TROISIÈME PARTIE
ma UGQBSIOll A MIUS «
Peu de contrées ont été aussi favorisées par le ciel que la Syrie et la Palestine ; elles réunissent les variétés de sol et de climat, les avantages de presque* toutes les zones. La fertilité est inépuisable.
C'est le pays de l'olivier et de la vigne, du chêne, du cèdre, du mûrier et du palmier ; il abonde en riches p&turages, en excéllentes céréales, en fruits ex* quis.TyretSidon, Tripoli et An tioche, Baalbek et Palmyre, Alep, Damas et Beyrouth, Jérusalem, quels nomsl quels souvenirs ! quellés ruines maintenant! mais la nature est restée jeune, brillante, merveilleusement riche malgré l'oppression, la paresse des vainqueurs et la misère des vaincus. Aujourd'hui
* Ce chapitre a été écrit avant les événements récents de la Syrie, comme ceux qui précèdeot, et Mi partie à'me deserip* tion iaéd^te da la Spe,
comme au temps des patriarches les grappes de raisin peuvent faire fléchir par leurs poids les robustes
épaules du vigneron ; l'olive, la soie récouapeuseDt largement le laboureur de ses sueurs: j*ai parcouru ce beau pays dans presque toutes ses parties ; quel beau .rôle que celui d'y porter la civilisation! Que de fois sur les cimes du Liban, dans les plaines et les vallées fertiles de la Cœlé-Syrie, de Damas, sur les bords du Sarus, du Paranus, de l'Oronte, du Narh-Hussein, au milieu des populations si variées* qui habitent ces belles contrées, des Ansaries, des Druzes, des Maronites, des Mutualis, des Arabes et des Grecs, j*ai éprouvé ce sentiment que Manzoni à si bien caractérisé, l'ansia d'un (jran disegno^ en songeant à la noble tâche de rendre à ces contrées leur splendeur première, à ces populations, la sécurité, la richesse et la liberté.
Ce fut au mois de juin 1843 que j'abordai pour la première fois en Syrie comme voyageur; ce ne •fut que Tannée suivante que je pris le service du consulat. Après avoir visité Beyrouth, le consul de France, quelques Français résidant dans cetté ville et moi, nous Ames une excursion à Damas. Partis de bonne heures avant le coucher du soleil,- nos tentes furent dressées sur un plateau du Liban, non loin du village druze de Ptéler et le lendemain nous étions déjà à cheval avant que la cime du Djebel-Cheik, la montagne la })lus élevée de l'Anti-Liban, eût été touchée des premiers feux du soleih Nous descendîmes le long de la rivière de Zahlé, gros village près»
qu'entièrement peuplé de Grecs catholiques dans la
plaine delà Bekaa, rancienneCœlé-Syrie qui semble du haut de Liban, un damier dont les cases irrégulières et de couleurs variées, indiquent les cultures diverses. Celte plaine, qui commence dans les environs de Homs, l'ancienne Émesse, se prolonge jusqu'à Saint-Jean-d'Acre, tantôt cultivée avec soin, lanlùt enrichi de pâturages couverts de moutons, de bœufs, et de buffles; les Bédouins du désert ' y apparaissent de temps en temps avecleurs chevaux et leurs chameaux et y dressent leurs tentes noires et basses.
D'après les traditions libanaises, ce fut en l'an 260 de rÉgire que les habitants du Liban commencèrent à descendre dans la Bekaa, depuis longtemps occupée par les Bédouins, qui l'avaient rendue inculte. Les Libanais y introduisirent l'agriculture au moyen de la charrue et des bœufs, et y firent venir des paysans de TAnti-Liban, c'est-à-dire de llachéya, Hasbeya, Baalbek, Zebdané et même des environs de Damas. Les Libanais faisaient tous les frais de la culture, et les paysans prélevaient le quart du produit des terres qu'ils cultivaient. Cet état de choses dura jusqu'à la conquête de la Syrie et de la Palestine par les Turcs, en 1516.
