‹ Le Liban et la Syrie 18451860Chapitre 5 sur 15 · ET LA 8TB1B · texte numérisé non relu

ET LA 8TB1B

sortaient, çà et là, quelques groupes de cacLus blanchis par une poussière fine et rongés par l'Acre humidité de la mer; tantôt se dessinait, en montant le long des flancs du Liban, à travers des plantaiions d'excellent tabac. De tempseii temps nousrencontrions une source, une fontaine construite par quelque i^me pieuse, ombragée par un sycomore ou un caroubier, et là nous faisions halte pour nous rafraîchir. Partout, sur notre passage, les paysans s'arrêtaient, baisaient Tanneau des évêques, recevaient leur bénédiction et nous souhaitaient bon voyage. Une heure avant d'arriver à Djebaïl, nous rencontrâmes quelques cavaliers mutualis, reconnaissables à leurs turbans blancs, à leur longue barbe noire, à leurs traits prononcés, à leur air fier et à leur tenue hautaine ; ils se conten-r . taient de nous faire le temendr, ce noble salut des musulmans, me montraient plus de déférence qu'aux hommes d'égUse qui m'accompagnaient et avec qui il est temps que le lecteur fasse plus ample connaissance.

Le plus âgé était Tevêque de Seïda, l'ancienne Sidon, Mautran Abdallah. Mautran est le nom que les Maronites donnent â leurs évéqucs. C'était un petit ' vieillard fort vert, fort actif et plein de gaieté. Sa verve était intarissable, soit qu'il apostrophât les paysans sur la roule, ou qu'il s'inquiétât de la mauvaise chère qu'il allait trouver à Meyfouk. Mais sous cette gaieté se cachait un caractère de fer qui avait bravé mille dangers. Les Druzes, dans la dernière guerre, avaient brûlé son couvent et dévasté tout ce

qu'il av«ît; il était ruiné, et comptait bien que son vole allait lui faire un bienfaiteur du nouveau patriarche. Il regrettait surtout, disail-il, une madone que l'émir Bécliir lui avait donnée, et que les mains sacrilèges des Druzes avaient livrée aux Uammes. Le délégué apostolique avait déjà calmé ses regrets à cet endroit, en lui donnant une fort bonne copie d'une Yiergedc Sasso-FerratOy dont j'avais déjàadmiré l'original i Milan.

L'évéque de Saint-Jean-d*Acre, Maulran Tobla, était un homme de quarante ans environ, d'une taille imposante. Son (Bil était petit, mais à la fois plein de finesse^ de douceur et de sincérité. C'est un des hommes les plus distingués que j'aie rencontrés en Orient. Il ne parle que l'arabe, mais son esprit supérieur lui a fait deviner le génie eiiroj)éen, et c'est lui qui a joué le plus grand rôle dans les affaires politiques du Liban. 11 avait été moine et s'était mis à la tête .d'une rébellion dans le couvent de Saint- Antoine, contre Tabbé de cet ordre. '

A cette occasion, il avait été exilé à Ttle de Chypre par les ordres de la sacrée congrégation de la Propa* gande. Depuis, sa conduite exemplaire lui a valu d'être successivement évéque de S iint-Jean-d'Acre inpartibus elde Beyroutl), l'un des plus importants diocèses du Liban, à cause de la résidence dumuchir et des consuls généraux, .l'ai rarement vu réunies au même degré la simplicité, la douceur et la fermeté, la sagacité, la hauteur de l'&me et l'humilité du chrélien.

Le troisième évéque était celui de Chypre, Mautran

Djajali ; c'élailleplusjeuue desévéques. Son extérieur élail d'un paysan. Au premier abord, il paraissait vulgaire; mais, avec un peu d'observation, on était bientôt charmé de l'air de douceur, de haute et calme intelligence répandu sur loute sa figure.

Peut-être ai-je exagéré à mon insu la valeur de ces ' hommes, par cela même qu'ils étaient étrangers et qu'ils m'apparaissaient sous des costumes tout à fait différents de ceux de l'Europe, et sur une terrelointaine. C'est qu'on éprouve un plaisir vif et prolond à découvrir la beauté morale et à retrouver, pour ainsi dire, les traits immortels de l'Ame dans les races différentes de la sienne; c'est un sentiment encore plus doux que celui que nous fait éprouver la beauté physique. Nous aimons à constater les preuves de notre divine origine, et à nous raffermir dans la croyance de nos immortelles destinées. J'ai déjà parlé du R. P. Flanchet; le lecteur le verra à l'œuvre dans la suite de ce récit. Il était supérieur de la mission des jésuites en Syrie, et me savait gré d'avoir protégé les établissements des révérends pères contre la jalousie de certaines puissances et le mauvais vouloir des Turcs, à l'époque même où l'opposition en France demandait à la ciiambre des députés la fermeture des maisons tenues par les révérends pères. L'évéque do Zouk, révôque rhilip|)e, fixM'e du défunt patriarche, et révêque de Damas, Mgr Antoine Gazen, devaient partir le lendemain de Zouk, et se rendre directement à Meyfouk, Le soleil s'élevait au zénith

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au moment où nous approchions del)jebaïl;le sal)]G élincelait sous ses rayons, et des sillons de ce sable jauni sortaient des bouffées d'un air étouffé, qui ondulait et brillait devant nos yeux comme un liquide élbéré, et s'enfuyail devant nous; c'est dans cet air visible et incandescent que l'Arabe, égaré dans le désert, croit discerner les palnniers et la source qui lui promettent le repos et l'apaisement de la soif brûlante, tandis qu'une mort solitaire, étouffée, pleine d'angoisses, l'attend peut-être sur cet océan sans rivages. Un ami , voyageur comme moi, m'a raconté avoir vu avec un sentiment de terreur muette les carcasses des chameaux et les squelettes des hommes suifoqués sous le sable dans le désert de Libye. Nous n'avions, nous, aucun danger à courir, et le mirage qui se développait devant moi ne servait qu*à étendre les limites de mes pensées et le champ de mes observations ; mais l'intolérable chaleur et la fatigue de nos chevaux nous avertissaient qu'il était temps de prendre quelque repos, et nous nous dirigeâmes vers le khan ou vaste caravansérail, bâti sur la route, aux portes mêmes de la ville de Gébaïl, en face du Liban. €k>mme je passais devant un café, un jeune enfant en sortit et vint verser sur les sabots de mon cheval le contenu d'une petite cafetière; c'est un signe d'honneur que Ton fait aux voyageurs de distinction, un souhait de prospérité. Nos coussins et nos tapis furent bientôt apportés sous les larges arcades du caravansérail et nos pipes allumées.

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Je laissai passer les heures les plus terril)les du • jour et j'allai ensuite visiter la ville.

On suppose que Djebaïl, Esbele, Biblos, Giblos ou ûebdl, est le pays des anciens Giblites dont il est question dans Josué, et qui fournit au roi Hiram des tailleurs de pierres pour préparer des matériaux pour le temple de Salomon, et des mariniers aux Tyriens. « Et le roi leur commanda aussi de prendre de grandes pierres, dos pierres d'un Irès-grand prix pour les fondements du temple, et de les préparer pour cet eftet.

