CHAPITRE TROISIEME
La France et la Syrie
Protectorat de la France en Syrie. — Les Maronites et les Croisades — Le Liban sous les rois de France. — Les Capitulations. — La Convention et le protectorat des Catholiques d'Orient. — Bonaparte à Saint- Jean-d' Acre et les Maronites. — Les Maronites sous la Restauration et le Gouvernement de Juillet. — La Syrie et les Communautés religieuses. — Le Commerce français au Liban,
La Syrie est le pays d'Orient le plus profondément marqué de nos souvenirs et de nos Inenl'aits. Xotre inl'luence dans le Levant el rattachement [U'ofond et persévérant à la France de la nation syrienne reposent sur des faits historiques d'une certitude ahsolue, sur des Capitulations ou traités internationaux, sur des services réciproques que ces deux pays se sont rendus dans le cours des siècles. Pour reconnaître les services rendus à la religion par la France el les récompenser, le Saint-Siège lui a octroyé, à diffé-
00 LA FrîAXn, Il I.A SYniE
icnlos époques, de nomljrciiscs concessions, des prérogalives d'honneur, (pu iToiil pas peu c(»nli'iltu(- à lui donner en Oi'ienl un éclal excepliounel, une merveilleuse elTicacilé d'influence: On sail que les Papes onl accordé à ses repi-ésenlauls la pioleclion dalioi'd des chrétiens latins établis dans le Levant. \)\\'\s des catholiques des dilïérents rites : ils sont allés inscpi'à reconunander, à ordonner à tous les clii'étiens, quelle que lut leur nationalité, de s'adresser à ces représentants dans leurs dillirultés. Cette intervention religieuse de Rome, que nous ne faisons que signalei-, constitua en définitive une sorte de monopole en notre faveur, une situation prépondérante, surtout en Syrie et en Palestine. En acceptant cet homieur. la France se fit un devoir d'en remplir la charge ; elle devint la protectrice de la Syrie, sa tutrice désintéressée ; elle ne cessa jamais de faire valoir ses droits à sa pupille, de la conseille]*, de la diriger, de seconder ses efforts (1). '
(1) « Le privilège religieux de la France en Orient consistait dans le droit exclusif reconnu à nos ambassadeurs et consuls de représenter et de défendre, auprès des autorités ottomanes, les intérêts de toutes les communautés catholiques. Pour les groupes religieux composés de membres non sujets de l'empire ottoman, quelle que fût d'ailleurs leur nationalité, ce droit tirait son origine des conventions diplomatiques conclues naguère entre la France et la Turquie : c'était le protectorat. Pour les groupes religieux composés de sujets ottomans, ce. droit tirait son origine des liens historiques noués authentiquement, depuis de longs siècles, entre la France et certaines populations indigènes, telles (|ue les Maronites du Liban, puis de la coutume, légilimenuMil iiitiixliiiie. qui avait étendu peu à peu à tous les
Il existe en Syrie un petit peuple, qui est une sorte de France clnutn'-Mi'r, les Maronites du Liban. Ce peuple n'a jamais oublié ce qu'il doit à la France, qu'il appelle sa mcre ; son attachement, fait de reconnaissance pour le passé et d'affection fdiale pour le présent, tient })resque du culle. Le 19 avril 1911, le cheik Joseph Gémayel disait à M. Boppe, notre conseiller d'ambassade à Constantinople, de passage en Syrie : « Les liens inébranlables qui nous unissent à la France conslilucnl pour nous un précieux héri-
rites catlioliques situés dans l'Empire turc, la protection française déjà exercée en faveur des missionnaires occidentaux : c'était le putronat. — Le protectorat et le patronat religieux de la F'rance dans les régions du Levant perpétuaient une tradition glorieuse, dont les titres les plus anciens remontaient aux jours mêmes de Charlemagne ». {Etudes, T. 159*', 5 juin 1919, chronique du Mouvement religieux par Y. de la Brière, p. 606).
Dans ce chapitre, il ne sera question que du protectorat de la France en Syrie.
Le cardinal Gasparri, secrétaire d'Etat, écrivait, le 26 juin 1917, à M. Denys Cochin, alors sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères : « Le protectorat français en Orient repose sur un triple fondement : 1° les Capitulations : 2° L'ordre donné par le Saint-Siège aux communautés religieuses du Levant de s'adresser pour leur protectorat à la France : 3° quelques prérogatives accordées par le Saint-Siège à la nation française en raison des mérites acquis par la France en Orient dans le cours des siècles... C'est le Saint-Siège, qui a constitué la France, de préférence à toute autre nation, la protectrice des catholiques en Orient... Les prérogatives honorifiques sont de deux sortes : les unes ont été accordées par le Saint-Siège avec un acte positif et écrit ; les autres ont été introduites peu à peu par l'usage, toléré ou tacitement approuvé par le Saint-Siège )>. — Voir Le protectorat religieux de la France en Orient, par Pierre Ghaleb, chez Albanel frères, Avignon.
lage, transmis pai' nos aïeux, cl nous y l'osions allachés avec une fidrlilr inli-ansigeante et jalouse. »
A quelle origine remonte notre protectorat et rattachement, des Maronites à notre pays ? Sans faire remonter jusqu'à Charlemagne cette origine, ainsi que le prétend une pieuse légende de ce peuple, un lait indéniable c'est que nos rapports datent de l'arrivée des croisés en Syrie, au printemps de 1099 (1). Les historiens semblent être d'accord sur ce point. Les Maronites ne se contentèrent pas de leur indiquer alors les diverses voies qui conduisent à Jérusalem, ils voulurent aussi, et en assez grand nombre, grossir les rangs de leur armée.
