‹ Le Liban et l'expédition française en Syrie, 1860-1861. Documents inédits du Général A. DucrotChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

L'Expédition Française en Syrie

Le général de Beaufort d'Hautpoul, commandant du corps expéditionnaire. — Fuad pacha, sa mission. — Fuad à Damas : exécutions sommaires. — Fuad à Beyrouth, président de la Commission Européenne ; son départ pour Saïda ; il paralyse l'action de l'armée française contre les Druses. — Le Commissaire Bécl ard et le Consul français de Bentivoglio. — Arrivée du général Ducrot à Beyrouth,

Dans un Conseil dos Minisires, tenu au palais de Sainl-Cloud, le 10 juillel. le Ministre de la Marine, qui remplissait l'intérim du ministère de la Guerre, pendant une absence du maréchal Randon, denuinda à l'Empereur de vouloir bien désigner le général au- ([uel il confierait le commandement de celte ex])édition. Plusieurs noms furent prononcés. Le ministre des Affaires étrangères, M. Thouvenel, appela l'attention de l'Empereur sur le général de brigade, marquis de Beaufort d'Hautpoul, alors président de la

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foiiiinissiou pour ];i iioiucllc (l(''liiniUilion de la Savoie et (lu Piémont. L'Empereur agréa ce ctioix, et le Ministre de la marine écrivit de suite au cfénéral de Beaufort que Sa Majesté l'attendait pour lui donner ses instructions. (1)

« Ce général, dit le géiiéi-al Ducrot, dans ses Documeiils inédits, avait séjourné longtemps en Egypte et en Syrie, il avait suivi, dans l'état-major d'Ibrahim pacha, la campagne qui s'était terminée par la bataille de Xizib. Depuis, il avait fait la guerre en Algérie, et précisément, pour ces différents motifs, il était censé bien connaître les Arabes, les Syriens et les Turcs. Il avait donc semblé rationnel à l'Empereur de lui confier le commandement de nos troupes et la direction des opérations. »

Par ailleurs, avait-il les qualités requises pour celle importante mission ? Des historiens se le sont demandé. Il avait été compromis dans l'affaire de

(1) E. Lonet, F.rpcditinn île Syrie, pp. 8 et 9. — « Le fxénéral de Beaufort d'Haiitpoul, né en 1804 à Tarenle, •élève de Sl-Cyr en 1820, fit partie, en 1830, de l'expédition d'Aller. De 1834 à 1837, le maréchal Snull le chararea de missions en Egypte et en Syrie, et il devint aide de camp de Soliman pacha, chef d'état-major d'Ibrahim pacha. Revenu en Algérie, il fut successivement aide de camp du duc d',\umale, chef d'état-major du général Pélissier. Promu colonel en 1850 et général de brigade en 1854, il commanda les subdivisions de Moslaganem et de Tlemcen, puis, en 1858, le département de l'Yonne. En avril 1860, il fut chargé de la limitation de notre nouvelle frontière savoisienne. Enfin, au mois d'août, il fut mis à la tète du corps expéditionnaire en Svrie, et nommé général de division, le 14 août 1860. Mort le \7 mai 1890.

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Doiiaiio, et l'on avait été otjlii-é de lui retirer son cominandeinenl de Tlemcen. Il devait naturellement s'entourer des officiers des bureaux arabes, qui avaient servi sous lui en Atrique ; et n'était-il pas à craindre que leur goût prononcé pour les Musulmans ne les rapprochât de ceux-ci plutcM que des chrétiens (1) ? De plus, le général était quinteux, enclin aux boutades, manquant de calme et de fixité, de fermeté et de ténacité, impressionnable, irrésolu, d'une grande faiblesse. (2)

L'amiral Gicquel des Touches a écrit sur notre expédition de Syrie des Mémoires intéressants encore inédits. Il était, à celte époque, capitaine de vaisseau et chef d'état-major de l'escadre de 1 "amiral le Barbier de Tinan, qui resta an port de Beyrouth après le départ de nos troupes pour la France- Dans ces Mémoires, il juge sévèrement le général de Beaufort r« Il était difficile, dit-il, de mettre dans des mains plus incapables le connnandement en chef de l'expédition française » (3). Ce jugement paraîtra à

(1) De Baudicour, La Fr<inrc au Liban, p. 186.

(2) Général Ducrot, Vie militaire, T. I, pp. 417. 411). 43-2, 437. — Lji Vie militaire du général Ducrot, a été imprimée en deux volumes. Nou.s ferons de larges emprunts à cet ouvrage.

|(3) L'amiral Gicquel des Touches, n-é à Brest, en 1818, entré dans la marine en 1832, fut nommé capitaine de frégate le 8 mai 1850, capitaine de vaisseau le 9 août 1858, contre-amiral le 6 avril 1867, et vice-amiral le 3 août 1875. II devint successivement directeur du personnel au Ministère de la Marine, préfet maritime de l'arrondissement de Lorient et enfin ministre de la marine dans le cabinet

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plus criiii historien plus que sévère. Suiioul il ne tient pas compte de la siliialion faite au général. « Parti de France sans inslruclions précises, il é!ail investi de pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait les opérations militaires. Cependant il lui était expressément recommandé d'éviter toiile action qui pourrait être de nature à froisser la susceptibilité du gouvernement anglais. » (1)

En outre, « d'après la volonté de Xapoléon !ll, les troupes étaient destinées à aider celles du Sullnn a venger llmmanité indignenicnl outragée et à r{d<d)liv Vovdre en Syrie » (2). Ces dernières paroles, intercalées par l'Empereur dans la proclamation du général de Beaufort à ses soldats, avant son départ de France (7 août 1800), révélaient toute la pensée du gouvernement français sur le but final de l'expédition. Sa Majesté, qui avait à cœur de calmer les appréhensions du Sultan, désirait que le général de Beaufort agit de concert avec lui dans toutes les o|)érations militaires. Malheureusement, suivant une expression originale de P)aptisfin Poujoulat (.'>). Na-

ronservaleiir du Seirc-Mai. où il représentait la nuance (rextrêuie-droite. Après une nuitriiifique carrière de marin sans peur et sans reproche, il consacra l'activité toujours jeiuie de ses années de retraite aux œuvres d'apostolat el de eharité catholique. Ses Mémoires iiiédita sont chez son lils. le marquis Giccpiel des Touches, au château de la Poul)rière, dans les environs d'Alençon.