D'après les mêmes traditions libanaises, il y avait en Syrie, outre les janissaires, une autre milice connue sous le nom de koubliskouli, mais dout je n'ai trouvé le non) ni dans d'Hosson, ni dans d'Herbelot, ni dans llammer ou Cantimir. Cette milice devait
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être à la disposition du gouvernement en cas de guerre. Des firmans de la Porte tixaient les salaires de cette milice sur les revenus des villages, revenus dont les soldais connaissaient le montant par des commuDîcaiions ofûcielles. A la mort de chaque soldat, la part qu'il touchait sur ces revenus faisait retour à la Porte, qui l'employait h son gré. Les janissaires et les koubliskoulis de Damas prélevaient leurs soldes sur les villages de la Bekaa> d'après des firmans àu Grand Seigneur. En l'an 800 de TÉgire, ' la Porte frappa une contribution sur la Bekaa, et un mubachir * y venait chaque année prélever cette contribution, qui s'appelait mtri, après en avoir dé«duit le montant des aspres alloués aux janissaires et aux koubliskoulis.
Plus tard on attribua aux mosquées de Damas»
pour leur entretien, une partie des revenus des villa* ges de la Bekaa. sous le titre de legs, et il fut décidé que les mosquées ainsi que les janissaires et les koubliskoulis prélèveraient en argent leurs parts afférentes, c*est-à-dire qu'ils recevraient un quart net de la valeur des produits. Malgré les contributions toujours croissantes, les Libanais, tranquilles possesseurs de la plaine, la fertilisèrent et y multiplièrent les villages, les jardins, les moulins, les canaux qui y portèrent la vie et la richesse. La Bckaa était bien dûment devenue la propriété des Libanais, quialié-
* On appelle mubachirs les messagers du gouvernement dans les provinces.
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naient et achetaient des terrains légalement, et les actes de ventes et d'achats étaient passés aux niakémés (trihuncmx) du sultan h Damas ot dans les autres villes de la Syrie. Les contributions de la Bekaa étaient fixées une fois pour toutes ; on payait exactement le miri, les allocations aux mosquées, les salaires des milices. Cet état de choses dura jusqu'à la destruction • des janissaires. A cette époque, de nouveaux spahis furent établis à Damas comme dans tout Tempire, et cette milice eut pour fournir à son entretien» des villages comme ceux qui avaient été affectés aux koubliskoulis et aux janissaires. Les legs aux mosquées restèrent aussi sur le même pied ; mais le changement en ce qui concernaitles janissaires occasionna d'abord un grand désordre dans la Bekaa. Pour calmer les propriétaires, Raouf- Pacha envoya de Damas des troupes dans celte plaine, e(, par un bouyourouldi (ordre) adressé à Témir Béchir, il ûxa à 300,000 piastres toutes les taxtes de la Bekaa, qui étaient le miri, lacapitation, les frais extraordinaires, le droit des spahis, les legs aux mosquées, la taxe des Arabes (apparemment pour les empêcher de venir camper avec leurs chameaux dans le voisinage des terrains cultivés) , le droit sur les moutons. Le bouyourouldi, qui se terminait par une malédiction contre tous ceux qui y contreviendraient, était revêtu de la signature du pacha, des notables de Damas, du cadi et des effendis. Les choses restèrent sur ce pied, même après la conquête de la Syrie par Méliémet- Ali, qui cependant ne se gênait guère pour faire des
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modifications et des réformes quand il les jugeait utiles à ses intérêts, et même quelques années après que la Syrie fut rentrée sous la domination du sultan. En 18i3, Ali-Paclia fut nommé mudiir de Damas;maisdéjà âgé,aiuiaQtie repos et la boDaeclière, il ne s'occupa nullement des affaires de son gouvernement et en laissa le soin à son kyaya ou lieutenant, Abd-el*Kader bey, et à Faïk-EIi'eQdi,quL élaitle ■defterdar ou receveur général de ce pachalik* Ces deux fonctionnaires, protilanl de l'état d'anarchie qui régna dans le Liban pendant les premièresannées qui suivirent Texpulsion du gouvernement égyptien, les guerres des Druzes eldesMarouiles, remprisonnement de quelques-uns des principaux chefs du. Liban, conçurent et exécutèrent l'audacieux projet de mettre la Bekaaaux enchères, et de l'affermer à deux musulmans, Nacib-£ffendi et Mabmoud-Aga-Bouzo, pour la somme de 200,000 fr. A cette occasion, le kyaya et le deflerdar reçurent des pots-de-vin considérables. Bouzo se rendit dans la Bekaa, en chassa les vekils (représentants) des propriétaires libanais, prit possession des villages, des moulins, des jardins, commit des exactions, pilla, ravagea, s'appropria les revenus et laissa cette belle et riche plaine, l'orgueil delà Syrie, dans un étal déplorable. En 1844, Essad- Pacha, muchir de Seyda, promit aux Libanais de les protéger et de leur assurer la tranquillité ; ceux-ci, confiants dans la parole d'un homme aussi justement respecté qu'Ëssad-Pacba, firent de nouvelles constructions dans la Bekaa, achetèrent des semences et
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les donnèrent aui paysans, qui ensemencèrent cette partie de laplaine appelée Meiiuld-Merké, (]ui appartient plus particulièrement aux Libapais. Mais les mêmes autorités de Damas affermèrent de nouveau la Bekaa à Méhémed-Aga-Sennaoui, qui y suivit les traces de Bouzo et le surpassa encore en violences, en exactions et en atrocités. Les malheureux propriétaires libanais étaient si découragés qu'ils avaient écrit à Bouzo pour le supplier de les traiter avec moins de rigueur. La lettre n'arriva qu'après la destitution de Bouzo. Voici sa réponse aux chrétiens de DeiNel-Eamar ; je la donne textuellement, persuadé que le lecteur ne m'en saura pas mauvais gré.
