CHAPITRE HUITIEME
Retour de TArmée expéditionnaire en France
Le dernier terme de l'occupation fixé au 5 juin 1861. — Tristesse et découragement de M. Thouvenel. — Pétition des commerçants européens à la Commission pour la prolongation du dernier terme. — Pétition des Maronites aux Puissances étrangères et au Sultan pour l'organisation du Liban. — Le général de Beaufort visite la Montagne. — L'ordre d'évacuation arrive à Beyrouth. — Départ des troupes et fin de l'Occupation. — Emotion produite chez les Chrétiens par ce départ. — Triomphe de la Turquie et de l'Angleterre.
L'article V de la convention du 3 août 1800 portait, comme on l'a vu, que les; hautes parties fixaient à six mois la durée de rnccupation des troupes européennes.
L'Angleterre, soutenue par la Turquie, était parvenue à l'aire insérer dans le protocole cet article, qui linvtail l'occupation française en Syrie, dans le
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but, non avoné. mais certainement voulu, de faire échouer l'expédition.
Il est évident, en effet, (\\w l'armée expéditionnaire, même aidée de la Commission européenne qui. du reste, lui était en majorité défavorable, ne pouvait en si peu de temps pacifier le pays réellement et pas seulement à la surface, ni encore moins donner au Liban une organisation offrant aux chrétiens la sécurité et l'indépendance. Il ne suffisait pas d'arrêter le mal pendant cpielques mois, il fallait avant tout en prévenir le retour. ( !)r, qui assurerait la paix du pays, si nos troupes se rembarquaient avant d'avoir établi une organisation forte et garantie par les Puissances, capable de maintenir à jamais l'ordre dans le Liban, et sa parfaite sécurité ? N'était-il pas à craindre qu'après notre départ de la Syrie, le fanatisme débordai avec d'autant plus de fureur qu'il aurait été un instant comprimé ?
En outre, les chrétiens d'Orient se trouvaient en présence de deux ennemis, dont le dessein, conçu de longue date, était de s'opposer à leur émancipation et à leur développement, de réduire le plus possible et même d'exterminer leur population, en faisant appel aux plus mauvaises passions, au meurtre et au pillage. Les Anglais et les Turcs, préoccupés de l'accroissement de la population chrétienne et de la diminution des populations driise et métoualis, ne discontinuaient pas leiii's menées en faveur d(^ ces dernières leurs protégées.
En acceplaiil l'arlich^ \'. commeiil la Fi'ance pou-
RETOIU DE l'aIîMKE EXPÉDITIONNAIRE î Oo
vait-elle espérer que ces deux Puissances ne feraient pas traîner en longueur, pendant ces six mois, les négociations par des retards, des faux-fuyants calculés, par des difficultés soulevées à propos, de manière à rendre impossible au sein de la Commission européenne la discussion rapide des questions inscrites au programme, à entraver, à annuler l'action militaire et politique de la France, à su])slituei' eiilin, après le départ de nos Iroupes, leur aclion à la nôtre ?
Les événements que nous avons racontés, monirent, à n'en pas douter, que ces craintes n'étaieid pas sans fondement. Fuad pacha parvint par les voies de la ruse et de la duplicité à soustraire, dans le Melon c\ le Chouf, aux armes des soldats français, les Druses, protégés de la Turquie et de l'Angleterre ; il empêcha, à plusieurs reprises, le général de Beauforl de se rendre à Damas, et les soldats français de tirer un seul coup de fusil. D'accord avec lord Dufferin, il immobilisa, à force de ruses et d'habiles expédients, la Commission européenne dans des questions de détail et de nulle importance, de telle sorte que l'étude du programme assigné se trouvait malheureusement négligée.