» Et les maçons de Salomon et ceux d'iliram eurent soin de les tailler, et ceux de Giblos apprêtèrent les bois et les pierres pour bâtir la maison du Seigneur. » (Les RoiSy liv. lll, ch. v.)

» Les vieillards de Gebal, les plus habiles d'entre eux, ont donné leurs mariniers pour vous servir dans tout réquipage de votre vaisseau. Tous les navires de la mer et tous les mariniers ont été engagés dans votre commerce, dans votre trafic, b (Ézét^iel^ ch. XX VII.)

C'est, dit-on, à Biblos que Ginyras, le père d'Adonis, avait tm palais, et la ville devint fameuse pour les temples où son fils était adoré. J'entrai dans l'église

des Bfaronites, qui forment la principale population

de la ville ; elle est construite sur les ruines d'une belle église de Tordre corinthien bâtie avant la décadence de rarchitecture ; le voyageur Pococke la croit du cinquième ou du quatrième siècle. Bibles était un port de mer consiiiérable sous les rois grecs de la Syrie et clail devenu un lieu do prédilection pour l'empereur Adrien, qui semble avoir été particulièrement attaché au culte d'Adonis. Je ne pus pas retrouver l'inscription faite en l'honneur de cet empereur, elle était, dit-on, gravée sur la porte de la ville du côté du Liban.

Au commencement des croisades, Biblos fut prise et détruite par les chrétiens; ils Tentourèrent cependant de murailles que Ton voit encore autour de la ville; elles descendent en escalier jusqu'à la mer. Elles sont flanquées de grosses tours carrées et placées à quarante toises de distance les unes des autres. Le port, autrefois si fréquenté et si animé, est maintenant presque entièrement comblé. Les Mutualis ont aussi une mosquée dans Djebaïl. La ville et son territoire dépendent du caïmacan chrétien du Liban ; il en perçoit les impôts et en nomme les autorités subalternes. Quand j'eus visité Djebciïien compagnie du père Flanchet, qui voulut bien me servir de guide, je rejoignis mes évèques ; ils étaient restés sous les arcades du caravansérail à lire paisiblement leur bréviaire.

Peu leur importaient les souvenirs de la mythologie antique, et même des croisades auxquels ils sont

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peut- être redevables, cependanti d'une partie de la

liberté dont jouit aujourd'hui la religion dirélienne dans le Liban ; et je Tavoue en toute sincénlé, je ne les plaignais, ni de leur ignorance, ni de leur indifférence ; toutefois, je crois que je préférais encore mon avide curiosité avec ses doutes et ses défail* lances^ mais aussi avec ses vives satisfactions intel* lecluelles, à leur calme et à leur indifférence, qui n'excluait pas l'ambition. Nous nous remimes en route, et laissant à gauche la ville de Djebaïl, nous nous dirigeâmes de nouveau vers le flanc du Liban,

Après avoir traversé des champs de tabac, des vignobles, des plantations de mûriers, nous atteignîmes, au soleil couchant, noire étape de ce jour. Nous étions chez Micaël Toubia , dans une belle et grande maison construite moitié à l'européenne et moitié à rorientale. On me donna la place d'honneur sur le divan qui, bordant trois côtés du salon en forme de fer à cheval , ne s*élevait pas à un dcioipied au-dessus du plancher. C'est là que l'on s'iissoit les jambes croisées, après avoir laissé ses babouches à la porto. Plus on occupe un rang élevé, plus on s'approche du coin du divan. Habitué depuis longtemps aux mœurs orientales, je charmais mes hôtes par ma facilité h me plier h leurs usages, et ils ne pouvaient refuser leur amitié et leur confiance à un homme qui savait si bien faire comme eux.

Les Orientaux, quels qu[ils soient, sont encore plus séduits que les Européens par l'adoption de leur costume et de leur langue par .des étrangers. L'Orient

Diyilizea by v^OOglc

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est le pays des traditions et de l'immobilité; la nouveauté et kmudeySi puissaulesparmi les Européens, n'ont presque aucune influence chez eux. A Tépoque de mon séjour en Syrie, j'avais loué près de Beyrouth, au village de Beitmiri, dans une position admirable, une maison appartenant àun Dnize,ot j'y allais quelquefois me reposer des fatigues et des chaleurs de la ville* Mon Druze, malgré Tappui bien décidé que je donnais aux Maronites, m'avait pris en affection; et quand mes compagnons de chasse et moi nous étions assis à fumer, à manger ou à deviser sous les . chênes d'une belle terrasse naturelle dominant le

, port de Beyrouth , mon propriétaire druze venait s'asseoir sur ses talons en face de nous, et restait là à nous regarder et h nous écouter sans nous comprendre; mais cela ne Tempèchaii pas de dire un joiir à un de mes drogmaus : « Quel dommage qu'un homme comme le consul soit vétu d'une manière aussi indécente I » Pour lui il n'y avait de costume décent que te costume oriental.

Dans Tété de 1843, passant à Baalbec comme voyageur en compagnie du consul de France, et étant

. allé faire visite à l'évèque grec catholique d'Héliopo* lis établi dans une petite maisonnette au miheu des ruines des monuments antiques, je fus accueilli avec beaucoup plus de distinction que le consul; fatigué d'une longue course à cheval, j'avais quitté mon habit de voyage et m'étais mis à Taise dans unerobede chambre en étoffe de Perse d'un fond blanc parsemé de palmes.

Chez Micaëi Toubia, ud dtaer à Torieniale, mais encellenC, et dont l'appétit raffîDait les inets, nous aliendait dans une salle à manger loule lapissée de plais, d'assieUes, de tasses, de porcelaines et de faïences de toutes couleurs ; c^*est là un luxe en Oriept, comme les vases de cuivre luisant dans les pays 11amands. Notre hôte, selon la coutume, se mit à table le dernier, après avoir vu tout son monde placé et, les manches retroussées, attaquer hardiment les morceaux d'agneaux et les poulets; à mesure qu'un convive avait lini, il se levait de table, et un donies- * tique lui.tendait une aiguière en cuivre poli et du savon pour se laver les mains et la bouche. Le maître de la maison reste le dernier à table et ne se lève que lorsque toute la compagnie a fini. Cette lois, le diner dura longtemps, et nous fûmes régalés au dessert par descanliquesque l'évêque Abdallah nous clianta d'une voixaigué et infatigable; il voulut Unir par un chant profane et entonna un air très-populaire en Syrie et en Palestine ; les Arabes n'en savent certainement pas l'origine. C'est cet air, à la fois touchant et ridicule sur lequel Chérubin chanta ses premières impressions d'amour, et qui servit à nos braves ancêtres à ridiculiser un ennemi dont le génie avait fait pâlir le soleil de Louis XIV. Nul doute que cet air, très-reconnaissable, malgré les cadences favorites des Arabes et leur ton nasillard, ne soit une importation .de Tarmée qui triompha aux Pyramides et au mont Tbabor, et fut arrêtée devant Saint-Jean-d'Acre. *

Le lendemain, notre hôte, Micaëi Toubia, levé

avant Faub'e, présidait luî-mème aux préparatifs de

noire doubl<3 départ; et je pus juger, en m'éveillant, par le nombre de ses gens» de ses ciievaux et de ses mulets, à Taffiuence des paysans venus de tous les environs, de ses richesses et de son influence. Micaël Toubia était la grande existence dudistrictde Djebaïl, il en possédait la majeure partie, et s'était élevé à ce degré d'importauce par le commerce.

