CHAPITRE SEPTIEME
Du Gouvernement futur de la Syrie
Projet d'une Vice-Royauté en Syrie, présenté par Fuad pacha. — Medjid Chéhab, candidat du général de Beaufort pour le gouvernement du Liban. — Joseph Karam, candidat des chrétiens. — L'émir Achmet à la tête du Caïmacamat chrétien. Joseph Karam nommé à sa place. — Le général de Beaufort opposé à la candidature de Joseph Karam pour le gouvernement du Liban. — Joseph Karam se démet du Caïmacamat. — Les répressions et les réparations à la Commission européenne.
Nous avons dit plus haut que la commission diplomatique devait l'onctionner à Beyrouth parallèlement à l'action militaire.
Elle tint, le 5 octobre, sa première séance, et, à partir de ce jour, les commissaires se réunirent une fois par semaine, chez l'un d'entre eux, chacun à tour de rôle.
\'ers le milieu de novembre, ils commencèrent à
s'occuper de rorganisalion du gouvernemcul iulur dv la Syrie. « Fuad pacha, après avoir sondé habilement les représentants des grandes Puissances, après s'être assuré qu'aucun d'eux n'avait encore ni instructions ])ien précises de son gouvernement, ni vues personnelles bien arrêtées, insinua adroitement à quelcpies Européens du pays, qui étaient ses familiers et jouissaient d'une certaine influence, que la solution présentant les garanties les plus sérieuses pour la prosjjérité et la pacification du pays, serait la création d'une vice-royauté de Syrie, .à l'instar de la viceroyauté d'Egypte, c'est-à-dire, un gouvernement indépendant de fait et. pour la forme seulement, vassal du Sultan.
(( Ce principe admis, il laissa entrevoir aux plus intimes que cette vice-royauté, il l'accepterait, si l'opinion ])ul)lique l'y conviait. Son nom fut donc mis en avant, sans qu'on pût facilement remonter à la source. » (1)
Fuad profita de la rumeur qui se faisait autour de lui, pour dire à ceux qui le consultaient sur ses intentions que, dans V intérêt du pays, il se sacrifierait et accepterait la vice-royauté. Il séduisit beaucoup de monde, et bientôt il compta de nombreux partisans (2).
Le général Ducrot trouva que c'était là peut-être la seule solution vraiment pratique, et il écrivit à Madame Ducrot qu'il serait disposé à prêter à Fuad
(1) Le général Ducrot à Madame Ducrot, 11 novembre 1860, Vie militaire.
(2) Ibid.
un loyal concours, si celui-ci parvenait réellement à châtier les vrais coupables, à indemniser convenablement les chrétiens, à leur garantir pour l'avenir l'indépendance et la liberté.
« Cette solution de la question de Syrie présentait bien des inconvénients au point de vue de l'avenir du pays, mais elle satisfaisait au présent. » (1)
Le général de Beaufort ne partageait pas, sur cette solution, les vues du général Ducrot. De 1834 à 1837, étant capitaine d'état-major, il avait été détaché au service de l'Egypte et avait passé ces trois années €n Syrie, comme aide de camp de Soliman pacha. En 1840, il avait encore fait avec lui les campagnes qui marquèrent, dans ce pays, la fin de la domination égyptienne.
C'est alors, en 1837, qu'il avait été l'IuMe du grand émir Béchir, dans son magnifique palais de Beit-ed-din. L'émir lui en avait fait lui-même les honneurs, entouré de plusieurs centaines de serviteurs dévoués. Le général avait conservé de cette visite un souvenir inoubliable ; il ne connaissait dans le Liban que le vieil émir et la famille Chéhab, à laquelle il appartenait (2).
« La seule chose à faire, disait-il, pour rendre à la Montagne son indépendance et sa sécurité, c'est de lui donner pour chef un descendant de Vémir Béchir. un
(1) A son frère, P^" décembre 1860, Vie militaire. La création d'une vice-royauté fut abandonnée, la France et la Turquie ayant opposé leur veto.
(2) E. Louet, op. cit., p. 107.
membre de la famille Chéhab. Or, ajoute le général Ducrot, la puissance de l'Emir reposait uniquement sur sa valeur personnelle ; elle résultait d'une énergie excessive, c{ui avait su triompher de toutes les résistances et qui ne reculait devant aucun moyen : il lui avait fallu lutter avec acharnement, pendant de longues années, pour la faire accepter de toutes les fractions de la Montagne ; en réalité, elle ne reposai! sur aucim système d'organisation pouvant la transmettre d'un individu à un autre.
« On compte aujourd'hui 223 princes ou Emirs de la famille Chéhab. ayant tous des prétentions égales à leur nullité, tous haïs, méprisés par les populations qu'ils ont opprimées, vexées, dépouillées à la manière de certains grands seigneurs du moyen-âge, et qu'ils n'ont pas su protéger au moment du danger. Aussi, quand les événements de 1840 eurent amené la chute de l'émir Béchir, tous les membres de son illustre famille furent successivement chassés de la Montagne, et, depuis longtemps, ils sont réfugiés à Beyrouth et dans les villes du littoral, quelques-uns même en Turquie et en Egypte.
(( En arivant ici. le premier soin du général en chef a été de chercher un membre de cette famille, capable de jouer le rôle qu'il lui réservait ; mais la nullité de tous était tellement notoire qu'il dut y renoncer, et il se décida à faire venir d'Egypte un certain Medjid, petit-fils du grand Emir, qu'il avait connu dans sa jeunesse. Ce quidam, exilé depuis 20 ans. avait perdu toutes ses relations, était devenu fort lourd, fort pa-
resseux, enfin s'était fait musuhnan pour obtenir la main d'une belle odalisque.
(( Qu'à cela ne tienne, on le fera chrétien, et en effet, Medjid a abjuré ses erreurs... Il est aujourd'hui le candidat avoué du gouvernement français au commandement suprême du Liban. Déjà les 222 autres princes spéculent sur son avènement pour rentrer en possession des biens qui, jadis, ont appartenu à leur famille, et que les catastrophes politiques ont fait passer en d'autres mains... En outre, bon nombre des émirs Chéhab sont les clients des consuls anglais et russes, plusieurs ont des relations de famille avec les Anglais, notamment avec le colonel ('hurcliill, agent secret du gouvernement, établi depuis longtemps à Beyrouth. On peut comprendre par là où doit fatalement nous mener la poursuite d'une semblable organisation- » (1)
L'amiral de Tinan partageait l'opinion du général Ducrot sur l'émir- Medjid. 11 écrivait, de Beyrouth, le 16 juin 1801, au ministre de la Marine : « J'ai reçu hier la visite de l'émir Medjid, qui a été mis sur les rangs pour le Caïmacamat du Liban. Ma première impression ne lui a pas été favorable. Autant qu'on peut juger un homme à première vue, il ne m'a paru ni intelligent ni énergique. »
Quoi qu'il en soit, le général de Beaufort fit agréer son candidat à Paris, comme gouverneur suprême du
(1) Le généra] Ducrot à son frère, Beyrouth, 8 mors, Vie militaire.
156 DU GOUVERXE^rE^T futur de la SYRIE
Liban, el son Etat-major approuva ce choix, à l'exclusion de tout autre.