Et cependant, le mois de mars, terme fixé pour l'occupation de la Syrie, approchait. Presque tout était à faire dans la Commission, rien n'était résolu, et l'on était en face, dit Melchior de Vogiié, de ce déplorable résultat : •< Les Druses, arrachés par la complicité
lui UETOLU i)i: l'ar.mki; .i:xrKDiTi().\N\ii!i:
des Turcs et des Anglais à un juste cliàtimcnl, les vrais coupables impunis, les chrétiens toujours menacés, les Turcs se subsliluanl peu à peu et sans bruit à l'administration locale et indépendante, de telle sorte que, si l'armée se fût retirée au jour primitivement fixé, elle aurait laissé le pays pkis désorganisé, l'autorité turque plus affermie, l'influence française plus affaiblie par le spectacle de son impuissance, les passions plus excitées et les massacres prêts à recommencer plus terribles. » (1)
La situation se présentait donc avec ce dilemme aux méditations du gouvernement français, dans le courant de janvier 1861 : ou retirer les troupes au terme fixé par la convention du 3 août, c'est-à-dire au commencement de mars, et c'était po\u' la France un échec et un déshonneur, et pour les chrétiens d'Orient l'annonce de nouveaux massacres ; ou solliciter une occupation prolongée, et c'était se heurter à un refus de l'Angleterre et de l'Autriche, et peut-être des autres Puissances.
En effet, lord Cowley, porteur des instructions de lord Russel, se présenta, le 10 janvier, au ministère des Affaires étrangères, et, après avoir rappelé à M. Thouvenel la convention du 3 août, il demanda le rappel de l'expédition à l'époque convenue. « AI. Thouvenel avait entre les mains les rapports de M. Béclard; il les lut à l'ambassadeur, et insista sur la pacification in(()in]»lrte de la Syrie. L'intérêt de lliuintiuHc et
(1) Correspondant de 1861.
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noti'c jiroprc honneur. ((joula-l-iL îic permettent pas Vévacuation avant tju'un pouvoir fort et responsable soit étabii là-bas. . . Mais, répliqua Cowley, le gouvernement français est tenu de bonne foi à retirer ses troupes au terme fixé ]>ai' la Conférenee. — Sans doute et nous ne résisterons jxis à ÏEurope ; mais, en mon âme et conscience^ si nous partons mainfenaid, un nouveau massacre suivra de près. — Au moins, répartit Cowlev un peu déconGcrté, cjue les Français fassent replier vers la côte leurs (jarnisons, car leur présence dans la Montagne ne fait qu irriter les Druses et exciter les Maronites. » (1)
Lord Cowley et M. Thouvenel se séparèrent sans avoir rien conclu. Ils n'avaient, du reste, pas mission pour cela. Les cinq Puissances avaient voté l'entreprise ; c'était à elles à en décider la continuation, à en marquer le terme.
De nouveau, M. Thouvenel convoqua la Conférence. Puis, avec une patience méritoire, quoique sur un ton un peu attristé, il rassura de nouveau l'ombraiieusc^ Angleterre... (2)
Le 19 février, la Conférence se réunit. M. Thouvenel fit valoir les avantages d'une occupation pi'olongée : '< 7.000 Druses demeuraient en armes dans le Liban ; pas un de leurs chefs n'avait encore été exécuté; les indemnités n'étaient point payées ; aucun gouvorneinont l'égulier n'était assuré. A celte demande, l'ambassadeur d'Angleterre op|)osa les objections t;uit
(1) P. de la Gorce, op. cil., T. ITT, p. 338.
(2) Ibid., p. 339.
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de fois répétées. Il ajouta, d'ailleurs, que la sécurité des chrétiens pourrait être assurée pai- la présence des escadres d'Occident. Mais, répliquèrent en même temps M. Thouvenel et M. de Kisselef, les vaisseaux ne pourront fouiller la Monlaone pour y faire justice. A ce moment, l'ambassadeur d'Autriche intervint : Ouand la flotte anglaise pourra-t-elle mouiller au large dans les mers de Syrie ? — \>rs le premier mai, répliqua lord Cowley. — Eh bien ! répondit M. de Metternich, l'occupation ne pourrait-elle pas se prolonger jusqu'à la fin de mai ou au commencement de juin ? Cette sorte de moyen terme parut réunir les suffrages, et de la sorte on se flatta de satisfaire à demi la France, sans pousser à bout l'Angleterre. » (1)
M. Thouvenel sortit de la Conférence, inquiet, perplexe.
D'un côté, il se disait : Devons-nous abandonner un antique patronage ? Devons-nous nous montrer sourds à la voix de l'humanité ? Notre armée peut seule empêcher de nouveaux massacres en Syrie. De plus, il y a pour nous un double motif de prolonger l'occupation, ne serait-ce que de quelques mois : une cause juste et un intérêt national. Si le gouvernement, avec les forces dont il dispose, retire sa protection aux chrétiens d'Orient, au terme fixé par la convention du 3 août, sous prétexte que la prolongation de trois mois n'amènera aucun ou presque aucun résultat, déclinera-t-il toute responsabilité dans les triste^^ événements qui ne manqueront pas de se produire
(1) P. de la Gorce, T. III, pp. 339, 340.