H savait que sa vie et ses biens étaient en sûreté ; le temps était passé où le pacha et le prince de la Montagûe*ûe laissaient un chrétien ou un juif s'enrichir que pour le faire étrangler et s'emparer du fruit de son travail et de son industrie. H désirait une ])roteclion européenne uniquement pour ne pas être obligé de faire trop souvent des dons à l'entourage du gouverneur général ou au fermier des douanes ; mais il ne craignait nullement le sort qu'Abd-ei* Uak à Antioche, Hanna Kubbe à Laodicée, Karaly à xVlep, llain à Saint-Jean-d'Acre, tous rayas chrétiens ou juifs fameux par leurs richesses, subirent vers la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci.

Quand j-eus vu mes trois évêques et mon révérend père jésuite sur leurs juments , en route pour Meyfouk, après avoir distribué des bénédictions aux paysans agenouillés autour d^eux, je serrai la main

de Micaël Toubia; et, désormais plus libre, je pressai le flanc de mon clieval alin d'arriver de bonne heure ' à Tripoli. L'air était encore frais, Tépaisse rosée ' tombée pendant la nuit brillait en perles sur les

branches d*arbre et sur les roches cachées aux rayons du solèil, je descendis vers la mer et entrai dansBatroun. On suppose que c'est le Bolrus des anciens; Ptoiémée Va placé à dix milles de Biblos, et, d'après Josëpîio, fondé par Ilhobale, roi de Tyr, du temps du proplièle Élic. Slrabon l'appelle Boslria. Les liabilanls de Batroun sont pour la plupart des Maronites. On y voit les ruines d*un couvent. Balroun a un petit port taillé dans le roc paraUèlemeal à la mer. Les bà" timents sont défendus contre les flots par une muraille naturelle. 11 ne peut y enUer que les ixiteaux qui fout le cabotage.

Après avoir quitté Batroun, on entre dans un défilé qui s'élargit, et débouche dans une vallée au milieu de laquelle s'élève un rocher énorme sur-monté d'un petit château qui en suit toutes les irrégularités; les murs et les murailles crénelés semblent faire partie du rocher; à la base est le lit d'un torrent desséché. Les voyageurs anciens donnent à ce fort le nom de Teniseida. On arrive dans Tintérieur de ce 4)etit fort par un escalier taillé dans la roche vive, et d'où Ton pourrait précipiter lesassai!lants. Partout ailleurs les murailles s'élèvent à pic au-dessus du rocher.

Bâti par les croisés, ce petit fort était devenu le repaire des chefs muluahs, à l'époque de leur puis- • sance en Syrie. Ils rançonnaient les voyageurs entre

Djebaïl et Tri[)oli. Après avoir cheminé quel([ue temps dans cette valléci on arrive au pied d'un haut promontoire de terre calcaire descendant perpendi-

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culairemenl vers la nier, et qui ressemble betucoup au Capobianco ou Promonlorium-Album de Pline, près de Tyr. Le promontoire qui domine la4Der près de Balroun esl sans cloute, IctotoO ôeo0 7r/>do-w7rov, ThéoprosôpoQ» la lace de Dieu, de Slrabon, On le gravit par un sentier sinueux ; et quand on a atteint le sommet, on a une vue pleine de grandeur de la mer, de Beyrouth et de Tripoli. SurleHanc du promontoire, dernière limite, d'après le célèbre géographe grec, du monl Liban, et dominant la mer, esl attaché et comme suspendu le monastère grec de belmont, fondé par un des comtes de Tripoli. L'accès en est fort ditticile, et le site en a été choisi par les moines pour éciiapper aux Turcs, aux Druzes et aux Mutualis. £n descendant le promontoire, on arrive à un village situé au milieu de beaux platanes ombrageant des fontaines de marbre couvertes d'inscrip* tiens du Coran en lettres d'or sur un fond vert. La propreté du village, sa mosquée et ses fontaines, indiquent la présence de musulmans, pour la plupart descendus des anciens conquércinls arabes de la Syrie. Ce village se nomme Calmoun ou Caimoa; il est traversé par un petit cours d'eau ; le voyageur Pococke affirme que c'est l'ancieu Calaraos, mais son nom pourrait bien être encore d'origine française comme .celui de Belmont, et c'est là la tradition du pays. Apri's une heure et demie de marche à travers de belles plantations d'oliviers, de riches vergers et uû cimetière qui sert de promenade publique, j'entrai dans Tripoli.

£T LA SYRIE lOJ

Je restai deux jours dans celle ville déjà connue, aÛQ de prendre un peu de repos, visiler les bords du Kadisha parfumés par les lauriers-roses et les orangers, et recevoir les visites du corps consulaire. A l'exception du vice-consul de France qui m'offrit l'hos- .pitalité, toutes les autres puissances réunies étaient représenlées par deux frères jumeaux du nom de Katzillis, d'une famille originaire de Gorfou; ils professaient la religion grecque. L'un était vice-consul de toutes les puissances protestantes : la Grand c-Rre- . tsgne, la Prusse» les Pays-Bas, la Suède et la Norvège, le Danemark; etTautre: de la Russie, de l'Autriche, de l'Espagne, du Portugal. Dans la vaste coiir de leur maison s'élevaient une multitude de mâls au haut desquels flottaient les pavillons de ces diverses puissances qui apparaissaient tour à tour ou tous ensemble dans les grandes occasions, comme à l'occasion de la fête d'un des souverains ou d'uji des membres de la famille des Katziûis. Us avaient plusieurs fils; et les pavillons des puissancesr c^està-dire le droit de les représenter, étaient d'avance indiqués comme devant (aire partie de leur héritage.

Constantin devait avoir le drapeau de la Grande- Bretagne; Michel, celui de la Russie; Paul devait être vice-consul d'Autriche. Cette petite forêt de . mâts possédée alors en commun par les deux frères. . devait être partagée entre cinq ou six iils qui s'en regardaient déjà comme les légitimes propriétaires.

Les deux frères vinrent me voir. Vêtus d'habitude comme les chrétiens aisés de la Syrie, ils s'habillaient

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dans les occasions imporUalesà la franque, c'est-àdire en bourgeois.

Leurs vèleinenls remontaient à 181*2. Ils n'en avaient pas changé depuis; c'était pour eux comme un uniforme étriqué, usé par les années, et qu'il était impossible de contempler sans élre pris d'un rireirrésistitjle. Les deux frères Katziflis étaient au demeurant de très-honnétes gens serviables et hospitaliers; leur maison était grande; on y admirait un luxe tout oriental; et la femme de l'un de ces. ménechmes consulaires était d'une beauté si achevée ' . et si noble, qu'elle eût brillé el charmé les regards les plus froids , même si elle avait revêtu un costume moins poétique et moins voluptueux que celui de l'Orient; elle le portait avec l'art d'une <;oquette et l'aisance d'une reine. Sa seule rivale en beauté, dans toute la Syrie , était la femme du vice-consul de France à Gaïfa, M"ïe Gatafago ; véritable déesse parée de soie, de cachemires et de bijoux avec une expression où la pudeur chrétienne et la timidité du harem s'alliaient d'une manière charmante.