Maîtres de Jérusalem, beaucoup de croisés, à la tête desquels nous trouvons Raymond, comte de Toulouse (2), son fds Bertrand, Guillaume II de Cerdagne, Baudouin, Foulques de Guines, viennent après de rudes combats se fixer à Tripoli, Batroun, Dje])aïl.
(1) « Pour bien saisir la valeur des liens qui rattachent la France à la Syrie, il faudrait remonter à Charlemagne, à son édit aux Missi dominici, qui ordonne de prélever dans toutes les provinces de son empire une dîme spéciale destinée aux Lieux-Saints. Il faudrait ensuite rappeler comment s'en est constituée peu à peu la France. Mais ce travail nous conduirait en dehors de notre sujet. Notre in- Huence se traduit surtout en des traités d'alliance politique et religieuse, et en des actes commerciaux. » (V. La Syrie et la France, par le D"" C. et Paul Ra'derer).
(2) Les comtes de Toulouse régnèrent 171 ans sur Tripoli. Le château qu'ils habitaient, construit par Raymond de Saint-Gilles, montre encore ses ruines ((ui dominent le pays, {fji Sijrie et lu France, p. 7).
Beyrouth, Saïda et autres villes ; peu à peu ils s'iustallent clans le Liban, y bâtissent des châteaux forts et des églises, mêlent leur sang au sang des Maronites, et. s'ils reçurent de précieux services de ce petit peuple, pendant la longue durée de leur séjour en Syrie, ils lui rendirent de leur côté un merveilleux appui contre leurs ennemis, les Sarrasins et la turbulente ti'ibii (les Ansariés (1). Pendant les deux sicclés qu'ils vécurent côte à côte, il s'établit entre -eux, dans cette existence en commun, un attachement d'un caractère extrêmement vivace, qui devait, en dépit de nombreuses vicissitudes, se transmettre de génération en génération à leurs descendances jusqu'à nos jours. Depuis les croisades, la vie nationale des Libanais s'est intimement mêlée à notre \ie ; l'iiis-toire de ce petit peuple l'ait partie de l'histoire française.
En 1248, Saint Louis. l'oi de France, débarquait à l'île de Chypre, lieu de concenti'ation pour la nouvelle croisade, et y recevait des Maronites, qui y avaient formé une importante colonie, un accueil enthousiaste des plus sympathiques. Parti de là pour la conquête d'Egypte et tombé à Mansourah entre les mains de ses ennemis, 25.000 soldats maronites accoururent au secours de ses chevaliers (2). Ce fut à cette occasion
(1) D'après Douaïhi {Histoire des temps, année 1110, manuscrit arabe), les comtes Beaudoiiin et Bertrand s'unirent aux Maronites, en 1110-1111, pour battre les Musulmans de Syrie et les Persans.
(2) « St-Louis fit appel à deux reprises aux contingents
que le saint roi, apivs sa captivité, adressa de Sainl- Jean-d'Acre à l'Emir des Maronites du Liban, au Patriarche et aux évèques de cette nation, la magnifique lellrc suivante :
" Xolre cœur s'est rempli de joie lorsque nous avons vu notre fils Samaan venir à nous accompagne de 25.000 hommes nous portant le témoignage de vos sentiments d'amitié, el nous offrant ces magnifiques cadeaux (1).
« En vérité, notre sincère amitié que nous avons conmiencé à ressentir envers la nation maronite, lors de notre relâche à Chypre, où ils sont établis, s'est redoublée aujourd'hui davantage. Xous sommes persuadé que cette nation, que nous trouvons établie sous le nom de saint Maroun. est une partie de la nation française, car son amitié pour les Français ressemble à l'amitié que les Français se portent entre eux. En conséquence, il est juste que vous et tous les Maronites jouissiez de la protection dont les Français foui-'^sent prés de nous, el que vous soyez admis dans les emplois comme ils le sont eux-mêmes. C'est pourquoi nous vous invitons, ô Emir très noble, de faire tous vos efforts pour rendre le peuple libanais heureux et de prendre soin d'établir des nobles pai-mi les
syriens pour grossir les rangs de son armée croisée, l'n premier corps de 4.5.000 Maronites vint le rallier à Chypre, et de là l'accompagna dans son expédition contre l'Egypte. .\ii bruit de ses échecs et de sa captivité à Damiette, 30.000 hommes sont encore équipés dans le Liban. )> {La Sijrie et In France, p. 8).
(1) 25.000 hommes et de beaux chevaux.
hommes que vous trouverez les plus digues, couime c'est rha])ilude eu iM-auce. Et vous, Seigneurs, Patriarche et évèques, clergé et peuple maronite, ainsi que voire grand Emir, nous avons vu avec une grande satisfaction votre constant attachement à la religion catholique, et votre vénération pour le chef catholique, successeur de Saint Pierre à Rome ; nous vous exhorions à conserver cette vénération et à rester inéhranlahles dans votre foi. Pour nous et nos successeurs sur le trône de France, nous promettons de vous donner, à vous et à tout votre peuple, notre protection spéciale, comme nous la donnons aux Français eux-mêmes, et nous nous emploierons en toute circonstance à tout ce qui contribuera à votre prospérité.
(( Donné à Saint-Jcan-d'Acre, le 24^ jour de mai 1250 et de notre règne la 24'' année » (1).