Lettre de Bouzo aux chrétiens de Deir-et-Kamar du 18 mari 1844, 11 rebbul ewel 1261.
fit Illustres scheiksy illustres notables et vénérables sclieiks,
» De tout mon ccour, je désire vous voir; vos
belles et rayonnantes figures me rempliront de joie. Inshallali I vous vous portez bien sous tous les rapports.
» Nous avons reçu votre lettre par les scheiks des villages du nord de la Bekaa ; nous avons pris con*
naissance de la requête 4ont vous les aviez munis ;
mais, avant leur arrivée, nos ennemis avaient exécuté leur plan, les intrigues avaient déjà prévalu, et des ordres avaient déjà été donnés pour nous démettre de l'administration de la Bekaa. ^ous avons adressé
une requête au pacha, mais en vaio. U parait que
ces inlrigants de Druzes se sont plaints à S. A. Ualil- Paclia (alors capitau-pacha et commissaire extraordinaire dans le Liban), et à S. E. Essad-Pacha, qui oui ))arlé de ces plauiles au inueliir de Damas. Mais saciiez que nous avons entrepris d'affermer la Bekaa de nouveau, dussions-nous y perdre tout notre argent, et nous ne laisserons pas ces uiauvais Druzes faire prévaloir leurs intrigues contre nons. Nousvous faisons pari de nos décisions, et le porteur de cette lettre complétera ce qui manque à ces informations* Nous vous prions d'arranger la chose comme vous l'entendrez. Nous adressons une requête au consul de France a cet eiiet. Peut-être voudra-t-ii ne pas permettre que nos ennemis triomphent contre nous. Nous vous prions de nous coalinuer vos bonnes nouvelles I »
Bouzo tirait parti dePinimitié profonde qui, à cette
époque, armait les Druzes et les Maronites les uns contre les antres, pour se donner comme un ami des chrétiens, et c'est dans ce sens qu'il m'écrivit la lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et que je transcris aussi fidèlement que la première.
en date du 18 mars 1845.