Le général Ducrot avait pour le Li])an un caiulidal qui ne fut certes pas agréable au général de Beaufort. Voici ce qu'il écrit sur cette candidature :
(( En examinant froidement la situation du Liban, en examinant les éléments de force et de résistance qu'offre sa population chrétienne, j'ai été amené, dès les premiers jours, à constater ce qui suit : le Liban est divisé naturellement en trois grandes zones, le Nord, le Sud et le Centre. Sa partie nord, plus vaste que les autres, plus peuplée, contient environ 200.000 chrétiens maronites et quelques centaines de Grecs schismatiques qui, à des époques de persécution, sont venus y demander asile et protection.
« Grâce à l'accord de ces populations et aux obstacles naturels que présente un sol aussi tourmenté que possible, cette espèce de Kabylie chrétienne est toujours restée à peu près indépendante. Les Turcs n'y ont jamais pénétré, et l'émir Béchir lui-même n'était parvenu à y faire reconnaître son autorité qu'à force de ruse et d'audace et avec l'aide des Egyptiens; encore est-ce le soulèvement des chrétiens du Nord qui, à la chute d'Ibrahim, a amené la ruine de Béchir el l'a forcé de venir se mettre entre les mains des Anglais qui l'ont livré aux Turcs.
« Depuis, les Anglais ont fait des efforts désespérés pour étendre leur influence sur cette partie de la Montagne ; leurs missionnaires protestants et même calho-
liques ont toujours été expulsés ; ils n'ont pas fait un pas. Au contraire, la communauté de religion et les relations traditionnelles donnent à la France une influence souveraine sur cette partie de la Montagne ; les Lazaristes, les Jésuites, les Sœurs de Sainl-\ incent de Paul ont plusieurs établissements qui comptent un grand nombre d'élèves... Un jeune Clieik de la Montagne, Joseph Karanu a conquis sur ce pays une influence personnelle considérable-
« Ce Joseph Karam, que j'ai beaucoup vu, beaucoup étudié, est un homme d'une valeur incontestable. Elevé au collège des Lazaristes, il parle bien français, a ime certaine instruction, et se montre remarquable par son énergie et ses idées fort justes et fort saines sur toutes les questions politiques et gouvernementales.
« 11 est catholique fervent. Il a pour la France un dévouement à toute épreuve, parce qu'il est l)asé sur ses croyances religieuses et sur ses traditions de famille. \'oilà pour le Xord. » (1)
L'amiral Gicquel des Touches (2) ne pensait pas autrement que le général Ducrot sur Joseph Karam. Dès son arrivée à Beyrouth, il avait écrit à M. Blanche, représentant consulaire de la France à Tripoli, qui était venu jeune en Syrie comme précepteur des enfants de M. Bourée, le futur ambassadeur à Constantinople, et qui n'avait jamais quitté depuis la
(1) Vie militaire, à son frère, 8 mars 1861.
(2) Il était alors chef d'état-major de l'amiral de Tinan.
Syrie. Il le pria de venir le voir. L'amiral avait grande confiance dans son jugement, dans sa haute valeur et dans sa connaissance du pays. Il l'interrogea sur Joseph Karam. M. Blanclie lui répondit, d'après ce que raconte l'Amiral dans ses Mémoires inédits : « Il ne faut pas se figurer Joseph Karam d'après ce qu'il était, il y a quinze ou vingt ans, jeune homme timide, d'une piété extrême cl (Itnué de toute amhition. Tout en ayant conservé en partie les qualités de sa jeunesse, il y a mêlé des vues plus personnelles, la finesse de l'Arabe dans ses relations et le désir de percer. Son courage est à toute épreuve et justifie d'ailleurs, par la décision avec laquelle il se jeta récemment dans la mêlée, la position qu'il occupe dans le pays... La France peut compter sur sa reconnaissance et son affection de longue date. Son éducation a été faite par un Lazariste français, le P. Regas. Il parle assez bien notre langue, et toutes .ses attaches sont françaises. »
Les Mémoires inédits de l'amiral Gicquel contiennent encore ce porli-ail flatlenr de Karam, tracé par M. Blanche :
« Plein de foi et de (lévouemcnt à la France, on admirait en lui sa iii()(l(''i'ali()ii, une grande tolérance et une vérital)lt' iii(l('|)('ii(lance de caractère. Sans être un génie liaiisrendanl, c'était un homme inlelligeiit, dune honnêteté, d'un dévouemeut et d'une énergie à toute éi)reuve. Il portait à un haut degré le sentiment de riioiuieur. Il représentait riiillueiice
française contre l'influence anglaise et l'influence russe ; il représentait l'avenir contre un passé déplorable et un présent intolérable. »
Après avoir parlé de la partie Xord du Liban, le général Ducrot s'exprime ainsi sur le Centre et le Sud :
« Le Centre compte environ 20.000 habitants, chrétiens, Maronites, Grecs-unis, Grecs schismaliques, Druses, etc. Le Sud compte 15.000 chrétiens des différentes sectes et 40.000 Druses... Dans ces deux zones, l'influence française est à peu près nulle, écrasée qu'elle est par l'action combinée des Turcs et des Anglais.
« On s'est imaginé qu'il suffirait de faire une organisation sur le papier pour mettre dans la même main les trois zones du Liban, et l'on a compté sur la reconnaissance du renégat Medjid i)our regagner l'influence que nous avons perdue dans les zones du Centre et du Sud.
'< On ne s'est nullement occupé du Xord, parce que. disait-on, il est à nous et que notre influence y sera toujours prépondérante. Au lieu de chercher à tirer parti de la valeur réelle de Joseph Karam, de son dévouement et de l'influence qu'il avait conquise par son attitude au milieu des derniers événements, on a tout fait pour le démolir, parce qu'il pouvait devenir un élément dangereux de résistance contre le prince Chéhab.
« Fort heureusement, l'on n'a pas réussi jusqu'à pré-
sent, parce que Karam est l'iionmie du peuple et du clergé. Je dis fort heureusement, parce cjue l'inlérêt des populations chrétiennes, comme l'inlérel français, demandent, avant tout, une organisation forte ^t vigoureuse de la zone du Nord, qui peut seule- dominer le reste de la Montagne et déjouer toutes les intrigues de la Turquie et de l'Angleterre. » (1)
Ici encore, l'amiral Gicquel des Touches était de l'avis du général Ducrot. Il écrit, dans ses Mcmoircfi inédils : « L'homme qui semhlait appelé au gouvernement du Lihan, par la décision qu'il avait montrée au moment des massacres et la confiance qu'il inspii-ait aux Maronites, était un. ami de la France, Joseph Karam. Malheureusement, le général de Beaufort avait proposé un autre candidat, Medjid, petit-fils de l'émir Béchir. Il ressuscita ce mannequin d'émir Chéhab et l'opposa à Karam, dont il prétendait que les Maronites n'accepteraient pas volontiers la domination, parce que sa famille n'avait pas assez d'illustration. Ce Chéhab n'avait plus aucune situation personnelle, on se demandait s'il était réellement chrétien, et personne n'en voulait, excepté le général (h^ Beaufort. Il suffisait, du reste, de le voir pour constater sa nullité. » (2)
(1) Même lettre du Cfénéral à son frère, 8 mars 1861, Vie militaire.
(2) L'amiral Le Barbier de Tinan, commandant de l'escadre française à Beyrouth, était aussi très favorable à Joseph Karam et avait écrit en sa faveur au ministre de la marine.
DU GOLVEUNE.MEiNT FITIR DR LA SYRIE 161
On sait qu'au moment de noire intervention en Syrie, la Montagne était divisée adniinislrativement en deux Caïmacamats, Nord et Sud.
