ET DERNIER
Organisation du Liban
L'amiral de Tinan, commandant de l'escadre française. — Organisation du Liban. — Division de la Montagne en sept Arrondissements administratifs. — Un Gouverneur général unique. — Un f^rand Conseil, les Mudiriehs et les Tribunaux. Ce qu'il faut penser de cette organisation. — Daoud effendi, gouverneur général. — Nomination des Chefs des Arrondissements. — Joseph Karam, chef du district de Djezzin. Sa démission, son arrestation, son exil à Constantinople. — Tristes suites de l'Organisation.
Après neuf mois d'occupation, l'armée française venait d'abandonner Beyrouth, laissant derrière elle en suspens Torganisalion de la Montagne.
L'expédition, si énergiquement appuyée en France par l'opinion publique, était venue se perdre en Syrie dans l'opposition systématique et intéressée des Puis-
sances européennes, peut-èlrc aussi dans le manque de fermeté et de résolution de notre liaut commandement .
Les maux du i)assé nélaient pas complètement réparés : les périls de laveiiir n'étaient pas complètement conjurés.
Après les exécutions ordonnées dès le début par Fuad pacha pour empêcher notre marche sur Damas, et, sans doute aussi, arrêter des révélations compromettantes pour le iiouvernement turc, il se produisit peu de condamnations des vrais coupables. La Commission européenne s'était épuisée dans de vains débals, sans pouvoir régler la question des indemnités, et encore moins celle du règlement organique du Liban.
Cependant, la France, en rappelant ses troupes de Syrie, et en cédant ainsi aux susceptibilités jalouses de lAnglelerre et de la Tnrquie, n'abandonnait pas pour cela la question d'humanité et la question polili(pie. Elle laissait devant les côtes de la Syrie une escadre, sous le commandement de l'amiral Le Barbier de Tinan.
Ponr la représenter, elle ne pouvait l'aire un meilleur choix. Sa longue expérience, sa valeur, sa droiture, sa franchise, son dévouement à son pavs et aux chréliens du Liban. b)nt recommandait l'amiral au gouvernenienl fi-ancais ponr ce poste d(^ confiance.
Il avait son pavillon sur le magnifique vai.-^seau La nrrfaf/nc, et était secondé par deux marins distingués, (fui ont joué un rôle de })remier ordre dans la Marine,
le capitaine Gicquel des Touches, son chef d'Etat-Major, et le capitaine de la Grandière, commandant du Mngador, tous deux à la veille d'être promus au grade de contre-amiral. L'escadre comprenait la Bretagne, le Mogador, VEijlau, le Colheri, le Fontenoy et le Caton.
Cette escadre, aux portes de Beyrouth, « atténua un peu l'impression fâcheuse causée par le dépari de l'armée, et con1ril)ua à empêcher, vers les villes de la cote, l 'émigration complète, qui semblait à un moment devoir être la conséquence de la rentrée du corps expéditionnaire. » (1)
Il importait plus encore de faire renaître la confiance chez les chrétiens. Dans ce but, l'amiral, à peine installé, envoya des vaisseaux montrer le pavillon fi'auçais jusqu'à Kaiffa, et il donna aux commandants de ces vaisseaux et à ceux des vaisseaux mouillés devant Beyrouth, toute latitude pour encourager les promenades dans l'intérieur du pays de ceux de leurs officiers qui le leur demanderaient. Alais il recommanda de faire toujours ces excursions en nombre, en uniforme et en armes. Les environs de Beyrouth, le Melen et le Chouf furent visités dès la première (juinzaine de juin ; une caravane d'officiers se rendit même à Damas. Partout, ces officiers (ireid Ions leurs efforts pour rassurer les |)opulations chrétiennes sur les conséquences du départ des troupes, en leur pro-
(1) Appendice, n° I : lettre de l'amiral de Tinan au u\'\n\> Ire de la Marine, 16 juin 1861.
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mettant que la protection de la France continuerait à s'étendre sur elles au moyen des vaisseaux (1).
L'amiral n'eut qu'à se féliciter d'avoir autorisé et })i-ovoqué les excursions dans la Montagne et jusqu à Damas. Les officiers purent constater que la présence de l'escadre, une fois connue, remédia en partie au découragement qui s'était emparé des populations au départ de l'armée d'occupation. La croyance s'éta- ])lit môme, dans les pays visités par les marins, que les vaisseaux contenaient tout une armée prête à dé- ])arquer, et les officiers ne combattirent pas cette croyance propre au rétablissement de la confiance. Partout où ils passèrent, ils recueillirent les marques de la plus vive sympathie de la part des habitants qui s'empressaient de venir au devant d'eux, les prêtreset les notables en tête (2).