Je quittai Tripoli avec l'aube; mais dès le premier rayon du soleil, la chaleur devint insupportable. Nous chevauchâmes pendant quelque temps, après avoir passé le Kadisba sur un pont , au sortir de la ville, à travers les plantations d'oliviers. Toute la campagne qui entoure Tripoli appartient à des musulmans; là, également, leur décadence et leur appauvrissement sont visibles. Je trouvai des mosquées ruinées et abandonnées. Dans l'une d'elles un men-

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dianl musulman h coiffure verte, indiquant la descendance du Prophète, se reposait avant d'entrer en ville et chantait un air monotone. Je lui fis l'aumône; il Taccepla avec cette dignité qui n'abandonne jamais les Orientaux , même dans la plus grande misère.

Malgré i'accabiaute clialeur, nos chevaux gravissaient avec ardeur les pentes abruptes du Liban ; et, vers trois heures, nous pûmes nous arrêter sur un plateau ombragé par un chêne, dont le riche et trais feuillage indiquait une zone tempérée ; ce chêne protégeait une i'unlaine et lui donnait son nom ; Aïn- Sindian.

Là commence le district de* Djebbet-Bicharré, vé-

rilable berceau de la nation maronite, arrosé par le Kadisha, la rivière sainte. Partout, dans les âpres rochers qui s'élèvent le long de la route, on voit les ouvertures des grottes où se réfugiaient les chrétiens lors des incursions des Mutualis, ces musulmans de la secte d'Ali /maintenant refoulés è Baalbek, à Tyr et dans les montagnes environnantes, sous le gouvernement des leurs chefs féodaux, l'émir Harfouch et Achinet-el-Bey, mais qui furent les dominateurs du Liban, D'Aïn-Sindian, par une pente assez raide, on arrive au Hadet » gros village maronite ; de ce point l'on domine le cours sinueVix du Kadisha au fond d'une gorge profonde; et l'on aperçoit de loin l'amphithéâtre de la montagne aride et pelée encore ombragé au centre par les cèdres ; le Kadislia y prend source. A partir du lladet, la route longe la rive

gauche de la rivière et cooduit, en peu de temps, à Diman, résidence du patriarche des Maronites» dans le Djebbel-Bicliarré.

A rentrée de la cour de la maison du patriarclie, je trouvai tous les scheiks du Djebbet-Bicharré qui m'allendaient debout, ayant à leur têle le vénérable Boutros-Kéramé scheik d'Éden. Ils me firent un accueil empressé et me conduisirent dans le couvent* A la porte m'attendaient les trois évêques, le vicaire spirituel et le vicaire temporel du patriarche et l'évéque de Tripoli. Après les compliments d*usdge, nous prîmes place sur le divan ; et lorsque j'eus reçu les félicitations des évéques et du scheik et leurs remercîments pour la mission que j'avais entreprise, je leur adressai la parole en ces termes :

« Vénérables évéques et illustres scheiks, vous connaissez les motifs qui m'ont amené au milieu de vous. Votre saint patriarche n'est plus*; votre église est privée de son chef, la nation maronite attend avec anxiété un nouveau pasteur. Parmi les évêques, les uns voulaient que le synode qui doit procéder à l'élection du nouveau patriarche se réunit dans le Kesraouan; d'autres exigeaient que l'élection eût lieu ici-même, à Diman. Mais tout Tépiscopat redoute

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les dangers de dissensions qui prolongeraient la situation où se trouvent en ce moment le clergé et la nation maronites; aussi est-ce avec empressemenl que les évêques réunis dans le Kesraouan, d'accord avec le vénérable délégué de notre saint-père le pape, ont accueilli la proposition que j'ai faite de procéder à rélection du nouveau patriarche à ]Meyfouk ; et, à Tbeure où je vous parle, les illustres prélats n'attendent que l'arrivée des vénérables évêques ici présents pour procéder à Télection. J'ai pris avec eux l'engagement de venir moi-même vers vous et de vous prier de vous rendre à Meyfouk. Pendant votre absence, avec l'aide des illustres scbeiksdu district, je m'établirai gardien du couvent et du trésor patriarcal. Ne perdez donc pas de temps; partez» vénérables évêques. Votre présence à Meyfouk et l'union de tout le corps épiscopal bientôt rendre à la Montagne la paix et la sécurité. »

Les trois évêques répondirent sur-le-champ qu'ils étaient prêts à partir. Leur hésitation ne venait que de la crainte qu'ils avaient de laisser le siège et le trésor patriarcal sans défenseur ou sans gardien capable d'inspirer une crainte ou un respect salutaire aux scheiks du district. Ma présence les rassurait. Quelques scheiks hasardèrent bien de timides obser«valions qui laissaient percer leur mauvais vouloir ; mais le plus considérable de tous, le scbeik Boutros- Rérame d'Éden, prit la parole, me remercia chaleureusement au nom de la nation maronite, de l'éclatant témoignage d'intérêt que je lui donnais par ma pré •

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seiice à Diman ; approuva liaulemenl les trois ovèques de leur ÏDlenlioa de partir pour Meyfouk, et déclara qu'il était prêt à me seconder dans toutes les mesures que je prendrais pour la garde du couvent pendant leur absence.

Le lendemain les trois évéques, après m'avoir remis toutes les clefs du couvent de Diman, partirent pour Meyfouk ; je gardai les scbeiks encore un jouri et leur offris Thospi (alité. Les ressources du couvent étaient momentanément à la disposition d'un Français ; mon cuisinier m'avait accompagné avec sa batterie et son génie inventif, et les scbeiks firent largement honneur aux repas qui leur furent servis. Les chrétiens d'Orient passent pour, très-sobres ; mais cette sobriété n'est le plus souvent que le résultat de l'ignorance, de la pauvreté ou de Tavarice.

Les scbeiks partirent à leur tour après m'avoir fait promettre d'aller visiter les cèdres, Bicharré et Kden, pendant le temps que le synode se tiendrait ù Meyfouk. Resté seul» j'examinai le petit couvent de Diman ; c'est une maison fort basse, avec un toit en terrasse qui servaii de promenoir au défunt patriardie. Une grande pièce s'ouvre sur le bord même de la gorge au fond de laquelle le Kadisha roule ses eaux. £Ue sert de réfectoire et de salon. Un long couloir sépare des cband)res qui ne sont pas plus grandes que des cellules, dont un lit de cauip, une table, quelques chaises, un crucitix, quelques images de saints ou de la Vierge, complètent le grossier ameublement. Au bout du couloir, on monte pai:

quelques degrés à la chapelle dépourvue d*ornemculs et où Tabsence de tout siège indiquait assez que les assistants ne priaient que debout ou à genoux. A peine hors du couvent, on se trouve au bord du précipice profond dont les eam du Kadisha baignent la base; et Ton a sous les yeux une pente abrupte, hérissée de cônes» de flèches de granit, dépouillés de toute verdure et de toute végétation, et où bondissent des troupeaux d'écureuils au moindre bruit qui trouble la solitude.