Un passage de cette lettre est à noter. Saint Louis considère la nation maronite comme une portion de la nation française, et déclare que tous les Maronites, non seulement jouiront auprès de lui de la même protection, mais qu'ils seront admis, comme les Français le son! eux-mêmes, aux emplois publics, et il engage
(1) Le texte de cette lettre est tiré de la France au Liban, par Louis de Baudicoiir, et du Recueil des Traités de la Porte Ottomane, T. III, par le baron de Testa. Le patriarclie Paul Massad parle de cette lettre dans son livre : Addouroul Man~oum.
Les successeurs de Saint Louis sur le trône de France font souvent allusion à sa lettre aux Maronites, quand ils écrivent à ces derniers.
Mvcc lui reiix (|iii lui siiccôtleronl au trône de France. Les successeurs du saint l'oi restèrent fidèles à la promesse qu'il avait faite auX Maronites de toujours les j)r()téger. Ces derniers ont obtenu les célèbres ca- |)ilulations qui constituent la base de leurs droits. La première (fui intervint entre Soliman II et François I" assure à tout Français la liberté de religion et le droit au commerce- Depuis cette capitulation de 1535, signée par Jean de la Forêt, la France s'était érigée en protectrice des cbrétiens francs habitant l'Orient ou voyageant en Orient, et grâce à l'autonomie relative dont ils jouissaient, elle put se préoccuper tout parliculièrement de ceux du Liban et veiller par ses consuls sur leur sécurité. Par les capitulations renouvelées, en 1569 sous Charles IX et en lOOi sous Henri IV (1), tous les occidentaux français ou non se trouvèrent placés par elles sous la protection
(1) « La tutelle des missionnaires et pèlerins occidentaux des Lieux-Saints de Jérusalem est, pour la première fois, énoncée d'une manière formelle dans la capitulation de 1604, négociée par Savary de Brèves, le célèbre ambassadeur de Henri IV. Ayant préservé, en 1599, la basilique du Saint- Sépulcre d'une destruction totale dont l'avaient menacée les Turcs, à l'instigation des Juifs de Palestine, Savary de Brèves transforma en garantie permanente le résultat de son inlervention d'un jour. Dans la capitulation de 1604. il introduisit un article 4, concernant la liberté des pèlerins de Jérusalem, et un article 5, concernant la sécurité des religieux latins de Jérusalem, gardiens des Lieux-Saints ». {Etudes, T. 159, p. 607).
N'ayant pas l'intention de nous occuper des Lieux-Saints qui sont en dehors de notre travail, nous nous abstiendrons dans la suite de parler de la Palesline et de ce qui la concerne.
du roi de France, cl la lilierté du commerce se transforma en une sorte de monopole concédé à nos compatriotes.
Richelieu, sous Louis XIII, respecta ces traditions et les appuya de sa haute autorité.
Cependant, c'est sous Louis XIV que le protectorat français atteignit son complet développement. Dès le commencement de son règne, il prenait sous sa protection spéciale, par la lettre suivante du 28 avril 1041), tous les chrétiens maronites du Liban :
" Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Xavarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Sçavoir faisons que par l'avis de la reine régente, notre très honorée dame et mèi'e, qu'ayaiU pris et mis, comme présentement nous prenons et mettons par ces présentes, signées de notre main, en nostre protection et sauvegarde spéciale le révérendissime patriarche et tous les prélats ecclésiastiques et séculiers chrétiens maronites, lesquels ha])itent particulièrement dans le Mont Lilian, nous voulons qu'ils en ressenleni l'effet en toute occurence et pour cette fin nous mandons à notre ami et féal, le sieur de La Ventelaye, conseiller en nos conseils et notre ambassadeur en Levant, et à tous ceux qui lui succéderont en cet emploi, de les favoriser, conjointement ou séparément, de leurs soins, offices, instances et protection, tant à la Porte de notre très cher el parfait amy le Grand Seigneur, que paitout ailleurs que besoin sera, en sorte qu'il ne leur soit fait aucun
mauvais trailenieni, mais au contraire qu'ils puisseni librement continuer leurs exercices et fonctions spirituelles. De plus, nous enjoignons aux consuls et viceconsuls (le la nation française, établis dans les ports et échelles du Levant, ou tous autres arborant la banu\rro de France, présents et à venir, de favoriser de btiil leur pouvoir le dit sieur patriarche et tous les chrétiens maronites diidil Mont Liban, et de faire embarquer sur les vaisseaux français et autres les jeunes hommes et tous autres Maronites chrétiens (jui désireront passer en chrétienté, soit pour y étudier ou pour quehpu's aiilics affaires, sans prendre ni exiger d'eux que la noli> qu'ils leur pourront donner, les traitant avec toute la douceur et charité possible. Prions et requérons les très, illustres et magnifiques seigneurs, les hachais et officiers de Sa Hautesse, de favoriser et assister le sieur archevêque de Tripoli et tous les prélats et chrétiens maronites, offrant de notre part de faire le senililable pour tous ceux (pii nous seront recommandés de la leur.
« Donné à Saiid-Germain-rn-Laye, le 28^ jour d'avril, en l'an de grâce 1()49, et de notre règne le ()" ). (1).
