‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 10 sur 46 · I.ES RAVINS DE l.'lIEEMON · texte numérisé non relu

I.ES RAVINS DE l.'lIEEMON

cate pour effleurer ces sujets qui touchent aux cordes les plus intimes de l’àine.

Soyons reconnaissants si nous pouvons sentir et la présence, et la tendresse, et l’indulgence du Créateur.

28 Octobre. — Au lieu de nous rendre directement à Banias, nous nous décidons à visiter le Pont naturel, la gorge de la Litany et le château de Belfort. Je décrirai cette journée avec quelques détails, car elle est très-curieuse et tout à fait en dehors de la route battue et des itinéraires de drogmans.

La grande difficulté consiste à trouver le chemin, non pas qu’il soit fort compliqué ; mais rien ne peut égaler l’ahurissement des Arabes quand on les sort de la routine.

Nous prenons deux porteurs supplémentaires, qui doivent, en outre, servir de guides; mais je m’aperçois bientôt qu’avec l’excellente carte Van de Veldc, je connais le pays mieux qu’eux.

Passant par le village de Kaoukaba, nous arrivons au pont de Barghouz, village druse. Les guides se sont trompés. Pour visiter le Pont naturel, nommé dans le pays el Kouwéh, il aurait fallu prendre plus au nord, en partant de Hasbeya, et descendre vers le village de Yuhmour.

Il faudrait maintenant faire un si long détour, que nous sommes obligés d’y renoncer.

Nous longeons le ravin de la Litany jusqu’à Belat , village habité par les Moutoualis.

Cette gorge est d’une beauté bizarre et saisissante. C’est un des endroits les plus curieux de la Syrie. Le

LES RAVINS DE L’HERMON

fleuve a conquis un passage à travers les durs rochers du Liban; profond, large de deux ou trois mètres à peine, il écume avec fureur à plus de mille pieds audessous du sentier. Dans plusieurs endroits le ravin est si étroit quon pourrait se parler d’un côté à l’autre. Ses parois sont couvertes d’arbustes d’essences variées revêtus des riches couleurs de l’automne.

Je suis obligé de mettre pied à terre ; quelques endroits sont effrayants, et ce sentier est vraiment dangereux pour les chevaux et les mulets, accident rare dans le Liban, où il y a des chemins affreux mais peu de précipices.

A ceux qui craignent les éblouissements, je conseille de gagner directement Belat, et de se contenter de la vue splendide qu’on découvre d’une esplanade de rochers un peu plus bas que le village, là où la rivière fait un coude.

De Belat nous venons déjeuner à Dibbin, autre gros village moutouali. Les habitants me paraissant bons agriculteurs. Ils sont occupés aux semailles dans les champs d’alentour pendant que les femmes et les enfants font la cueillette des olives. Des bandes de corbeaux croassent en tournant dans l’air, et toute la scène a un air de travail d’automne qui frappe quand on sort de ces défilés sauvages.

En quittant Dibbin nous passons sur de hautes montagnes couvertes dé maquis, d’où l’on aperçoit à la fois et l’Hermoii et la mer; puis, descendant vers la Litany, nous trouvons nos tentes dressées près du fleuve à une portée de fusil du pont de Khurdela; Elles sont venues de Hasbeya par la route directe;

L’après-midi est peu avancé; après quelques instants

Les ravins de i/ukrmoN.

de repos, je monte à cheval, car les liammals sont trop fatigués par les sentiers escarpés d’aujourd’hui.

Traversant un vieux pont de pierre, nous gravissons une haute montagne aride pour arriver à Kalat esh Chékif, nom modeme que les Arabes donnent au château que les croisés nommaient Belfort.

Cet immense donjon féodal, construit sur des ruines romaines qui reposent elles-mêmes sur de vastes fondations phéniciennes, frappe l’âme d’un étonnement mêlé d’effroi : tout est formidable, le rocher, le château, la nature, jusqu’au ciel bleu automnal traversé par de grands nuages blancs. Le paysage n’a aucune mollesse, aucun détail gracieux. Il a de la grandeur, comme ces temps lointains où l’ensemble de l’humanité valait moins, mais où elle produisait des caractères de colosses comparés aux pygmées d’aujourd’hui.

