inement, ne peut pas décrire ce que sa pensée est impuissante à conce^ voir.
' I Cor., II, 9.
.Malgré tant de douleurs, le purgatoire est encore une fournaise d'amour.
C'est parler aux enfants du siècle un langage qu'ils sont incapables de comprendre, que de leur annoncer les joies de l'expiation et les voluptés de la souffrance. Les joies sanglantes et les voluptés amères existent pourtant dans les âmes qui savent et qui aiment. Lorsque la'douleur est comprise et voulue, quand la loi de l'expiation se révèle aux résignés, et qu'au sommet des douloureux sentiers apparaissent la pureté reconquise et la tendresse retrouvée, les tortures de la partie sensible de l'être laissent monter une certaine allégresse dans les hauteurs de l'àme : ainsi ces incendies nocturnes qui dorent de reflets lumineux le sommet des ténèbres.
Le seul programme de bonheur vrai, en dehors du ciel, a été écrit par Dieu lui-même, dans le saint Evangile, à la page des béatitudes ; et il est admirable de penser à quel point ces béatitudes s'appliquent aux âmes du purgatoire.
« Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient ' ».
Bienheureuses les âmes du purgatoire ; elles se dépouillent de tout ce qui est terrestre, de tout ce qui appesantit, trouble, corrompt, égare, affole. Même dans la douleur et la solitude qui les accablent, plus rien n'étant là pour distraire leur regard •et fasciner leur cœur, elles peuvent lever la tête : ^Ues ne voient que le ciel, le seul endroit où se trouve l'espérance vraie, fidèle, divinement consolatrice. La sentence a été prononcée : Dieu est à elles, elles en ont la certitude. Plus de doutes, plus -d'angoisses, même au fond de leur extrême indigence. Elles possèdent dans cette assurance un bonheur substantiel, car la substance du bonheur
' Matt., V, 3.
est aussi bien dans sa racine que dans son efflorescence accomplie. Quand l'or se liquéfie lentement au fond du creuset, nul n"admire ses fauves ravons. nul n'apprécie sa pureté ; et pourtant il y est. et avec lui. tout son éclat et tout son prix. Ainsi le bonheur de ces âmes. Elles sont pauvres, qu'importe? puisque cette pauvreté les conduit à l'opulence du royaume éternel.
« Bienheureux les doux, ils posséderont la terre * ».
Bienheureuses les âmes du purgatoire : elles sont douces de la plus suave et de la plus pénétrante des douceurs : la résignation. Elles bénissent la main paternelle qui « les frappe pour les relever, qui les humilie pour les préparer à la gloire - ». Elles disent à peu près comme le saint homme Job : « Le Seigneur, qui donne tout, nous enlève tout, que son saint nom soit béni ! ■' ». Elles regardent et imitent Celui qui « fut doux et humble de
' Matth., V, 3. 2 Job, i, 21,
2 Job, V, 18.
lp: purgatoire 20^
cœur ' », alors que « les iniques soulevés allumaient autour de lui leur fureur comme un feu dans un buisson d'épines - ». Non seulement elles se possèdent dans la patience \ mais on se demande comment pourrait venir à leurs lèvres un « pourquoi » auquel l'amour n'ait répondu d'avance. Les Israélites, entre le soleil ardent qui pesait sur leur tète et le sable desséché qui brûlait leurs pas, demandaient en blasphémant les ruisseaux de lait et de miel et les grappes dorées d'un sol qui semblait reculer devant eux. Ils moururent tous dans le désert de la contradiction et du murmure '' et ne virent point la terre promise. Les âmes posséderont la terre des vivants, parce qu'elles ne murmurent point, et elles sont bienheureuses de cette douceur qui leur permet déjà d'entrevoir la patrie.
« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés •' ».
Il V a des pleurs et des pleurs. On pleure en en-
' Matt., XI, 2g. ' Deut., xxxiii, 8.
2 Ps. cxvii, 12. ■' jMatt., V, 4.
^ Luc, xxr, ig.
fer, mais avec des grincements de dents K On se repent, mais avec la morsure au coeur, du ver qui ne meurt pas -. En purgatoire, il v a des pleurs, mais sans amertume ; du repentir, mais sans désespoir. Les larmes sont précieuses, elles tombent comme des pierreries dans la balance divine ; elles sont transparentes, et scintillent déjà des reflets éternels comme les gouttes de rosée brillent sous les feux de l'aurore, avant que le soleil se lève. C'est bien, en vérité, une tristesse surhumaine, un deuil divin qui pèse sur ces malheureuses, séparées de l'Epoux pour un temps. Mais l'anxieuse et cruelle attente prépare le tressaillement de la rencontre. Les joies du retour seront plus intenses, là où de plus violents désirs auront été plus longtemps refoulés. Et dans le silence de cette immense douleur, s'amasse en secret l'amour qui fera explosion, quand l'heure bénie aura sonné. Lorsqu'on sait combien est doux Celui qui console, la pensée d'être bientôt à lui fait aimer la souffrance qui appelle ses consolations. Madeleine aux pieds de
» Id., VIII, 12. 2 Marc, ix, 43.
Jésus n'eut pas échangé ses larmes pour tous les trésors de la terre. Bienheureuses les âmes qui pleurent 1
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés * ».