Après les compliments d'usage... «Tous n'ignoiet pas que, de tout temps, nous nous sommes empressé
de seconder et de protéger les chrétiens de la Bekaa
et même du Liban, et cela dans le dessein de vous être agréable, attendu que ces chrétiens sont placés sous votre protection, et que leur faire du bien, c'est vous conlonler. iSous nous liguruns donc avoir eu des titres à votre bienveillance par Tempressement que nous avons toujours porté à être utile à vus auiis. Les Diuzes, toujours insoieuls et toujours rebelleSi en voyant notre penchant avoué pour les chrétiens, ont entrepris de porter des plaintes inventées contre nous, de rédiger des pièces fausses sur notre compte, conséquence naturelle et condition nécessaire de leur religion. En premier lieu, ils ont adressé des plaintes contre nous à ilalil*Pàcha et au niuclùr, et. Leurs Excellences ont écrit au pacha de Damas pour nous retirer Tadminislration de la Bekaa. En second lieu, ils ont écrit à quelques scheiks musulmans de la Bekaa pour les engager, sous les menaces les plus foBtes, à venir à Damas demander au paciia notre destitution, en alléguant que le joug de notre tyrannie leur est désormais intolérable. Sous le coup de ces menaces, les scheiks de la Bekaa se sont rendus à Damas et ont exécuté le projet perfide des Druzes ; leur plainte fut écoulée et S. E. le pacha ordonna notre destitution, etc. »
On voit, par cette lettre, qUe l'audace ne manquait pas à Bouzo. Pendant qu'il écrivait aux scheiks et au consul de France, son successeur suivait le cours de ses violences et provoquait les che& et propriétaires libanais à assiéger de plaintes le paclia de Damas*
Sennaoui arrêta les messagers, attaqua les \ekils des Libanais à Djebel^Génine, en tua deux, chassa les autres et se livra au pillage. Le lendemain, les paysans se réunirent à Kabb-Elias. Sennaoui tomba sur eux avec sa petite.troupe» mais rencontra une résistance que le désespoir rendit terrible; il fut battu, mis en déroute et contraint de fuir jusqu*à Damas. Les scheiks.du Liban adressèrent des requêtes aux muchirs de Seyda et de Damas pour expliquer leur résistance et s'excuser de leur victoire ; mais Ali-Pacha, toujours dirigé par son kyaya, renvoya dans la Bekaa, à la tète d'une force armée, ce même Bouzo qui y avait fait tant de mal, et qui, une fois revêtu d'une nouvelle autorité, jeta le masque de protecteur des chrétiens qu'il avait pris et qui n'avait trompé personne. Néanmoins, ses violences, ses exactions et ses cruautés provoquèrent de nouvelles plaintes delà part des chrétiens; mais malgré l'active protection des consuls européens, ils n'obtinrent justice que fort tard. Ge sont là des faits qui démontrent la nécessité de réformes sérieuses dans l'administration
Âu moment où nous traversions la BeiiLaa pour gagner l'Anti-Libàn, au delà duquel se trouve Damas,
dans une plaine presque parallèle et qui s'étend
des provinces de l'empire ottoman.
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jusqu'au llauran, l'ancienne Trachonile, une Iribu de Bédouins occupait un eiupiaceusent où plusieurs puits avaient été creusés ; nous nous arrêtâmes une heure pour faire boire nos chevaux. Le soleil avait perdu de sa force et nous n'avions plus que quelques heures de jour. Nous nous étions laissé attarder pour tout voir, tout examiner, causer avec les paysans et les jeunes Qlles qui faisaient la moisson et nous offraient des gerbes d'un beau blé doré. Il fallait se hâter si nous voulions arriver le soir à Damas. Nous étions bien montés, mais mon cheval, qui jusqu'alors avait marché de conserve avec ceux de mes compa* gnons de roule, donna tout à coup des signes de fatigue ; une sueur soudaine couvrit tout son corps, ni la voix, ni Téperon ne purent lui faire hâter le pas. Je résolus donc de ne plus le tourmenter, espérant qu'une heure de repos lui rendrait sa force et que je pourrais rallraper les autres cavaliers. Un domestique maronite monté sur un cheval vigoureux resta près de moi, et ce fut un heureux hasard, comme on le verra bienlol. Je mis donc pied à terre en entrant dans le défilé où l'on s'engage au sortir de la Bekaa, avant de gravir le» rudes pentes de l'Anti- Liban, et dont les murailles nues el arides sont percées d'ouvertures rappelant les temps barbares où l'homme cherchait un refuge dans ces tristes demeures. J'étais à pied, tenant mon cheval par la bride ; l'ombre commençait à descendre le long des flancs de la montagne, et devant moi, à une grande * distancci la caravane avait atteint le premier plateau
et allait disparaîlre. Je tirai un coup de pistolet en sigoe de détresse ; niais le bruit de la détonation se perdit dans le défilé et ne put arriver aux oreilles de mes amis. Mon die val ne pouvait même plus avancer; il s'arrêta» me regarda tristement, s'agita convulsivement en secouant sa selle et tomba- mort. Le domestique arabe nie donna alors son ciieval, et, chargé du poids de la selle et delà bride du pauvre Fii (élé* pliant) c'était le nom de mon compagnon de voyage, se mit à marcher devant moi, sautant de rocher en rocher avec l'agilité d'un écureuil. Ni lui ni moi ne connaissions la roule. Le guide était en avant, avec le gros de la caravane. Heureusement nous avions la lune, dont la clarté me montrait les rochers nus avec des formes clranges ou effrayantes, les chacals glissant et disparaissant devant nous, des cavaliers arabes attardés, armés jusqu'aux dents, et nous donnant en passant ra[)idenienlleme/<r«6ac/f, la salulal ion d'Omar. Les heures s'écoulaient ; une abondante et froide rosée tombait sur mes épaules, à peine protégées par de légers vêlements d'été. De iciiips en temps je m'arrêtais pour laire reposer et mon robuste Maronite et mon cheYal,et nous poussions de toute la force de nos poumons des cris auxquels aucune voix ne répondait. Ënfin nous aperçûmes dans le lointain des formes humaines, de l'autre côté d'un ravin qui coupait la route. Nous recommençâmes à crier, des voix nous répondirent, et en faisant un détour, je retrouvai une demi-heure après la caravane, tout entière installée pour la nuit et assez bien établie
dans deux ou trois maisons d'un village appelé Diman.