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après notre départ ? Pourrons-nous nous laver les mains du sang qui sera versé ?
D'un autre côté, il ne se faisait aucune illusion sur le résultat d'une simple prolongation de trois mois. Si la France accepte cette prolongation, la paix générale sera-t-elle, en un temps si court, établie et affermie ? En quelques mois pourra-t-elle modifier l'étal déplorable où, après six mois d'occupation, se trouvent encore les malheureux chrétiens du Liban ? Dans ces conditions, vaut-il la peine de profiter de ce répit dérisoire ?
C'est sous l'empire de ces perplexités troublantes qu'il exposa, le lendemain de la Conférence, la situation au Conseil des ministres. Les ministres, dans un premier mouvement d'orgueil légitime, profondément blessé par les défiances de l'Europe, songèrent un instant à refuser les offres désobligeantes de la Conférence et à rappeler immédiatement les troupes ; mais, par crainte de s'aliéner les Puissances européennes, ils crurent, malgré tout, préférable de ne pas céder à ce premier mouvement, et M. Thouvenel fut autorisé à réunir de nouveau les ambassadeurs.
La Conférence maintint son vote du 19 février, et fixa définitivement au 5 juin le dernier délai de l'occupation.
M. Thouvenel se soumit ; mais, profondément découragé, il dit à lord Cowley : « Rien n'a été fait ; nous allons partir, sans que notre programme ait été rempli, ni même sérieusement ébauché. Et puis, si, après noire départ, de nouveaux massacres survien-
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iiciil, (jurlle lioiilc puiir riiuuiauilé, quelle déconsidératioii pour l'Europe ! )> Lord Cowley ne répondit rien ; il pensait sans doute que la France sortirait de cette expédition humiliée, avec son influence amoindrie ; l'Angleterre n'en flemandait pas davantage.
La décision de la Conférence causa une grande déception au Coi'ps législatif qui venait, par un vote unanime, de décider que le retrait de nos troupes n'eût pas lieu avant que le but de Vexpédition ne fût complètement atteint. Pouvait-il l'être en trois mois ?
La déception fut surtout douloureuse pour la France entière, qui, par des pétitions innunilirables adressées au Sénat, demandait que l'occupation fût maintenue, sans délai fixe, tant que le Liban n'aurait pas reçu une organisation forte et indépendante, lui permettant de prévenir le renouvellement des scènes de
Au contraire, lAngleterre triomphait : car, si la France, en donnant par un long délai un appui efficace aux chrétiens de Syrie, ne pouvait manquer de fortifier son influence en Orient, l'intérêt britannique était de s'opposer avant tout à cette influence, et elle trouvait, dans la fixation d'un court délai pour le retrait des troupes françaises, un auxihaire puissant à ses desseins et un encouragement à ses espérances. La Turquie, à un autre point de vue, admettait et exigeait le délai de trois mois seulement, ce délai limité favorisant singulièrement ses projets d'anéantiss(Mnent de la nation maronite.
Lord ,Tohn l^ussel ne cacha |)as son entière salisfac-
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tion de la décision de la Conférence. En plein Parlement, avec une brutalité calculée, il déclara que <( si la politique française était de soutenir les Maronites et les chrétiens de tous les rites, la politique aniiiaise devait être de soutenir les Druses ». Jamais antagonisme ne fut plus franchement avoué.
Quant à M. Thouvcnel, il était trop claii'vox uni pour ne pas mesurer à son juste prix ce que valait cette date fixe du 5 juin : c'était une prime, comme on l'a dit, donnée à Finertie et à la temporisation. L'Angleterre et la Turquie ne manqueraient pas, déclarait-il, pendant ces trois mois de répit, de nouer des intrigues et de créer des difficultés pour paralyser, comme elles l'avaient fait déjà pendant les six premiers mois, tous les efforts de notre représentant à la Commission européenne et rendre stériles ses tentatives en faveur des chrétiens de la Montagne et pour le règlement des trois principaux buts de l'expédition.