David n'avait pas connu le rayonnement divin échappé à la chair du Fils de Dieu incarné, et pourtant, avec quelle frénésie divine, il criait d'instinct : « Satiabor ! satiabor ! Je serai rassasié - ». Les âmes ont entrevu : un voile est tombé devant leurs yeux, sous la main de la mort. Elles meurent de faim sur la terre lointaine % elles sont dévorées par la soif dans les flammes *. Ici-bas rien n'est profond, rien n'est cruel, rien n'est sacré comme la faim de nos entrailles et la soif de nos lèvres. Que voulons-nous cependant? bien peu de chose : un peu de froment, quelques gouttes d'eau. Nous pleurons sur ceux qui ont faim, nous souff'rons pour ceux qui ont soif. Qui dira les tortures de
1 Matt., V, 5, ^ Luc, xv, i3.
* Ps. XVI, i5. ' Id., XVI, 24.
cette faim et les ardeurs dévorantes de cette soif, qui ont pour objet la justice, la sainteté, l'éblouissante beauté de Dieu, l'immensité de sa gloire ! Bienheureux ceux qui ont cette faim et cette soif et qui peuvent crier : Satiabo?' f Bienheureux, audelà de tout ce qui peut se dire, car cette faim et cette soif dépassent toutes les ardeurs connues, et ce qui doit les calmer dépasse encore infiniment tout ce qu'il v a de surhumain dans cette faim et dans cette soif. Bienheureuses les âmes du purgatoire, car il n'est cerf altéré soupirant après des sources plus abondantes et plus fraîches que les sources d'eau vive auxquelles elles se désaltéreront demain !
« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur. parce qu'ils verront Dieu ' ».
Voici que la parole du Maître devient de plus en plus lumineuse et admirable. Si le cœur de ces chrétiens avait été absolument pur. ils ne seraient pas dans la flamme qui les brûle. Mais il se trouve
^ .Matth., V, 7.
LE IH H(jAT01HP:
que, n'étant pas assez purs, cette flamme vient leur communiquer la pureté ; ce foyer est la pureté même. Plus elles brûlent, plus elles se purifient. Plus elles se purifient, plus l'apparition de Dieu se fait prochaine. Et comme toute leur joie est dans l'espérance, de plus en plus transparente, de voir Celui dont le visage enivre tout regard, plus le supplice est acre, plus le feu leur pénètre les moelles et leur mord les entrailles, plus aussi le sentiment intérieur, plus l'exultation profonde causée par l'approche de Dieu, les fait frémir d'une surhumaine volupté. « Voici que mon bien-aimé passe déjà la main à l'entrée de cette demeure, et mes entrailles ont tressailli ' ! » Combien sont distancés les martyrs qui ne trouvaient pas assez vive la flamme des bûchers, et dans quelles extases, ces âmes délicieusement torturées doivent répéter le cri de sainte Thérèse : « Toujours souffrir, jamais mourir ! »
« Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu - ».
' Cant., V, 4. î Matt., v, 7.
La paix que les tortures des sens ne troublent pas '. la paix que les anges apportent et qui passe comme un souffle rafraîchi par la rosée du matin -^ cette paix règne au purgatoire, où ne se trouvent que des réconciliés. C'est encore le caractère spécial et miraculeux de ces âmes qui expient : elles sont pacifiques dans leurs douleurs. Partout où une masse est surprise par une catastrophe, dans les incendies, dans les naufrages, les victimes deviennent subitement féroces : elles s'écrasent et s'entrendéchirent dans la folie de la conservation. Lors de la conflagration dernière où tous les maudits seront surpris par l'écroulement de l'univers, il y aura des hurlements, des troubles horribles. Les forcenés que Tenfer retient captifs, rugissent et blasphèment. Le purgatoire appartient au royaume de la paix. Le prince de la paix y est adoré. La volonté y est bonne % complaisante et parfaite ^ La grâce règne dans ces âmes : et la grâce est une reine bénigne et douce. Quand on la connaît, on
« Phil., IV, 7. 3 Lu^,^ 11^ i j.
* Dan., III, 5o. * Rom., xii, 2.
raccueille « comme une mère vénérable \ » on se réfugie dans son sein et l'on repose entre ses bras. La violence des tempêtes à subir, l'amertume des sacrifices à consommer, ne servent qu'à faire ressortir davantage la sérénité suave que cette grâce répand autour d'elle.
Les prophètes avaient ainsi annoncé le Fils de Dieu allant à sa Passion : « Exulte, fille de Sion, voici ton Roi qui vient plein de douceur ^ ». Les filles de Dieu qui entrent dans les expiations du purgatoire sont les sujettes du même roi ; elles sont pacifiques elles-mêmes. C'est pourquoi elles sont bienheureuses.
« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice : le royaume des cieux leur appartient •■' ».
Nul ne voit plus clairement que les âmes du purgatoire les lois de la justice et les exigences du droit divin. Nul n'est épris plus violemment de cet
Eccli., XV, 2. 3 Matt., v, 8,
Zach., IX, 9.
amour de l'équité qui place au-dessus de tous les intérêts du cœur, de toutes Les convoitises des sens, le culte de ce qui est vrai et l'hommage de ce qui est dû. Nulle part, hormis dans la Passion de Jésus-Christ, l'expiation n'est complète, adéquate comme la souffrance du purgatoire. S'il y a une âpre volupté à combattre pour la justice, à donner son repos et sa vie pour le droit, à consacrer aux nobles causes toute la puissance et la générosité de son être, avec quelle ardeur ces âmes ne doiventelles pas appeler sur des fautes qu'elles déplorent les revendications divines ?« Levez-vous, Seigneur, vengez votre cause contre nos iniquités ' ! Lèvetoi, ô aquilon, ô douleur - ! » O flammes du châtiment! Bienheureuses expiations qui compensez les défaillances de notre vertu passée, et suppléez à l'insuffisance de notre propre justice, avec les trésors de la justice de Dieu !
« Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »
• Judith, VII, 20. * Gant., iv, i6.
Il est étrange que Dieu ait donné à ces âmes qui sont pourtant retenues sous le poids d'une malédiction passagère, le pouvoir de faire du bien. Elles ne peuvent rien pour leur soulagement propre, il faut qu'elles soldent leur dette jusqu'à la dernière obole. Et voilà que ces victimes jetées pieds et poings liés, au fond de la fournaise, ne sont cependant pas privées de la béatitude qui consiste à faire du bien et à en recevoir. Le purgatoire est une portion de l'empire de cette charité qui ne perd jamais ses droits, « ne tombe jamais ' », règne partout, et ne connaît pas les barrières élevées par la colère, la justice ou la mort. Toute l'Eglise terrestre connaît et proclame l'intervention des âmes qui cessent d'être impuissantes, dès que les vivants de ce monde leur demandent les prodiges de charité et les fraternelles interventions. Et c'est toujours par un échange qui double la béatitude, que se consomment ces touchants mystères de mérites communiqués et de grâces obtenues. Bienheureuses ces âmes auxquelles la faculté dertieure d'être miséri-
I Cor., xiH,
cordieuses à Tégard des vivants, tout en recevant d'eux les bienfaits de la miséricorde.
Elles vivent plus que nous sous la loi de l'amour ; elles sont plus près de la bonté de Dieu que les saints de la terre ; elles sont deux fois aimées du Père céleste, puisqu'elles souffrent et ne pèchent plus. Aussi jouissent-elles en notre faveur d'une étonnante puissance.
Ceux pour lesquels le surnaturel est plus qu'un monde fermé, puisqu'il est un monde systématiquement calomnié, et incompris, ne veulent pas écouter les histoires des âmes, et traitent d'enfantillage les incursions de ces filles de Dieu sur la terre. Quelle utilité peut-il y avoir à permettre des prodiges semblables ? N'est-il pas puéril de supposer que Dieu renversera les formidables barrières de la mort, en faveur de mesquins intérêts et de
ridicules désirs ? N'est-il pas écrit dans l'Evangile, qu'il est des chaos qu'on ne traverse pas ^ et des abîmes que nul n'a le pouvoir de franchir?
La foi transporte les montagnes, et l'amour franchit les abîmes.
L'amour fait les miracles gratuits, ceux que les pharisiens seraient tentés de nommer « inutiles ^ », parce qu'ils passent inaperçus de l'univers. Est-ce qu'elle n'est pas interminable cette série des prodiges superflus qui commence aux noces de Cana ? Est-ce qu'ils ne remplissent pas les plus ravissantes pages de la vie des saints ? Si partout ne se montraient que les inexorables sévérités d'une loi que rien ne fait fléchir, rien ne nous révélerait la présence, rien ne nous laisserait soupçonner les délicatesses de l'amour divin.
Aussi nous pouvons demander aux âmes du purgatoire les prodiges familiers et les faveurs domestiques ; nous pouvons leur demander plus encore. Dieu permet et favorise, entre elles et nous, ce
1 Luc, XVI, 26. * Matt., XXVI, 8.
pieux échange de prières et de bienfaits, parce qu'il appartient au règne de la charité, parce qu'il est seul capable d'adoucir leurs peines, parce qu'il aide notre faiblesse à nous souvenir de ceux qui souffrent, et nous incite à leur porter secours. Il y a, entre la terre et le purgatoire, comme entre le ciel et la terre, l'échelle mystérieuse qui met en communication les vivants et les morts. Nous pouvons descendre chargés, pour les âmes qui souffrent, de mérites et de secours ; elles peuvent remonter et nous servir, dans nos besoins et nos dangers, avec cette puissance supérieure et spéciale aux esprits affranchis de la captivité du corps. Nous pouvons dire avec autant de vérité que Jacob : « Le Seigneur est en ce lieu de misères ; il y est avec sa bonté inépuisable. Le purgatoire est terrible, mais il est vraiment la porte du ciel ^ ! »
Et nous pouvons faire encore mieux que le saint patriarche. Il est écrit qu'après avoir prononcé ces paroles, pour consacrer le souvenir de ce qu'il avait vu, il éleva un autel et y répandit de l'huile.
' Gen., XXVIII, 17.
Nous avons l'autel du divin sacrifice, et nous pouvons à loisir y répandre, pour les âmes, le sang rédempteur de Jésus-Christ.
Le corps matériel doit à la justice de Dieu une expiation, car il est l'instrument, le complice et souvent l'inspirateur du péché. Mais comme il devient insensible (du moins quant aux apparences) par la mort, il ne peut plus expier son impureté par la douleur. Il s'épure par la dissolution humiliée et répugnante de la tombe.