« Dans le premier, l'élément maronite dominait presque exclusivement ; sur certains points de la frontière seulement, il était entremêlé de quelques Métoualis, Musulmans, Arméniens, Grecs et Druses. Dans le Sud (Caïmacamat druse), l'élément druse était, sinon en majorité numérique, du moins en possession d'une supériorité morale incontestable.
(( Les Turcs, avec une profonde habileté, avaieni su déjouer tout ce qu'il y avait de favorable aux chrétiens dans cette organisation, en mettant à la tête du Caïmacamat du Nord, un homme d'une iiullilé absolue, l'émir Achmet, de la famille princière Belhama. Puis, quelques intrigues, adroitement ourdies par les autorités turques, avaient fait ressortir d'une manière éclatante l'impuissance de l'émir Achmet, et l'avaient forcé à abandonner sa résidence de la Montagne pour se retirer à Beyrouth.
« Il y avait trois ans que son autorité était purement nominale, lorsque les désordres éclatèrent dans la Montagne. Les chrétiens du Nord, sans chef, sans direction, ne surent pas s'entendre pour venir en aide à leurs frères du Sud, et restèrent sur la défensive, en attendant l'allarpie de leurs ennemis. » (1)
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
Un seul homme, Joseph Karam, compril, comme nous l'avons vu, que pour conjurer les dangers de l'avenir, il fallait, reiulre celle défensive offensive. El c'est alors qu'il sortit sans hésiter de sa forteresse d'Ehden pour se porter au secours de Zahlé. Mais le consul de France s'interposa mal à propos et arrêta son action vigoureuse, qui devait assurer le triomphe des Zahliotes.
« Néanmoins, dit le général Ducrot, sa démarche, son énergie et ses antécédents l'avaient rendu très populaire dans tout le nord de la Montagne, et, à notice arrivée à Beyrouth, c'était le seul homme en évidence, le seul que l'opinion puhlique désignât comme apte à relever l'autorité tombée si bas entre les mains ineptes de l'émir Achmet.
(( M. Béclard, notre commissaire, jugea parfaitement la situation dès le début. D'après ce qu'il entendait dire, il comprit qu'il n'y avait pas à hésiter entre l'émir Achmet, nul par lui-même, ruiné par ses propres fautes et par l'action turque, tombé dans le plus profond mépris depuis les derniers événements, et le jeune Joseph Karam, partisan résolu de la France, plein d'énergie et d'activité, acclamé par tous les Maronites du Nord, soutenu vivement par le clergé, encore plein de reconnaissance pour la protection dont il l'avait couvert pendant les massacres.
« Donc, M. Béclard, sans consulter le général de Beaufort, proposa à Joseph Karam le commandement provisoire du Caïmacamat chrétien.
« Karam, qui entrevoyail h^s difficultés de la situa-
tion, refusa d'abord, puis céda aux pressantes sollirilalions de M. Béclard, qui représentait son acceptation comme un acte de dévouement indispensable pour favoriser les intérêts que la France était venue défendre en Syrie.
« Fuad pacha consenlil à cette condnnaison, après une résistance suffisante pour se donner aux yeux de M. Béclard les apparences d'un siucère désir de conciliation, suffisante aussi pour se donner aux yeux du général en chef et du consul le mérite d'avoir repoussé une mesure qu'il savait ne pas entrer dans leurs vues. C'était un moyen sûr d'augmenter le désaccord entre les ageuts de la France. D'ailleurs, il était peu probable que le jeune chef maronite eût assez d'habileté et de modération pour triompher des difficultés qu'allait rencontrer son administration provisoire ; le couler complètement aux yeux des siens et des agents de la France, ou le gagner à la cause turque à force de séductions et de promesses, telle était l'alternative qu'entrevoyait l'habile ministre du Sultan.
((La nomination de Karam, considérée comme un ■ heureux événement par M. Béclard, fut regardée comme un échec par le général en chef et le consul de France, qui s'en plaignirent amèrement, et présentèrent les choses de telle sorte, dans leur correspondance officielle, que M. Béclard fut désapprouvé à Paris et reçut l'ordre de concerter à l'avenir tous ses actes avec le commandant des troupes et de lui communiquer toute sa correspondance officielle. M. Béclard, au lieu de persister dans sa ligne de conduite
et de chercher à démontrer \n justesse de ses vues, renonça dès lors à toute initiative. De phis, dans l'intérêt d'une union indispensahle pour faire triompher les vues de la France, il se mit franchement à la remorque du général de Beaufort. » (1)
Joseph Karam n'en resta pas moins au poste d'honneur où M. Béclard l'avait placé, à l'insu du général de Beaufort (2).
(( Les débuts de son administration, dit encore le général Ducrot, furent marqués par un incident, qui aurait suffi pour éclairer tout le monde sur son véritable caractère... A la suite d'une rixe, qui s'était produite entre Druses et Maronites dans un village du Meten, sur la frontière sud du Caïmacanam chrétien, deux cavaliers de Karam furent insultés et maltraités par les Druses, incités secrètement et soutenus par les Turcs. Immédiatement, sur l'ordre du pacha, deux compagnies turques se transportèrent sur les lieux et occupèrent militairement le village. Grand fut l'étonnement de Karam, qui, au premier avis, accourut pour faire respecter son autorité, et qui n'avait rien fait, rien dit de nature à motiver l'intervention des soldats turcs. L'officier qui les commandait accueillit le chef maronite avec de grandes démonstrations de respect et se mit à ses ordres. Karam le remercia et lui dit que sa présence était absolument iniilile, qu'elle violait les privilèges de la Montagne,
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
(2) Quand J. Karam fut nommé Caïmaoam du Kesrouan, Achmet fut poliment révoqué par Fuad pacha.
et que, en conséquence, il l'engageait à se retirer. L'officier se retrancha derrière les ordres reçus de ses chefs, et resta sur les lieux.
« Karam écrivit une lettre, respectueuse mais très ferme, au pacha, pour se plaindre d'une intervention qu'il n'avait pas provoquée, et termina en le priant de retirer ses troupes ou d'accepter sa démission.
'( Fuad était alors à Mukhtara, dans le pays druse. Il ne répondit pas et maintint les choses dans le statu quo. Nouvelle lettre de Karam, plus ferme encore, plus positive que la première, déclarant que, s'il n'était pas donné suite immédiate à sa protestation, il considérerait sa démission comme acceptée et se retirerait à Ehden. En même temps, il écrivait aux commissaires européens pour leur faire connaître l'incident et sa détermination de donner sa démission, si les soldats turcs n'étaient pas rappelés.
« Sur les représentations des commissaires, Fuad se décida à répondre à Karam qu'il n'acceptait pas sa démission, qu'il avait cru lui être agréable et utile en envoyant des soldats pour appuyer son autorité, mais que, du moment où il les trouvait inutiles, l'ordre allait être donné de les faire rentrer. » (1)
De fait, le gouverneur civil de Beyrouth se rendit au village du Meten, et les troupes turques s'en retournèrent. La popularité de Karam s'accrut beaucoup dans j^e Liban, par suite de cet incident, où il avait su, par sa fermeté, faire respecter les privilèges de la ]\Iontagne.
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
Un autre évcneiiieul, (riinc iiiiporlance considérable, vint encore augmenter son influence et sa popularité.
Nous avons raconté- au chapitre premier, la révolte des paysans maronites contre leurs cheiks, qui furent forcés d'abandonner le Kesrouan et de se réfugier à Beyrouth. « Les révoltés avaient à leur tête un certain Tanious Schaïn, homme de la plus basse extraction, brutal, rapace, de médiocre énergie, mais rusé à l'excès.