(1) Général Ducrol, Donmients iiiéilils.

(2) Ibid.

(3) La vérité sur la Si/ric, pyéface, p. xvi.

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poléoii ciniiKtilliilhiit le général cl nos soldats libérateurs, il leur ôtail la liberté de leui's mouvenienls.

iMifin, les instructions impériales étaient si vagues, si imprécises, qu'à les considérer de près, elles semblaient borner l'expédition française à une simple pa cilicalion du pays.

Ces diverses raisons, toutes à la décbarge du général de Beaufort. expliquent, si elles ne la juslificMil l)as, son allilude militaire tant critiquée pai' les liisloriens, dont nous aui'ons à }iar]er dans la suiie de celle bistoire.

Avant dallei' plus loin, il inqiorte de l'aire connaîli"e laclion di[)l()iiia[i(pie (pii devait axoii' lieu en Syrie, parallèlement à l'action militaire.

Celle intervention diplomatique, dont les résultats ne répondirent pas à l'attente du gouvernement français, est due à l'initiative de la France. Le (i juillel 18G0, c'esl-à-dire à la première nouvelle des massacres de Syrie, M. Tbouvenel, convaincu cjue ce n'était pas assez d'indemniser les victimes et de cbàtier les coupables, écrivait aux représentants de ri-]nq)ei'eiii' à Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg el Berlin, une longue lettre, dont nous extrayons le passage suivant :

« Povu' se former une idée exacte des faits accomplis el des nécessités de la situation, la voie à suivre

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me somlîle indiquée par la nature des choses. Les Puissances ne seraient pas sul'tisaninient éclairées sur les dilficultés et les l)es()ins dont il faut tenir compte, si l'on ne procédail pas par xoie dVxameu sui- les lieux el d'eucpiélc collcclixc- Le gouveriH-menl de l'Empereur jugerait donc utile l'institution d'une commission formée de<' délégués ôe:^ Puissances el de la Porte. Cette commission serait envoyée dans le Liban jiour rechercher les circonstances (pii oui provoqué les derniers conflits, déterminer la part de responsabilité des chefs de l'insurrection et des agents de l'administration locale, ainsi que les réparations dues aux vicliin(>> ; el ('n(iii. dV'ludicr. pour les soumettre à leurs gouvernements et à la l^orte, les dispositions qui pourraient être adoptées en vue de conjurer de nouveaux malheurs. »

L'idée de cette Commission, qui devait être en opposition constante aux inléréis de la France et au ])ut de l'expédition; trouva l)()n accueil auprès de toutes les Puissances ; elle fui conqjosée d'un représentant de chacun des gouvei'nements signataires de la coincnlion du 3 août, et fui in>liluée à Peyronth. Ces représentants étaieni lord DulTeriu pour l'Angleterre, M. Novikow pour la Russie. M. de Hehfues pour l'Aulricbe, AL de \\>ckbecker pour la Prusse, et Fuad ])acha, général en chef de l'armée ottomane, ])our la Tur([uie. Ce dci'iiier avait le titre de CoDunifisdire ('xtraoï'diiKtirc ilit Sultan, et devait présider la Commission- 1-Jifin. M. Péclard i'(^|U'ésenlail la France.

l'expédition française en SYRIE 111

Les deux coinmissaires les plus remarquables, sans aucun doute, étaient lord Dufferin el Fuad pacha.

H Lord Dufferin, encore fort jeune, débutait presque dans la diplomatie. Mais il possédait déjà ce lad, celle finesse d'espril. cette ferme volonté, cet ardent patriotisme, cette parfaite distinction, qui sont l'apanaiîe de la haute aristocratie an|olaise. De plus, éi'udil remarqualjle, il s'était particulièrement occupé d'étiuh^s archéologiques, qui lavaieid anuMié l'réquemmcnl cl lonuuement en Egypte el en Syrie- Par suite, il connaissait bien le caractère et les habitudes des Turcs et des Arabes. Eniin. il avait pour l'inspirer et le conseiller, une femme d'un grand esprit, d'un grand caractère et particulièrement rompue aux intrigues de la duplicité orientale ; c'était sa mère, lady Dufferin. .. (1)

« Fuad pacha était lui ]n)mnie incontestablement supérieur. Il joignait à luie haute intelligence une grande instruction, une connai.ssance parfaite de toutes les C[uestions européennes à Tordre du jour et, enfin, une énergie remanpialde... D'une cinquantaine d'années, à la barbe grisonnante, aux manières distinguées, sa figure est assez belle, d'une finesse extrême. Ses yeux pétillent d'esprit, malgré les lunettes derrière lesquelles il cherche à en dissimuler l'expression. Il s'exprime avec facilité et même élégance en français. » (1)

(1) Général Ducrot, Dociinienh inédit^:.

(2) Le général à Madame Ducrot,, 11 novembre et 28 octobre 1860. (Vie niilitnire du orénéra! Ducrot).

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M. Béclard, d'a])ord consul h Bucarest, où il avait épousé une Valaque schismatique, puis consul général à Alexandrie, maintcnanl conunissaire à Bevroulli, ne pouvait (fue jouer à la conunission un rôle secondaii'e, sans influence. « Pendant que les autres Puissances envoyaient i)our les représenter dans la coiumission des hommes de grande valeur, conune 1^'uad i)acha el lord Duflerin, qui devini |»lns lard gouverneur général des Indes, nous n'avions, pour détendre les intérêts des chrétiens et de la France, que M. Béclard, dont l'aspect seul faisait reconnaître le i)eu d'énergie et de capacité... Aussi ne pouvait-il prendre dans la commission qu'une position effacée » (1). Ce fut le tort du gouvernement français, dès lors qu'il proposait aux Puissances l'institution de cette conunission inlei'nalioiiale, de ne pas s'y faire représenter par un dij)loinate de haute valeur et d'un cai'actère énergique.

Les autres commissaires, surloul le re]»réseutaid (\e la Russie, se monti'aient plutôt favorahles à la Turquie el à rAngieterr(\ et disposés, par conséquent, à accepter leurs décisions, (c Le consul d "Autiicluv Al. de Weckbecker, sous sa r(>sponsa])ilité personnelle, pense comme les Turcs, parle connue les Turcs, et approuve tout ce (pie font les Tui'cs » (2). Que pou- \ail le mandataire» de la T-i'ancc dan< une commission ainsi composée ?