Un fait cependant les attrista profondément. Des agents anglais étaient sans cesse en course dans la Montagne, ne cessant de répéter que notre diplomatie avait eu le dessous dans la question de Syrie, et un agent anglais était campé à Zahlé. dans le but d'v faire établir un oi-phelinat protestant. Ces mêmes agents agitaient ])eaucoup le pays. Ils poussaient les l'éfugiés au protestantisme, leur promettant que, le joui" OÙ ils al)aiidoim(M"ai('nl leur religion c\ l'appui de la h'rance, ils sei'aieut ])i'olégés par les autorités tur-
(1) Voir VAppciiilire, n" I.
(2) Voir VAppendice, n° III.
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ques et par les Druses et qu'ils recevraient les indemnités qui leur étaient dues (1).
Pendant ce temps, l'amiral favorisait de tout son pouvoir les ordres religieux, et, en parliculiei-, les sœurs de St-Vincent-de-Paul, les Lazaristes et les Jésuites, qui avaient fondé en Syrie de nombreuses écoles. " Il importe, éci'ivait-il, le 15 août, au ministre de la Marine, à noti-e influence présente et à venir de souleiiii- leurs établissements éminemnicnl iililrel honorables pour notre Xation. »
L'amiral Gicquel des Touches dit, de son côté, dans ses Mémoires sur la Syrie : <( L'influence française en Syrie n'est plus soutenue que par les Sœurs de Charité et les ordres religieux. Quant à celle du gouvernement, elle n'est plus prépondérante. »
Les vSœurs de Charité étaient surtout l'objet des faveurs de l'amiral de Tinan. Etablies à Beyrouth, dans le Liban et sur divers points de la côte, elles avaient recueilli dans des orphelinats improvisés un gi'and nombre d'enfants abandonnés, dont les parents avaient été massacrés ou étaient moiis de misère, ou ne pouvaieni ni les loger ni les nourrir. Les larges aumônes reçues de France étaient cependant bien loin de pourvoir aux exigences de leur grande charité. A Beyrouth, elles avaient loué pour un an des immeubles assez considérables où elles abritaient l)oii nombre de jeunes fdles auxquelles elles servaient de mères. Quand elles voiilui'ent en renouveler la location.
(1) Voir à V Appendice, N"^ IV et VI, les lettres du 10 juillet et du l*""" août de l'aniiral de Tinan au ministre de la Marine.
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les pi'opriétaircs, peu jaloux de faire une œuvre honnête, élevèrent le lover de telle sorte que les religieuses se virent forcées de renoncer à ces immeubles, et elles se décidèrent à construire des maisons pour leurs orphelines. La construction des maisons fut poussée activement, car il fallait terminer avant la fin des baux en cours. La communauté avait alors à sa tète une femme intelligente, énergique, entreprenante. Elle vit l'amiral de Tinan, et lui demanda le concours des serruriers, des charpentiers et des autres ouviiei-s de l'escadre. L'amiral donna aussitôt lOrdre d'en envoyer à terre le plus possible.
Les commandants de l'escadre se plaignirent au chef d'élat-major d'être privés de leurs hommes et le pi'ièrent de porter à l'amiral leurs justes réclamations. Celui-ci répondit au capitaine Giccfuel des Touclies : H Mon cher ami, nous ne faisons aucun bien ici, faisons au moins celui-là. Donnez à la Supérieure tout ce qu'elle vous demandera. » (1)
La mission de l'amiral de Tinan était nettement définie : surveiller les cotes de Syrie, protéger et secourir autant que possible les chrétiens ël les victimes des massacres de LSliO, enfin suivre de près les événcmcnis qui devaient se produire au Liban après le (lépai't de l'armée, et sui"toiit rétablissement de la nouvelle organisation du Liban. Les lettres de l'amiral (pie nous insérons à IWpiH'mUce montriMil aviv fpiel soin sci'U|iuleux j'amii'al s"ac(|uitla de sa mission.
(1) Amiral Gicquel des Touches : Mémoires inédits sur la Syrie.
01{(;AMSATI().\ J)l LIBAN 2'2'.i
L'orgamsalioii du Liban avait été l'o])jel de discussions interminaJjles au sein de la Commission européenne. Les Commissaires s'avancèrent d'aliord sur ce terrain timidement, chacun évitant le plus possible de découvi'ir ses batteries, de démasquer ses prétentions. Le temps pressait, il fallut cependant alioi'der la question.