Le spectacle est si hideux, que Bossuet, aigle hardi mais non vautour, s'excusait auprès de ses auditeurs, avant d'ouvrir sous leurs yeux les sépulcres où les corruptions de la vie s'en vont aux fanges de la mort.
« Me sera-t-il permis aujourd'hui, disait-il, dans un de ses immortels discours, d'ouvrir un tombeau
devant la cour, et des yeux si délicats ne serontils point offensés par un objet si funèbre ? Je ne pense pas, Messieurs, que les chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre Evangile : Seigneur, venez et voyez où l'on a déposé le corps de Lazare ; c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : Venez et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort comme un objet de piété et un sujet de miracle ; mais c'est nous, mortels misérables, qui répugnons à voir ce triste spectacle, comme la conviction de nos erreurs. Allons et voyons avec Jésus-Christ, et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort nous enlève. »
Il n'est pas, en effet, de plus énergique remède à la vanité et à l'orgueil que la contemplation de notre suprême misère : « Souviens-toi, dit le sage, de ce que tu seras à la fin, et tu ne pécheras jamais ^ ». Dans la très chrétienne Espagne, c'était un usage pour les rois, plus exposés que d'auti*es aux délires
^ Eccli., vn, 40.
de la grandeur, d'aller à l'Escurial où était ensevelie leur famille, de faire ouvrir les tombeaux et de baiser les restes de leurs parents défunts. On sait l'histoire du prince irréligieux et dissolu qui se convertit à la vue du cadavre horriblement décomposé d'une créature qu'il avait aimée avec folie. Qu'importe si cette violente éloquence des choses ne flatte pas nos sens, pourvu qu'elle transforme notre cœur?
L'heure de la mort marque, pour le corps, le moment décisif de la corruption et, pour l'âme, l'élan définitif vers l'éternité. Il n'en est pas moins vrai que cette œuvre étonnante commence avant notre dernier jour. « Souviens-toi de ton créateur, dit l'Ecclésiaste, avant que ta poussière s'en retourne dans la terre et que ton esprit revienne à Dieu ' ».
' Eccle., XII, 7.
Ce grand avertissement, la nature semble nous le donner de bonne heure, dès que commencent à s'effeuiller les fleurs de la jeunesse. A trente ans, tandis que le mouvement de l'âme vers les choses graves devient plus naturel et plus facile, les premières déchéances de notre chair s'imposent inéluctables. Quel est, à cet âge, celui qui ne commence pas à se préoccuper de la mort ?
« C'est à trente ans, suivant l'appréciation des hommes les plus éclairés du monde profane luimême, que se trouve la limite de la jeunesse. Une fois cette carrière spéciale fournie, l'homme commence à s'acheminer vers sa ruine, sous le poids de plus en plus lourd des années », dit saint Augustin ^
On n'arrive au sommet des montagnes que pour apercevoir, de l'autre côté, la pente qu'il faudra redescendre, et qu'on ne pouvait avoir sous les yeux, tant que le faîte n'était pas atteint. Ainsi de la vie.
Aussitôt que nous cessons de nous accroître et de
1 De Civit. Dei, xxii, i5.
nous enrichir des dépouilles de la nature qui nous entoure, il faut nous résignera faiblir, à nous alourdir, à céder lentement d'abord, rapidement ensuite le terrain conquis avec tant d'insouciance. C'est le commencement de la corruption. Il suffit de savoir ouvrir les yeux sur soi-même, pour suivre ce long mais implacable travail de décomposition qui nous entame vivants, et nous dégrade avec une lenteur savante et cruelle. Ainsi le soldat condamné à mort se voit arracher, un à un, tous ses insignes, ses armes, ses décorations, avant de recevoir le coup fatal. La souplesse et la facilité des membres disparaissent d'abord, les fatigues deviennent plus lourdes, les excès plus longs à guérir. Puis les ivresses des sens sont moins conscientes de l'infatigable ardeur qui les entretenait hier. Puis, quelques douleurs corporelles que nous ne nous étions pas encore connues, entrent, malgré nos résistances, dans notre organisme étonné. Nous sentons désormais qu'il y a des brèches à ces murailles derrière lesquelles s'était fortifiée notre vie. Bien loin maintenant de nous abandonner aux folles sorties et de
braver les dangers du dehors, nous sentons qu'il est temps de nous replier derrière les retranchements de la prudence, avec la certitude que nous n'en serons pas moins atteints un jour. Pendant ce temps, les ravages extérieurs de notre corps trahissent les dégradations du dedans. Malgré les prodiges de la vanité et le secours de l'art, les grâces frêles s'en vont, les fraîches couleurs pâlissent ou se chargent, les rides se creusent dans les chairs affaissées, les dents jaunissent, la démarche s'alourdit, la tète blanchit ou se dépouille. Un simple philosophe. Trismégiste, peut alors traîner l'homme dans sa misère vivante, avec des mots que nous n'oserions pas dire à voix basse, tant ils sont odieux, quoique vrais : « L'homme est une sacoche de corruption, une mort vivante, un cadavre sensitif, un sépulcre qui se meut ». Où sont les charmes dont l'avait paré l'adolescence ? les éclairs d'énergie dont l'avait doué, le temps d'une ironie, cette jeunesse qui n'est qu'un rêve? Hélas î la neige est fondue... que reste-t-il ?
« Les éléments étrangers ont dévoré sa vigueur.