(1) I^'aniirnl r.icqnol dos Touches, ^fr moires iiiéilits.

(2) E. Louot, liistiirien c\o VExpédiliou ilc Sipie, p. 43.

l'expédition française en SYRIE 113

La mission de la commission européenne se référait à lin triple objet :

1° Etablir les res]M)nsa])ilités et punir les coupables ;

2° Régler les indemnités ;

3" Staturr sur rorgaiiisalion politique qu'il convenait de donnei' au Liban.

Revenons au corps expéditionnaire. Dès son arrivée à Beyrouth, le général de Beaul'ort s"éta])lit, avec son état-major et les services administratifs, dans les quelques maisons qui garnissent l'entrée de la route de Damas, et ses soldats s'installèrent sous des tentes à la promenade des Pins, située à deux kilomètres de la ville, inslnllation /rc.s défectueuse, campement clétestat)te, où l'drmée (f'Itji'altiin pintici avait été décimée (1).

Peu de temps après, il eut une entrevue avec le commissaire du gouvernement anglais. (( Lor,d Dufferin était d'avis qu'il fallait frajjper un coup vigoureux, infliger un sérieux châtiment aux principaux auteurs des massacres qui avaient indigné l'Europe, faire acte de force et de justice, afin d'inspirer une salutaire terreur aux musulmans, et leur prouver que

(1) Lettres du général à Madame Ducrnt, 18 et 27 octobre. {Vie militaire du général Ducrot).

l]/i l'expkdition l'uwçAisr, TA sviiii;

rEiir()])0 était résolue à faire respecter pailoiit ses coreligionnaires et ses nationaux, prévenu' am-i le retour de pareilles catasti-oi)lics. Nous nous trouvions, l)ai' une bonne fortune rare, en situation d'être les oendarmes de l'Europe vis-à-vis de ces [uusulnians qni (nd pour niohilc de jjresque tous IcMirs actes ce princii)e du coninicnlalciii- du Coran : Soiiiiirtlc:roiis à 1(1 force, c<ii' la jorrc est lu indiiifc^ldlion de 1(1 lolonic (le Dieu sur lu lerve- Lord Dufferin ])ro])osait, au cas oii n(Uis inai'clierioiis snr Damas, d'adjoindre cjuelques coMijtagnies de débarqueiu» id anglais et quelques sections d'artillerie à noire colonne-expéditionnaire. Dans ces conditions, nons pouvions prendre Damas poni' olijcclif. y arriver pa'- ime marche rapide, sonunci' la ville de se rendre, demander la livraison des principaux coupables et sur plac(> nu^Mue en faire un exenq)le éclataid, faire canqjer no- Ire cavalerie pendant ffuarante-buit heures dan-- hi grande mosquée, jtuis i-eprendre le chemin de Beyrouth, et dès lors nous pouvions nous rem])arquer, laissant à la Conférence des commissaires, le soin de régler les c|uestions de la réorganisation (hi Liban. \otre mission était acconq)lie. Nous avions produit un effet nujral sufhsani poui' assni"er pendant de h»ngues années notre j)ré|iondéi"ance sur la côte sylùenne et dans tout le Liban. » (1)

(1) Le c:énéral DwcTo\,Docuinents. inédits. — Lord Dufferin conseillait au génôral de Beauforl de marcher sur Hamas, et « c'est lui, dit E. Louef, l'iiisiorien de re\p<!>dili<»n française, qui aurait insisté auprès de Fuad pacha pour que les condamnations prononcées à Damas fussent exécu-

l'expkditiox fi;a\( msi: i.\ svrie 115

Sans doute que le plan de lord Dufferin prêtait à critique sur plusieurs points. Il évitait de parler des Druses, du chàliinent à leur faire subir et des indemnités à leur iin)>oser, car l'Angleterre voulait à tout pi'ix sauver ses pi'olégés- Et puis, il tenait à débari'asser au plus vile la Syrie de la présence de l'armée d'occupation, (jiii gênait singulièrement les desseins de son gouvernement. Par ailleurs, le plan du commissaii'e élail simple el (riiiic cxéciilion facile, et le général de Reaufoil était disjtosé à l'accepter.

Pendant ce temps, le conunissaire extraordinaire du Sultan, Fuad pacha, se Irouvaif à Damas, où il poursuivait une enquête sui' les sanglants événenienl-du mois de juillcl. Cette absence très habile avait pour but de précipiter des répressions et de présenter aux nouveaux arrivants une besogne toute faite. Envoyé par le Sultan, débarqué à Beyrouth le 17 juillet, il partait le lendiMuain jtoui' Damas. C'est là qu'il lui sembla plus avantageux de faire les exécutions nécessaires, parce que là s'étaient commis les plus honteux massacres. Dès son arrivée dans cette ville, il fit arréicr beducouj) de iuu><tilin<m>i, un peu pclemèle, au jugé, non (Va])rès les règles de réquité, mais d'après le calcul ajtjtrnxiniaiij des condamnations qu'exigeait i Europe, fji plup(n-t étaient des gens de la plus l)asse classe, on ij mêla (pieUjues notables, quelques officiers supérieurs mènw, pour se donner

tées immédiatement afin cVempécJicr Pintervenlion f/'aiiçaise (raller jiisqu''ci Daman. » Et Lonel ajoute : « L'influence anglaise cherclie à régner sans rivale dans ce pays. » {Expédition de Syrie, p. 72).

UG L'EXPr.DiTioN 1 i;\\( AisK i;\ svruE

(les rtirs de hardiesse et d'iinjKnl'udUé. Les miliUùres furent fusillés, les autres pendus. // /y eut 57 pendus, 111 fusillés, 85 uri-èls de ntoil prononeés ])<iv vonluniace, 325 eondanuutlions uu Ixnjne et 1 'i5 u\i buninssenient (]). Aclimel, le iiii.séra])lo oouveriiciir de Damas, fui aiTÔlé, condaunir à la peine rapilalc cl exécuté clandestinement.

Cette mise en scène n'étail (|n une ((inKMlic dcsiinre à tromper le chef de l'expédilion française, en lui faisant croire que le chef de l'armée otiomane partageait les sentiments de l'Europe, sur la nécessité des exécutions, et que la Porte était bien capable, sans le secours de la France, de châtier seule les coupables et de rétablir l'ordre. Fuad se proposait encore d'enlever au général de Beau fort tout prétexte d'aller à Damas, oi"i Abd-el-Kadei* bii eùl loui'iii i]e< renseignements utiles et de premier ordi'e sur riidervention et la conduite des Tuits à ré])()([ue des massacres et des incendies.