Le ministre des Affaires étrangères demeurait donc convaincu et avec raison que le répit de trois mois conti'ibuerait à l'augmentation de nos dépenses et à la diminution de notre bon renom, sans aucun profit pour l'amélioration de la situation déploraJilc des chrétiens du Lil)an. Les prévisions du ministre ne pouvaient être plus vraies.
Ce n'est qu'au milieu de mars qu'on apprit en Syrie, par la voie de Constantinople, que l'occupation fran-
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caise clail prolongée jusqu'au 5 juin ; mais, à la date du 19 avril, il n'y avait encore rien d'officiel au sujet de notre rentrée en France (1).
Une douloureuse émotion s'était néanmoins emparée de la colonie chrétienne, dès les premiers jours d'avril, quand des avis officieux vinrent lui apprendre comme certain le dépari des troupes au 5 juin.
Cette nouvelle, bien qu'elle ne fût pas officielle, préoccupa vivement les commerçants européens établis dans cette partie de l'Orient, et tous, sans exception, signèrent une pétition qui fut remise, le 20 avril, entre les mains de M. de Reyfus, vice-président de la Commission internationale, par deux notables de chaque nationalité : deux Français, deux Anglais, deux Allemands, deux Russes et deux Autrichiens.
Cette pétition disait que si l'intervention de l'Europe avait procuré une sécurité momentanée en arrêtant les massacres, aucune mesure satisfaisante n avait encore été prise pour en effacer les traces et en conjure]' le retour : que, jusqu'à présent, les victimes n avaient reçu que des promesses illusoires d'indemnités : que les coupables, en rjrande partie, cdtendaient le châtiment que la justice exigecdt et que l'opinion réclamait : cl que la question de réorgcmisation, condition (d)solue d'un avenir meilleur, ne prwaissait pas tnoir été résolue, mènie en principe.
La pétition ajoutait : « L'intérêt du commerce étant iulimoment lié au rétablissement de l'ordre, les sous-
(1) Vie militaire du (jénéral Ducrot, T. I, p. 461 : lettre du général à son frère.
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signés ne croient pas avoir besoin de faire ressortir que le dci'aul de sécurité réelle, l'inquiétude répandue dans les esprits, la misère, la détresse des populations, le l'ctard a])porlé au règlement des iiuleniiiitès dues aux chrétiens et à des sujets étrangers, ont depuis longicmps arrêté le cours des affaires et causent à l'induslrie et au commerce européen, éléments essentiels de la prospérité générale du pays, un préjudice tel que leur avenir en est gravement compromis. »
Les commerçants terminaient la pétition, en déclarant que rétnt actuel des choses en Syrie sembUiit rcchuner de hi jxiii des Puissances une conliinudion d\tctionet un ensemble de résolutions promjdes et énerc/iques, seules capables de prévenir la ruine complète du pays. Ils prièrent, enfin, la Commission de porter cette adresse à la conncnssance de leurs gouvernements respectifs.
Cette pétition, qui portait 328 signatures, toutes légalisées par les consuls des Puissances, resta dans les cartons de la Commissioii et n'obtint même pas une réponse : lord Dufferin et Fuad pacha, dont l'influence sur la Commission était souveraine, étaient trop intéressés au maintien de la décision des ambassadeurs à Pai'is, pour prendre et faire prendi'c en considération par les Commissaires la pétition des commerçants européens.
Une seconde pétition, au bas de laquelle étaient appostVs plus de trente mille signalui'es', fut adressée, le 30 aviii, j^ar les chrétiens du Liban aux Puissances
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étrangères et au Sultan ; elle n'eut pas un meilleur soil (|ue la première.
Cependant, un mois à peine nous séparait du 4 juin, et la France, découragée, attristée par l'opposition systématique des Puissances européennes, ne songeait plus à solliciter un nouveau sursis qui, sans doute, eût été refusé.