Le jour nous revit en route pour Damas à travers un plateau nu, aride, rocailleux, brûlé par le soleil; puis, tout d'un coup, quand on a dépassé le tombeau grossièrement construit d'un saint musulman, ro-U émerveillé se repose^ sur un immense verger, au milieu duquel Damas s*étend dans la forme d'une mandoline, et qu'arrose et fertilise le Barada, ran-cien Chrissoroas. Une tradition locale veut que Mahomet se soit arrêté ébloui en face de ce spectacle et ait rebroussé chemin, afm de ne pas être privé du paradis dans le ciel en Thabilant sur celte terre ^ Nous entrâmes datis la noble Damas, Esscham-Schérif à cheval, par le faubourg de Salahié, où on prétend que se trouvent encore des guèbres (adorateurs du feu), après avoir longé de beaux jardins entourés de misérables murs en boue durcie ; quelques années avant, un Européen qui eût osé entrer à cheval dans la ville, eût couru risque d'être tué ; mais le gouvernement égyptien, qui avait fait de Damas le chef*lieu du gouvernement général de la Syrie, avait su dom[)ter, ou du moins contenir le fanatisme de ses habitants. Cependant comme nous tra* • • • •
* Historiquement, cette légende est complètement fausse. Mahomet ii*eut jamais le pouvoir d'entrer à Damas, qui ne fut pris que deux ans après sa mort, alors que Khaled et Yézid, les deux généraux de son successeur Aboubeker, défirent Héraclius
dans une bal.ulle ranimée près de Damas, qu'ils prirent après un siège de six mois, en Tan de N.-S. 034.
versions le grand bazar, un scheik à barbe blanclie, à turban vert et aux sales haillons, saisit la bride de mon cheval et voulut l'arrêter; un petit coup de cravache lestement donné sur ses vilains doigls crochus, lui fit lâcher prise, et le salut explicatif dont j'acconfîpagnai ma correction calnna la colère du fanatique Damasquin* Je ne décrirai pas Damas après tant d'autres voyageurs. Mehemet-Ali, pacha d'Égyple, en avait fait avec beaucoup d'habileté le centre du gouvernement général de toute la Sjrie afin de pouvoir contenir plus facilement les Bédouins et dominer les populations de TAnti-Lihan et du Hauran ; mais si ibraiiim-Pacha et son lieutenant Ohériff-Pacha, avaient quoique chose de l'activité européenne, ils n'avaient point, à un degré assez élevé, le génie administratif pour faire accepter leurs essais de réforme sans rencontrer de vives résistances. Quand je visitai Damas, le pachalik était gouverné par Ali-jPacha, beau vieillard dont la ressemblance avec le général Boyer, lui avait valu de notre part le surnom de Pierre le Cruel ; c'était, malgré sa sévère figure, le plus débonnaire des })achas et le plus facile des gouverneurs. Ses seules discussions avec le consul de France, conpernaient le mérite respectif de leurs cuisiniers, et ces discussions te terminaient par un échange des mets les plus exquis des deux chefs.