La sympathie de Louis XIV pour les Maronites ne se borna pas à cette première manifestation. Sa poli-
(1) Ce (Jdcuiupnt. se trouve ;ni\ Archives des Affaires étrantrères, T. V., ei an.\ Archives nationales. Marine, B^ 218. — Il a été reproduit par différents historiens. J.es lettres de Louis XIV à ses and)assadeurs à Constant inople, sont remplies de la pensée du protectorat.
tique orientale se fixa comme ])iit le développement du commerce IVaiiçais et la protection de la religion catholique. Il s'efforça d'améliorer le sort des chrétiens du Liban soumis à la tyrannie et aux vexations des Turcs, de soustraire les Patriarches et les prélats aux réclamations iniques des pachas de Syrie; et, à cette lin, il ne leur fit pas seulement parvenir des secours destinés à alléger leui"s charges, il intervint encore en leur faveur auprès de ses ambassadeurs à Constant inople et auprès de ses consuls aux échelles de Tripoli, de Balroun, de Beyrouth et de Saïda (1). Louis XV maintint lui aussi la politi(jue traditionnelle de la France à l'égard de la Syrie (2). \'oici la lettre, signée de sa main, qu'il écrivit le 12 avril 1737 :
<' Louis, par la grâce de Dieu, empereur et roi
(1) Les lettres des ministres du grand roi, qui témoignent de cette intervention, sont conservées nombreuses au Ministère des Affaires étrangères. Ajoutons que la plus belle église élevée sur les flancs du Mont Liban a été bâtie sur les ordres et aux frais de ce Roi. En outre, il chargea le chef des Maronites Abon Naufel el Khazen du consulat de Beyrouth (1655 à 1679). Son fils, Fayad, dit Abou-Cansau ou Cansaou, lui succéda de 1679 à 1691 : Hossun, fils de Fayad, géra le consulat de 1697 à 1704, et Naufel, fils de ce dernier, lui succéda de 1704 à 1753. Les 'lettres patentes qui les nomment, sont gardées par les Khazen, dont l'émir des Maronites, Abou-Naufel el Khazen, fut annjilj par Louis XIV en mars 1659.
(2) Ce roi, dès rpiMl fui majeur, donna une nouvelle impulsion à la politique française en Orient, comme on le voit par sa lettre au marquis de Bonnac en 1723, et la lettre de son ministre (1724) à M. d'Andrezet. (Dnrument^ iiirdilA du xvi« au XIX* siècle, par le P. Rabbat, S. J.).
très chrétien de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Le patriarche d'Antioche et les Maronites chrétiens établis dans le Mont Liban nons ont lait représenter que, depuis un temps immémorial, icui- nation est sous la protection des empereurs et rois de France, nos glorieux prédécesseurs, de laquelle ils ont ressenti les bons effets en tontes occasions ; et ils nous ont livs humblemeid, sollicilé qu'il nous plaise leur accorder nos lettres de protection et sauvegarde, à l'exemple du l'eu roi, notre très honoré roi et bisaïeul, qui leur en accorda de pareilles, en date du 28 d'avril 1649. El voulant, de notre paii, liailer favorablement les exposants : à ces causes et autres bonnes considérations, nous déclarons que nous les avons pris et mis, comme par ces présentes, signées de notre main, nous les prenons et mettons en notre protection et sauvegarde. Nous voulons qu'ils en ressentent les effets en tous lieux, en toute occurence : et, à cette fm, nous ordomions à nos amis et l'éaux conseillers en nos conseils, nos ambassadeurs à Constantinople, consuls et vice-consuls de la nation IVancaise, éta])lis dans les poi'ts et échelles du Levttnt, présents et à venir, d'aider de leurs soins, offices et protection, ledit sieur patriarche d'Antioche et tous lesdits chrétiens maronilcs du Liban, pai'toni oi'i besoin sera, à celle lin (piils ne i)uissent soulTiir aucun mauvais Irailemeul et (pi'ils puissent, au coidraire. continuer librement Icnrs exercices et fonctions spirituelles : car telle est notic volonté cl bon plaisir- lirions et requérons le
grand empereur des Musidniaiis, notre cher et parfait ami, et les illustres bâchas et autres officiers de Sa Haulesse, de favoriser et d'assister de leur protection ledit patriarche d'Antioche et tous lesdits chrétiens maronites, offrant de faire de même pour tous ceux qui nous seraient recommandés de leur part. En foi de quoi, nous avons fait mettre notre sceau à ces présentes.
(( Donné dans notre château impérial de \>rsailles, le 12^ jour d'avril, en l'an de grâce 1737, et de notre règne le 22" ».
Sous Louis X\\ le \'izir reconnut par deux fiiMuans solennels (1740 et 1751) le droit de protection du roi de France sui' les chi'étiens de Syrie.
Louis XVI n'abandonna rien des traditions de ses prédéce.>iseurs, les rois de France. Les Emirs de la Montagne et les Patriarches maronites furent l'objet de sa bienveillance, et, en ])lus dune circonstance, leurs relations devinrent particulièrement cordiales. On dirait qu'avant de disparaître, l'ancien régime tenait à faire bénéficier de ses faveurs ses protégés du Liban (1).
(1) « Les droits traditionnels du protectorat relig-ieux de la France sont insérés avec une nouvelle ampleur dans la capitulation de 1673, négociée par le marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV, et surtout dans la capitulation de 1740, charte la plus complète de nos titres diplomatiques en Orient, négociée par Sauveur de Villeneuve, aml^assadeur de Louis XV ». {Etudes, ibid, p. 608).