Il ai'riva même ceci, au mois de mai : Dans un dei-nier espoir de retarder l'évacuation des troupes françaises, les chrétiens de la Montagne firent circuler des pétitions pour l'indépendance du Liban. Ces pétitions eurent le don d'exaspérer Fuad pacha. Aussi, par une proclamation, insérée dans un journal arabe, imprimé à Beyrouth, il mit nettement hors la loi ceux qui les colportaient et menaça de la prison ceux qui les signeraient. Cet abus de pouvoir parut en face de l'armée, intervenue pour proléger les chrétiens, et pendant que les Commissaires délibéraient sur la forme de gouvernement à établir dans la Montagne.
Un mois avant ces manifestations des populations chrétiennes, le général de Beauforl avait désiré se rendre compte, par lui-même, de l'état dans lequel il allait abandonner le Liban, et examiner ce que les autorités turques y avaient fait pour ré])arer les désastres de 1860. Il visita les districts mixtes, le Chouf et le Djezzin. Seules les villes de Deïr-el-Kamar et de Zahlé commençaient à se relever de leurs ruines, grâce aux secours (lislri])ués par l'abbé Lavigerie et au dévoiiemenl de nos soldais. Les vilhiii(^s ne se
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rebâtissaient pas et la plupart demeuraient presque déserts. En beaucoup d'endroits, les bras manquaient pour la culture des terres, et la j)rochaine récolte s'annonçait absolument insul'lisante. Les Tuits n'avaient rien fait pour améliorer le sort des cbréliens ; les sous-comités français avaient seuls soulagé beaucoup de misères. L'argent qui leur avait été versé, avait servi à abriter et à nourrir des centaines de veuves et d'enfants sans abi'i et sans ressources ; on l'avait aussi employé à i'étal)lir des industries indispensables, à payer les travailleurs occupés à ensemencer et à construire.
Un fait consolant, tout à l'honneur de la France. Le général put constater que les troupes avaient coiupiis le cœur de ces malheureuses populations par leindévouement et leur charité ; elles avaient maintenu l'ordre dans les districts, et si elles n'avaient pas eu le temps de consolider le retour au ])ien, elles avaient du moins empêché beaucoup de mal. La sécurité régnait dans les villes et les villages, mais elle était due à leur présence, sécurité précaire qui faisait croire à un l)on noml)re de chrétiens que désormais ils n'auraient plus rien à craindre de leurs ennemis, car ils ne pouvaient se persuader que nos détachements abandonneraient prochainement les postes qu'ils occupaient ; et puis, ils se flattaient qu'un arrangement nouveau leur assurerait aide et protection.
Le général put encore constater que la paix n'était qu'apparente, et qu'une effervescence inquiétante régnait partout à l'état latent. Nos troupes retirées, elle
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leiait ccitaiiicineiil explosion, et l'on pouvait s'attendre à de nouveaux malheurs dans un avenir prochain.
Parti de. Beyrouth, le 21 avril, le général de Beaufort y rentrait le 25, l>ien persuadé que des troubles ne tarderaieid pas à se produire sur la Montagne.
En France, les catholiques étaient également convaincus que le départ de l'armée, au 5 juin, serait suivi dans le Liban de scènes regrettables. Un Comité composé de MM. Saint-Marc Girardin, Cochin, le P. Gratry, le P. Pététot. François Lenormant. Poujoulat et Lefèvre-Pontalis, — MM. Crémieux et Pressensé s'étaient joints à eux^ — adressa au Sénat une pétition demandant la prolongation de l'occupation française, et, dans une longue discussion, qui eut lieu au commencement de mai, ses orateurs firent entendre de nobles et chaudes paroles, applaudies et approuvées par la grande majorité de l'Assemblée. Malheureusement, cette magnifique séance ne put modifier les résolutions du gouvernement qui, se sentant impuissant à obtenir des Puissances européennes un nouveau délai, donna ordre de rappeler les troupes au jour fixé. Le 21 mai, arriva à Beyrouth le paquebot porteur de cet ordre au général de Beaufort.
A cette nouvelle, répandue dans le pays avec la rapidili' de féclair, la cousIiM'nation fut générale, aussi ])ieii ])ariiii les Français que parmi les chrétiens.. Offi-
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ciers et soldats ne cachèrent pas leurs sentiments de vifs regrets d"al)andonner la Syrie anx troupes ottomanes et à la flotte anglaise.
Quelques jo.urs après, entraient en rade les premiers transports, destinés à ramener en France l'armée expéditionnaire. Le pi'emier juin, l'amiral le Barbier de Tinan jetait l'ancre devant Beyrouth pour relever de faction les soldats français et leur épargner une sortie pénible que chacun d'eux considérait comme une humiliation (1).