(( Dès les premiers jours de son investiture, Karam résolut de concilier l'état actuel des choses, c'est-àdire les droits ou plutôt les prétentions résultant du fait accompH avec les véritables principes de justice, les droits réels et les prétentions exagérées des cheiks dépossédés. » (1)
Sa résolution était parfaite, mais l'exécution fort délicate. Le général Ducrot raconte dans ses Documents inédits quelle fut sa conduite en cette circonstance.
« A Tanious Schaïn et à ses adhérents, Karam déclara sans hésitation et d'un loti qui n'admettait pas la réplique qu'ils devaient restituer à leurs anciens maîtres, les biens dont ils s'étaient emparés par violence, qu'il y aurait lieu de régler les indemnités dues pour la jouissance illégale de ces propriétés, et qu'à pailir de ce moment, les fermages, locations ou autres revenus devraient être versés intégralement entre ses
(1) Général Ducrol, Documents inédits.
mains pour être remis aux légitimes propriétaires-
« Aux cheiks dépossédés, il déclara que s'ils voulaient rentrer dans la Montagne, il les mettrait luimême en possession de leurs propriétés, s'engageant, sur sa tête, à faire respecter leurs biens et leurs personnes, mais à la condition qu'ils se soumettraient à la loi commune, reconnaîtraient les autorités établies et feraient abandon de certains droits et privilèges devenus odieux au peuple et qui, réellement, n'avaient plus leur raison d'être.
« Tanious Schaïn, intimidé par l'attitude ferme de Karam, par sa réputation d'homme d'action, aussi énergique que juste et sévère, se soumit sans observations à ses décisions.
« Il n'en fut pas de même des cheiks qui, mal conseillés, récusèrent l'arbitrage de Joseph Karam. Ils voulaient rentrer en triomphateurs dans leurs domaines, escortés par les troupes françaises ou turques, peu leur importail ; punir rigoureusement leurs vassaux révoltés, et être mis en pleine jouissance de leurs droits et privilèges féodaux. Après bien des pourparlers, Karam, fatigué de leurs intrigues, de leur entêtement et de leur violence, finit par déclarer que, dans leur propre intérêt comme dans celui de la Montagne, il préférait les voir rester à Beyrouth, c|ue d'ailleurs il s'engageait à leur faire tenir exactement les revenus de leurs propriétés, que dans ce but ils eussent à désigner le fondé de pouvoirs qui leur conviendrait.
(( Pendant tous ces débals, Tanious Schaïn s'était
montré i)lein de déférence el de respect pouj- Karam, loul disposé à accepter ses décisions, toujours empressé à obéir. Pour (pii connaissait sa nature grossière el ses penchants au désordre, il était liien évident qu'il cédait à l'ascendant moral et matériel que le jeune Caïmacam exerçait sur toute la population de son Caïmacamal. » (1)
Son altitude changea bientôt complètement : il fallait s'y attendre.
(( Des émissaires de lémir Medjid vinrent le trouver, dit le général Ducrot, et lui proposèrenl de faire cause commune avec eux pour démolir Joseph Karam el faire triompher la candidature du prince choisi et patronné par le chef de l'armée française- Tanious Schain accepta sans hésiter les ouvertures des émissaires ; sa vanité était satisfaite.
'< 11 réunit autour de lui une centaine de mauvais sujets, les plus compromis dans l'affaire des cheiks, leur monta la tête en assurant que Karam avait formé le ])rojet de les livrer à leurs anciens maîtres : et, un jour que le Caïmacam était venu, sans escorte, faire une visite au supérieur d'Antoura, en compagnie du I*atriarche, ils se réunirent devant le couvent, firent entendre des insultes, des menaces, et tirèrent même (pielques coups de fusils.
« Karam resta calme el méprisant devant ces démonstrations, n'abrégea pas d'une minute le temps fixé pour son séjour au couvent, el redescendit tranquillement à Djouni. L ne fois là, il réunit à la hâte
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
une centaine de ses gens et se dirigea immédiatement vers le village de Tanious Schain, perché sur le sommet de la Montagne, dans une position réputée inexpugnable.
(( Il gravissait encore pénihleiiient létroil sentier qui conduit au village, lorsqu'une décharge, partie de derrière les rochers, abattit quel({ues-uns des cavaliers ({ui l'entouraient. Aussitôt, il sauta à bas de son cheval, en criant à ses gens : En avanU en muni, ci au bàlon, cesl bon pour ces cofjuius-lù. En elïet, il s'avance résolument la canne à la nuiin, et escalade avec agilité les rochers entassés devant lui. Tout son monde le suit sans songer à riposter et, en un instant, ils ont envahi le village (pie leurs adversaires abandonnent en toute hâte, car leur chef, Tanious Schain, a donné l'exemple de la fuite. Quelques fuyards tombent entre les mains des vainqueurs qui, grâce aux ordres formels de Karam, ne leur font aucun mal, et se contentent de s'assurer de leur personne.
« La maison de Tanious Schain est envahie, les grains et le vin qu'elle renfermait en quantités assez considérables, sont partagés entre les gens de Karam, qui ont soin de réserver la plus forte part pour les familles de ceux qui sont tombés dans la lutte. Karam couche sur les lieux, et le lendemain, après avoir réuni les habitants pour leur faire entendre quelques sages conseils, il descend à Djouni avec ses pi'isonniers.
« Ainsi) ce soulèvement avait tourné à la plus
grande gloire de Karam, et lui avait fourni l'occasion de prouver son calme, sa résolution, son énergie et sa modération. Plus que jamais, son autorité et sa popularité étaient incontestables. » (1)
Cependant, cette popularité contrariait visiblement les idées et les projets du général de Beaufort sur l'organisation du pays. Cette organisation n'était, en résumé, qu'un retour complet à l'état de choses qui existait avant 1840. c'est-à-dire la réintégration d'un prince de la famille Chéhab comme gouverneur unique et suprême de tout le Liban.
Karam, ayant appris que le général de Beaufort avait un candidat pour le gouvernement du Liban, écrivit au général Ducrot la lettre suivante, où se révèlent la beauté de son caractère et son désintéressement :
'( J'ai appris qu'il est décidé de sauvegarder les intérêts chrétiens de la manière la plus convenable et que Monsieur le général de Beaufort a désigné un personnage de la famille Chéhab pour le faire nommer gouverneur général.
« Il ne m'appartient pas de donner mon opinion là-dessus. Il est de mon devoir d'obéir au chef de l'armée française, heureux si je peux le lui prouver, de près comme de loin, par mes services et par une conduite toute conforme à ses désirs.
« Je trouve donc qu'il est convenable de donner ma démission . . .
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
(( Veuillez, monsieur le général, être assez l)on pour exposer tout cela à Monsieur le général en chef, et me dire quels sont les termes de sa volonté pour (pie j'agisse en conséquence, cl (juil me soit permis de rappeler que, pendant toute ma vie, mon bonheur était de suivre la ligne de conduite que me prescrivait l'agent du gouvernement français, que j'ai subi des menaces comme j'ai refusé des récompenses, et je suis resté comme je resterai toujours fidèle à mon devoir, et, comme mes ancêtres, le très obéissant serviteur de la France. » (l)
Les succès du jeune Caïmacam et sa grande influence n'eurent pas le don de plaire au général en chef de l'expédition et aux officiers de son bureau politique.