(' Lord Dufferiu, avec l'assentiment de son gouverlu^ment, proposa la création d'une vice-royauté indépendante de la Syrie, en faveur de Fuad pacha. La Fi'ance et la Turquie opposèrent leur veto, et lord Dufferin retira son projet.
<c ]\L Béclard demanda alors le rétablissement de l'ordre de choses renversé en 1840, c'est-à-dii'c l'autonomie du Liban sous un gouverneur indigène chrétien, assisté d'un grand Conseil des notables de charpie religion. C'était le plan du gouvernement français. La coalition de l'Auli'iche, de l'Angleterre et d(^ la Russie fil repousser ce projet.
« Le Commissaire russe proposa ensuite de diviser le I^iban en trois Caïmacamats : maronite, druse et grec. C'était créer une nouvelle source de rivalités, mi iu:»uveau parti. Fuad pacha et lord Dufferin s'opposèrent à l'adoption de ce projet et, après avoir consulté leur gouvernement, firent décider de prendre comme base de la discussion le système d'un gouverneur unique. » (1)
(1) Général Ducrot, Dociinients inédits.
224 ORGAMSATION DU LlIiW
Sur celle l)ase, la Coiuinission fiiiil par élaborer, en (|iiel([ues semaines, un pi'ojet de rrgleuieiil applicable à toute la région de la Moidagne, ei, le 10 mai, elle s'eml)arqua pour Constanlin()j)le, afin de le soumettre à Sa Majesté ottomane. Là, il fut longuement discuté el modifié en présence du Sultan et des Ambassadeurs des grandes Puissances.
Le principe d'ime autorité unique fut adopté sans difficulté.
11 n'en fut pas de même des autres articles du pi-ojet. In ai'ticle attira sui'tout l'attention et suscita des divergences d'opinion très sensibles : Lr f/nuvernejir (levait-il iHre chrciieii cl imligcne ?
Déjà, dès le L5 avril 1801, AI. Tbouvenel, dans une dépêcbe au duc de Montebello, notre ambassadeur à St-Pétersbourg, l'avait prié d'insister auprès du prince Gortscbakoff |)our lui faire adopter le principe d'un gouverneur rJirélicti et indigcnc.
Judigl'uc l C'était bien là le |)oint capital du débat qui s'engagea à Constanlinople, et le débat fut assez orageux. Dès la première séance, les représentants de l'Augleten'e et de la l^ussie se prononcèrent contre l'indigénat. La France, représentée par M. de Lavalette, soutint, et avec raison, qu'un gouverneur indigène serait seul accepté par les cbrétiens, et que les Moidagnards ont le droit de se gouverner eux-mêmes. Il obtint l'assentiment de deux Puissances, et une troisième^ bésitait. J\Iais l'Angleterre était résolue à n(> pas céder, et elle déclara (pi'elle se retirerait de la ("onféi-ence si l'indigénat était adopté. M. de Lava-
or(;amsaii()\ di T.inAX '^'^o
lelte r(''[)()M(lil à raml)assa(l<Mir ari^iais et lit valoir les graves incDiuéiiieuls d un liouxcrneur étraugei' au pays et uonuaé \n\\' le Snllan. Pucii n'y (il : l'anibassadeiir anglais niaiuliul >()ii a\ is, cl les représeulanls (les Puissances se disposaieiil à erdcr. One faii'e ? M. d(» Lavalelle avail reçu, le :i.S mai, une di'-pèrlie de M. Tliouvcncl lui (li>anl de n'ahandoiutcr rir.difiriKi.l tju'i) Ut ilcrniri'i' crlirniHr, en (''liiJ)lifis(nil (jue les indi- (jciics ne soiil pas cju lus diins l'ai ciiii'. ('elle dernière ejiréiinté (''lail-(dlt' an'ixi'c ? Il se le deinandait.
C'est alors que la l'russe pi'ojjosa celte Iransaclion : le choix du Sullan pourra se porter soit >ur un indigène, soit sur un élranger, à la condition leuh'lois que le gouverneur soil cliiH'licn. Tous les représeulanls se rallièrent à ccll<' Iransaclion. M. de Lavalelle en l't'l'éra à^Al. de Tliouxcn*'!, tpu. pai' deux d*'prclies du V et du 7 juin, l'auloi'isa à acccpicr, loul en reslani convaincu que » l'an'angement doid il avait indi(pi('' les ti'ois bases essenlicdlcs — gou\('i'neincnl f////V/f/c, (hrélien et ludioïKd — l'épondait au vérilal)le oltjcl (pie les Puissances d(n;ueid avoii' en vue.