Avant d'enti'e|)rendre une expédition mililaii-e. le général de Beaufort, à peine dé])arqué. confoi-ménient aux instructions de l'Empereur, écrit le 28 août à Fuad pacha qu'il désire se concerter au j)lus tôt avec lui pour les opérations militaires. Le 5 septembre. Fuad pacha lui répond de Damas ([uil va i)artii- |)our Beyrouth afin cle concerter .ses opérations avec celles du général : et le 10. il arrive à Beyrouth (2).

(1) De la Gorce, T. III. p. 329.

(2) E. Louel, E.rpcdiliiui de Siiric, pas^ini.

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Dès son retour à Beyrouth, il voit le généi'al de Beaufort, et, clans cette première entrevue, la conversation roule sur les exécutions qu'il a ordonnées à Damas et l'inutilité d'une expédition dans cette malheureuse ville. Le général se laisse persuader et renonce à son projet de marcher sur Damas.

C'est une faute qui est sévèrement hlâmée par le général Ducrot dans ses lettres à Madame Ducrot et à son frère (1), et par l'amiral Gicquel des Touches dans ses Mémoires inédits.

Ce dernier surtout se montre passablement sévère. A-t-il exagéré les erreurs de conduite commises par le haut commandement ?...

La rigueur de ses jugements nous porterait à le croire, sans toutefois nous faire méconnaître la valeur générale et la portée précise de ses critiques essentielles. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il écrit : <i Le général de Beaufort ne montra aucune décision. Au lieu de marcher de suite sur Damas, il se laissa endormir par les menées de Fuad et des diplomates européens, et perdit l'occasion d'étal)lir par un coup d'éclat notre prépondérance et de venger les chrétiens dont le sang avait coulé. »

Il écrit ailleurs : « Le général de Beaufort devait, dès son arrivée, marcher sur Damas et exiger le paiement d'une contribution qui eût permis de dédommager les chrétiens dont les habitations avaient été déli'nites. Il pouvait en faire autant dans les villes moins inq)()i-lantes où des massacres avaient eu lieu. Nos

(1) Général Ducrot, Vie niililnii-e, T. I.

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chrétiens rétablis dans les maisons de leni's ciiiieiiiis sur tous les points de la Syrie et gardés par nos soldats, on eût laissé la commission européenne discuter à loisir. Mais pour agir de la sorte, il ne fallait ni le général de Beauloi'l, ni le consul Bentivoglio, ni M. Béclard. Ce parti était cependant le seul digne de notre lioiiiieiir, dés le moment oii une armée l'rancaise avait mis le pied sur le sol de la Syrie dévastée. »

Le consul de France à Damas. M. Outrey. partageait ce sentiment de ramii-al Gicquel des Touches. Il disait à l'amiral de Tinan : " Le général en ne se rendant pas, dès son arrivée, dans cette ville, a manqué l'occasion de régler convenablement les questions pour lesquelles la France a envoyé un corps d'occupation en Syrie. Plus tard, les intrigues de Fiiad, les mauvaises dispositions de la Commission européenne lui ont lié les mains et ont empêché notre expédition de porter d'autres fruits qiic de faire perdre au Liban ses libertés pour en faire une province de l'Empire ottoman- » (1)

La première enti'evue de Fuad avec le général de Beaufort ne devait ])as être la seule ; ils se revirent souvent. Et Fuad ne tarda [tas à comprendre le parti ([u'il pourrait tirer d'un chc^f à qui les instructions de son gouvernement ôtaient la liberté de ses mouvements et la responsabilité de ses décisions militaires. v'-^oii plan fut dès lors conç-u : réduire \o plus longtemps ])ossible à l'iiiartion la jx'tite ai'iiit'c française.

(1) Amiral Gicquel des Touches, Mémoires inédits.

l'expédition Fr«.\\C;AlSE ex SYRIE 119

on ne l'occuper qu'à de petits détails d'utilité publitfue ou de topographie. Les soldats appelaient ce plan le complol des endormeurs.

L'audace du commissaire extraordinaire alla bientôt si loin c[iie, le 20 septembre, il proposa par son aide de camp, au général un plan d'opérations, qui le remplit d'une vive indignation. Il lui proposait " d'aller prendre position avec son armée dans le Kesrouan, pays exclusivement chrétien et par suite fort tranquille, tandis que les troupes turques se rendraient par mer à Saïda pour se diriger de là sur les districts du Djebel Es-Sheikh et attaquer les Druses qui s'y étaient réfugiés. » (1)

Le général de BeauforI, Idessé dans son honneur, indigné, déchire la lettre de Fuad et signifie à son envoyé que ses soldats sont venus en Syrie pour aider les troupes turques, qu'ils attaqueront avec elles les Druses. Il ajouta cjue, le 25 septembre, les Français quitteraient leurs campements et se dirigeraient vers Deïr-el-Kamar. que Fuad n'avait qu'à se rendre à Saïda, que de là il marcherait sur le Liban, afin de coopérer avec les troupes IVaiicaises à cerner les bandes druses encore en armes dans leur repaire, leur couper la retraite vers le Hauran et les rejeter sur les bataillons fi'ancais. De la sorb^. personne n'échapperail (2).

Fuad souscrivit à toutes les conditions du général ;

(1) E. Louet, op. cil., p. 91.

(2) E. Luuel, ibi,l.. p. 91. — De la (lorce, T. III., p. 331.

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mais, dans son esprit, il se proposait de sauver les Druses, instruments des Anglais et des Turcs.

Le 25 septembre, le trénéral se mit donc en roule à la tête de 2-500 hommes, afin de poursuivre et de châtier les Druses, qui. jusque-là. avaient échappé à toute répression. Après avoir traversé les villages en ruine de Kefr-Shamoun et de Ain-Anoub. il atteignit Aineb, au sommet d'un des contreforts du Liban. Le lendemain, il était à Béchatfin, puis, après une marche forcée et fatigante, « à Deïr-el-Kamar, une des villes les plus éprouvées lors des massacres. L'incendie avait tout ravagé. Ce n'était plus qu'un monceau de décombres, et parmi les débris des murs calcinés, achevaient de pourrir, depuis trois mois, les restes de dix-huit cents cadavres dévorés par les chiens et les vautours. Par endroits, des amas de poings coupés témoignaient des mutilations qu'avaient subies les victimes avant d'être égorgées » (1). L'église- maronite et l'église grecque, où des centaines de chrétiens et surtout d'enfants avaient été massacrés, présentaient un spectacle lamentable. Les deux écoles, fondées par les Jésuites, étaient détruites.