« Vainement, dit le général Ducrot, redoubla-t-il d'égards, de témoignages de respect ; vainement vintil supplier plusieurs fois le général de lui tracer sa ligne de conduite, de lui faire connaître ses volontés ; vainement poussa-t-il le désintéressement et la déférence jusqu'à offrir, à plusieurs reprises, de se démettre de fonctions qu'il n'avait acceptées que sur les pressantes instances de AI. Béclard et qui maintenant semblaient contrarier les vues du général ; rien ne put l'éclairer ni le fléchir. Jusqu'au dernier jour, il persista, avec les officiers de son entourage, à voir en lui un intrigant de bas étage, n'ayant d'autre mobile qu'une mesquine ambition, sans valeur person-
(1) Lettre traduite de l'arabe et trouvée dans les Documents inédits du général Ducrot.
nelle, comme sans influence sur les populations (1). <( Sa démission fiit repoussée, et on lui prodigua les plus pénibles avanies : stations prolongées dans l'antichambre du général au milieu des plantons, accueil glacial du général lui-même et de son entourage, mauvais traitements à ses serviteurs et à ses proches parents, accusation de sétre vendu aux Anglais et aux Turcs ; rien ne fut épargné. On ne recula devant aucun moyen pour démolir un homme qui n'avait d'autre tort que d'être très populaire, loyal, énergique, sincèrement attaché à son pays et à la France » (2). Karam resta inébranlable, même sous l'injure.
Dans ses lettres au ministre de la Marine, l'amiral de Tinan reproche au général de Beaufort sa conduite à l'égard de Karam, laquelle a nui considérablement à la pacification du pays et favorisé les perfides desseins de l'Angleterre et de la Turquie ; et dans sa lettre du 28 juin, il dit : ^ Je regrette de ne pas me trouver d'accord avec M. le général de Beaufort sur cette question (le choix entre Medjid et Karam) ; mais je crois que les Chéhab représentent le passé de la Syrie et que Karam en représente l'avenir. L'émir Medjid qui a passé de la religion chrétienne à la religion mnsuhnane. pour se faire chrétien de nouveau, suivant les femmes qu'il a épousées, ne peut être
(1) M. Louet, payeur de rexpédition, s'est fail, dans L'Expédition de Sijrie, l'écho de ces sentiments qu'il approuve.
(2) Général Ducrot, Documenls inédits.
DU GOUVERNEMENT FUTUR DE LA SYRIE i/o
riiomme de la partie solide du Liban où la nationalité n'a d'autre fondement que la fidélité à la toi religieuse. Le prince, que son nom appelait à la tête des chrétiens au moment du danger et qui les a abandonnés pour se réfugier sur la terre étrangère, ne peut leur inspirer la même confiance que ce simple chef de district qui, de sa propre initiative, a sauvé le nord de la Syrie. Lorsque l'on a vu de près ces deux personnages, l'opinion se prononce en faveur de Karam. L'énergie, la volonté et la loyauté sont peintes sur sa figure ; sa convei'sation respire le patriotisme. L'éducation toute française qu'il a reçue, l'attachement qu'il nous a montré en toute occasion me font penser qu'il ne cédera jamais aux avances dont il est l'objet de la part des autorités turques et des agents anglais.
« Si la France veut contrarier les vues ambitieuses de l'Angleterre sur la Syrie, c'est sur Karam qu'elle doit s'appuyer. Elle doit tenir à grandir ce chef pour le mettre en avant à un moment donné, et peu d'efforts lui seront alors nécessaires pour contrebalancer les menées des Anglais et des Turcs réunis. » (1) '
Dans ses Mémoires inéditsi sur la Syrie, l'amiral Gicquel des Touches, qui connaissait parfaitement Joseph Karam, déplore la persécution dont il fut l'objet de la part du général de Beaufort, et il ajoute : « Le général de Beaufort n'aurait eu à son arrivée en Syrie qu'à joindre nos efforts à ceux de Karam pour
(1) Voir à VAppendice la lettre n° 11.
174 DU GOUVERNEMENT FlTTR DE LA SYRIE
nous donner ici une position prépondérante et pour assurer aux nialheui'eux ciirétiens dépossédés la restitution de leurs biens. »
L'amii'al de la Grandière est en plein accord, au sujet de Joseph Karani, avec les amiraux de Tinan et Gicquel des Touches, comme on peut le voir dans sa lettre imprimée, du 5 janvier 1862, au général Ducrot (1).
<( Le général de Beaufort, malgré ces hauts témoignages, avait en telle hostilité Joseph Karam, qu'il alla jusqu'à lui déclarer qu'étant trop attaché à la religion, il ne pouvait contenter tout le monde à la fois, et qu'il avait besoin de trouver pour la France un candidat exempt de préjugés. Qu'à cela ne tienne, répliqua Karam, je suis prêt à me démettre et sur le champ. — Non, répondit le général, cette -conduitt* serait hostile à la France. Si vous voulez nous marquer votre amitié, vous devez avant tout décider les Maronites à accepter pour leur prince l'émir Medjid Chéhab » (2). Ce dernier était trop conqjromis pour être jamais accepté par les Maronites. Karam refusa de se prêter aux volontés du général.
Mais le général en chef voulait, avant tout, faire trioin])her son candidat. « 11 se rendit chez le patriarche et le mit en demeure de passer par ses volontés, en acceptant et faisant accepter son Chéhab |»ai' les populations, ou de renoncer pour toujours à la
(1) Vie militaire du (jénérid Diicrot, T. II, p. 28.
(2) Mémoire de J. Karam aux gouverneurs et nations de l'Europe, pp. 20 et 21.
DTl GOrVERNF.MFAT FITUR DP. LA SYRIE 175
protection de la France. Cette mise en demeure faisait dire à ce, bon vieillard : Nous voilà dans la situation d'une fille que l'on veut marier malgré elle ; elle est certaine que riionune qu'on lui inq)0se l'era le malheur de sa vie, mais elle est bonne chrétieime, fille obéissante et respectueuse, elle courbe la léte et obéit. » (1)
De son côté, M. Scheffer, premier interprète de Napoléon III, qui venait d'arriver en Syrie, envoyé pour porter à Abd-el-Kader le grand cordon de la Légion d'honneur, et était en même temps chargé d'une mission [)olili([ur, fil aupi'ès du patriarche et du clergé, au nom du général, une démarche en faveur de Medjid. Malgré l'ascendant que lui donnaient sa situation et ses séductions personnelles, il trouva partout une résistance irréductible. « 11 revint de sa tournée dans le Liban très découragé, déclarant que le peuple et tout le clergé étaient entièrement dévoués à Karam, qu'ils étaient trop pénétrés de sa supériorité et de son esprit de justice pour vouloir abandonner sa cause en faveur de celle de Medjid, dont la lâcheté, la rapacité étaient connues de tous, et qui, en somme, avait été deux fois renégat. Il affirma que la candidature Medjid, repoussée par le clergé et par le peuple, n'avait aucune chance de succès. Malheureusement, on s'était trop avancé dans cette voie, il était difficile de reculer ; il y avait un engagement pris vis-à-vis de Medjid, vis-à-vis du gouvernement français. Il fallait, à tout prix, prouver qu'on avait raison. » (2)
(1) Général Diicrot, Documenfs inédite.
(2) Ibid.
Le général de Beaufort ne se tint donc pas pour battu ; il lui fallait son Medjid. « Chose incroyable ! Dans son embarras, il eut l'idée de s'adresser à Joseph Karam lui-même. Il lut appelé à Beyrouth par le général, qui, cette fois, l'accueinit avec une grande bienveillance, l'invita même à déjeûner, et, après une conversation dans laquelle il laissa percer ses intentions, le remit aux mains du chef du bureau politique, chargé d'obtenir son acquiescement complet aux mesures projetées.