Je visitai, à Damas, toutes les classes de la population ; je rendis visite aux bons missionnaires catholiques, à Tarclievéque grec schismatique qui était
d'une des îles de l'Archipel, et qui se plaignit à moi du peu d'accord qui régnait entre Jes différentes communions chrétiennes. Il me dit dans son langage énergique et coloré, que les catholiques regardaient les Grecs comme des serpents, et que leur désunion était bien regrettable en face des mahoroétans. J'allai voir ensuite les principaux personnages musulmans ; je fus surtout charmé de Tacceuil que me fit Abdallah-Bey, Als de Nassif-Pacha, qui ayait comballu contre les Français en Égypte. Abdallah-Bey avait une demeure somptueuse, où tout était silence» et recueillement, jusqu'au bruissement de la brise dans les branches des platanes qui ombrageaient ses cours dallées de marbre, et au murmure mono?tone des jets d'eau. A travers un treillage étroit, protégé par une liane touffue et ileurie, on devinait son harem, ses femmes curieuses et enjouées dont les beaux enfouis qui leiuiienl gravement les pans de la robe du bey, pendant qu'il causait avec nous, racontaient >ssez la grâce et la beauté. Abdallah- Bey aimait beaucoup les Européens, et surtout les Français dont son père lui avait vanté la bravoure et la générosité. Nassif-Pacha était revenu d*Égypte avec des idées nouvelles, la résolution d'imiter la civilisation européenne. La peste ayant éclaté à Damas, il fit comme il avait vu faire aux Fnnçais Égypte: rompit toute communication avec le dehors, et établit un cordon sanitaire autour de sa maison. Cette infraction aux lois du fatalisme mahométan, en le préservant de toute atteinte du
fléau, exaspéra ses coreligionnaires qui lui jetèrent
des peslil'érés morts dans ses cours, par-dessus les murs de son jardin, et il ne tarda pas à mourir de la peste.
Les chrétiens qui sont en plus grand nombre à. Damas sont les grecs catholiques. Pendant mon séjour dans cette ville, un des plus considérables d'entre eux, maria sa iille, et les Européens de distinction en très-petit nombre furent conviés aux fêtes du mariage. Ce fut d'abord le |)ere de la mariée qui nous ' reçut. Des divans avaient été dressés tout autour d'une cour ombragée de beaux platanes et dont le centre était occupé par un bassin circulaire rempli dlune eau limpide. Dans, une pièce attenante» un souper fin* était i)i ('paré uniquement pour les Eu« ropéens. Des musiciens indii^èiies accroupis dans un des angles de la cour, jouaient de leurs instru<« ments ou «chantaient; toutes les jeunes filles amies de la mariée et ses sœurs vêtues des [ilus riches étoffes lamées d'or de Lyon, de Damas et d'Alep, tenaient, la jeune épouse par les mains et tournaient d'un pas monotone et cadencé autour du bassin. La mariée était entièrement voilée, ses mains et ses bras nus. couverts de taches de henué. Quand elle quittait la ronde, elle s'asseyait sur des scheliés, sorte de ma* telas minces et élégants superposés les uns sur les au« treSjCt demeurait là immobile; ou bien les jeunesfdles se retiraient pour changer de toilettes comme pour jouer de nouveaux r61es ; la dernière parure surpas* sani toutes les autres en richesse et en éclat. Aucun
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musulman n'avait M invité h la fôle, un seul le barbier de la maison nommé Uamza faisait exception, parce cfue ce sectateur du prophète avait autorisé sa femme à paraître sans voile au milieu des chrétiennes. Hamza était danseur» chanteur, conteur de légendes, acrobate et charmait la société. L'époux n'avait pas encore paru et cependant il avait quitté sa demeure depuis le coucher du soleil, mais il devait s'avancer à pas lents envoyant de quart d'heure en quart d'heure des messagers pour annoncer son arrivée ; à chaque nouveau message, la troupe des jeunes filles répétait en chœur, un chant que l'une d'elles improvisait :
11 vient le jeune époux, il vient chercher sa compagne, U arrive de Bagdad avec des cadfemires et des bijoux ; Quelle estbeUe la jeune épouse î
Enfin, l'époux parut et emmena la jeune épousée toujours voilée dans sa maison nù ne le suivirent que les jeunes gens ; ce trajet fut aussi long que le premier. Damas est divisé en carrés do maisons, chaque carré se ferme à la. nuit tombante, et à chaque porte il y a un gardien avec lequel il faut entrer en pourparler, soit pour pénétrer dans le carré soit pour en sortir. Quand nous fûmes chez l'époux, sani(;re vint recevoirla jeune fenmie, cl la conduisit dans la chambre nuptiale. Les amis du mari fùrent conviés à y monter avec lui. Il faut être garçon pour obtenir cette faveur, Nous trouvâmes sa compagne
assise sur des cousins et loujours voilée. Une petite table basse autour de laquelle étaient également placés des coussins où nous primes placé, était couverte de petites assiettes remplies d'amandes, de pistaches, de conGtures, de fruits secs, et de carafes où brillaient le vin d*or du Liban ou les liqueurs du pays. .Quand nous eûmes goûté les premiers à cette petite collation en présence de la femme silencieuse et voilée, répoui se leva, enleva avec un geste conquérant le voile qui la couvrait et nous vîmes une tête charmante ornée d'un diadème naturel de cheveux noirs de beaux sourcils et de longs cils qui ombrageaient une paupière que la pudeur tenaitclose, etune bouche où malgré l'absence du sourire, se jouait une grâce enchanteresse. Nous nous levâmes, l'époux nous embrassa tous, et nous le laissâmes dans ce charmant tète-à-téte.