Le général désigna quatre compagnies iiour ensevelir les cadavres et assainir les rues. Dans un champ, situé dQrrièrè le sérail, on creusa plusieurs grandes

(1) Général Ducrot, Vie inilit'iire, T. I., p. 415.

l'expédition fhaxçaise en syhie 121

fosses, dans lesquelles on transporta les ossements' épars.

Quatre compagnies d'élite furent laissées à Beited-din, sous les ordres du commandant Déymié, et le 29 septembre, le général se remit en marche. Il traversa Beit-ed-din, où s'élève le beau palais mauresque de l'émir Béchir-Chéab, et ses troupes s'enfoncèrent davantage dans le Liban à la poursuite des D ruses.

D'après ce qui était convenu, Fuad-pacha devait combiner son action avec celle du général de Beaufort. Il devait partir de Saïda à la tête d'une troupe turque pour se diriger vei's la Montagne et fermer aux Druses les passages vers le Sud, tandis que le général occuperait ceux de l'Ouest et du Xord et que le général Halim pacha, venant de Damas, se rendrait maître des défdés du Liban (hi côté de l'Est.

Les Turcs se rangèrent, eu effet, le long des issues qui gardaient l'accès du Haui-an ; mais ils survinrent juste assez tard pour que les Druses eussent le lenq^s de fuir. Cette conduite fut jugée défavorablement, même par les Anglais.

Le général de Beaufort s'aperçut — mais un peu lard — qu'il s'était laissé duper par l'astucieux Fuad et que celui-ci, qui avait pour mission de cerner les Druses, les avait au conti-aire aidés à fuir et à trouver un refuge dans le Hauran-

Ernesl Louel, qui suivit les troupes en qualité de payeur de l'expédition, a consigné ces lignes dans Y Expédition de Syrie : « Une trahison des Turcs a

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rendu iiiiililes les fatigues de nos soldais. Xous avons parcouru tout le pays des Druses, sans pouvoir en rencontrer un seul en face, alors qu'on les croyait cernés de toutes parts. Mustapha-Aga. ([ue Fuad pacha avait placé à Djeb-Yenin avec quelques compagnies de Métoualis pour leur fermer le défilé par lequel nous venions d'arri\ei\ leur a complaisamment livré le passage. » (1)

Le général de Beaufort. indigné, humilié, voulut s'en expliquer avec Fuad et lui fit demander une entrevue à Seighbin. Il s'y rendit avec le colonel Chanzy, le commandant Cérezet et une escorte de cavalerie. Fuad était un fin diplomate, très avisé, doublé d'un Turc. Il écouta les plaintes du général en chef, et, dans sa réponse, il recourut à toutes les ruses, à tous les artifices de langage pour justifier sa conduite. Après de longues explications, les deux interlocuteurs .se séparèrent sans avoir rien conclu.

Il ne restait plus à nos soldats qu'à terminer par une promenade militaire l'expédition avortée contre les Druses. Le 13 octobre, ils sont à Baissons, village situé au sommet de la montagne, et à Abeih. centre druse. Les jours suivants, ils occupent d'autres villages.

L'(^\pédition touchait à son terme. Il importait, avant de (piillei- le ("houf (>t le Mcten. de faire renaître \;\ cdiiliance chez les chrétiens et de re|teupler les villages abandounés. Le général dissémina ses troii-

(1) Expédition de Syrie, 1860-1861. par Ernest Louet.

l'expédition française en SYRIE 123

pes dans la Montagne, partout où leur présence seule devait suffire pour assurer la tranquillité. Des postes furent établis à Dcïr-el-Kamar, à Zahlé, à Kabélias, à Baabda, à Hammana, à Khan-Medrige, à Saida et à Sour. Dans ces postes, nos soldats ne mainlinrent pas seulement l'ordre, ils ne virent pas seulement plusieurs villages se repeupler sous leur protection, mais ils se montrèrent encore admirables de charité et de dévouement, partageant souvent leurs rations avec les malheureuses victimes du fanatisme tuic cl de la cruauté des Druses, et les aidant à reconstruire leurs maisons brûlées. Ils se firent maçons, serruriers et charpentiers-

Le général de Beaufort s'apprêtait à partir pour Beyrouth, de Khan-IMoin-ad, où il se trouvait, le 20 octobre, quand il reçut de Damas une lettre de notre consul, M. Oulrcfi, <jui lui rviéluit lu triste situation des chrétiens de cette ville, menacés par les musubnans et forcés cVémigrer en nutsse ; il cmnonça aussitôt son intention de se porter, le lendemain, sur Damas pour rassurer les chrétiens par sa présence et ])our eriinnnei' de jirès leur nudheureuse situidiini (1).

Il comptait sans Fuad pacha, qui, prévenu des intentions du général, partit de Damas pour Beyrouth, où il dit (jue Fordre et la trampdllité étident rétablis. Les motifs <jui devaient couvrir lapptirition du <jénéral de Beaufort à fhimus n'existiud plus, il renonça à

(1) Louet, loc. cit., p. 138.

124 l'expédition FI!.\\ÇAISE ex SYRIE

(('Itt' t'xpédiiion (1). Ta- m'iirral rentra à Beyrouth le 24 octobre.

Deux jours auparavant, le 22 octobre, le général Ducrol écrivait : « Une lettre confidentielle, reçue avant-hier, m'avait appris que le général de Beaufort faisait un mouvement en avant, dans l'espoir d'amener Abd-cl-Kader à une entrevue dans les environs de Damas ; ses espérances ont été déçues. C'est la troisième tentative de ce genre qui échoue, grâce au mauvais vouloir de Fuad pacha, qui fait tout au monde pour nous empêcher d'entrer en communicalioii directe avec Tex-Emir. » (2)

Le général de Beaufort ne devait plus quitter Beyrouth pour une aciinn luilitdirc. Il était résolu à ne s'occuper désormais (pie de politique, de la sécurité, de la situation matérielle et de l'organisation du Liban. « C'est une mission d'humanité, dit son historien, que le général de Beaufort plaçait bien au-dessus de la faible gloire que donnerait à nos armes une l'cncoiitre avec les Druses » (.3). Le fait est qu'à partir de ce moment, // se hiissa absorber fxir sa. tàc-Jw IxilHùiue et se ])Vc<)((U])(i peu de ses Iroujies (4).