Le 14 août 1787, le maréchal de Castries, ministre de la Marine, fit savoir au clerffé e( au peuple maronite, de la
T. a R('V()liili()ii (It'xait. sans doiilr. |>ai' suite de sa (lésoi'iiaiiisalioii iiilei-ieiire e[ de ses luttes eontiv les (M\iieiiiis du deliors. jetei' (|U('l(|ue li'oulile dans nos relations avec le Levant ; nos traditions en Syrie souffrirent, en effet, des tristes boulevei'seinenls qui s'opérèrent en Frauce à l'époque révolutioiniaire. Cependant, noire and)assadeur à Constanlinople, Descorches de Sainte-Croix, recul comme instruction du Comité de Salut public de conserver tous les droits inhérents à noti-e qualité (\v protecteurs des cultes chrétiens, sans y attacher toutefois ti'op d'importance. Fort de celte instruction, l'andjassadeur fit savoir à ses agents consulaires que le> chréti<Mis de Syrie devaient trouver (lujirès d'eux la lucnu' assisionce et même plus de zèle (\\\o ]»ar le passé (!)• Son successeur à Constanlinople, le général Auherl-Dubayet, n'agit pas autrement, lue circulaire adressée aux agents français leur rappela (fue le uuiintien des privilèges aeeordés ])ar les Capilululions étuil la pieuiière base des instructions confiées à leur zèle (2). Plus tard, M. Malleville disait à la Chand)re des députés :
<' Je rappellerai que la Coinculion faisait respecter, en 9^5, le Mont Liban, le noni liançais- .le ra])|)ellei'ai
part du Roi, que Sa Majesté faisait droit à leur requête en nommant consul de France à Beyrcuilh, Gtiandour Saad Klioury, clieik de la nation liljanaise.
(1) F". Clément-Simon, /.(/ lirroluliini et le Gr^nd Turc [Revue, de Ptnis, 1907).
(2) P. Hilaire Barenton, La France catholique en Orient, p. 226. — La Sijrie et la France, p. 14. — Discours de Paul Deschanel à la Clianibre des Députés, 29 février 1888.
que son ambassadcMir ayaiil ajipris (jur des églises avaient été fermées et des pivlics insultés, il mil les églises du Liban sous la protection du drapeau tricolore. Tandis que la l-'rance égarée fermait ses églises, son and)assadeur faisait ouvrir celles de l'Orient. »
Pendant le siège de Saint-Jean-d'Acre, Bonaparte s'aboucha avec les Maronites, et les Maronites lui envoyèrent une grande quantité de vivres, et dans une lettre^ adressée au généi'al, ils disaient entrauti'es choses : <■ C'est pour nos frères français, el non pour lui qui persécutes l'Eglise romaine. »
Le lendemain, le général Bonaparte leur envoya son secrétaire interprète, M. Amédée Jaubert, pour les remercier et leur dire de sa pai1 ces paroles : « Je reconnais que les Mai"onites sont Français de temps iwnicninrial : moi aussi, je suis catholique romain, et V(uis verrez que par moi l'Eglise triomphera et s'étendra au loin. » (1)
(1) Mgr Nicolas Mourad, Notice sur V origine de la nation maronite et sur ses rapports avec la France. — F. Rev, Protection diplomatique, p. 364.
On .sait que Bonaparte, devenu consul, s'efforça aussitôt de rendre à la France son antique influence dans le Levant, et proclamé Empereur, il se posa aux yeux des populations catlioliques de l'Orient et en particulier de la nation maronite, comme le successeur de Louis XIV, décidé à continuer son œuvre en Syrie et à se faire le protecteur du catholicisme. Quand Napoléon délégua le général Brune comme ambassadeur en Orient, il lui prescrivit de « prendre sous sa protection tous les liospices et tous les chrétiens de Syrie, d'Arménie et spécialement toutes les caravanes qui visitent les Lieux-Saints ».
La Restaurai ion ne s'éloigna pas de la politique traditionnelle de la France ; elle montra à Namrin et cil Morée ce qu'elle aiiruil fait dans le Liban s/ les circonstances ieussent exigé (1).
Inutile d'ajouter que les privilèges du protectorat catholique garantis exclusivement à la France par les pontiies romains vimviil encore et très puissamment resserrer les liens entre la France et les Maronites, cette population chrétienne du Liban, qui constitue dans le Levant la clientèle la plus totalement dévouée à l'Eglise et à notre patrie (2).
Il résulte de ce cjuc nous venons de dire que le protectorat de la France en Syrie, et principalement au Liban, a été en vigueur depuis des siècles ; il remonte aux Croisades, pendant lesquelles les Maronites combaltirent à côté des chevaliers français ; il s'appuie non seulement sur l'usage et sur la communauté de religion, mais sur des capitulations obtenues par la
(1) Melcliior de Vogilé, Les: Evénemenls de Sifrie, p. 13.
(2) Comme le fait remarquer Paul Rœderer (p. 11), « les capitulations ne nous ont pas concédé seulement des avantages moraux. Les avantages matériels ne sont pas moins \ récieux. La capitulation de 1535 avec Soliman investissait la Marine française du monopole commercial dans l'empirp ottoman... Durant tout le courant des seizième et dix-septième siècles, quiconque voulait trafiquer avec le Turc devait se recommander du roi de France et rechercher la protection de ses conseils. Des maisons conmierciales françaises faisaient un actif trafic avec la métropole... A l'épuque du Grand roi, .sur tous les points du territoire ottoman, florissaient nos compt{vr.s, et Marseille, enrichie par .ses transactions avec les pays islamiques, s'habituait à considérer ceux-ci comme un marché réservé à elle seule ».
France de l'empire ottoiiiaiL capitulations qui ont l'orce de traités internationaux.