Le 0 juin, le r('glenienl lui délinilivenienl arrèlé el signé par les représeulanls d(^s six grandes Piussances : Aoli^ Ilenri-L. P)ul\\('r, Lavalelle. Pi-okescli- Oslen, Goltz, Lobanow.
L'ambassadeur de France, marquis de Lavalelle. n'ayant pu faire insérer dans la convention (pie le gouverneiii' serait excbisivemeiil iiidig(''iie, essa\a du moins de faire élire comme gcuiverneur l'émir .Médit;
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jkI. jiioléùé de la l-raïuc. soiittMiii par le géiiérnl dr Beauloil. Il ivncojdra une opposition générale. L"Angleteric. lAiiiiiche et la Russie se rangèrenl à la proposition du gouvernement turc d'élire un chi-élien rlraiigt'i' au Liban. >()n- pi'élexte d'éviter les luttes (rarnl)ilioii et le.- jalousies locales.
Le choix du Sultan se porta alors sur Daoud efleudi, sujet arménien qui. après avoir pacifié la \'alacliie, était devenu directeur généi-al des Postes de rijiipii'c otionian 11). Chrétien de nom. ainhiticux. sans scrupule, sans attache dans le Liban, auquel il était étranger, dévoué uniquement à sa propre fortune, il avait tout intérêt à servir les passions de la Porte et à suivre ses directions, devant tout attendre de ce gouvernement.
Le jour même où il reçut sa nomination de gouverneur, pour trois ans. il lut élevé à la diu"ni!<!' tk' Mouchir (nuiréchah.
An ((innnencemeiit de juillet, il dt'harcpiait à Beyronlli. conimc n()U> I apprend inie U'Itrr de l'amiral de Tinan. Id juillet, an niini-^lre de la Marine, amiral Ilamelin : « Daond padia est arrivé le 5 juillet, dans la soirée, sur un paquebot turc, (fui portait les Commissaires l'rancais. russe et prn<si(Mi. II est descendu à tei're. le Icndeniain. et a été ivcn connue nu Mouchir.
il) n;in> la Fiance dit Liban. L. de Beaudicour dit que « c'était un Arménien sorti d'une maison de commerce de Constanlinople. Après avoir rempli plusieurs missions importantes, il avait, en dernier lieu, été placé à la tète du mini-^tère des Tiaraii.r publics. »
oi;<;a\lsA'ii(>\ di i.ii!A.\
Il m'avait fait annoncer sa visite, mais je ne l'ai pas encore recne. » (1)
Dix joiii's ai)i"(''s son ai'rivf'c. le iiouxcaii goiixcriiciir (In l.ihaii i-(Mulail visilc à l'amii'al de Tiiiaii. (|iii était resté sui' la BrchKjnc dans les onux .syriennes.
Le IS juillet, l'amiral rendait comj»te de celle visilc an ministre de la Marine : ^ J'ai i-ecu, disait-il. la visite de Daond pacha, aiupicl j'ai l'ail le salul de dix-neni' coups de canon que les l^iu'cs donncni à Icni's Mouchirs. 11 est resté lon^itemps chez moi, m'a parh' de son origine française par sa mère, de son désii* de hien faire, de l'activité qu'il déploierait pour que cela marche ])()ui' le mieux, l ii honnne aciil'. hien inlentionné et intelligent, comme le jxirail rire Daond pacha, peut sans doute lieaucoup, mais il me semhle se faire illusion sur les difficultés qui l'environnenl el ne pas assez conqtfer sur les défiances (pii seront semées par des influences étrangères entre lui et ses différents sujets. Je désire me tromper, mais ton! ce qui me revient me fail ci'aindi'e (pi'il ne l'eiieonlre dans raccom]tlisseineid de sa lâche plus d'emhai'ras qu'il ne semhle en prévoir. » ('2)
L'inq)ression sur Damid pacha n'était jias aussi favorahle parmi les chrétiens de la Montagne cpie chez If chef de l'escadre fi'ançaise. Sa nominal ion n'inspirait aucune sympathie. ( )n le regai'dail comme la douhlure de Fuad, et sa (pndité d'Arménien était une cause de défiance.
(1) Voir VAppendice, N" IV.
(2) Voir VAppendice, N° V.