Le général de Beaufort ordonna aussitôt de faire descendre à Beyrouth les détachements disséminés sur divers points de la Montagne. A partir du 2 juin, les détachements se concentrent vers la ville, au milieu des plus touchantes marques d'affection et de douleur, laissant entre les mains des Turcs les postes occupés depuis plus de six mois. Les habitant»^ des districts mixtes et du Chouf, veuves, orphelins et chrétiens échappés aux massacres, quittent une seconde fois les villes et les villages, où les soldats étaient parvenus à les réinstaller. N'ayant aucune confiance dans leurs nouveaux gardiens, les assassins de leurs familles, ils se réfugièrent à Beyrouth, criant, se lamentant, suppliant qu'on ne les livrât pas à leurs pires ennemis. C'était un spectacle navrant, à faire pitié.
Le fourbe et rusé Fuad, les voyant si découragés, si attristés, manifestant si vivement leurs regrets in-
(1) Louet, op. cit., pp. 379-380.
20() rnnori! di: i/aumi;!". iaim'.dhionnaii;!:
lonses, se crut obligé, pour, les cahner et les consoler, (le leur faire des promesses réitérées de vigilance et de protection. Le gouvernemenl turc, qui avait pliisi(Mii-s lois déjà demandé notre évacuation, alla jus([u'à proposer, au dernier moment, au général de Beaufort, de lui laisser douze ou quinze cents honuues pour maintenir la confiance parmi les chrétiens. Le général repoussa énergiquement cette proposition intéressée (1).
Fuad pacha, porteur de cette demande, ne voulut jKMut paraître battu, et, pour faire croire aux soldats français et aux chrétiens qu'il regrettait le départ de l'armée expéditionnaire, il eut la pensée, avant de se séparer de cette armée, de lui donner mie fête d'adieu dans un grand dîner de 02 couverts. Y assistèrent, le général de Beauloil les chefs de corps, les chefs de service et les capitaines du bataillon des zouaves et des chasseurs. Personne ne se trompa sur les intentions rien moins que chevaleresques du Commissaire général de la Sublime-Porte. Au dessert, Fuad pacha porta le premier ce toast : .4 Sa Majesté VEmpcrcur Xapoléon III et à sa brave armée, à laquelle la Turquie est reconnaissante pour toujours, du concours quelle lui a jn'èté.
Le général de Beaufort, api'ès avoir remercié le Commissaire extraordinaire de son toast qui reconnaissait publiquement le concours dévoué prêté par son armée au triomphe des principes de la justice et de riiunianilé, termina sa léponse par ces paroles
(1) Louef, op. cit., p. 382.
RETOUR Di: l'aIîMÉI; EXRÉDITIOWAIRI. "^OT
pali'ioliqups : Pui>isc ce umlhinireux paijfi, que noufi regrettons tous sincèrement de quitter tivant son organisation, recevoir bientôt du Sultan des garanties d'ordre et de sécurité pour Vavenir !
Hélas ! il devail en (Mre tout autrement. Ce que nous avons vu jusqu'ici montre avec quel dédaigneux luépris le Sultan et Fuad pacha traitèrent ce vœu, qui exprimait si bien la pensée de la France et en particulier celle de tous les officiers français présents au dîner d'adieu (1).
Les embarquements commencèrent le 2 juin, et se succédèrent jusqu'au (S, jour où le général Ducrot, commandant la l)rigade d'infanterie, s'embarqua sur le Saifd-Louis. Le 17, le général de Beaufort prit place, avec son état-major et les fonctionnaires de l'Intendance et du Trésor, sur le Mogador, mis à sa disposition par l'amiral de Tinan.
Au départ du général en chef, toute la population chrétienne de Beyrouth et les nombreux réfugiés de la Montagne, se portèrent au devant de lui, et debout sur la plage, ils suivirent longtemps de leurs yeux mouillés de larmes le Mogador qui s'éloignait du rivage et disparaissait bientôt au loin, emportant avec les derniers Français de rex|)édition, leurs dernièi-es espérances.
(1) Loiiet, op. cit., pp. 382 et 383.