Ce protectorat de la Fi-ance consiste dans le droit exclusif de })rotéger aussi bien les Maronites, les catholiques et les chrétiens de la Syrie, que ses nationaux et ses propriétés. Ce droit exclusif est l'élément essentiel de notre protectoi'at.
Malheureusement, sous le gouvernement de Juillet, le gouvernement ne s'opjjosa pas énerg"i([uement aux massacres de 18ii et de 1845. M. Thiers et M. Guizol plaidèrent sans doute auprès de la Sublime Poi'te la cause dcv"^ ciiréficus de Syrie, à la suite des éhxpicnl'^ discours à la tri])une française de MM. de Montalembert, de Ouatrebarbes, Crémieux (1), etc- Mais il ne suffisait pas de plaider, il fallait agir, et c'est cette politique d'action (pii fut déhliérément a])aiidoiniée. La protection française se montra stérile, n'étant ai)j)uyée que par de vaines paroles.
Cependant, l'aftachemeid sincère et dévoué des Mal'oniles à la France, atfachemeid basé sur une alliance^ de plusieurs siècles, ne fut pas ébranlé par ce fléchissement de la politique française sous le règne de Louis-Philippe. " 11 faut avoir parcouru le pays des Maronites, dit M. de Vogué, pour apprécier ce qu'il
(1) Le 3 juillet 1847, le juif Crémieux exhortait en ces termes la Chambre à protéger les Maronites : « Eh ! Messieurs, il s'agit des chrétiens du Liban ! Les chrétiens du Liban ! Mais ils sont vos frères depuis des siècles, non pas seulement vos frères en religion, mais vos frères à la guerre, vos frères sur les champs de bataille : dans toutes les circonstances vous les avez trouvés, Saint Louis les a trouvés, Napoléon les a trouvés. »
y a (le profond et de louchant dans les sentiments de ces populalions. Tontes leurs pensées sont tournées vers la France, leur andnlion est de la servii", leur espérance de lui appartenir un jour ; et pourtant (picl a été le fruit de celle alliance, la i"éconipense de celle fidélité ? La protection française a été la cause indirecte des plus grands malheurs. X'osaid alla([uer la France en face, on l'a attacjuée et humiliée dans ses alliés ; on a fait porter à ces malheureux la peine de leurs affections ; on leui' a fait payer de leur vie ce litre de Français d'Orienf, dont ils étaient si fiers, el qui, loin de les protégei', les a désignés aux bourreaux. Malgré ces injustes malheurs, malgré l'abandon de 1840 et les désastres impunis de 1845, ils sont restés fidèles ; rien n'a diminué leur attachement et leur confiance en nous. » (1)
Rattachée à la Syrie par une tradition historiffue et par le commerce, la France l'est aussi par les (imivres scolaires et charilables.
Les Congrégations religieuses françaises ont largement contribué à consolider et à développer cet allachement ; elles ont été, sans conlredil, une des principales causes, pour ne pas dire la i)i'incipal(^ cause, du rayonn(Miient de notre preslige séculaire aux échelles du Levant. K<\-\] néc(^ssaii'e d(> rapjxder —
(1) Melchior de Vogué, Les Euénenienls de Syrie, p. 13.
ce que tout le monde sait — que les deux collèges de Ghazir et d'Anloura, dirigés le premier par les PP. Jésuiles, le second par les Lazaristes, ont puissamment aidé à fortifier le lien qui unit la nation maronite à la France, en propageant dans toutes les l'amilles aisées la langue française et en maintenant au cœur de tous les habitaids de ce pays l'amour de la France protectrice.
Sans parler des Jésuites, qui avaient, au dix-sej)tième et au dix-huitième siècles, à Aie}), à Damas, à Tripoli, à Saïda et à Aiiloura (1), âi'^^ résidences et des étal)]iss(Mnents imj)()ii;iiils, on ils lai^aicnl aimei' le nom français, les Cai)ucins étaient établis, aux mêmes siècles, à Saïda, à Antoura, à Beyrouth, à Tril)oli, à Damas et à Alep ; les Carmes, à Alep, à Bécharré, d;ms la l'égion des Cèdi-es, et à Trii)oli : enfin les Franciscains, à Harissa, dans le Liban. Tous ces religieux ne séparaient pas dans leur apostolat le Liban catholique et la France (2)-
(1) Les Jésuites avaient fondé en 1656 le collège d'Antoura. L'auteur de Lti Sainie-Vierije an Liban raconte, ainsi qu'il suit la fondation de ce collège {[X 174) : « Une nuit, en 1654, trois Jésuites, jetés à la côte par un naufrage et pris pour des corsaires, sont menés au célèbre Abou Naufel, qui aussitôt les établit dans se.s domaines d'Antoura... En arrivant à Antoura, ils s'installent dans un couvent très curieux, fondé par un vieillard dont la sainteté les charme. Deux ans après, le collège s'élevait dans cette résidence. Les Jésuites le conservèrent jusqu'à la suppression de la Compagnie, en 1773. Alors, les Lazaristes les remplacèrent, et depuis lors ils enseignent dans ce collège. »
(2) Les Franciscains s'établissent en Syrie dans la première moitié du treizième siècle, les Capucins en 1625, les
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Au dix-neuvième siècle, les Jésuites, rétablis par Pie VII, reprirent en Syrie la place qu'ils avaient été forcés de quitter à la suite du l)ret' de Clément XIV. De 1830 à 1801, nous les trouvons à Bikfaïa, à Mou'allaqa, à Saïda, à Ghazir, à Zahlé, à Deir-el- Kamar et à Beyrouth. Les Lazaristes étaient établis à Antoura, à Tripoli, à Damas, à Ehden et à Zghorta-
« Ces deux conorégations religieuses, depuis si longtemps établies dans ce pays, écrivait B. Poujoulat en 1869, ont puissamment contribué, dans ces derniers temps, à étendre, à fortifier notre influence en Syrie. Leurs écoles, leurs collèges sont remplis d'enfants chrétiens. L'enseignement de la langue française figure en tète du programme de leurs éludes. Les générations chrétiennes, de 12 à 30 ans, savent le français à Beyrouth, et ce sont les Lazaristes et les Jésuites qui leur ont appris notre langue, en leui- apprenant en même temps à aimer, à respecter, à admirer la France. » (1)
A côté de ces deux congrégations travaillaient, en 18()0, avec un grand zèle et succès, les Capucins à Beyrouth, à Salima et à Abey. les Carmes à Bécharré, les Franciscains à Beyrouth, à Harissa, à Damas, à Alep, à Tripoli, à Saïda et à Sour. Ces
Jésuites français en 1627, et les Carmes vers le milieu du treizième siècle.