Sur la rive o[)[K)sée à laquelle on arrive de Diman, en suivant des sentiers sinueux, et après avoir traversé le lit de la rivière, on voit le couvent de Kanoubine, ainsi appelé du grec xavo€<ov. Diman n*est qu'une succursale de Kanouhine, bâtie à Textrémité d'un promontoire qui termine une presqu'île de plusieurs lieues de long et dont une des ravines est animée par un bras du Kadisha. Les lianes de cette presqu'île rocheuse sont tapissés de plantes grimpantes et aromatiques, et arrosés par de nombreux, ruisseaux qui tombent en cascades naturelles et harmonieuses. Le couvent, construit dans une grotte contre les parois du rocher, surplombe et semble suspendu dans les airs. Théodose le Grand en a été le fondateur ; et, bien que le couvent ait été souvent reconstruit, l'église passe pour ("Mre encore de la londation primitive. C'est un médiocre éditice. Elle est dédiée à la Vierge et ornée des portraits d'un gucjnd nombre de patriarches.

Fendant l'hiver, les paysans suspendent leurs vers

à soie dans des sacs à Timage d'un saint ou d'une sainte, ou d'un patriarche ; et implorent ainsi son . intercession pour oblenir une bonne récolle. C'est une des brandies du revenu du couvent. La vallée de Eanoubine a été une' thébaïde ; elle est parsemée de grottes, d'ermitages, de cellules taillées dans le roc. Là sont rassemblés les ossements des patriarches ; là, sous cette rustique chapelle, reposent les restes de sainte Marine. Sainte Marine était une jeune orpheline de Tripoli ; poussée par une ardente piété, elle s'était cachée à Eanoubine sous des habits de moine. Sa ferveur avait d'abord commandé l'admiration et la vénération des habitants de la vallée; mais le faux moine fut accusé par une autre jeune fille de l'avoir séduite et d'être le père de Fenfanl qu'elle avait mis au monde. Gomme punition, les ermites de • la montagne condamnèrent le jeune moine à élever lui-même l'enfant dont on Taccusait d'être le père, et il subit cette humiliation.

11 éleva l'enfant et reconquit, par une vie pleine de dévouement, d'abnégation et de la plus ardente piété» la vénération des ermites de cette sauvage contrée ; à sa mort, qui eut lieu quelques années après^ on découvrit son sexe en enlevant ses liabils pour l'ensevelir, et l'on connut sa longue résignation et sa sainteté. — Quel silence, quel calme dans cette solitudel J'allais de l'humble chapelle de sainte Marine, au cachot où le jeune et infortuné Essad avait rendu le dernier soupir. Leur souvenir me causait un profond attendrissement; je me représentais la jeune fille*

devenue ermite, berçant avec joie sur son soiu virginal l'enfant qui lui avait été imposé comme un cljiUiiiient, et le jeune diacre subissant avec constance les tortures de la captivité. Us avaient souflert, ils avaient été animés d'une foi ardente et passionnée, ils avaient été persécutés ; mon cœur était avecleur souvenir.

Après avoir visité la vallée de Eanoubine et les

nombreux couvents que baigne le Kadislia, je me dirigeai vers les cèdres» accompagné d'un grand nombre de scheik du Djebbet-Bicharré. Dansée groupe on remarquait le sclieik Bicliarré lui-même, jeune et riche chef de vingt ans, à la chevelure blonde et à l'œil bleu, ayant l'ai^à demi sauvage du montagnard et la douce expression d'un chrétien pnmitif ; Scheik-Ghible, brônié'par le soleil, pauvre, rusé et cruel, véritable renard par les traits et les mœurs ; les deux fils de Scheik-Boutros : l'aîné, Scheik-Micaél, ambitieux, inquiet, prodigue, rival de son père et de son jeune f^^re dans le gouvernement d'Éden, et prêt à prendre ce gouvernement des mains des Dnizesou des Turcs; son jeune frère, Scheik-Yussef S élève des Lazaristes^ objet de l'amour, des espérances de son vieux père et de la haine de son atné, que le Scheik-Boutrosredoutait à l'égal du plus cruel ennemi,

• Scheik-Yussef Kerané a répondu dignement uiix espérances de son vieux père, de ses maîtres, de ses amis; c'est lui qui, pendant les derniers malheurs du Liban, s'est conduit avec tant de noblesse et de courage.

et qui était même accusé d'avoir voulu attenter à sa

vie. Srlicik-Cliible elSclieik-Micaël élaiiMil venus me faire enteadre leurs plaintes, Tuu conlre Témir des Maronites, qui lui avait retiré le gouvernement du district de Bicharré, l'autre contre son père, tous deux leurs protestations de dévouement, au moment même oii, dé concert avec un moine rebelle nommé Naaiel-Allah, et exilé par le feu patriarche du couvent de Saint-Antoiner ils clierchaieut secrètement à faire échouer ma mission, et à s'opposer à Téleclion d'un patriarche qui ne serait pas soumis à leur autorité.

Gesscheiks, ainsi que d'autres moins considérables,

me composaient une suitft de plus de trente cavaliers avec laquelle j'arrivai au milieu des cèdres du Liban, après- une promenade de quelques heures* Si, de loin, la vue des cèdres emprunte surtout à l'imagination et aux souvenirs de l'Écriture l'effet qu'elle î)roduil, on ne saurait se défendre, en pénétrant sous l'ombrage de ces arbres séculaires dont l'histoire est liée à celle de l'antiquité biblique, d'une impression de respect et d'admiration. Ces nobles arbres, croissent sur un sol que la neige recouvre pendant une grande partie de l'année, et sur uo àps points les plus élevés du Liban.

Les habitants de la ôyrie croient dévotement que ces cèdres sont les restes de la même forêt qui fournit le bois pour le temple de Salomon il y a trois mille ans ; et chaque année, le jour de la Transfiguration, les Maronites* les Grecs, les Arménieps cé-

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ET LA SYRIR 179

iëbrent la messe sur un autoi fail d'uoe pierre grossière au pied d'un cèdre. L'Orient est le pays des traditions et des croyances immobiles. Aux environs de LaodicéeJ'ai vu un olivier d'une prodigieuse antiquité, et dont l'une des branches, presque aussi forte que le ironc, se recourbe eo forme de siège. La tradition veut que Notre-Seigneur Jésus-Christ s'y soit assis. De nombreux voyageurs ont visité les cèdres^ et plusieurs d'entre eux ont gravé leurs noms sur leur écorce. Bellonlus, en 1550, y compta vingt-huit cèdres; Rauwolf, en 1575, en trouva viDgt-quatre ; Dandini en 1650, et The venoldisenfen avoir vu vingttrois ; Pockocke, en 1738^ n*en aperçut que quinze debout ; le seizième venait d'être renversé par une temi)ôle. En 1810, Burckhardt donne le nombre onze ou douze ; et Richardson, en 1818, déclare qu'il n'y en a pas plus desept.Par là on doit comprendre que ces célèbres voyageurs veulent parler des arbres dont la prodigieuse grosseur indique une antiquité de plusieurs siècles ^ car, pour les autres, que ce soient des cèdres ou des cyprès, ils forment une véritable forêt. C'est sous son frais ombrage et à la musique du vent dans le feuillage que je m'établis pour pren*dre quelque repos avec mes scheiks maronites» A peine étions-nous installés qu'une longue caravane de chevaux et de mulets chargés de tentes nous an- ^ nonça l'arrivée d'un voyageur de distinction* Je ne me trompais pas, c'était le marquis de Sligo, accompagné d'un neveu de sir Moses iMontetiore, qui se rendaient à Damas, en passant par Baalbecj et qui