Nous grimpons le long des pierres taillées en diamant, puis parmi les belles assises régulières des Romains pour arriver au faite du manoir, au milieu des ruines d’une chapelle du moyen âge; des œillets de poète, de la menthe, croissent sur les décombres avec des chardons desséchés de la hauteur d’un homme*

D’un côté l’on domine la mer, toute la Phénicie, ces villes de Sidon et de Tyr sur lesquelles planent encore les malédictions des prophètes; de l’autre, l’Hcrmon, lë pays de Dan et de Nephtali* Banias où vint Notre SeU gneur. Nous sommes ici entré le paganisme et le monothéisme, ce Château lui-même, païen et chrétien à ia fois, accentue bien ce contraste dans sa sauvage grandeur.

Il commandait la route de la Phénicie à l’ Iturée et à la Trachonitide (le Hauran moderne) ; Ces provinces fertiles faisaient partie des royaumes de Sidon et de

LES RAVINS DB l’hERJION.

Tyr, aux jours de leur prospérité. Ces villes en tiraient leurs subsistances.

Encore maintenant sur cette route il y a un commerce de céréales entre l’intérieur du pays et la côte. Nous rencontrons de longues files de chameaux qui vont chercher du blé chez les Druses du Hauran.

Une forte journée de marche conduit d’ici à Sidon, une journée et demie à Tyr.

A la tombée de la nuit, nous redescendons par le petit village d’Arnoun, habités par ces Moutoualis qui nous rappellent à chaque pas les infortunes du gendre et des petits-fils de Mahomet.

29 Octobre. — Quand nous quittons le pont de Khurdela, à la pointe du jour, Belfort vu du fond d’un ravin boisé qui retient encore les ombres de la nuit, ressemble au château lointain de la Belle au bois dormant.

Laissons les bords de la Litany, et montons sur des plateaux pour redescendre ensuite vers la vallée du Haut-Jourdain. Au détour d’une colline le Bahr-el-Houled s’offre inopinément à nos yeux. C’est une magnifique surprise. Nous ne nous attendions à rien d’aussi beau.

Devant nous une vaste plaine où fument les feux des Arabes pasteurs, plus loin les ondes brillantes de ces eaux de Mérom près desquelles Josué mit en fuite les rois chananéens.

« Josué marcha donc contre eux avec toute l’armée jusqu’aux eaux de Mérom ; et, les ayant chargés à l’ improviste,

« Le Seigneur les livra entre les mains des enfants d’Israël » (Josué XI, 7-8).

LES RAVINS DE l'IIERMON. H9

Le mont Hermon est au nord, à droite les collines de Kedes-Nephtali et de Safed, à gauche les plateaux où vécut Og, roi de Basan, le dernier prince des géants. Mais ce n’est pas là encore ce qui arrête nos yeux. Tout à l’horizon, au delà des eaux de Mérom, est une échancrure de montagnes où passe le Jourdain, et vaguement, dans la brume bleue de l’automne nous pouvons entrevoir la mer de Génézareth, le lac sacré près duquel prêcha le Sauveur.

Je ne puis dire quelle harmonie est répandue sur toute cette scène, quelle noblesse de lignes dans cet horizon. Pour s’en faire une idée, il faut songer à la campagne de Rome, à ces montagnes d’Albe et de la Sabine qui charmeront éternellement les regards avides de beauté.

Nous traversons le torrent Hasbany sur un pont qui menace ruine, et, passant devant le monticule en forme de tumulus de Tell el Kadi, où s’élevait autrefois la ville de Dan, nous venons faire halte sous un vieux chêne près de la source principale du Jourdain.

Nous entrons donc dans le domaine des enfants d’Israël que nous espérons parcourir, « de Dan à Beersheba. » C’est la vieille expression qui reparaît si souvent dans la Bible : « Et Juda et Israël reposaient sans aucune crainte, chacun sous sa vigne et sous son figuier, depuis Dan jusqu’à Beersheba, durant les jours de Salomon » (3 Rois, IV, 25).