PL'LVIS ES 22 5
à son insu, et maintenant les cheveux blancs envahissent sa tête, sans qu'il s'en doute K »
La loi de la décomposition vivante a quelque chose de plus attristant encore. Elle s'acharne et s'étale avec plus d'opiniâtreté et d'insolence là où la vie fut plus belle et la beauté plus rayonnante. Un tronc d'arbre rugueux, sans couleurs et sans grâce, n'est pas plus laid, une fois mort et desséché, que lorsqu'il servait de base à son dôme de verdure : un vieux bouquet de fleurs est hideux, infect. Je ne voudrais pas que les femmes s'off'ensassent en si grave sujet, mais la vieillesse du sexe dont la jeunesse éblouit, est plus laide que la vieillesse de l'homme. L'homme semble conserver, sous ses cheveux blancs, plus de lumière et de majesté. Les écœurantes manifestations du gâtisme sénile humilient de préférence les cerveaux qui furent les plus puissants. Quand l'homme en est à l'âge où il marche, comme disait le sphinx à Œdipe, sur trois pieds, il promène des ruines plus lamentables là
• Os., VII, 9.
OÙ l'édifice avait paru plus magnifiquement construit. Le vieux saint Paul ermite, âgé de cent vingt ans, disait à Saint Antoine qui était venu le visiter : « Voilà celui que tu as si péniblement cherché : regarde ces cheveux blancs, ces membres usés, tu vois un homme qui commence à tomber en poussière î »
« C'est la fin qui vient, dit le prophète, c'est la fin M »
Par quelle monstrueuse erreur, l'homme en estil venu à se croire, dans son être animal et matériel, le roi du monde, le centre de la nature, le souverain des éléments, alors qu'il en est l'esclave, le jouet, la victime ? Nous pleurons sur les ruines du monde qui passe? Quelle pitié! Un jour, sous les mêmes étoiles, jeunes toujours et scintillantes encore, à l'ombre des mêmes chênes, devenu plus verdovants et plus robustes, sur les bords du même Océan, toujours aussi limpide et pur, on cherchera en vain quelque trace de notre passage ou quel-
^ Ezech., vu, 6.
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que vestige de notre souvenir. Nous croyons vivre de la nature, alors que nous en mourons. Nous nous flattons de l'avoir vaincue parce que nous lui avons arraché de force un peu de pain, un peu de science. Nous nous appelons follement des Titans, des Prométhées ; nousélevonsdes monuments pourimmortaliser les secrets que nous avons cru lui ravir malgré elle. Nous croyons tenir tremblante sous nos pieds, l'Immense, l'Immortelle, la Puissante. Quelle ironie ! A part notre âme qui n'est pas de ce monde matériel, la nature vaste et profonde nous broie sans même s'en apercevoir. La nourriture que nous lui empruntons use nos organes ; la lumière dont elle nous laisse jouir, brûle nos yeux ; l'air qu'elle semble nous prodiguer, ronge nos poumons ; la science dont elle nous dévoile les mystères fatigue et ruine notre cerveau ; toute cette incommensurable vie dans laquelle nous nous baignons. à qui nous empruntons ce qui manque à la nôtre, mine lentement notre corps, le consume et le dégrade : c'est la même vie empruntée que les plantes mettent à travers les pierres d'un édifice : sous l'apparence de les orner, de les animer, elles les dis-
joignent, les lézardent en attendant l'orage qui jettera tout par terre.
C'est le délabrement prophétique : « C'est la fin qui vient, c'est la fin. »
Il est bien évident que lorsque les prophètes, Jésus-Christ et les apôtres appellent « morts » ceux qui vivent sans Dieu et souvent contre Dieu, ils entendent ce mot dans un sens surnaturel. Mais on ne soupçonne pas à quel point, dans l'ordre naturel, il est matériellement vrai. Toute chair avant péché, et portant au fond d'elle-même l'irréductible révolte contre Dieu, appartient au monde des morts. Il y a, en eff'et, dans notre existence terrestre, beaucoup plus de mort que de vie. La vie est l'étincelle du présent. La mort est tout le passé. Morte notre enfance, morte notre jeunesse, mortes nos illusions, nos espérances, nos années écoulées ; notre dernier instant ne fera rien de plus que l'instant qui suit celui que nous vivons : il ne supprimera que l'instant qui précède et aucun autre, tous les autres ayant été supprimés, chacun à son tour, et tout le long de ce que nous avons eu la folie d'appeler la vie. Nous ne considérons la
mort comme une catastrophe, que parce que nous croyons posséder à la fois le passé, le présent et l'avenir, ce qui est une erreur. Nous ne possédons que le présent, un point insaisissable. Le présent, voilà la vie. La grande mort finale ne nous enlèvera qu'un seul instant présent, chose qui nous est enlevée cent fois par seconde de notre existence. Saint Paul disant : « Je meurs chaque jour * », employait un euphémisme; nous mourons continuellement. Nous sommes occupés à mourir, c'est notre condition ici-bas. Voyez, dans un sablier, les grains de poussière qui coulent : ce n'est pas au moment où le dernier atome disparaît que vous dites : le sablier se vide. Vous l'avez dit dès la première molécule de sable qui est tombée. Pourquoi alors attendez-vous le dernier soupir d'un homme pour dire : « Il meurt! »
Tout cela encore une fois est bien triste. Les plus malheureux des êtres sont les lépreux, qui voient mélancoliquement tomber un à un les lambeaux
* I Cor., XV, 3i.