130 ^^^^^ venaient dresser leurs lentes sous les cèdres pour prendre quelque repos avant de gravir les pentes abruptes et dépouillées qui mènent au^sommet de la monlagne, d'où le voyageur découvre les ruines de Baalbec, la vaste et riche plaine de la Bekaa et la chaîne de l'Anli-Liban. Arrivé le premier, entouré des sclieiks du pays, je réclamai le privilège de faire les honneurs des cèdres au pair du royaume-uni. il voulut bien partager mon déjeuner, servi sous un dais de verdure; et je goûtais plus lard à son substantiel lundieon sous une tente pleine d'un confortable britannique. Quelle joie de parler de Londres, de Paris, de Rome, de Calcutta, de hllérature, de politique de peinture, de tout enfin, en bon et pur anglais sous les cèdres du Liban.

Je me séparai du marquis de Sligo pour aller visiter Bicharré, où je fus regu par un bruit assourdissanl de cloches et de coups de fusil ; puis enfin Êden, où je trouvai le sclieilc Boutros, à la porte de sa maison, vétu d'une magnifique robe de moire antique rose, un cachemire blanc autour des reins, et un cachemire ponceau roulé en turban sur sa tète. Ses pieds nus se jouaient dans des babouches de maro(iuin jaune. Un manteau de drap léger et de couleur bleu clair couvrait ses larges épaules. Son visage était rasé, et une épaisse moustache blanche onfibrageait sa lèvre. M. de Lamartine. Ta comparé à un gentilhomme du temps de Louis XIV ; à moi, il m'a apparu comme le type achevé du grand seigneur. Rien de plus noble et de plus cordial, en même

ET LA SYlilE tSl

temps que son accueil ; iieti de jiliis digne que son langdgBf soit qu'il me souhaitât la bienvenue» soit qu'il me parlât des intérêts des Maronites, soit que me dévoilant la plaie secrèle de son cœur, il me racontai l'inimitié de sesûls et me confiât la préférence qu'il avait pour le plus jeune.

Le scheik Boulros avait deux filles dont on vantait' beaucoup la beauté : mais la présence de mes cawas musulmans les retint cachées pendant mon court séjour à Éden. On me tlt l'honneur de me donner leur chambre et même leur lit ; mais malgré les coussins couverts de soie de différentes couleurs et les draps parfumés, je ne pus fermer l'œil. Desennenjis de tous genres du repos de l'homme pendant la nuit descen^ datent du muf ou glissaient sur le plancher en colonnes pressées comme pour marcher à l'atlaque. Je sortis immédiatement de la chambre , et j« trouvai mes compagnons de voyage errant comme moi dans les angoises de l'insomnie el des piqûres qu'ils avaient reçues. J'imaginai sur-le-champ un lit, et je recommande mon invention à ceux qui, comme moi, auront commis la faute de ne pas dormir sous la tente quand ils visiteront Éden. Je fis poser une table longue sur celle de la salle à manger, et au moyen de chaises superposées et soutenues par mes cawas, j'atteignis le sommelde l'édifice que j'avais construit; là, couché sur la dure avec un maaleau roulé sous ma tête, je parvins à m'endormir.

A mon réveil, on me remit une lettre signée de

tous les évèques réunis à Meyfouk, m'annon^ntquet

SOUS la protection du sclieikGazen, gardien héréditaire du syoode, ils avaient commencé à procéder à l'élection d'un patriarche; mais qu'après une longue discussion, ils étaient loml)és d'accord de se rendre ensemble à Diman pour élire le uouveau palriarclie dans cette antique résidence, a6n d'ôler tout prétexte de méconleiitemeiil aux |)0[)alations du DjehbetrBicbarré et d'effacer toute trace de discorde entre les évêques et les clteiks des divenses parties d-u Liban. Le scheik Gazen n avait pas voulu, ainsi que ses frères, accompagner les évéques et s'exposer au milieu d'un district l)ostile à leur famille, mais M et les évéques s'en remettaient ù moi du soin de veiller sur le synode.

Je n'avais donc pas de temps à peifdre; je sautai à clieval et j'arrivai à Diman au moment même oii les dii évéques, montés sur leurs juments et accom'* pagnés du i)cre Planchcl, faisaient leur entrée dans la cour de Diman, ayant à leur tête Mgr Antoine Oazen, évéque de Damas, revêtu d'un vaste manteau rouge et conduisant la cavalcade comme doyen de répiscopat.

Nous échangeâmes à peine quelques paroles. Les évêques se rendirent d'abord à la chapelle, puis se retirèrent dans lei^rs cellules, et le plus grand silence régna dans le couvent. Le père Planchet et moi seuls nous demeurâmes dans la grande salle à causer et à fumer, les oiissionnaires catholiques, dans le Liban, étant autorisés à suivre les mc^rs et les usages du clergé orientai quand ils n'ont rien de contraire aux

eonvenaDces. Nous veillâmes tard. Le père Flanchet

me raconta d'abord l'entrevue des évêques à Meyfouk, réloigoement du scheik Gazeu à laisser partir les membres du synode» la fermeté et l'éloquence de révêque de Damas, qui avait fait décider à l'unanimité par les évéques que le synode aurait lieu à Diman.

Notre cûQversâlioQ quitta liientot les sujets d'intérêt local pour aborder une discussion qui se renouvelait chaque fois que le révérend père et moi nous nous trouvions ensemble. Il attaquait l'Université, et je la défendais; il répétait avec une Apre vivacité toutes les accusalions lancées à celle époque (août 1845) contre renseignement donné par l'État et je les réfutais. Je pensais certainement, et je pense encore, que l'enfant apparlient à la famille avant d'appartenir à l'État ; je crois qu'une humble cdu* cation chrétienne est préférable à une brillante édu«*> cation dépourvue du sentiment moral et religieux ; mais je trouvais et je trouve absurde et coupable d'éloigner la jeunesse des sources fécondes et vivi* fiantes de l'antiquité grecque et latine, où les plus ' beaux génies chrétiens et catholiques ont puisé de si nobles inspirations ; et de ne pas cultiver la raison de l'enlance et de la jeunesse à l'égal de son cœur, la raison étant toujours le plus ferme soutien et le meilleur auxiliaire de la morale et du spiritualisme.

Trois écrivains illustres à différents titres, et dont les nobles écrits ont eu une juste et salutaire influence sur la jeunesse, étaient surtout l'objet des attaques

\ik LE LIBAN

, passionnées du révérend père jésuile, qui admirait leuis talents» mais qui les déclarait dangereux pour cette même jeunesse : je veux parler de MM. Ville*' main, Cousin et Saint-Marc Girardin. Klevo dans un collège d'une colonie qui n'est plus irançaise que par le cœur» venu en France à peine au sortir de mes classes, après la révolution de juillet, je n'avais entendu que dans nos assemblées délibérantes les voix éloquentes de deux des trois professeurs dont les noms seuls sufiisaient à i)assiunner la dialectique du révérend père Planchet. Pour le troisième* j'avais été son auditeur assidu et charmé sur les bancs de la Sorbonne. Je n'en connaissais aucun personnellement; mais laïque, Français et humble philosophe catholique, j'étais dans ce lointain Orient le défenseur naturel, et souvent heureux, tant ma cause était bonne, des auteurs, du Tableau de l'éloquence chré^ tienne au quatrième siècley du Cours de philosophie et du Cours de liltérature dramalique.