Le chêne sous lequel nous sommes arrêtés est immense, une eau abondante et rapide en baigne les racines ; à quelques pas plus haut une source sort de terre, digne de rivaliser avec la belle fontaine d’Aïn Fijeh. Des arbustes encore couverts de fleurs forment

150 LES RAVINS DE l'HERJJON.

au-dessus d’elle un dôme d’ombre où résonne le chant des oiseaux.

Nous sommes en plein siècle pastoral et rien ne rappelle 1867, sauf nos costumes européens.

Rien ne change en Orient, et tout ce que nous voyons est de même qu’au temps des patriarches. Le pays est peut être encore un peu plus sauvage, quoique je sois convaincu que les villes pompeuses dont parle Josué ressemblaient singulièrement aux bourgades actuelles de Moutoualis ou de Druses.

Parmi les maquis et les hautes herbes des Bédouins font paître des troupeaux de petites vaches noires et de brebis. Une caravane de chameaux passe chargée des blés du Hauran. Les chameliers ont un beau type élancé ; ils traversent à pied la rivière, à moitié nus ; leurs femmes viennent ensuite, non voilées, montées sur de petits ânes blancs. Elles ont de beaux yeux, des dents blanches, mais le bas du visage est défiguré par des tatouages, et plusieurs ont la narine droite percée et ornée d’un bouton d’émail bleu.

Le sang est beaucoup plus beau ici que dans la partie entièrement Maronite du Liban. Gela tient-il aux mariages consanguins, au mélange avec des peuples assez laids à l’époque des croisades? Mais le fait est qu’il y a fort peu de beauté chez les Maronites du Kesrouan. Du reste, les populations de montagnards ne sont presque jamais belles nulle part.

La ville de Dan s’appelait d’abord Laish. Elle était habitée par des Sidoniens « sans aucune crainte, en paix et assurance, extrêmement riches ; » ils s’étaient amollis dans l’atmosphère lourde de cette contrée fertile. La tribu de Dan, mal partagée, pressée entre les

LES RAVINS DE l’HERMON. i51

possessions de Juda et le pays des Philistins, cherchait de nouvelles terres . Cinq de ses espions vinrent à Laish. A leur retour chez eux, ils déterminèrent à les suivre six cents hommes de bonne volonté. Lisez la curieuse histoire de cette bande d’aventuriers aux allures de brigands dans le dix-huitième livre des Juges.

Ils trouvèrent les habitants endormis dans la sécurité et les ayant massacrés sans peine, ils donnèrent à Laish le nom patronymique de Dan.

C’était l’extrémité nord du domaine des Juifs. David, Salomon, régnèrent au delà, mais sur des populations étrangères.

C'est à Dan que Jéroboam établit l’un de ses veaux d’or, l’autre était à Béthel.

« Il fit deux veaux d’or et les plaça l’un à Béthel l’autre à Dan.

« Et ce fut là un sujet de scandale et de péché : car le peuple allait jusqu’à Dan pour adorer ce veau (3 Rois XII, 29, 30). »

De Tell el Kadi à Banias appelée Césarée de Philippe au temps des Hérode, nous trouvons de belles collines bien boisées.

La position de Banias est charmante, au pied du mont Ilermon, adossée à une immense muraille de rochers et entre deux ravins.

Une fontaine abondante jaillit d’une grotte et va se confondre avec les eaux de la source du Jourdain. Sous les Séleucides et les Romains, cette grotte fut dédiée au dieu Pan et Hérode le Grand qui mourut un an après la naissance de Notre-Seigneur y éleva un temple en l’honneur d’Auguste.

Son fils Philippe fit de Banias la capitale de ses États

LES RAVINS DE L* II ER MON

et la nomma par flatterie Césarée. Il était fils de Tinfortunée Mariamne, dernière descendante des Asmonéens et frère par conséquent des jeunes princes dont nous avons déjà raconté la mort inique en parlant de Beyrouth. Ce fut le meilleur des Hérode. Mais ayant épousé sa nièce Ilérodiade, il eut le tort de la céder à Ilérode Antipas son frère d’un autre lit.

C’est Hérode Antipas qui fit décapiter saint Jean- Baptiste à l’instigation de cette femme orgueilleuse et cruelle. C’est devant lui que parut le Sauveur à Jérusalem.