Quelques mois plus lard je m'informai des suites de ce mariage; elles n'avaient pas été heureuses. Le mari, libertin, s'était bientôt lassé de sa femme et s'était toyt simplement décidé à la vendre; il sortit donc un jour de chez lui tenant par la main cette belle personne voilée comme aux jours de ses noces, mais dont le voile cachait des larmes au lieu du sou- . rire; il trouva sur sa route son beau-père; la rencontre était prévue.
— Où allez-vous avec celte esclave que vous tenez par la main.
— Je vais la vendre.
— Combien en demandez-vous ?
ET LA SVAIE 213
— Deux mille piastres,
— Les voici?
Le père les compta et ramena chez lui sa fîlle.
C'est la forme, non du divorce, mais de la séparatioQ à Tamiable.
Je ne négligeai point les juifs à Damas. Cetlê population m'a toujours beaucoup intéressé en Syrie et en Palestine sur son sol natal ; à Damas, elle est nombreuse et très-appuyée par l'Angleterre et la Prusse, dont les consuls ont pris sous leur protection immédiate les familles mêmes dont les membres ont élé accusés ou soupçonnés d*étre les auteurs du meurtre du père Thomas. J'examinai leurs maisons tenues avec un grand luxe, leurs femmes richement vêtues, et je ne pus jamais m^imaginer que de si i)eUes créatures fussent capables d'avoir participé de près ou de loin à un meurtre odieux. Une croyance ridicule, mais divertissante , régnait à Damas parmi les juifs lors même de mon passager c'était que la famille royale de Prusse était iraélite. Voici ce qui y avait donné lieu: Lors du voyage que le prince Adaibert de Prusse fit en Syrie, il visita Damas, On lui avait d'abord préparé un appartement dans le couvent catliolique des Pères de terre sainte, et les . bons moines s'étaient donné beaucoup de peine. peut le rendre digne de recevoir un prince de la maison de HoiienzoUern, lorsqu'on apprit que le frère du roi de Prusse avait fai^ choix de la maison d'un riche Israélite, de celui-là même qui avait été accusé du meunre du P. Tiiomas. Etait-ce une manière noble
' et hardie de le disculper d^une fausse accusation,
était-ce afin de créer à la Prusse de futurs convertis au protestantisme qui venait de donner un évéque à Jérusalem? La religion du prince avait-elle été surprise, et le riche israélile, dont il honorait le toit de sa présence, dut^il acheter chèrement cet honneur? Toutes ces suppositions pouvaient se faire et furent faites. Toute la population juive, iiommes, femmes, enfants, alla au-devant du prince et l'escorta à son départ à pied, montée sur des chevaux ou sur des ânes, jusqu'à une grande distance, et poussant de& exclamations de joie et de regret à la fois.
C'est à Damas que s'organiso la grande caravane qui se rend tous les ans à la Mecque, elle pacha en a la haute surveillance. Le pachaliU contribue aux dépenses de la caravane au départ et le pacha de Tripoli, quand il y en avait un, était chargé de recueillir les restes presque toujours misérables de cette caravane à son retour, ce qui lui valait le titre degerdé^ mlessi. Aujourd'hui la caravane de la Mecque est bien déchue de son importance depuis que rÉgvplc offre un passage assuré et que les i)ateaux à vapeur peuvent transporter les pèlerins jusque dan» le port de Djeddah dans la nier Rouge. Nous revînmes de Damas par la belle vallée de Zebdani où une. tra« dition locale place le premier meurtre et où l'esprit ne peut se représenter que la douce et pieuse ligure d'Abel tant la nature y est calme et riante.