Le lendemain, après la messe dite par le doyen et

un frugal repas, que les évêques prirent isolément, lisse retirèrent dans la chapelle du couvent et y demeurèrent jusqu'à deux heures de l'après-midi. Jusqu'alors un silence profond avait régné ; mais, à ce ' moment, des chants se tirent entendre, les évèques sortirent de la chapelle et parurent dans la grande salle, ayant à leur tète Mgr Joseph Gazen, qui venait d'être proclamé patriarche d'Antioche et de Jérusalem.

Lu entrant, l'évéque Antoine Gazen vint à moi et

dit à haute voix en italien et en désignant le nouveau palriarche:

<( Si^or console, eeco ilvostro patriarca; voi Vûvete fdtto, (Monsieur le consul, voici votre patriarche; c'est vous qui Tavez fait. ) »

Je baisai Tanneau de son Éminence, et le père Plancliet m'embrassa avec effusion. Npusjious mîmes alors à table et nous fét&mes le nouveau chef religieux de la nation maronite. Vers quatre heures de l'après-midi, fatigué de majournée et voulant laisser les prélats à raccomplissement de leurs devoirs religieux, je proposai au père Pfanchet de faire une promenade à pied sur le versant du Liban, et de venir admirer avecmoile dôme deseèdres doré par lé soleil couchant.

Nous devisions tranquillement depuis une demiheure ; j'étais heureux et fier de mon succès^ et je faisais observer au père jésuite que l'intervention d'un philosophe et l'emploi de la raison pouvaient quelquefois servir au triomphe de la religion, lorsque nous entendîmes des cris et des exclamations étranges, et que nous vîmes environ deux cents paysans armés deb&tons, de haches, de fusils et de pistolets, venant d'un des villages situés dans la direction des cèdres et gagnant Diman au pas de course. Bientôt je distinguai clairement à travers leurs cris le symbole de foi des musulmans : ida illah! lu illah /» ou « Mohamet ressoul AllahU et j'entendis des coups de feu.

Je ne délibérai point. Je descendis de toute la vitesse dont j'étais capable la colline où nous étions

ISÔ LB LIBAN

montés, suivi par le [)t>re Plancliet, que n'embarrassait guère sa robe de moine qu'il avait retroussée»' et je pénétrai dans le couvent presqu'en même temps que les rebelles, qui n'étaient que des instruments de Scbeik-Chible, de Scheik-Micaël et du moine Namet-Allali, furieux de l'élection de MgrGazen. J'allai droit à la cellule du patriarche ; il était temps : déjà il avait été dépouillé de sa coiffure; ses longscheveux gris étaient tombés en désordre et mêlés avec sa barbe» par laquelle les mutins le tiraient* 11 avait reçu des coups de b&tons ; deux ou trois- coups de pistolet avaient été décliargés dans sa cellule. Des coups de feu retentissaient dans la cour du couvent» dans le long couloir ; chaque cellule était le théAtre de violences et de combats ; on entendait des cris, des imprécations, des reproches» des prières :

— Joseph Gazen n'est pas un chrétien, c*est un Druze : nous ne voulons pas de lui comme patriarche; nous deviendrons plutôt mahométans que de le re^ connaître. La îUah I la illah t

— Misérables, criait le père Planchet» vous n'êtes pas des Maronites» vous êtes des chiens enragés; le pape vous excommuniera.

Ët unissant l'action à la parole, il luttait courageusèment contre les assaillants ; distribuant les reproches et les soufflets avec une égale rapidité.

— Mes enfants, disait le patriarche» respectez le chef de votre église, Télu du synode I

J'étais debout devant le lit sur lequel était assis le' prélat : les bras levés» j'arrêtais tantôt un bâton» tantôt

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une hache ; je détournais la gueule d'un pistolet, a Chiens, criais-je de toute la force de mes poumons, osez*TOus bien attaquer un patriarche que la France prend sous sa protoction. » Mes drogmans luttaient dans le couloir et cherchaient à pénétrer dans les cellules; mes cawas étaient aux fenêtres des cellules ouverles sur la cour, et l'un d'eux, le pisl )let levé, me demandait, tout p&le, s'il fallait tirer 1 Par un hasard providentiel personne n*avait été atteint par les coups de feu ; mais presque tous les prélats, ainsi que mes drogmans, étaient blessés ou çonlu« sionnés.

Le père Planchci et moi nous étions cependant au milieu de cet afireux tumulte, l'objet du plus grand respect. Le patriarche avait glissé dans ma main le sceau du patriarcat qu'il craignait de se voir enlever et dont les scheiks, instigateurs de cette déplorable émeute, se seraient servis pour se faire donner, au nom du patriarcat, des sommes considérables. En violentant le patriarche, les montagnards voulaient surtout s'emparer de ce précieuse sceau: une fois entre mes mains, il était en sûreté.

A force de cris, de menaces, d'audace, et puissamment aidé par le père Planchet, j'obtins enfin tle cette foule de se retirer du couvent. Je sortis un mo- • ment pour respirer et boire un verre d'eau : ma langue était sèche ; je pouvais à peine parler. Je Us seller mes chevaux 1

— Je pars, dis-je alors aux paysans, je vais à Beyrouth; votre conduite a été infâme. Je vais chercher

188 LE LlBAiN

du renfort, et des chAtiments terribles atteindront

les coupables.

Cette démonstration eut un plein succès. Tous les paysans me suivirent jusqu'au petit village de Brissat, silué à lieux perlées de fusil de Diman, et caché dans un bois de sapin.

Là, je leur fis de nouveau les reproches les plus vifs sur leur criminelle tentative, et je les menaçai d'en tirer une vengeance éclatante. Gefurentalors des pleurs, des serments, des supplications de retourner à Diman, oùils voulaient demander pardon au patriarche, et recevoir sa bénédiction. Je montai à cheval entouré de cette foule qui avait passé presque soudainement de la fureur au délire de la joie. Les uns déchargeaient leurs armes en Tair, les autres dansaient aulour de mon cheval, en brandissant leurs yatagans nus ou leurs haches. Leurs physionomies ne me paraissaient guère plus rassurantes dans la joie que dans la colère. Arrivés à Diman, ils se mirent à genoux dans la cour. Le patriarche leur dit qu'il leur pardonnait pour l'amour de moi, et ils re* gagnèrent leurs villages; aucun sclieik n'avait paru. Dès qu'ils furent partis, je dépécliai un courrier au scheik Boutros Eéramé par des sentiers détournés ; et je l'invitai au nom de la sécurité du patriarche, à se rendre,, dès le lendemain de très-bonne heure, avec ses hommes armés à Diman. Je passai une nuit fort agitée. Le lendemain, à huit heures, nous étions dans la chapelle à entendre la messe. Le patriarche officiait. Au moment de l'élévation, des ru-

meurs semblables à celles de la veille se tireat entendre dans le lointain, suivies de la détonation d'armes à feu. Monseigneur Joseph Gazen continua sa messe sans se h&ter et sans donner le moindre signe d'émotion. Quand il eût remis le saint ciboire dans le taberDacle, il sortit de la chapelle et nous le suivîmes.

