‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 9 sur 46 · I.ES RAVINS DE L’HERMON · texte numérisé non relu

I.ES RAVINS DE L’HERMON

la tribu ; mais en hiver et au printemps elle vient à Damas ou ici. Encore riche, ayant une volonté énergique (il n’est pas facile d’en douter), elle exerce une grande influence sur les Ànazées qui occupent le désert entre Damas et Palmyre et se venge des observations peu charitables de la vertu rougissante de ses compatriotes, en leur suscitant mille difficultés quand ils veulent visiter les ruines de la ville de Zénobie, qui a repris son nom sémitique de Tadmor.

Ce n’est pas la première anglaise qui se soit rendue fameuse en Syrie. Mais la fière lady Hester Stanhope, la petite-fille du grand comte de Chatham, la nièce chérie de William Pitt, quelle avait vu expirer en murmurant le nom fatal d’Austerlitz, était un caractère d’une autre trempe. Noble et virile, elle n’aspirait qu’à commander. Elle fut pendant quelque temps la reine du désert, puis elle se retira sur les sommets du Liban, au château de Djoun au-dessus de Sidon. Jusqu’à sa mort, elle y resta redoutée et respectée des populations (ces mots vont toujours ensemble en Orient) . Ibrahim Pacha, qu’elle bravait, disait que cette vieille anglaise lui avait donné plus de mal que toutes les autres affaires de Syrie.

Sur la fin de sa vie, le mysticisme, la solitude, le mélange d’idées chrétiennes, druses et musulmanes lui troublèrent un peu le cerveau. Elle ne se moqua pas moins fort agréablement de la vanité toute française de M. de Lamartine.

Elle mourut en 1 839.

Nous trouvons nos tentes à Khan-Meiseloun, lieu où la route carrossable de Beyrouth se sépare du chemin que nous devons suivre pour gagner Racheya.

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L’emplacement* est élevé et sain, l’eau excellente, mais je souffre si cruellement que je me demande s’il ne serait pas plus prudent de retourner à Beyrouth.

24 Octobre. — La matinée est si belle, l’air des montagnes est si plein de joie et de santé que je me décide à continuer mon voyage vers cette Galilée si sainte et si chère, que tous nous désirerions voir une fois avant de mourir.

Mais si je puis aller en avant, c’est que j’ai porté avec moi des remèdes. Je mentionne ce fait, car une pharmacie portative est absolument nécessaire aux voyageurs en Orient. Le pays n’est nullement plus malsain qu’un autre ; mais le changement d’habitudes et de nourriture, le soleil ardent, les eaux, dérangent au moins quelques jours dans le courant du voyage, et il est rare qu’on n’ait pas, selon les tempéraments, soit un peu de fièvre, soit un commencement de dyssenterie. Avec quelques soins on s’en guérit, mais encore faut-il avoir des médicaments. Ma boîte à médecine, achetée à la pharmacie Centrale, rue Drouot, et à laquelle j’avais fait ajouter une abondante provision de quinine et de laudanum a empêché la maladie de s’emparer de la caravane, et nous a valu la reconnaissance de bien des Arabes. Comme ils sont peu accoutumés aux médecines, cellesci produisent sur eux un effet immédiat et merveilleux. Aussi aiment-ils beaucoup à en prendre. Ils se lécheraient les lèvres en avalant de l’huile de ricin.

Nous quittons la route carrossable de Beyrouth. Une heure de marche à travers une vallée aride nous conduit au village druse de Deir-el-Aschair, où s’élèvent les restes d’un temple. 11 reposait sur des substructions

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dans le genre de celles deBaalbek, en plus petit. Nous ne voyons pas de débris de colonnes, mais un grand pilastre d’ordre ionique est encore debout ; des fragments de chapiteaux qui gisent à terre sont habilement travaillés.

L’édifice était tourné vers le mont Hermon. C’est le premier d’une série de temples que nous trouverons orientés ainsi. Il est probable que la cime si imposante et d’une forme si particulière de F Hermon était le « kébleh » de la religion de Baal.