Il reste peu de chose à Banias des constructions hérodiennes.

La grotte a été bouleversée par des tremblements de terre fréquents. Des morceaux de colonnes de marbre blanc cannelées sont probablement des débris du temple d’Auguste. Tout auprès on voit quelques niches taillées dans le rocher. L’une fort belle avec un ornement en coquille dans le goût des édifices deBaalbek, porte une inscription grecque bien conservée.

On peut suivre encore l’ancienne enceinte de la ville. A la porte du sud, défigurée par des murailles arabes, se trouve un pont décoré de sculpture parmi lesquelles on voit cet ornement en tournesol que nous remarquerons sou vent sur les monuments d’origine juive. D’autres décombres se rencontrent au milieu des quelques maisons habitées par des Arabes misérables qui sont réfugiés en ce moment dans des abris de feuillage élevés sur leurs toits pour éviter un peu la vermine et les scorpions qui pullulent autour d’eux.

Mais la ruine capitale de Banias est le vieux château

LKS RAVINS DE L'HERMON

çonstruit comme celui cle Belfort sur des fondations phéniciennes ou juives.

On y découvre une vue immense sur « le royaume d’Og, roi de Basan, le dernier desRaphaïm (les géants) qui demeurait à Astaroth et à Edrai et dont les domaines s’étendaient depuis la montagne Hermon jusqu’à Gessuri à la moitié deGalaad, bornes de Séhon, roi d’Hesébon. »

Les croisés s’emparèrent de Banias à la fin du règne de Foulques d’Anjou (1131-llàà), qui comme le dit naïvement Guillaume de Tyr « n’était ni libertin, ni colère, quoique de poil roux. » Ce donjon devint un des postes avancés du royaume de Jérusalem. Noureddin, sultan de Damas, le reprit en 1163. Ce fut le commencement de cette série de désastres qui devait aboutir à la bataille de Tibériade (1187).

Longtemps après, en 1253, un détachement des troupes de saint Louis parmi lequel se trouvait l’historien Joinville, capitaine des gendarmes du roi, arriva jusqu’à Banias à la poursuite d’une horde deTurcomans. 11 ne put s’emparer de la forteresse.

Mais Césarée de Philippe a un souvenir qui laisse bien loin derrière lui tous les autres.

Pour la première fois de ce voyage, nous arrivons à un lieu incontestablement sanctifié par la présence du Sauveur.

C’est ici, ou bien près d’ici, que Notre-Seigneur prononça les paroles fameuses qui fondèrent l’Église catholique et qui sont inscrites sur le dôme du monument le plus sublime que l’homme ait élevé à la gloire de son Créateur.

LES RAVINS DE L’HERMON

Jésus, après avoir guéri l’aveugle à Bethsaïde était parti pour Césarée.

« Étant venu aux environs de Césarée de Philippe, il interrogea ses disciples et leur dit : « Que disent les hommes touchant le fils de l’Homme ? «

« Simon Pierre, prenant la parole, lui dit : u Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. »

« Jésus lui répondit : « Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n’est point la chair et le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon père qui est dans les cieux.

« Et moi aussi je vous dis que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et le3 portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.

« Et je vous donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que vous lierez sur la terre sera aussi lié dans les cieux, et tout ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans les cieux. »*

(Saint Matthieu, XVI, 13, 16, 17, 18, 19.)

Ce fut six jours après, selon saint Matthieu et saint Marc, que Notre-Seigneur monta sur une « haute montagne » et y fut transfiguré. Il est donc probable que sur le mont Hermon si longtemps souillé par le culte de Baal, se passa cette scène sublime qui vit dans nos cœurs encore plus que sur la toile du plus grand des peintres de T Italie.

30 Octobre. — Nous redescendons les collines de Banias à travers les bois de chênes verts et les buissons d’aubépine. Un grand loup noir passe sur le sentier. La campagne est baignée de vapeurs bleues ; les montagnes de Safed sont gorge de pigeon.

Nous traversons l’extrémité nord del’Ard el Houleh, et suivons jusqu’au torrent Hasbany la route d’hier.

LES RAVINS DE l’hERMON.