11 monta alors sur ïa terrasse du couvent. En face de nous, sur la montagne, étaient les rebelles de la veille, ayant à leur tèteScheik-Ghible,Scheik-Micaël et quelques autres qui, après avoir été les instigateurs de l'émeute, prenaient ostensiblement le rôle de gens accourus pour rétablir Tordre ; en face, s'avançait en bon ordre Scheik-Boutros-Keranné, monté sur un beau cbevai arabe et suivi de ses hommes d'armes ; il accourait à mon appel. A cette vue, les montagnards de Biclmrré firent les plus grandes démonstrations de soumission. Tous se mirent à genoux ; les scheiks baisèrent l'anneau du patriarche, et implorèrent sa bénédiction. Alors je fis monter le patriarche et les évéques à cheval ; Scheik- Boutros s'établit avec une partie de son contingent pour garder le couvent. Formant nous-mêmes Tarrière-garde avec ma suite, nous reprîmes le chemin du Kesrouan. Notre retour fut un triomphe. Dans tous les villages, la population venait au-devant de nous avec des fleurs, des fruits et des gâteaux ; sur . la plage avant de monter au village de Zouk, le caïmacan des Maronites, Témir Haidar nous attendait à

la téte de quelques centaines de cavaliers ; l'entrée

dans le palais du patriarche fut une véritable ovation» suivant la coutume du pays» tous les sdieiks delà faujiUe Gazen, véritable clan libanais, lancèrent leurs chevaux au galop en venant au-devant de moi» et déchargèrent leurs pistolets au-dessus de ma téte. Cet honneur trop souvent répété ne laisse pas de rendre nerveux à la fin. Le bon délégué pleurait de joie. Après le dîner, les scheiks delà famille Gazen, au nombre de vingt, me demandèrent un entretien dans la grande salle du palais du patriarche, me remer^ cièrenl solennellement de la part que j'avais prise à rélection de leur parent, et me supplièrent de faire punir les audacieux qui avaient osé l'outrager. Je leur promis une vengeance exemplaire, et je tins parole. Je laissai le patriarche au milieu d'un concours immense de visiteurs de tous rangs, venus de tous les points du Liban, et qu'il devait suivant l'usage héberger successivement pendant trois jours» avec du riz, des poulets, des moutons, des concombres, et du vin du Liban. De retour à Beyrouth, je pus enûn prendre un repos dont j'avais grand besoin.

Peu après mon arrivée, je reçus du patriarche une lettre dont je donne ici une traduction littérale, parce qu'^e peint les mœurs du pays, et sert de pièce justificative à mon récit.

a L'illustre, le généreux, le respectable, celui qui possède le haut rang, l'unique monsieur Eugène Poujade, consul bey de France à Beyrouth, que Dieu prolonge sa vie. Amen !

» Après Toffre de la bénédiction apostolique et

«T LA STBIB 19t

des VŒUX les plus ardents pour voir votre rayonnante ûguro dans un bon et parfait état de santé,

jt> r^ous avons rhonneur de vous exprimer le vif regret que nous avoas éprouvé depuis que vous êtes

séparé de nous ; nous sommes depuis lors dans une profonde tristesse. Nous supplions le Très-Uaut de nous faire jouir sous peu du plaisir de vous voir

dans un parfait étal de santé, cl ayant tous vos vœux exaucés.

» Pénétré de reconnaissance et de gratitude pour

toutes vos bontés, nous venons vous rendre un témoignage de la grandeur de votre zèle chrétien, zèle que vous avez déployé à nos yeux :

» lo Envers nos ouailles qui se trouvent parmi les Druzes. Ces derniers les avaient fait souffrir outre mesure, avaient allumé contre eux le feu de la guerre et ils ont trouvé en vous un sùr prolecteur. Vous avez soustrait les uns au fer homicide de leurs enne« mis; aux autres, vous avez fait donner la liberté après un triste esclavage. Vous avez prodigué les secours aux malheureux qui, sans votre main bien-* faisante, auraient péri par la faim.

j> 2» Vous ave^ déployé un zèle ardent et digne de tout éloge pour nous secourir» nous et les évôques de notre nation, lorsque vous avez vu que nous étions incapables, par Toppositiou de quelques igno^ rants éhontés, de tenir un synode, afin d'élire un nouveau patriarche à la place du défunl.

» Vous avez laissé vos nombreures aifahres, et vous vous êtes rendu à Kimoubine, le siège patriarcal, et

à Diman que vous avez gardé contre le vol et la

ruino. Vous (Mes resté vingt douv jours endurant . toute espèce de fatigues; et vous nous avez mis à même de faire le synode qui toous a choisi pour patriarche bien que ne l'ayant pas mérité. Vous nous avez protégé» vous nous avez ramené jusqu'au Ke&rouan. Nous y sommes tranquille avec nos frères les évèques. »

Après cette lettre j'en reçus encore une autre. Je ne puis résister au plaisir de la transcrire ici. Elle était de M. Guisot» alors ministre des affaires étrangères.

<r Au moment où vont expirer les fonctions dont

vous êtes cliargé, je me plais à vous renouveler Texpression de la satisfaction que le gouvernement du Roi a éprouvée de la fermeté intelligente avec laquelle vous avez constamment défendu les intérêts délicats et importants confiés à votre garde. Votre heureuse intervention dans Télection du patriarche n'est pas le moindre service que vous aurez rendu à la cause des populations chrétiennes du Liban. »

A mon retour à Paris, M. Guizot me demanda si le patriarche était un homme d'esprit. Je ne sais, lui répondis-je, si l'on peut dire qu'il y a des hommes d'esprit en Orient, dans le sens où nous entendons ce mot ; il y a des hommes très-intelligents» très fins, ayant des facultés diverses et très-remarquables; mais ils n'ont pas les vues pjénérales, l'étendue de jugement, l'aptitude philosophique qui saisit les japports des choses, et qui constituent ce que nous

appeIonsenEurof:>erhomme d'esprit. — «Quoi qu'il en soit, me dit TIHuslre homrae d'État son élection est UD.coup de maître. »

J'avouerai sans hésitation que ce jugement € flatta de mon esprit l'orgueilleuse faiblesse. »

TjB lecteur voudra peut-être savoir ce que sont devenus les personnages qu'il a vus agir dans ce récit : le patriarche Joseph Gazen et son cousin Févêque Antoine sont morts. L'évéque Boulos est devenu patriarche. Scheik-Boutros Kéramé et l'émir Haidar, caïmacan des Maronites, sont morts. Le bon délé- • gué apostolique n'est plus, et le révérend père Flanchet est délégué apostolique en Mésopotamie *.

* Depuis que ces lignes ont été écrites le père Plauchet est mort assassiné par des Kurdes. Voir à rappendice un curieux et touchant récit de sa mort par un R.-P. jésuite. (Pièce justificative n"» 4.) «

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