« Une pétition préparée et rédigée sous la direction du l)ureau politique, demandait aux commissaires des grandes Puissances un gouverneur unique pour la Montagne. Le gouverneur devait être chrétien indigène et relever directement du Sultan. Ce haut personnage, l'élu de la Xation. la pétition le désignait, malgré les sages représentations de M. Béclard : c'était l'émir Medjid Chéhab.
« Avant de mettre cette pétition en circulation, on avait voulu s'assurer l'adhésion, tout au moins la neutralité, du patriarche et de Joseph Karam ; car la vérité commençait à se faire jour malgré tout, et l'on était obligé de s'avouer que le succès de la pétition était entre leurs mains.
" Le chef du luu'eau politique employa inutilement tous les moyens jxiur amonei' Karam à ses fins : les raisonnements les plus sul)tils, les promesses, les prières, les menaces échouèrent également devant la fei'melé et le l)()n sens (hi jeune chef maronite.
<( L'émir Medjid, disait-il, ne nous inspire aucune
DU GOUVERNEMENT FUTl'R DE LA SYRIE 177
confiance, ni comme homme, ni comme chrétien. Bien plus, j'ai la conviction que son avènement au gouvernement de la Montagne serait une cause de ruine pour notre nation. Il vous reniera lui-même un jour, comme ilji renié son Dieu. Nous mettre entre ses mains, c'est nous livrer à la merci des Turcs. En signant cette pétition comme Caïmacam, je trahirais mes frères, car je semt)lerais donner mon adhésion à une mesure (jue ma conscience repousse. J'assumerai^^ sur ma tète la respons<d)ilité de ses actes. Cela est im])Ossible. Laissez-moi, si je gène votre politique, donner ma démission. Je me retirerai èi Ehden, loin «les hommes et des affaires. Je vous laisserai ainsi le champ libre, pour mener les affaires de n^on J'aijs, comme vous l'entendrez.
« Et après trois heures de discussions stériles, le chef du l)ureau politique congédia Karam, en lui adressant les reproches les plus durs el les plus immérités.
(( Karam, plein de douleur et d'anxiété, se rendit chez M. Béclard pour lui faire part de ce qui s'était passé, et le supplier encore d'accepter ou de faire accepter sa démission. Là, du moins, il trouva des formes bienveillantes, des paroles polies et convenables. On l'engagea à bien réfléchir, en lui faisant observer que la politique du général était devenue celle de la France ; qu'il y aurait ingratitude et maladresse à vouloir s'en écarter ; qu'en donnant sa démission, il laisserait à Fuad pacha la possibilité de le remplacer par une de
178 DU GOUVERNEMENT FUTUH DE LA SYUIE
ses créatures, etc. Bref, on le détermina à palienler encore quelque temps. » (1)
Karam se relira bien déterminé à ne pas céder, sa conscience et l'intérêt des Maronites lui en faisant un devoir.
(( Sans entrer dans le détail de toutes les manœuvres employées pour obtenir l'adhésion des populations à cette fâcheuse pétition, qu'il nous suffise de dire que le général lui-même se rendit au pays des Maronites pour recruter des adhésions. L'ijisuccès fut notoire.
« Aux démarches personnelles du général se joignit l'action de ses officiers qui parcoururent la Montagne dans tous les sens, promettant, menaçant, maltraitant même les gens qui refusaient de signer. On abusa de l'influence de quelques filateurs français auxquels on eut l'impudence d'affirmer que le patriarche et Joseph Karam avaient donné leur adhésion à la pétition ; enfin on ne recula devant aucun moyen.
<( Cependant les adhésions arrivaient péniblement ; le temps marchait avec rapidité, et le général avait hâte de faire accepter son candidat. On se décida à faire une nouvelle démarche auprès de Karam. » (2)
On eut recours à M. Béclard, (fui avait quelque influence sur le chef maronite.
M. Béclard le fit appeler par ordre du général. Karam obéit à l'invitation.
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
(2) Ibid.
DL L.ULXLKNEMKNT FUTUR DE LA SYPâE 179
'( Le chef du bureau politique assistait à l'entrevue, pour chauffer au besoin le zèle du commissaire, qui trop souvent avait laissé percer un secret penchant pour le Caïmacam de son choix. Après deius: heures de conférence, on se sépara sans avoir pu obtenir de Karam autre chose que lofîre de sa démission, si sa présence gênait les vues de la France.
« Le lendemain, le consul de France et les officiers du bureau politique racontaient, dans les salons de la ville, que Joseph Karam avait été iarnominieusement chassé par M. Béclard. cp^ii. convaincu de sa trahison, l'avait mis à la porte de chez lui. à coup- de pieds.
M. Béclard. interpellé à ce sujet par quelques amis de Karam. déclara que rien ne s'était passé qui pût motiver de semblables propos, et que, en les tenant, on sexposait à un démenti formel de sa part. Ces propos ne cessèrent point pour cela. » (1)
Xous passons sous silence dautres avanies que le chef des Maronites eut à subir de la part du général et de son entourage.
La patience a des bornes. .Joseph Karam. écœuré, abreuvé de dégoût, et voyant qu'on rendait systématiquement son commandement impossible, n'ayant du reste accepté ses fonctions officielles que provisoirement, demanda instamment à Fuad pacha d'accepter sa démission, et ce n'est qu'après s'être démis trois fois que l'autorité supérieure consentit à le décharger de son commandement.
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
Il vécut alors dans sa résidence d'Ehden, loin des affaires publiques, s'allachant, pour prouver sa gratitude envers la France, qu'il aimait profondément, malgré les injustes procédés de certains de ses représentants, à faire servir son influence à la traïupiillité générale du Liban.
Aucune amertume ne se mêla à sa retraite ; il quittait sans regrets un poste où sa présence semblait être un obstacle aux vues du général en chef de l'expédition française.
Dans sa retraite, il témoigna les plus grandes marques de déférence au général de Beauforl, comme le mordre la lettre suivante. Ayant appris qu'il devait aller à Ghazir, il écrivit, le 5 mai, au général Ducrot :
(( Il m'est revenu que Monsieur le général de Beaufort aurait l'intention de faire, demain, une visite à Ghazir.
(( En conséquence, j'ai fait prévenir mes amis qu'ils aient à se porter à la rencontre de Monsieur le général. Quant à moi, je serai d'autant plus satisfait de m'associer à leur démonstration, que, m'étant irrévocablement démis de mes fonctions, je pourrai témoigner, en ma qualité de simple particulier, du plaisir sincère que me fera éprouver la présence dans nos montagnes du chef de l'armée française. » (1)
« Les amis sincères que Joseph Karam comptait dans notre armée d'occupation ne le virent pas sans peine s'éloigner du Caïmacamat. Ils sentaient nette-
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
ment dans sa décision, non seulement une injustice faite à un lionnête homme, mais encore... un coup grave porté aux intérêts français.
<( En effet, l'iiomme redoutable au parti anglo-turc, une fois écarté par ceux-là mômes qui auraient dû le soutenir, il était certain que le protégé du général de Beaufort, Medjid Chéhab, serait facilement mis de côté par nos adversaires, puisqu'il n'avait ni passé, ni autorité, ni prestige. » (1)
Pendant que le général de Beaufort poursuivait avec tant d'ardeur le succès de la candidature de son protégé Medjid, et travaillait par les procédés qu'on vient de lire à détruire la réputation si solidement fondée de Joseph Karam, les Commissaires européens, entravés dans leurs opérations par les rivalités existant entre les grandes Puissances, perdaient leur temps à se tàter et à intriguer les uns contre les autres. Ces rivalités expliquent les lenteurs de la Commission, qui, pendant des mois, p^^t soin de ne pas aborder l'objet principal de ses réunions (2).