Longue montée pour arriver à Hounin, village misérable sans eau. Vieux château qui n’a pas d’histoire et où tous les âges ont cependant posé leur pierre, depuis les Juifs jusqu’aux conquérants arabes.

Dominons la plaine. A peu de distance d’ici, sur un de ces tertres qu’on voit de distance en distance, devait être la ville de « Jabin, roi de Hazor. » le chef de la confédération des rois chananéens que Josué vainquit aux eaux de Mérom.

Après avoir poursuivi l’ennemi, Josué revint vers Hazor s’en empara. « Il passa au fil de l’épée tous les habitants ; ravagea et extermina tout, sans y laisser rien sur pied et réduisit la ville en cendres. »

Espérons que les protestants n’iront pas chercher dans la Bible des modèles d’humanité et de respect du droit des gens en temps de guerre. Les Prussiens, meme à Francfort, n’ont pas été jusque-là.

Après avoir déjeuné parmi les ruines du château de Hounin, nous traversons des croupes de montagnes couvertes de forêts et gagnons une haute vallée circulaire assez triste où s’élève le gros village Moutouali de Meis ed Djebel,

Nous campons dans un espace vide situé au milieu du village qui se compose de deux parties.

Ce sont clés lieux de campement recherchés car on esi presque sûr de ne pas y rencontrer des scorpions ou des serpents, reptiles qui, du reste, ne sont pas aussi communs en Syrie que l’on pourrait le croire. En revanche, nous y trouvons des puces plus qu’il n’en faudrait. Ces petits insectes ont leurs amitiés et leurs antipathies. J’ai le bonheur de leur inspirer une grande aversion.

LES RAVINS DE L'hKRMON.

C’est à Meis que nous quitte un jeune porteur maronite de Hasbeya. Il était venu jusqu’ici pour remplacer Botrus qui avait été fort malade depuis Damas. Nous le voyons tous partir avec peine. Gai, souple, actif, c’était un des meilleurs de la bande. Quoique âgé seulement de 21 ans, il était déjà père de plusieurs enfants.

Lors des massacres de 1860, sa beauté et sa gentillesse avaient frappé un chef druse, qui le protégea, et l’envoya en lieu sûr dans le Hauran, jusqu’au rétablissement de l’ordre. A son retour à Hasbeya, il trouva beaucoup de femmes de sa nation. Elles avaient été épargnées par les égorgeurs; mais il n’y avait plus d’hommes dans la force de l’âge. Ces pauvres damés regrettaient presque d’avoir survécu. Une veuve de trente-quatre ans jeta son dévolu sur Halil qui en avait quatorze, et le mariage se fît au plus vite ; car le clergé maronite désirait bien naturellemant reconstituer son troupeau.

31 Octobre. — Quittant de bonne heure Meis nous descendons vers Kédes-Nephtali par des ravins poudreux où croissent de place en place de grands téréblnthes.

Kédes, ville cananéenne, fut conquise par Josué, après la défaite du premier Jabin, roi d’Hazor qu’il ne faut pas confondre avec le second Jabin qui opprima plus tard les tribus du nord et dont le général Sisera fut vaincu dans la plaine de Mageddo par Barak de Kédes suscité par la prophétesse Debora, « qui était assise sous un térébinthe qu’on avait nommé de son nom entre Rama et Rethel sur la montagne d'Éphraïm (Juges, IV, 4). »

LES RAVINS DE L’iIERMON.

Kédes devint la ville principale de cette tribu de Nephtali, que Jacob bénit en disant « sa parole est pleine de grâces (Genèse, â7, 21),» et d’où devaient sortir les apôtres, car elle possédait les beaux rivages du lac de Génézareth.

Il reste deux ruines à Kédes et plusieurs sarcophages richement ornés. Malgré Joseph qui nous déclare comme de coutume que ce sont « des crottes des Roumains pas curieux , « nous les examinons avec soin .

Ces monuments ont-ils une origine juive ?

Il est permis d’en douter, surtout pour la ruine orientale qui a beaucoup d’analogie avec les temples qui entourent l’Hermon. Elle est orientée, elle aussi, vers cette montagne.