De Zebdani nous allâmes à Baalbek, visitant sur noire roule un monument appelé la Tombe de ^'oé,
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et gardé par un cliérif ou descendant du prophète, en turban yert et couyert de haillons. C'est un morceau de maçonnerie qui n'a aucun caractère d'antiquité, de dix mètres de long sur un de large, et recouvert d'un drap vert, le tout surmonté d'une voûte ou coupole sous ku[uelleles voyageurs laissent passer la grande chaleur du jour en prenant une tasse de café; mais la pipe ne pi'ut se fumer qu'en dehors de la coupole. Ces monuments sont fréquents en Syrie, et leur dimension indique, d'après Texplication donnée par le gardien, la taille gigantesque du Prophète. On. en rencontre des deux côtés de la Bekaa; entre Beyrouth et Seyda se trouve un monument semblable, sur le lieu où la baleine déposa Jonas; mais là, il n'y a que la coupole et point de tombe, Jonas n'ayant pas été enterré sur les lieux comme Nebi-Nouah ou le prophète Noé. Ce sont i)a?tout des musulmans, des descendants du Prophète qui ont la garde de ces marabouts et qui en marchan'* dent l'entrée aux chrétiens ou aux Israélites. Ces traditions locales ne sont-elles pas de véritables commentaires de la Bible, ce livre d'où sont sortis le judaïsme, le cliristianisme, rislamisme, si profondément dissemblables dans leurs conséquences, malgré leur point de départ commun? Aujourd'liui, pour suivre d'un pas qui ne soit pas trop inégal la civilisation chrétienne, les musulmans et les juifs doivent moditier la lettre de la Bi])le et du Coran et se rapprocher, sinon des dogmes, du moins de l'esprit de l'Évangile.
il n'y avait point, à l'époque où je voyageais en Syrie» de roule régulièrement tracée, et ce n'est.que récemment qu'un ancien officier français, M. de Perthuis, a entrepris d'en construire une entre Beyrouth et Damas.
Ln quittant TAnli-Liban, nous rentrâmes donc dans la Bekaa el nous nous dirigeâmes sur Baalbek. Lé premier objet qui frappe les regards en s'àvançant de la plaine, est un temple, à une distance d'une heure de marche de la ville, et que les indigènes ap* pellent KUbhet-Duris. Yolney n'en parle pas ; mais Texact et consciencieux Burckhardt en donna la description, plus de trente ans après l'auteur des Ruines^ dans ce style sobre, clair el éloquent à force de précision, qui fait de ce Bàlois un des bous écrivains de la langue anglaise.
* Ce temple, de forme octogone , que supportent huit belles colonnes de granit d'un slyie ressemblant au dorique, est d'un goûl simple et sévère, et les or* nements de la sculpture y sont rares, H est isolé, et n'est qu'après une heure de maixhe que le voyageur pénèUre au milieu des grandes ruines que ia verdure des peupliers, des hêtres, des saules et des noyers dérobe en partie à sa vue impatiente.
Je ne donnerai point ici une description détaillée de ces restes admirables de plusieurs antiquités, musée immense où Ton retrouve des traces de l'architecture cyclopéenne, hibUque, grecque, romaine et arabe. J'errai avec émotion au luilieu des ruines, tantôt contemplant les masses imposantes^ tantôt
les morceaux achevés de la sculpture aucienne. Le temps, et plus encore la négligence et la babarie, ajoutent les ruines aux ruines, et je cherchais vainement ce Ganymède enlevé par TAigle» qui avait fait radmiration d'un voyageur anglais, et lui avait rappelé ce joli vers de Martial :
€ Ulesum timidis unguibus hassit onus. t
Baalbek deviendrait le rendez-vous des' artistes,
des antiquaires, de lousles voyageurs intelligents, si la sécurité était établie dans le Liban et TAnti Liban, si une bonne route conduisait au milieu de ces ruines dont un gouvernement inlelligenl s'empresserait d'arrêter la destruction.
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