de leur chair. L"homme est le lépreux de la création; il est seul à se voir ainsi dépérir. « Nous en gémissons, et nous sommes dans l'abattement, car^ nous ne voulons pas nous laisser dépouiller ainsi ^ ». dit saint Paul. Nous voyons avec stupeur s'en aller, pierre par pierre, et sans retour, cet édifice qui abritait toutes nos joies et nos espérances. Que faire ? Remédier à l'impuissance et à la tristesse par la foi et l'attente d'un monde meilleur. Dire avec le grand Apôtre : « Nous savons que si notre demeure terrestre s'écroule, Dieu nous donnera, dans le ciel, un édifice qui n'est point construit par la main des hommes, et qui est éternel -». Faire à Dieu la prière quelque peu triste, mais pleine d'espérance de saint Grégoire de Nazianze : « Seigneur, dépouille-moi de ce vêtement de chair qui me pèse; mais que ce soit pour m'en donner un plus léger ! »
Le saint martyr Clément d'Ancyre fut longtemps soumis à des cruautés de tout genre. Quoique cha-
' II Cor., V, 4. ^ II Cor., vi, i.
que jour laissât son corps plus brise, chaque jour cependant on le ramenait à de nouveaux supplices plus énergique et plus vaillant d'esprit. Un jour que ses bourreaux, stupéfaits d'une aussi miraculeuse résistance, en exprimaient leur étonnement, il répondit avec cette parole de saint Paul : « Bien que l'être extérieur du chrétien tombe en ruine, l'intérieur cependant se renouvelle de jour en jour ' ! »
« La fin vient, voici la fin - » qui approche de plus en plus. Il est temps, et Dieu dit à la mort : « Conclus ^ ! »
La lutte que nous soutenons contre la nature pour la vie, chose si grave et si poignante de notre part, n'est de la part de la nature qu'un jeu : la
' I Cor., IV, i6. ^ Ezech., vu, 23.
* Ezech., VII, 6.
preuve en est qu'elle termine le combat et nous couche sur la poussière, dans la plénitude de nos forces, aussi facilement qu'après nous avoir lentement épuisés. Le mot que le prophète met dans la bouche de Dieu est bref : « Conclus ». L'action est brève aussi, elle est parfois plus que cela : elle peut être foudro vante.
Voici donc la guenille humaine abandonnée sans défense à la terre « qui dévore ses habitants * ». Suivant une énergique expression du Saint-Esprit, « la corruption et les vers attendaient notre dépouille comme leur part d'héritage - ». Nous allons devenir répugnants, insupportables, hideux. L'humiliation va, pour cette fois, dépasser toutes les bornes. Si encore la justice qui poursuit notre chair de péché se contentait de la réduire en poussière, de l'anéantir ! Mais non, il faut que cet anéantissement soit ignominieux. Sans l'ignominie, l'anéantissement ne serait pas une peine. On a beau s'appuver sur ce que. après la mort, il n'v a
' Num., XIII, 33. ' Eccli.,xix, 3.
plus de sensation, qu'on n'est plus susceptible de honte, pour conclure que ce luxe d'horreurs constitue un châtiment inutile : c'est une erreur. La pensée qu'on deviendra un jour intolérable d'infection et de laideur à ceux-là mêmes qui vous pleureront le plus, l'idée qu'on en sera réduit à ne former plus que « l'horrible mélange » dont parle le poète, constitue ce qu'il y a de plus humiliant pour les âmes délicates. « Je te ferai un sépulcre, dit Dieu au pécheur, qui sera celui d'un être déshonoré ^ ». Montaigne, assez sceptique et fort cynique, a noté cette pudeur d'outre-tombe, en des faits tragiques et que l'horrible imagination de Shakespeare n'aurait pas inventés : pendant une peste, « un manoeuvre des miens, dit-il, avec ses mains et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant ». Il parle, un peu plus loin, des soldats romains « qu'on trouva, après la journée de Cannes, la tête plongée dans des trous qu'ils avaient faits et comblés de leurs mains... - » Les législateurs et les peuples qui condamnaient certains cri-
* Nah., I, 14. 2 Essais, III, xii.
minels à être jetés à la voirie, montraient bien par là qu'ils connaissaient la répulsion qu'inspirent les perspectives de la corruption sans voile. Les initiateurs de la crémation des cadavres rencontrent, au fond des esprits honnêtes qui sont tentés de les suivre, la plus puissante complicité dans cet instinct irréductible qui répugne aux états immondes. Enfin, quoi qu'il en soit du sentiment intime de rhomme auquel le déshonneur posthume fait horreur. Dieu lui-même en a sur ce point visiblement décidé.
Il n'a pas voulu abandonner le corps de son Fils aux profanations dernières, et cette pensée a été pour ce Fils une joie. Les outrages venus des hommes et des choses, qui laissent le héros et le saint debout et plus beau derrière l'injure, lui ont été prodigués. L'outrage suprême, au contraire, sous lequel rien ne demeure pour porter l'humiliation avec grandeur, lui a été épargné. Recevoir les affronts et la fange au visage n'épouvante pas la vertu. Devenir fange soi-même, est un mal auquel ceux qui n'ont pas mérité le châtiment ne peuvent pas consentir.