Le général Ducrol. don! le nom a été souvent cité

(1) Loiiel, loc. cit., p. 140.

(2) Vie milHaire, à Madame Diicrot.

(3) E. Loiiet, loc. cit., p. 126.

(4) V/e militaire. Le général Ducrot à Madame Ducruf.

l'expi':diti().\ FRAXÇAisr: i.x syhik l'S^

jiis(jirici. avait débarqué à Bcyi-outh, le 15 orlobiv 18(')0. Ce jour-là, \o chef de l'expédiliou française se li-ouvait à Beil-ed-diii. *' Dans la soirée, écrit Ernest Louel dans ses noies et iiouvcnirs, un courrier, venu de Beyrouth, apitrend au général de Beaui'ort que le général Ducrot, nommé au commandement de la brigade d'infanterie, par décret impérial du 29 septembre, a débarqué ce matin, ainsi que le capitaine Flambard. «pii arrive connue })révôl du corj»s expédilionnaii'e, avec un renfort de trois l)rigades de gendarmerie. » (1)

Le général Auguste-Alexandre Ducrot, né à Xevers, le 2i février 1817, et tMifré à Saint-Cyr, le 14 novembre 1835, avait fait en Algérie [)i'esque toute sa carrière militaire.

Fils et neveu de militaires, élevé dans le monde militaire, il avait puisé dans ce milieu le goût d<>s armes. Tardent amour de son pays. D'une haute intelligence, d'un caractère ferme, d'une énergie peu commune, il joignait à ces belles qualités la rapidité et la sûreté du coup d'œil et la promptitude de la résolution. Ce qu'il avait décidé, il l'exécutait vigoureusement. Ses hommes, dont il sut conquérir la confiance et le dévouement^ l'aimaient et l'estimaient.

I^romu au grade de colonel, le 26 décembre 185.3, à l'Age de 36 ans, et nommé généi'al de brigade, le 13 mars 1858, il commandait la subdivision d'Indre-el

(1) Expédition de Sijric, loc. cit., p. 133.

120 l'expédition Fli.Wf aise en SYRIE

Loire, quand il recul l'ordre de partir pour rilalie. en avril 1859, el, au reloui- de celte guerre, l'Empereur, (pu lavail en grande esliine. le nonnna au coininandenieiil de la brigade dinl'anleric eu paiiance i)Our la Svrie. Sa Majeslc ne pouvait offrir un meilleur brigadier au général de lîeaulort. qui venail d'èlre élevé au grade de divi^ioniuiiix' (1).

Dés sou arrivée en Syi'i(\ le général Ducrol se ren- . dit uu compte exact de la situation. // vit de suite juste et plus [uste que son (ticf. dil l'amiral Gicquel des Touches dans ses Méiiioires inédits : et il ajoute : .MdlJieureuseweut ses aiis ne furent j)as suivis.

Il visite aussitôt le campement des soldais, cpi'il trouve détestable ; sous la tente-abri, les hôpitaux sont mal installés et malsains (2). Il parcoiul ensuite les villages voisins de Beyrouth, examinant les [tositions qu'il convenait d'occuper el les maisous dans lesquelles les ti'oiq)es pourraient passer l'hiver- Partout, on l'accueille avec empressement ; chaque Maronite veut avoir des soldats français dans sa maison ; les |)lus riches offrent des maisons eidiéi-es jtour les officiers qui tiendront garnison dans leur village (3).

Enfin, le général <- trouve de cpioi loger et abriter.

(1) Nommé général de division le 7 juin 1867, le îrénéral Ducrol joua un rôle important pendant la lïuerre de 1870. Elu député de la Nièvre, le 8 février 1871. il démissionna, en novembre 1872, et reçut le commandement du 8® corps d'armée à Bourges. II mourut à Versailles, le 16 août 1882.

(2) Vie milihtire, lettre du irénéral à Madame Ducrot. 27 octobre.

(3) Louet, op. cit., p. 146.

l'eXPÉUITIOX FHANÇAiSi: EX SYRIE 127

pendant la mauvaise Saison, la pins grande partie de l'infanterie, et un beau local pour installer un hôpital, dans les meilleures conditions de confort et de saliihiilé : des bois, de l'eau a])ondante et excelleiilc une vue magnifique, une position militaire très bonne » (1). Le camp des Pins ne conserva que le bataillon de cliasseurs et le l)ataillon de zouaves.

Tout cela ne se faisait pas sans attirer des ennuis au général Ducrot. « On fait ici, écrit-il, courir un bruit qui mest fort désagréa])le, j)arce qui! peiii p;iivenir jusqu'aux 'oreilles du général en chef, et en lui portant ombrage, mettre du IVoid entre nous. Les troupiers prétendent que je suis venu remplacer le général de Beaufort, rappelé en France. Ces bruits ont pris consistance dans la population, et m'ont valu les visites de tous les intrigants du pays, à tel poiiil

(pie j'ai dû fermer ma porl(\

l 11 autre sujet d'ennui, ou plutôt de peine profonde, c'est ce qu'il entend et ce qu'il voit. Aussi, les lettres des deux premiers mois de son séjour en Syrie, lettres imprimées, sont-elles enq)reintes parfois d'une grande souffrance. Il souffre dans son conir de Français et de soldat de tout ce qu'il apprend. On vient se plaindre à lui du général de Beaufort, qui lu^iilige ses devoirs de chef pour s'occuper de clioses qui ne le concernent pas ou peu, et qui se laisse mener paile général de l'armée turque, Fiiad j)acha. " Je crois,

(1) Vie milihiirc. leitro (lu général à Mailamp Dnorot, 26 et 27 octobre.

(2) Ibid.