L’édifice repose sur unebase de pierres détaillé sculptées, des chapiteaux de pilastres corinthiens gisent à terre. La façade a trois portes. La principale est en mauvais état.

Les portes latérales, bien conservées, ne se ressemblent pas ; celle du nord a des ornements en forme de tournesol; celle du sud, une guirlande terminée par de petits nœuds. Parmi les fragments épars, je crois reconnaître les ailes déployées de l’aigle oriental. Cela déciderait la question en faveur de l’origine païenne.

Peu après Kédes , dans les gorges arides que nous avons à traverser pour arriver à Safed, nous trouvons un village d’Algériens venus ici pour fuir la domination française. Ce doivent être des Kabyles, car ils ne sont pas nomades, et mes Maronites 11e comprennent pas leur langage. Leur type est fort laid. Ennemis des Européens, c’est avec des regards farouches qu’ils nous voient passer.

LES RAVINS DE L’HERMON

La journée de Meis à Safed est une des plus fatigantes du voyage, non quelle soit une des plus longues; mais il semble qu’on n’atteindra jamais cette ville qu’on voit au loin, blanche, sur sa haute montagne. Enfin nous gravissons les derniers escarpements, nous traversons le quartier habité par les juifs polonais, et, arrivés sur l’autre versant , nous trouvons tout à coup le lac de Génézareth qui se déroule tout entier devant nous.

Qu’il est difficile de décrire ces moments de bonheur et d’amour, où à la beauté de la nature viennent s’ajouter les souvenirs de la présence du Verbe. Parmi les jardins de grenadiers et de figuiers , nous montons vers le vieux château de Safed.

Le ciel est d’un bleu pâle, pommelé de blanc vers l’ouest. Pas un seul nuage. Une brise fraîche. Plus bleu que le ciel, un beau lac repose dans une coupe de montagnes dorées. C’est la mer de Galilée, le lac sacré du Sauveur; ces deux petites collines s’élèvent au-dessus de Capharnaum, qu’on appelait sa ville. Ce promontoire d’ombre cache Tibériade. Au delà du lac, voici le midi de la Gaulanitide; les collines mamelonnées qui montent vers les sommets de Galaad, héritage de Manassé; plus loin, le désert qui s’étend jusqu’aux oasis du Djebel Shomer. Le mont Thabor est au sud. A l’occident, tout à fait à l’horizon, est le Carmel.

Pendant que je lis l’évangile de saint Luc et l'Apocalypse, les teintes brillantes du soir envahissent le ciel. Même près de la ville aux sept collines, je n’avais jamais vu spectacle plus grandiose et plus doux.

11 n’y a pas de chrétiens à Safed. 11 s’y trouve quelques musulmans ; mais la majorité de la population est juive.

LES RAVINS DE l’üERMON.

Les juifs y viennent s’établir de toutes les parties du monde; les plus nombreux, cependant, sont les juifs polonais. Un peu de spéculation (ils ne seraient pas sans cela de leur race) vient se mêler à leur dévotion. Soutenus par les aumônes énormes des princes de la finance de l’Occident, les juifs pauvres peuvent vivre ici confortablement. On leur construit d’assez bonnes maisons avec des fenêtres vitrées, chose bien rare en Orient. Après leur mort, ils ont la consolation de dormir près de leurs rabbins les plus illustres.

Les traditions thalmudiques assignent à Tibériade et à Safed une sainteté qui rivalise avec celle de Jérusalem. Selon elles, le Messie sortira du lac de Génézareth, à Tibériade, et établira le siège de son empire à Safed.

Après la destruction de Jérusalem par Titus, cette partie de la Galilée devint le refuge des principaux rabbins échappés au massacre. Déjà, avant l’ère chrétienne, une école célèbre y avait fleuri; Hillel et Schammaï, les chefs des sectes rivales qui existaient un peu avant Notre-Seigneur, sont enterrés à Meïron , près d’ici. Plus près encore est Kefr Beïrim, avec ses curieuses ruines juives. Benjamin de Tudèle parle de ces deux endroits, mais il ne mentionne pas Safed, qui semble relativement fort moderne, quoique certains auteurs l’identifient avec « la ville située sur une montagne qui ne peut être cachée. » (Matth., V, 14.)

Page 1