(1) Vie militaire du général Diicrot, T. II, p. 7.
(2) La Commission internationale se réunit à Beyrouth, le 5 octobre. Voici, en effet, comment débute le protocole de la première séance :
« Cejourd'hui, 5 octobre 1860, à 2 heures de l'après-midi, M. de Weckbecker, commissaire d'Autriche ; M. Béclard, commissaire de France ; lord Dufferin, commissaire de Grande-Bretagne ; M. de Rehfues, commissaire de Prusse ;
« L'Angleterre avait plus d'un motif de combattre l'influence française ; elle le faisait spécialement dans le nord de la Syrie, où se trouvait un débouché pour sa route de l'Inde, par l'Euphrate et la vallée de rOronte, route dont elle étudiait sérieusement, en 1861, la mise à exécution.
« La Russie poussait sj^stématiquement à toutes les mesures pouvant hâter lîi désorganisation de l'Empire ottoman, et, de préférence, à celles qui favorisaient l'abaissement des populations chrétiennes étrangères à l'Eglise grecque.
(( L'Autriche, préoccupée des provinces danubiennes, appuyait complètement les vues de la Turquie, relatives à la Syrie, où elle n'avait que des intérêts secondaires.
« La Turquie, tiraillée par les influences rivales des représentants des Puissances européennes, ne cessait de ruser pour annuler ces influences, en les opposant entre elles. » (1)
M. Novikow, commissaire de Russie : Abro Effendi, délégué de Son Exe. Fuad pacha, commissaire extraordinaire de la Sublime-Porte se sont réunis chez le commissaire français, à l'efïet de se constituer en Commission, conformément à leurs instructions respectives, dans le but de rechercher l'origine et la cause des événements dont la Syrie a été le théâtre ; de déterminer la part de responsabilité des chefs de l'insurrection, ainsi que celle des agents de l'administration, et de provoquer la punition des coupables ; d'apprécier l'étendue des désastres qui ont frappé les populations chrétiennes et de combiner les moyens propres à soulager et indemniser les victimes ; de prévenir le retour de semblables calamités, et d'assurer l'ordre et la sécurité en Syrie, en indiquant les modifications qu'il convient d'apporter à l'organisation actuelle de la Montagne. »
(1) Générai Ducrot, Documents inédits.
DU GOUVERXEiMEXT FUTUR DE LA SYRIE 183
Ajoutons que la Prusse protestante pensait à remplacer un jour, en Syrie, avec l'Angleterre, l'influence catholique de la France.
Ces cinq Puissances avaient eu, au mois d'août 18G0, au Congrès de Paris, une explosion de sentiments d'humanité qui les avait poussées à autoriser l'intervention immédiate de l'armée française. Mais ces sentiments ne firent pas long feu. En Syrie, elles ne songèrent qu'à faire échouer l'expédition, et, au sein de la Commission, leurs représentants ne cessèrent de combattre, par tous les moyens, les propositions mises en avant par la France, autant pour amoindrir sa prépondérance en Orient que pour faire prévaloir leurs vues particulières.
La Commission avait à sa tête, comme président, le Commissaire général de la Turquie, Fuacl pacha, diplomate d'une habileté consommée. A son arrivée en vSyrie, il avait promis, au nom de la Porte, des indemnités et des châtiments ; mais, les indemnités et les châtiments étant tombés dans le domaine de la discussion à la Commission européenne, il vit de suite qu'il pourrait désormais ne plus tenir compte des promesses faites, puisqu'il serait, en cela, appuyé contre les réclamations de la France par la majeure partie des commissaires étrangers.
En outre, président de la Commission, ses instructions avouées étaient semblables à celles de ses collègues : examiner les causes de la guerre, apprécier l'étendue des désastres, rechercher et punir les coupables, restituer aux chrétiens les richesses qui leur
avaieiil élé volées, enfin, organiser en Syrie, de concert avec la Porte, un gouvernement capable de prévenir, d'empêcher le renouvellement des horreurs accomplies en juin et juillet 1860 (1).
(( Ces instructions étaient parfaites, mais il n'entrait pas dans ses desseins d'en poursuivre l'exécution. Soutenu ouvertement par l'Angleterre, l'Autriche ei la Prusse, mollement combattu par la Russie, il concentra entre ses mains toute l'autorité, et, pour y arriver, il n'eut pas de grands combats diplomatiques à livrer. Maître absolu de la Commission, le triomphe de sa politique était assuré, d'autant plus que les dissidences des cinq commissaires faisaient admiral)lement son jeu. Il profita donc habilement de sa haute situation pour gagner du temps, introduire les Turcs dans la partie sud du Liban et tenir en échec l'armée française. De plus, d'accord avec lord Dufferin, qui voulait avec lui sauver les Druses, leurs protégés, il manœuvra habilement de façon à écarter le plus longtemps possible la discussion sur les indemnités que ni les Druses, ni les Musulmans, ni la Porte ne voulaient ou ne pouvaient payer, et sur la punilion et la recherche des coupables, des vrais coupables, qui étaient surtout les fonctionnaires turcs. » (2)
Cependant, vers la fin de l'année 1860, « les Com-
(1) B. Povijoiilat, La vérité f^iir la Sijrie, p. 3.36.
(2) Général Ducrot, Dociimenh inédifs.
DU GOUVERNEMENT FUTUR DE LA SYRiE 185
inissaires comprirent qu'il fallait absolument aboutir à quelque chose, sous peine de voir l'anarchie et les massacres recommencer au Liban, dès que nos troupes l'auraient évacué. Aussi, lorsque le terme fixé pour l'occupation approcha, — on n'avait plus que deux mois devant soi, — se décidèrent-ils à étudier activement les questions qui avaient motivé leur réunion, savoir : la recherche et la punition des auteurs du massacre, le règlement des indemnités dues aux chrétiens, la nouvelle Constitution qu'il y avait lieu d'imposer au Liban, pour éviter le renouvellement des horreurs de 1844, de 1845 et de 1860, assurei- la paix' générale en même temps que la protection aux chrétiens.
« Quelques Commissaires, considérant avec juste raison la dernière question comme principale, et craignant que le temps manquât pour la traiter à tond, proposèrent de commencer par elle. Ils espéraient, en faisant proclamer l'autonomie du Liban et en éliminant les Turcs, arriver plus facilement au règlement des indemnités et à la punition des vrais coupables.
« Fuad pacha sentit le piège et obtint qu'on suivît dans la discussion des questions l'ordre éta])li par les cabinets européens. » (1)
On commença donc la discussion par la première question. Depuis les exécutions de Damas, rien d'efficace n'avait été accompli. Les Druses demeuraient libres, sauf quelques chefs tenus en surveillance à Bevrouth. Ils avaient été arrêtés au nombre de onze, le
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
25 septembre, par ordre de Fiiad pacha. Le plus coupal)le de tous, Kattar ])ey, le chef du parti armé, avait pu s'échapper, grâce à la connivence des Anglais. Kurchid pacha était éiïalemenl prisonnier. Tous attendaient à la caserne, depuis des mois, que leur procès lût instruit.