(1) La Vérité sur la Syrie, p. 25. — Le collège de Ghazir, qui date de 1845, comptait, en 1860, 13 professeurs et 100 élèves, dont 40 se destinaient à l'état ecclésiastique. Il y avait encnie à ("ilinzir un externat sous la direction des Jésuites.
. derniers avaient été envoyés, au treizième siècle, en Syrie, par saint François d'Assise.
Bikfaïa est un gros l)ourg où l'émir Haïdar Bellamà (1) avait établi, le 1(3 juin 1833, le P. Riccadona, jésuite ; 10 ans plus tard, une église y était bâtie sur les plans du P. Bonacina. Le P. Estève, jésuite, grand ami de cet émir, organisa dans ce bourg, sous le nom de Frères Xavériens, un inslilul de maîtres d'écoles indigènes. Ils se multiplièreni assez vite et prirent bientôt la direction de bon nombre d'écoles de la Montagne.
Les Jésuites avaient fondé pour les petits garçons, depuis 1841, à Beyrouth, 3 écoles primaires, dont ils confièrent l'enseignemenTaux Xavériens, mais en se réservant l'enseignement de l'arabe, du syriaque et du français. Le français était une sorte de seconde langue maternelle.
En outre, ils avaient fondé à Deïr-el-Kamar des écoles fréquentées par 150 élèves, dont 50 apprenaient
(1) « Cet Haïdar, dit l'auteur de La Vierge, au Liban, p. 157, était originaire d'une famille druse, la noble famille des Bellamâ, et vit le jour en 1787 à Salima. » Son père, Ismaïl, druse, avait épousé une fervente chrétienne. L'enfant reçut de sa mère une éducation pieuse... Les Bellamà tirent leur origine de la tribu arabe des Beni-Fawarès. Les Beni- Fawarès s'établirent au neuvième siècle dans le Meten et se firent druses. Au seizième siècle, un de ces émirs prit le nom de Bellamâ (père de l'éclat) et fixa sa résidence à Kafer-Sewan, dans le nord du Meten. Il eut deux fils : Mourad et Ivaïd Bey, qui formèrent les deux branches actuelles de la famille Bellamà. Kaïd Bey s'établit à Salima, oîi il bâtit un sérail. C'est là que naquit Haïdar... Haïdar devint le seigneur d'une grande partie du district d'El-Meten et de la totalité du Qâté. {La Vierge au Liban, p. 157).
le français ; à Saïda, des écoles qui ne dataient que de 1856 ; à Zahlé. des écoles où l'on comptait 400 élèves ; enfin à Bikfaïa et aux environs, à Beif-Chebab, Mazra, Yésoua, Alima-Chab, Rémeiek et Chouer,des écoles fréquentées par 400 élèves- Ces écoles primaires, sous la surveillance des Jésuites, étaient tenues par les Xavériens.
Les congrégations religieuses de fenuues. en 1800, étaient beaucoup moins nombreuses que celles des religieux. Les Sœurs de St-Vincent de Paul, providence des petits, des pauvres et des malades, étaient établies à Beyrouth, à Saïda et à Damas, les Visitandines à Antoura, les filles de la Mission du Sacré-Cœur à Zahlé. les Sœurs de St-Joseph de l'Apparition à Saïda, les Sœurs de Xazareth à Sour, et enfin les Sanu-s Mariamettes à Ghazir. Ces dernières avaient été fondées également par le P. Estève (1), à Bikfaïa, huit ans avant l'institut des Xavériens. pour l'éducation des jeunes filles. A Bikfaïa et dans les villages
(1) Le P. Estève, né à Montpellier le 3 mai 1803, entra dans la Compaa:nie à 22 ans et fit ses études au Collège romain. Il se préparait aux Missions d'Amérique, mais Dieu tourna sa barque vers l'Orient. Le 5 août 1834, il arriva à Bikfaïa où les PP. Riccadona et Planchet, les premiers Jésuites de la nouvelle Mission de Syrie l'avaient précédé. 11 fut l'âme de cette nouvelle Mission, où il travailla pendant 39 ans. Il mourut à Beyrouth, le 10 décembre 1873. et fut enterré dans le sanctuaire de Marie à Bikfaïa. Deu.x jeunes Bikfaïennes furent le premier noyau des Mariamettes. Le P. Estève leur donna le voile, le 9 février 1853. Trois ans après, il fondait les Xavériens. Les deu.x premiers étaient encore deu.x Bikfaïens. Le noviciat resta à Bikfaïa. {La Sainte Vierge du Liban, p. 142).
environnants elles dirigeaient les écoles de filles et comptaient 500 élèves. Elles ne tardèrent pas à se répandre dans le Liban. Les Jésuites de Ghazir en firent venir quatre près d'eux. Elles tenaient l'école des petites filles de la ville, en même temps qu'elles s'occupaient de la lingerie du collège et de la boulangerie.