]2<S L'i:xpr.Dni(»\ FnAxrAisr: fa svraE

éciil-il. que le général de Beaiilorl fait laiisse route. Au lieu (le dominer la siluation el de se i)Oser vis-àvis de Fuad et de ses Turcs en suprême arhiire, il s'est mis à leur remorque et nous lail jouer ici \c rc)le le plus sol. Aussi notre intervention menace-t-ellc de devenir funeste à notre inlluence el à la cause que nous sommes venus défendre. Les chrétiens se montrent chaque joui' plus alai'més et les Turcs plus insolents. » (1)

Il apprend encore que h'uad, prolilanl de notre maction à Beyrouth, «^ l'exploitait hahilement pour étendre l'autorité turque sur les parties de la Montagne, (pii. jusqu'à présent, étaient restées inaccessibles au gouvernement ottoman- // divisiail le jutiis des Druses en (jUidre dislriels, et, à ht lète de eJiaque district, il ])laçaH un chef turc : il mettait aussi des soldats turcs (m garnison dans les villes de l'ancien caïmacamal druse. (> voisinage était plein de péril pour les chréliens (pii habitaient, ici en minorité, là en majorité, dans ces mêmes villes. Lui-même parcourait le pays ou le faisait parcourir ])ar ses agents, disant et répétant de tous c(Més que les Français étaient les alliés el les serviteurs du Sultan, qu'ils étaient à ses ordres, prêts à écraser tout ce qui tenterait de lui faire résistance... Il tei'rifiail ainsi les chrétiens... C'est pitoyable, plus pitoyable qu'on ne pcul le dire et qu'on ne peu! le ci'oire. » (2)

(1) A Madame Ducml, ?2 octoljre, Vie milituirc.

(2) ]'ic niilitiiii-r, lo tréiiéral à Madain»^ Duri'nl, 22 octobre.

l'expédition française en SYRIE 129

Enfin, clans nne visite du général à l'Etat-major, u le colonel Osmont se déboutonne un peu avec lui, et lui avoue que le pauvre général de Beauforl patauge au milieu du gâchis généi'al : pas de direction, pas de plans arrêtés. Jusqu'à présent, depuis le mois d'août, il n'a rien l'ait qui vaille. » En sortant de cette causei"ie avec les officiers de l'état-major, le général, ému de tout ce qu'il a eidcndii, éci-it à M'"" Ducrot : <( Je crois, d'après ce que je puis voir, que notre général en chef est un esprit médiocre, enivré par l'importance de son commandement. 11 se sent écrasé par les difficullés qui l'eidoureid. .. Comme tous les caractères faibles, il craint de se laisser domiiiei" jtar les gens qui l'approchent, et préfère se confier à des gens subalternes plutôt qu'à ses conseillers naturels.-. Il recule devant l'idée de trouver en moi un auxiliaire. )> (1)

Quelques jours api'ès sa visite à l'état-major, le général Ducrot reçut celle du colonel Chanzy, directeur du bureau politique de l'armée. Le P' novembre, il raconte cette visite à Madame Ducrot : (( Hier, dit la lettre, j'ai eu une longue conversation avec le colonel Chanzy. 11 s'est complètement déboutonné. 11 est sincèrement dévoué au général de Beaufort, sous les ordres duquel il a été longtemps en Afrique, et qui l'a choisi comme directeur pobtique des affaires de ce pays.

<( Mais il est découragé, désolé de la tournure que prennent les choses, par suite de la faiblesse du gé-

(1) Lettre du général Ducrot, 24 octobre 1860, Vie militaire.

130 L'EXPKDniOx'l-K.WCAISE KN SYHIK

néral, de ses irrésolutions, de ses contradictions pcrpéluclles. Il a fait des efforts inouïs poui' lui faire adopter un plan de conduite rationnel et suivi, mais tontes ses tentatives ont échoné.' Il m'a supplié de faire, à mon tonr, quelques efforts pour le sortir de la voie fatale dans laquelle il s'est engagé, me disant : Si vous pouvez prendre quelque ascendant sur le général, lui faire comprendre que, s'il ne change pas sa manière de faire, il trahit les intérêts de la France, se pei'd lui-même et nous compromet tous, vous aurez accompli une grande et helle tâche.

« J'ai promis à Chanzy de faire une tentative près du général en chef, à la première occasion ; mais évidemment ce sera peine perdue, car, en admettant que je produise une cerlaine impression sur le moment, elle sera hien vite effacée. Il faudrait refaire son caractère, et c'est chose impossible. Quoi qu'il en soit, je ferai cette démarche, ne fût-ce que pour me dégager de toute responsa])ilité dans tout ce qui se passe ici. » (1)

Plus loin, le général Ducrot complète sa pensée sur son chef : <( Il a si peu de suite dans ses idées, il manque tellement de fixeté, qu'il est impossible de baser une opinion sur ses paroles et sur ses actes. Aujourd'hui il nous dit qu'il n'y a rien à faire dans ce pays, que ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de nous en aller à l'expii-alion des six mois ; (piehpies heures après, il nous prouve |)ai- a + h cpie l'occiipalioii doit èli'c ju-olongée, que riuriucnce fi'au-

(I) A Madame Ducrot, 1"'' novembre, Vie ntililaire.

l'expédition française en SYRIE 131

çaise est une question de la plus haute importance. <( (1)

Et ailleurs : « Le général agit chaque jour contrairement à ce qu'il dit et écrit. Cela est facile à comprendre : la correspondance est faite entièrement par le colonel Chanzy, qui est un homme sensé et expérimenté dans ces sortes d'affaires. Il prépare les lettres, les présente au général, qui ne peut faire autrement que de les approuver, parce qu'elles sont d'une logique serrée et qu'il n'a rien à objecter- Il les signe donc, et une heure après, à la suite d'une conversation avec Fuad pacha, il agit précisément en sens opposé de ce (pi'il a écrit. )> (2)

Pour ne pas multiplier indéfiniment ces citations, que le lecteur trouvera dans la Vie militaire du général, nous nous contenterons de donner encore sur le général de Beaufort deux cxtrails des lettres du général Ducrot. Ces extraits, comme les précédents, ont été imprimés dans le premier volume de la Vie militaire du général ; ils semblent avoir été écrils sous une impression fâcheuse, à une heure de mécontentement, d'un grand découragement. La note est plutôt pessimiste, un peu exagérée.

Le général Ducrot écrivait donc, le 2G octobre, à Madame Ducrot : « Fuad pacha, doublé de lord Dufferin, se moque de nous de la façon la plus indécente et poursuit avec une habileté infernale la ruine et l'as-servissement de la ÎMonlagne. Tout cela est pi-

(1) A Madame Ducrot, 5 novembre.

(2) IbiiL, 30 octobre.