On entend par « kébleh » le lieu vers lequel on se tourne au moment de la prière. Jérusalem pour les juifs, La Mecque, pour les mahométans. Aussi, un des petits présents qui soit le plus agréable à un chef Arabe, est celui d’une jolie boussole. Sans suivre toujours exactement cette règle, les autels de nos églises catholiques regardent en général l’Orient où Notre-Seigneur fut crucifié.

Les cheiks druses du village viennent nous faire les honneurs de leur temple et nous interrogent avec une sorte de politesse native qui nous frappe. Quoi qu’on puisse penser des rites indécents ou bizarres de leur religion, de leur hostilité contre les Maronites, de leurs goûts sanguinaires et pillards, il est impossible de ne pas reconnaître chez eux quelque chose de calme, de distingué, qui intéresse au premier abord.

Les Anglais expriment ce que je veux rendre en disant que ce sont des « gentlemen » .

Même les beaux enfants, plusieurs blonds, qui nous entourent, le font sans indiscrétion, et je n’entends pas une seule fois le mot « backsheech » . Nous remarquons la même chose à Ruckled, village druse également.

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Ces Druses de Deir-el-Aschair ne se font pas faute de piller de temps en temps la route de Damas, mais ils n’auraient même pas l’idée de molester les Européens. Ils regardent surtout les Anglais comme leurs protecteurs, leurs intimes amis. De même que le Français est la langue qu’apprennent maintenant les Maronites, les chefs druses font enseigner l’Anglais à leurs enfants.

Cette sorte de sympathie, qui existait depuis longtemps, s’est encore fortifiée à la suite des événements de 1860. Le commissaire anglais, lord Dufferin, défendit énergiquement la vie de plusieurs chefs druses.

Ce n’est pas qu’il approuvât leur conduite en aucune façon ; mais il lui aurait répugné de les voir fusiller, tandis qu’on épargnait des pachas et des officiers turcs, moralement beaucoup plus coupables.

Nous ne mettons que deux heures environ de Deir-el- Aschair à Ruckled. Le sentier serpente dans un joli ravin, où des arbustes toujours verts relèvent la couleur fauve des grands rochers. •

Nous campons beaucoup trop tôt aujourd’hui. Mais (avis aux voyageurs) , du moment où leur surveillance et leur volonté ferme fait un instant défaut, ils sont sûrs que tout ira mal. Il ne faut jamais laisser toute liberté aux drogmans et aux muletiers. Nous aurions pu facilement pousser jusqu’à Racheya.

Ce qui nous console, c’est la beauté sauvage du vallon de Ruckled. On y trouve trois ruines, mais nne seule offre encore de l’intérêt au commun des mortels. C’est un petit temple tourné vers le mont Hermon. Sur une pierre brisée en deux, nous trouvons un aigle qui ressemble à celui de Baalbek, et plus loin une figure en

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bas-relief, entourée de rayons et représentant sans doute le soleil.

Il est difficile de donner une idée de la beauté du temps, de la hauteur du ciel, de la limpidité de l’air, des teintes moirées de ces belles montagnes bleues. Puis ces contrées parlent de plus en plus à l’imagination et au cœur. Nous approchons de ce doux pays de Galilée, consacré jadis par la présence divine du Verbe. Déjà nous apercevons la trace de ses pas. C’est sur ce mont Her mon, peut-être, que s’accomplit la Transfiguration.

25 Octobre. — Nous contournons pendant plusieurs heures dans les contre-forts de l’Hermon. Son double sommet et les cimes environnantes sont baignés dans l’azur. Les mâquis que nous traversons sont très -giboyeux. On y trouve des gazelles, de petits ours noirs et même, dit-on, des panthères ; plus modestes, nous nous contentons de faire lever à chaque pas des compagnies de perdreaux. Le drogman Joseph, qui prétend être habile chasseur, les manque avec la plus louable persévérance. Il est très-fier quand il peut en tuer quatre ou cinq au repos. Du reste, les Arabes en sont tous là. Ils tirent indignement. Abattre un oiseau au vol est pour eux la plus grande des merveilles.