En somme, avant les désastres de 1800, les Jésuites avaient des écoles primaires fréquentées par plus de L800 enfants des deux sexes, élevés dans l'amour de la France. Les égorgeurs réduisirent ce nom])re à L200 environ (l).
L'apostolat religieux de toutes ces congrégations et leur enseignement rattachaient de plus en plus les chrétiens de Syrie à la France, qu'ils regardaient comme leur grande patrie.
Nous avons parlé jusqu'ici des origines du protectorat de la France au Levant, des traités ou Capitulations, des faits historiques qui, pendant des siècles, se sont déroulés entre la Nation française et la Syrie, (Mifin de l'influence de nos Congrégations religieuses ; nous n'avons encoj-e rien dit des liens économiques "qui ont affermi les liens politiques ; et cependant l'établissement du commerce entre le grand port de Mar-
(1) Poujoulat, op. cit., pp. 301-303.
seille et les échelles du î.èvanl, et principalement les échelles de Syrie, a contrilmé pour une larixe part à lintiniité des relations.
L'origine du coininerce de la France en Orient remonte aux premières capitulations- François I" ohtint ])our ses sujets la liberté du commerce dans l'empire ottoman, et, sous Charles IX, cette liberté i^e Iran.^forma en une sorte de monopole concédé à nos commerçants, le privilège de la navigation dans le Levant leur ayant été ré.servé (1).
Pendant, un certain temps, les commerçants français furent les maîtres incontestés du trafic des échelles. Mais peu à peu les nalioiis l'ivales, et parmi elles la nation anglaise, finirent pai- olitenir la même liberté.
Mais les conmierçants de Marseille avaient pour eux l'avantage d'être les premiers venus ; ils avaient fondé des comptoirs à Alep, à Alexandrette, à Tripoli, à Beyrouth, à Saïda ; leur commerce s'était à ce point développé qu'ils avaient obtenu le privilège de choisir et de présenter les candidats aux fonctions consulaires dans le Levant. Grâce à eux, ces ports étaient devenus d'importants marchés de soie, de cocon-, de veloui"S, d'étoffes de laine et de coton, de raisins secs, de cires et d'autres produits.
Il n'en l'allail ])as tant ])()nr allirrr le génie mercantile des Anglais. Sur les marchés syriens, ils firent
(1) R. Ri^^lelluiebor, Tradilimifi fnmçaises nu Liban, p. 04. Voir pour ce qui suit >iir le conimerre cet auteur, pp. 94 et suivantes.
une rude concurrence aux IMarseillais ; sur quelquesuns, ils réussirent à les dépasser. Leur grande ambition était surtout de devenir les maîtres des marchés d'Alep et d'Alexandrette, ces deux villes étant le principal entrepôt des marchandises de la Mésopotamie, de la Perse, de l'Inde, de rExtrème-Orient. Alep était le point de dépail des caravanes se dirigeant vers l'Est, et le ])oint de concentration des caravanes qui venaient de Mossoul, de Bagdad, de Diarhékir et de Damas. C'est là qu'affluaient les richesses de l'Arabie et de l'Arménie. Les ports d'Alep et d'Alexandi'clle étaient destinés, par leur situation, à devenir les tètes de ligne de la route des Lides.
Or, on sait tous les efforts de l'Angleterre pour se frayer vers les Indes un chemin direct, soit par la mei' Roirge, soit par l'Euphrate. Le vice-roi d'Egypte gardait le passage de la mer Rouge ; restait la voie de l'Euphrate. Cette voie sembla plus facile et plus abordable au gouvernement anglais, car il ne s'agissait que de relier l'Euphrate à la Méditerranée, par un chemin de fer qui traverserait la vallée de l'Oronte, tournerait le Mont Liban et aboutirait à Alep. Mais, pour réaliser ce projet, il importait de su])stituer en Syrie, le protectorat anglais au protectorat français.
L'Angleterre se mit à l'œuvre.
Elle essaya d'aboi-d du jjrosélylisme religieux. Ses missionnaires distri])uèrent à foison des bibles au pays des Maronites ; ils cherchèrent même à fonder un collège protestant à Beyrouth. Cette double leulative échoua ; rattachement des chrétiens du Li])an
et du reste de la Syrie pour la France ne se laissa pas ébranler.
Alors elle se tourna du côté des Druses, dans l'espoir de trouver chez eux un point d'appui. Sa politique lendit à les brouiller avec les Maronites, et elle y réussit. Mais ni la haine semée entre les deux nations, ni les massacres qui s'ensuivirent, ne parvinrent à diminuer notre influence en Orient. Les Français et les Maronites restèrent toujours unis. La France continua à faire sentir aux Maronites une protection éclairée, un appui efficace ; et, de leur côté, les Maronites ne lui marchandèrent pas leur dévouement, leur fidélité et leur affection. Quel peuple aima jamais tant notre nation connue ce petit peuple du Liban ? Quel peuple nous fut jamais si fidèle, malgré des heures douloureuses où régoïsme et une misérable politique le laissèrent sans secours, sans appui ?