Aussi le prophète chantait d'avance cette immunité de la chair très pure de Jésus. Le sang et le lait de la Vierge Marie, le beau visage du Christ, le corps royal qui s'était levé au milieu des hommes avec tant de majesté et de grâce, n'avaient pas à redouter les suprêmes répugnances de la tombe. Le prophète fait dire à Jésus-Christ : « Voici pourquoi mon cœur se réjouit et ma parole exulte, voici pourquoi, encore, règne dans ma chair le calme de l'espérance : tu n'oublieras pas, ô Dieu, mon âme dans les enfers, et tu ne laisseras pas la corruption approcher de ton Christ ^ ! On ne dira pas, le jour de Pâques, devant mon sépulcre grand ouvert, la parole prononcée devant le sépulcre de Lazare, quatre jours après ses funérailles -. Le lys des champs célestes est immarcescible. Les Madeleine converties et les apôtres immaculés pourront courir toujours à l'odeur de mes parfums. Je suis, il est vrai, dans ma chair, le brin d'herbe sur lequel ont pleuré les prophètes ■', mais brin d'herbe nourri
' Ps. XV, 8, g, 10. ^ Is., XL, 7 ; Ps, ci, 5.
2 Joan., XI, 39.
de la rosée divine, je ne verrai ni ma fraîcheur fanée, ni mes fleurs se flétrir. Je suis né de TEsprit- Saint. je me suis nourri de la volonté de mon Père, je suis mort du plus pur amour, rien en moi n'appartient à la fange. Je toucherai au front la Madeleine, et pendant des siècles on viendra contempler cette parcelle de chair toujours vivante sur le crâne d'une morte, car mes doigts distillent la myrrhe * de l'incorruptibilité. Je suis moi-même le mvstique faisceau de myrrhe, le sel divin qui conserve tout ce qu'il approche. La tombe vierge, taillée dans le roc vif, sera, comme ma mère, vierge encore de toute corruption quand je serai sorti de son sein pour la vie éternelle. Les femmes viendront chargées d'aromates, et je n'en aurai nul besoin, car j'ai été oint, depuis l'éternité, de l'huile de la joie et du baume de l'amour - ! »
Cette préservation toute divine, qui fut le privilège de la Vierge Marie et de quelques rares saints, n'est point pour nous pécheurs. Après les luttes de l'agonie dernière, notre corps descendra
> Gant., V, 5. * Ps. xliv, 8.
dans la terre. Là « nous aurons notre confusion pour couche, et notre ignominie pour couverture, car nous avons péché contre le Seigneur notre Dieu, ainsi que nos pères, depuis notre adolescence, et nous n'avons pas écouté sa voix ' ». Comme le disait sainte Marie l'Egyptienne, il faudra rendre la terre à la terre et la poussière à la poussière. La terre nous « mangera ». Elle enverra la hideuse et grouillante légion des vers, ses ouvriers impurs, pour nous reprendre tout ce qu'elle nous avait donné. Le cerveau le plus puissamment organisé engraissera l'herbe destinée à nourrir quelque animal stupide. Les ronces viendront plus drues et les épines plus insolentes, là où quelque cadavre aimé et dont le cœur fut tendre, aura nourri le sol enivré de funèbre suc. Orgueil ! Orgueil ! « te voilà arraché aux folles hauteurs où tu crovais pouvoir te cramponner. Ton cadavre est tombé. La teigne sera ton lit, et les vers te couvriront - ». Voici le moment venu pour toi de « dire à la pourriture : Mon père ; à la vermine : Ma mère, ma
' Jerem., m, 25. - Is., xiv, 11.
sœur V » Ce qui était pendant ta vie « la vanité des vanités - », est devenu maintenant « la fange des fanges ». Le génie humain s'est arrêté, dans la contemplation de ta ruine, à ce « je ne sais quoi qui n'a plus de nom en aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en nous, jusqu'aux termes funèbres par lesquels on exprimait nos malheureux restes ». Le génie divin va encore plus loin que cela. Il voit « ce je ne sais quoi » se réduire de plus en plus. Il le voit graduellement consumé par les éléments naturels qui en emportent les dernières parcelles. Il voit l'instant où le dernier grain de poussière, le dernier atome fétide disparaît en un mystère de profondeur que seul pourra percer l'œil de Dieu, au dernier jour ; et sur cette ruine totale, sur cet ignominieux néant par lequel notre chair semble sortir du monde maudit, il fait retentir cette triste parole : « La poussière elle-même est finie, le misérable est consommé... Fi?îitus est pulvis. consummatus est mise?' '^ ! »
' Job, XIV, I. ^ Is., XVI, 4.
- Eccle., I, 2.
Il est bien possible que, dans quelques siècles d'ici, la vie ait disparu du foyer de notre civilisation, et qu'elle ait porté sur des plages, désertes aujourd'hui, sa fermentation intense. Depuis plusieurs siècles nous dormirons dans le sommeil de la mort. Les vents du ciel, les cataclysmes, les mouvements du sol auront ramené à la surface quelque chose de ce qui fut nous-même. Un solitaire perdu, auquel l'histoire aura peut-être apporté l'écho des douleurs, des fêtes, des combats et des cris qui remplirent autrefois notre pays, promènera sa mélancolie et sa prière sur cette terre calmée et endormie comme après un accès de fièvre. Il heurtera du pied quelque ossement perdu dans l'herbe, peut-être un crâne, étonné d'avoir survécu à tant de ruines, et qui nous aura appartenu jadis. Il ramassera ce débris fragile et devenu friable sous l'action de l'humidité et du temps ; il le prendra, il le pèsera dans sa main, il l'examinera de tous côtés, comme s'il était resté là, dans un recoin, quelque secret du passé. Il lui dira la parole du célèbre anachorète : Crâne dénudé, réponds-moi ! Dans ces yeux vides et mornes, dont le petit trou
qui est au fond donne la sensation d'un abîme, il cherchera quelque vestige du regard ; derrière ce front, quelque trace de pensée ; sur ce visage, un souffle revenu de la mort. Crâne dénudé, répondsmoi !