Les Commissaires réclamèrent, demandant qu'on (ixàt leur sort au plus tôt., On était d'accord sur la <lualUé des vrais coupables, mais on différait sur l'étendue des châtiments à leur infliger. Les Commissaires observèrent en outre que, si un grand nomlîre de Druses s'étaient enfuis, d'autres demeuraient encore, qui se montraient moins soucieux de faire leur soumission que de mettre en sûreté leur butin. Fuad hésitait à agir ; mais, pressé par les Commissaires, il se décida à faire arrêter quelques centaines de Druses, qui furent internés à Moktarah, dans la résidence princière de Saïd Djomldatt, prisonnier à Beyrouth et décédé dans sa prison. Moktarah était le centre d'où rayonnaient les agents du gouvernement anglais, protecteur de la race druse.
Deux tribunaux furent institués pour juger les prisonniers, l'un à Moktarah, l'autre à Beyrouth.
A Moktarah, les jugements prononcés ne furent (ju'une comédie. Quelques condamnations à mort pour la forme, dont aucun Druse ne s'effraya, l'Angleterre et la Turquie les abritant sous leur protection ; quelques condamnations à l'exil ou aux galères. Tous les a ut l'es Druses furent relâchés, et les vrais coupables épargnés, leur fortune et leur puissance féodale con-
seillaiil de les ménager. El puis, les deux Puissances protectrices redoutaient les révélations.
(( A Eeyrouth, écrit le général Ducrot, le procès s'instruisit lentement. Le triljunal prononça la peine de mort contre trois cheiks et l'exil contre Kurchid (1). M. Béclard exigea la tête de Kurchid ; lord Dufferin l'appuya, mais se déclara protecteur des cheiks druses. Le représentant de l'Autriche s'étant prononcé en faveur du trihunal, d'accord en cela avec Fuad, les jugements furent déférés à l'examen du grand Conseil de Conslantinople et à la décision définitive du Sultan. C'est ce que désirait Fuad pacha. » (2)
(1) L'amiral de Tinan ôcrivait, le 18 juillet, au Ministre de la Marine : « Kurchid, embarqué à Beyrouth, arrivé à Larnaca, interné à Nicosia, capitale de l'île de Chypre, puis a été envoyé à Rhodes. Tahir pacha, ancien commandant des troupes à Damas, envoyé à Chypre pour être ensuite conduit à Rhodes, envoyé à Nicosia, pour y subir la peine de l'exil, puis à'Larnaca, a été reçu dans ces deux villes par les autorités avec les honneurs officiels. 18 condamnés pour les massacres de Djeddah, envoyés à Rhodes, ont été mis hors de prison, le P"" juillet, et renvoyés ensuite dans leurs foyers. » Le premier août, il écrivait encore : « 130 prisonniers de Damas, envoyés à Rhodes, y circulent en pleine liberté. Kurchid y occupe un très bel hôtel, dans l'ancien arsenal, et on prétend que le gouverneur turc lui accorde une allocation de 6.000 piastres par mois. Les châtiments illusoires dont la plupart des conjurés des massacres de Syrie sont l'objet de la part de la Porte, donnent vraiment à penser cjue la responsabilité de ces atrocités doit remotiter plus haut que les ministres de Damas et de Beyrouth. "
(2) Documents inédits du général Ducrot. — « A Beyrouth, écrit P. de la Gorce {Histoire du Second Empire, T. III, p. 315), les décisions du tribunal ne satisfirent qu'à demi les populations chrétiennes et les Conmiissaires européens euxmêmes. On remarqua qu'aucun des fonctionnaires ottomans, même Kurchid, n'était frapi^é de la peine capitale.
La question des indemnités aux familles des victimes n'eut pas un meilleur sort ; elle provoqua les mêmes désaccords. « Lord Dufferin soutenait que non seulement les Druses ne devaient rien payer, mais qu'ils avaient autant souffert que les Maronites et avaient autant de droits qu'eux à ces indemnités. Le général de Beaufort, pour éviter que les chrétiens mourussent de faim et de misère, avait, avec Tassenliment de Fuad, commencé, dans les villages mixtes, un partage des ressources existantes entre les habitants ; les Druses, heureux d'en être quittes à si bon compte, se prêtaient volontiers à ce mode de restitution. Lord Dufferin s'opposa à cette mesure et réussit à la faire suspendre. La question, après d'inutiles discussions, fut comme la ])remière déférée au grand Conseil de Constantinople, c'est-à-dire enterrée. Fuad réussissait ainsi à éviter que la Turquie fût rendue responsable des dégâts et des pillages commis avec sa connivence. » (1)
Cependant on touchait à la fin de 1800, et la question des indemnités n'était pas réglée. Encore deux mois et le terme assigné à l'expédition étant expiré, les bataillons français devraient regagner Marseille. Fuad espérait bien faire faire traîner jusque-là les châtiments et les indemnités, pour assurer le triomphe complet de la Turquie.
Quant aux chefs druses, on attendit quelques jours, puis comme aucun d'eux n'était conduit au supplice, on ne douta point qu'ils ne fussent éparenés. »
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
Le traité de Paris (1856) favorisait, du reste, singulièrement les atermoiements. « Jamais acte plus maladroit, dit l'amiral Gicquel des Touches dans ses Mémoires inédits, n'a été souscrit par une Puissance victorieuse an |)r()lit de ceux qui l'avaient aidée dans la lutte, de ceux qui n'y avaient pas pris part et même de ses ennemis, fout le monde y gagna au détriment de la France, qui abdiqua sa prépondérance séculaire pour se mettre sur le |)ie(l des Pylssauces sclii--ui;ili(|ues et protestantes et l'aire entrer dans le concert euro])éen la Turquie, qui trouvait chez elles un point d'appui contre l'autorité que nous avait donnée une ancienne Capitulation avec la Porte. Fuad compiit le parti qu'il pouvait en tirer contre nous. »
Et ailleurs, il dit encore : « Ce traité fatal nous liait les mains... Si nous n'avions pas abandonné, après nos victoires, la situation privilégiée que nous occupions avant la guerre de Crimée, nous aurions pu tenir un autre langage à Fuad, nous appuyer sur les anciennes Capitidations pour prendre en main la cause des chrétiens molestés, et nous n'aurions pas reçu de lui cette réponse un peu hautaine et sans cesse répétée : la Turquie est chez elle, elle y rend la justice : elle sait jjvendre elle-même les intérêts de ses suiets de toute croyance, et n'a pas besoin cju'on se fasse leurs défenseurs. Sans ce traité, nous n'aurions pas eu à compter avec le mauvais vouloir d'une Conunission, composée de protestants, de schismaticpies et de Mahométans. à l'exception de l'Autriche,
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qui, encore, a toujours désiré voir son influence remplacer la nôtre, en Orient, dans les questions religieuses. » (1)
Quant à la question d'organisation d'un gouvernement capable de prévenir, d'empêcher le renouvellement des horreurs accomplies dans le Liban, elle ne fut abordée qu'en janvier 1861, et encore timidement, avec l'intention bien arrêtée, de la part de Fuad et de lord Dufferin, de la faire traîner en longueur le plus possible. La discussion dura, en effet, plusieurs mois et ne prit fin qu'après le départ pour la France des troupes d'occupation. Nous reviendrons sur cette question, la plus importante des trois, au dernier chapitre de cette histoire.
(1) Amiral Gicquel des Touches, Mémoires inédiis. — L'amiral de Tinan, dans ses lettres de Beyrouth au Ministre de la Marine, faisait la même critique du traité du 30 mars 1860 : il en tirait les mêmes conséquences que l'amiral Gicquel des Touches.