132 l'expédition FRANÇAISE EN SYRIE

lovaljle, et je gémis pi-otondéinent de ce qui se passe chaque jour sous mes yeux-.. Jusqu'à pirsenl, nous avons tait jjreuve, vis-à-vis des Turcs, d'une mansuétude, d'une condescendance qui, pour ce peuple habitué à ne reconnaître la. puissance et l'autorité que là où elles se traduisenl par l'action de la force maléiiclle, doivent passeï* pour de la faiblesse et de rimj»uissance... Nos colonnes ne se sont montrées que là où il a plu à Fuad pacha de les conduire...- L'arrogance des Turcs devient chaque jour plus intolérable et se manifeste non seulement vis-à-vis des chrétiens indigènes, mais encore vis-à-vis de nos proj)res soldats. En vérité, en vérité, ce que je vois ici est navrant, parce que cette intervention française, qui pouvait avoir des résultats sérieux au point de vue de notre influence en Orient, aura pour résultat de l'anéantir complètement. » (1)

Aussi le général Ducrot est-il peu satisfait d'avoir élé envoyé en Orient, et serait heureux de rentrer vu France, [tour ne pas être témoin des fâcheux résultats de noire présence en Syrie ; et il résume, en ces quelques lignes, à la date du 27 janvier 1861, la situation de ce malheureux pays : « Xous sommes loujours dans la même incertitude de l'avenir : la silualion du pays change peu. Beaucoup de misères, d'inquiétudes chez les chrétiens, une grande insolence et des menaces continuelles de la part des Turcs, une inaclion absolue de notre ai-mée. » (2)

(1) Vie militaire, 2P oclobre.

(2) Ihi(]., 2 1 janvier i80i.

l'expédition française en SYRIE 133

Cette inaction se traduisait chez nos soldats par un immense ennui, que Baptistin Poujoulat constatait, à la fin de novembre, non seulement à Beyrouth et aux environs, mais surtout dans les excursions à travers la Montagne, partout oii nous avions des postes. A Kab-Elias, ils étaient inutilement campés depuis le mois de septembre, s'ennuyant et regrettant de ne pouvoir se battre. Il en était de même ailleurs. Au Kan Moudayrège, « des sentinelles, dit-il, étaient placées, l'arme au bras, sur les sommets qui environnent le campement. Leur regard plongeait dans une vallée où les villages druses apparaissent. Combien nos braves soldats doivent souffrir de ne pouvoir tomber sur tant de misérables assassins des chrétiens ! Voilà trois mois qu'ils sont ici, et n'ont encore rien pu faire- Ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils s'ennuient, la nostalgie les gagne, ils n'ont presque plus qu'un seul désir : retourner en France, puis(]u'ils ne se battent pas. » (1)

Cependant, on avait fini par ouvrir les yeux au général en chef, « qui commença à comprendre, mais un peu tard, qu'il avait fait fausse roule jusqu'à présent et qu'il s'était laissé duper par l'astucieux Fuad et par lord Dufferin. Les menées de ces messieurs portaient leurs fruits. Se sentant les maîtres, ils agissaient maintenant avec moins de mystère, et

(1) B. Poujoulat, La Vérité sur la Syrie, page 379.

134 l'expédition française en SYRIE

poursuivaienl, ouvei'leiiiciil et avec arduui-, leurs desseins calculés de faire échouer l'iulervention française aussi bien diplomatiquement que militairement. Par là ils portaient un coup sensible à rinfluencc française. » (1)

Le général Ducrot avait déjà écrit ce (pii suit, à son frère, dans la première (juinzainc de janvier : « Nous serons donc venus ici pour assister, l'arme au bras, à la démolition et à l'asservissement complet de ce peuple qui, jusqu'à ce joui-, avait conservé une certaine indépendance, grâce à l'appui moral que lui prêtait la France depuis des siècles. Tout cela est triste à dire et à penser, mais c'est l'exacte vérité. Nous ne laisserons pas même derrière nous le prestige de nos armes, qui eût été le résultat d'une action pronq)te et vigoureuse, résultat facile à obtenir, en dépit de toutes les jalousies de la diplomatie européenne. L'occasion était belle ; mais il fallait, pour en profiter, de l'intelligence et de l'audace » (2). Et ailleurs : <( Nous sommes égarés dans une voie fausse, et plus nous allons, plus nous nous écartons de notre but. La présence de l'armée française dans ce malheureux pays pouvait certainement amener d'immenses résultats, tant pour sa prospérité intérieure que pour l'influence française ; mais il fallait pour cela un peu de bon sens, beaucoup d'énergie et fort peu de politique démonstrative. Si notre géné-

(1) Général Ducrot à son frère, 27 janvier 1861, Vie iiiilitaire.

(2) Vie militaire, 3 janvier 1861.

l'expédition française en SYRIE 135

rai, arrivant ici sans système préconçu, avait étudié la situation du pays, et, après s'en être l'ait une idée exacte, avait cherché à coordonner et à masser tous les éléments de force et de résistance que présentait la population chrétienne, cela, sans se mêler aux affaires de la Commission, sans action apparente, en se hornanl à donner quelques encouragements et quelques conseils appuyés d'une attitude digne et énergique, l'avenir du pays et le triomphe de notre influence étaient assurés. Ouhlianl complètement son rôle militaire, le général s'est mêlé à tous les tripotages, à toutes les discussions oiseuses de la commission ; pour amener le Turc et l'Anglais à l'adoption de ses idées, il n'est sorte de concessions qu'il n'ait faites, sorte de ménagements qu'il n'ait gardés, et enfin, pour tout dire, sorte d'avanies cju'il ne nous ait fait su])ir. Turcs et Anglais ont admirablement tiré parti de ces dispositions et de cette attitude, pour annihiler notre action, pour cjaqner du temps, et, au moment décisif, ils nous ont complètement tournés, comme cela était facile à prévoir. » (1) Gagner du temps ! C'est là ce que cherchaient avant tout la Turquie et l'Angleterre, et, dans ce but, elles avaient recours aux atermoiements pour user les volontés et l'etarder toute conclusion. Fuad, surtout, temporisait le plus qu'il pouvait, espérant arriver au terme de six mois, fixé par les grandes Puissances, et nous voir partir en lui abandonnant le terrain, sans y avoir rien fait, rien semé d'important.

(i) Vie militaire, S mars 1861, le général Diicrot à son frère.

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