Il y avait quelque chose au dedans de toi-même, et quelque chose au dehors, dont il ne te reste rien. Au dedans une flamme qu'on appelait : pensée, ardeur, convoitise, amour, passion, joie, douleur, vertu, orgueil. Pensée, elle illuminait ton front; ardeur, elle colorait ton visage ; convoitise, elle allumait ton regard ; amour, elle adoucissait l'expression de tes lèvres ; passion, elle fronçait ton sourcil ; joie, elle épanouissait ton sourire ; douleur, elle creusait tes rides ; vertu, elle faisait ta physionomie plus austère ; orgueil, elle se complaisait en toutes ces beautés concentrées sur la petite surface de chair dont tu étais revêtu. La flamme, le dedans, est remonté vers Dieu ; le dehors, où est-il ? Crâne dénudé, réponds-moi !
Où est ce front si pur, si majestueux, qui jeune s"off"rait si bien aux baisers des vieillards, et vieux
imposa si longtemps la xéncration à la jeunesse? Où sont ces beaux cheveux, dorés ou sombres, dont la soie onduleuse et lourde flottait si complaisamment au vent de la vanité ? Où sont ces yeux aux tendresses profondes, aux fixités vivanteset magnétiques, dont les larmes étaient si belles et les éclairs si doux ? Où sont ces lèvres, nids de sourires, corolles ouvertes aux soutfles printaniers ?... Crâne, répond ! Orbites éteints, ossements rouilles, alvéoles vides, répondez !
« Toute chair est comme l'herbe, herbe folle, gracieuse, fraîche, mais éphémère. L'herbe se dessèche, c'est la vie ; la fleur tombe, c'est la mort ' ».
« Le ver est l'ouvrier de vengeance destiné à la chair de l'impie, du pécheur -, car c'est le péché que Dieu poursuit dans la chair '' ».
Souvenez-vous donc, 0 vivants, que la chair est l'ennemi qu'il faut tuer, l'étreinte dont il faut s'affranchir, le bourbier dont il faut s'envoler. « \'ous
' Is., XI., 6. ^ Rom., VII I, 3.
- Kccli., vu, ig.
n'êtes pas les débiteurs de votre chair; rien ne vous oblige à vivre suivant la chair, soumis à sa tyrannie * ». comme les esclaves qui se prêtent à tous les ignominieux caprices d'un maître corrompu. « Si vous vivez en serviteur de la chair, vous mourrez comme elle - ». Vous. âmes, vous serez condamnées à « embrasser cette fange immonde ^ », à laquelle vous vous serez asservies. Si, au contraire, vous mortifiez en vous les faits de la chair, vous vivrez ^ ». ^'ous planerez affranchies, dans l'air pur de la divinité. Vous quitterez cette vie pénitente et austère, colline de la myrrhe, pour les hauteurs incorruptibles de la vie éternelle, montagne de l'encens ^ Vous suivrez, d'un regard joyeux, l'anéantissement de cette dépouille ennemie, que vous n'aurez pu toutes seules purifier. La corruption sera bénie qui viendra achever, dans le sommeil paisible de la tombe, ce que votre vertu avait commencé dans les angoisses et les déchirements
1 Rom., VIII, i3. '' Rom., viii, i3.
- Id., ibid. 5 Gant., iv, 6.
^ Thren., iv, 5.
<le la lutte spirituelle. Qu'importe à ceux qui dorment, par la volonté de Dieu, d'être sur une couche humiliée, s'ils « savent que les yeux de leur chair se rouvriront un jour pour contempler le rédempteur ^ », dans sa splendeur immortelle, s'ils savent que toute cette chair elle-même refleurira - un jour et se baignera épurée dans la lumière immaculée de la gloire !
Celui qui a dit, dans sa colère : « Je t'anéantirai, je te livrerai aux quatre vents de la terre », a bien voulu ajouter, dans sa miséricorde : « Je mettrai un terme à ta décomposition ^ ».
Voici deux paroles que l'amour et la foi devraient graver sur toutes les tombes chrétiennes. Toutes deux viennent de deux grands génies dont les pensées semblent se regarder par-dessus les treize siècles qui les séparent, comme un visage se regarde en un miroir. Dans l'une, Bossuet a mis l'austère
' Job, XIX, 25. 3 Ezech., xxii, i5
^ Ps. XXVII, 7.
gravité de son génie ; dans l'autre. Augustin a fait passer la tendresse mélancolique de son cœur.
« Que les éléments. ditBossuet. nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette àme qu'il a faite à sa ressemblance. »
« Je la confiai à la terre, dit saint Augustin, en parlant de sa mère, mais je savais bien, ô mon Dieu, que je la retrouverais en vous ! »