20<S ui.Tori! Di. i.'akmi;i. i:\i'i';i)rn(>\NAiHi:
Les Maronites avaient adressé, le 28 février, une pétition à l'Empereur Xapoléon III pour le supplier de ne pas les abandonner, et beaucou}» d'cnti'e eux. présents au départ des paquebots, se rappelaieid. avec une profonde tristesse, ce qu'ils avaient écrit à la fin de cette pétition : « Si vous ne pouvez nous délivrer de la tyrannie de nos ennemis, donnez-nous dans votre Empire une place où nous puissions aller finir tranquillement nos jours, abandonnant ainsi la Syrie à ses malbeureuses destinées. » (1)
Avant de s'embarquer, le clief de l'expédition française en avait été réduit à accepter la voiture de Fuad pacha et une escorte turque, qui le conduisirent jusqu'à la chancellerie du consulat de France. De là. il gagna à pied, avec son état-major, l'endroit de la plage où il avaii débarqué, dix mois aupai'avant. Il suivit le chemin du cimetière, où des centaines de soldats avaient été enterrés ; et. en passant devant cette dernière demeure de nos vaillants défenseurs (]ii (li'oil oppiiinr. un olficier d'état-major se retourna et. le cœur gros, il dit de manière à être entendu : .Venvic le sort de ces braves : ils ont au moins évité la honte dont nous allons être couverts en rentrant en France avec ui} drapeau déshonoré. Ce cri de Ihonneur militaire n'était que l'expression des sentiments qui se pressaient dans l'âme de ses camarades (2).
(1) Le comte de Chambord, apprenant la désolation et les inquiétudes qu'avait causées aux chrétiens le départ de l'armée française, quitta immédiatement Frohsdorf pour venir les consoler ; il retrouvait la France au milieu d'eux. (Louet).
(2) La France et le Liban, par L. de Baudicour, p. '212.
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Quant aux soldats français, ils étaient venus en Syrie, pleins d'élan et de courage, déterminés à venger dans le sang des Druses les chrétiens lâchement assassinés, et ils renlraienl eu France, l'àine ])risée de regrets et de douleur, sans avoii' tiré un seul coup de fusil.
Du moins, une pensée adoucissait ce qu'il y avait d'amer dans leur légitime liMsIesse : ils laissaient au cœur des populations lihanaises le souvenir de leur charité inoubliable et de leur parfait dévouement.
Le 1(3 juin, l'amiral de Tinan écrivait au ministre de la Marine ces belles paroles que nous sommes heureux de reproduire ici à 1 liomicui' de nos vaillantes troupes :
» C'est avec un légitime orgueil que je recueille de tous côtés les témoignages de regrets laissés en Syrie par nos frères d'armes du corps expéditionnaire. Partout ils ont aidé à la reconstruction des maisons, au rétablissement du bon ordre et de la confiance ; ils ont soulagé, par tous les moyens en leur pouvoir, les malheureux échappés aux massacres ; ils les ont noui"ris et encouragés. C'est un hommage à leur rendre, et la Marine ne doit pas rester en arrière quand il s'agit de joindre sa voix aux témoignages de sympathie donnés à nos soldats par les populations clii'éliennes, et de proclamer hautement le bien fait en Syrie par nos compagnons de t'armée de terre. » (1)
(1) Appendice, n° 1, lettre du 16 juin 1861. — L'inscription suivante, commémorative de l'expédition de 1860 en Syrie, se trouve sur le bord de la route carrossable près du
iiETori! 1)1, I, \i!Mi;i: kxpkditio.waii;]:
Deux jours après le départ de l'armée, Fuad pacha, qui avail fait au général de Bcaufort de si lielles déinoiistralions, convoquait les Ulémas musulmans et toute la garnison ottomane pour aller purifier le camp français et insulter la France en même temps que les chrétiens, ses protégés, dans des couplets composés pour la circonstance. Puis des bandes de fanatiques se mirent à parcourir les rues de la ville en brandissant leurs sabres et annonçant ({u'ils les abi'euveraient bientôt du sang de leurs ennemis (1).
Cependant, pour bien montrer aux Puissances européennes que la présence de l'armée expédilioimaire
Nahr-el-Ivelb (fleuve du chien) au I^iban, à 15 kil. environ, au nord de Beyrouth :