Nous rencontrons les ruines de plusieurs petits temples de construction très-ancienne, tous tournés vers l’Her mon.

Impossible d’obtenir des drogmans le moindre renseignement sur des ruines. Quoiqu’ils les visitent depuis tant d’années, ils sont d’une ignorance absolue à ce sujet. A tout ce que vous leur demanderez ils ont une ré-

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ponse invariable « ils sont des crottes des Roumains » (sic) .

Nous déjeunons à Aiha, sous de beaux noyers, audessus d’une petite plaine circulaire, qui a l’aspect du cratère d’un ancien volcan éteint. Vers une heure de l’après-midi, nous arrivons à notre campement, placé au pied du monticule où s’élève, en ruche d’abeille, la petite ville de Racheya.

Après les longues sécheresses de l’été, l’eau est si rare que des soldats montent la garde près de l’unique fontaine non tarie, pour empêcher les étrangers de venir y puiser. Mais une lettre de recommandation pressante du pacha de Damas, que je dois à l’obligeance de M. Rousseau, lève toutes les difficultés, et me procure une visite immédiate du chef de bataillon des zouaves ottomans en garnison ici. Il est accompagné du chirurgien du régiment.

Je leur donne quelques détails sur un sujet qui les intéresse vivement, le voyage du sultan Abdul-Azis, son excellente réception par le peuple de Londres, et je leur parle en toute sincérité en admirant sa bonne tenue. S’il était un peu dépaysé en arrivant à Paris, par le changement des scènes et l’ignorance de la langue, il a su, au moins, éviter certains écueils où est venu sombrer le prestige autocratique d’autres souverains, et en Angleterre, où il était plus à son aise qu’en France, tout le monde a été content de lui.

Plus tard, je rends à mon tour visite à ces officiers. Ils sont installés ainsi que leurs soldats, au haut de la ville, dans un grand palais qui appartenait à un émir druse, de la famille Chehab, fort compromis en 1860. Beaucoup de personnes furent massacrées ici.

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La chaise à porteurs me procure, comme à l’ordinaire, une réception distinguée. On fait ranger les soldats dans la cour du palais, et nous passons entre les rangs. Ce sont des hommes magnifiques , forts, bien découplés ; ils ne sont pas trop sales pour des soldats orientaux, mais ils n’ont pas la tournure militaire.

Nous montons ensuite sur les terrasses, d’où l’on découvre toute la rangée de l’Hermon, les plaines de la Célésyrie, et de l’autre côté, le Liban. La soirée est belle. Les officiers m’annoncent cependant la pluie pour demain. Cela me décide à renoncer à l’ascension de l’Hermon,bien difficile pour mes hammals. 11 aurait fallu au moins six porteurs supplémentaires, et nous ne les trouvions pas à Racheya.

On nous assure aussi que le froid est déjà extrême sur le sommet.

26 Octobre. — La pluie a, en effet, commencé dans la nuit, et elle est si forte le matin quelle empêche notre départ pour Hasbeya.

Heureusement il y a peu de vent, le camp est dans un endroit bien abrité et les tentes résistent bien.

Cette journée de pluie, la première depuis notre départ de France, ne serait rien si elle ne nous faisait craindre le commencement des mauvais temps.

Nous lisons et écrivons une bonne partie du jour.

Dans l’après-midi, pendant que le drogman est allé en ville et que le camp est à moitié désert, un grand jeune homme s’approche de ma tente où je suis à écrire, me disant avec un air confit: « Protestant, Inglezi, Bible, Bible. » Voyant que je fais peu attention à lui, il reprend de plus belle : « Protestant, Inglezi, Roumi, ido-

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lâtre», et me raconte dans un jargon mêlé d’italien et d’arabe, avec quelques paroles anglaises, qu’il était grec catholique, mais qu’il avait été converti à la vraie foi par un missionnaire protestant, qui lui avait fait comprendre l’idolâtrie de ses pratiques religieuses. (Je soupçonne que ses pratiques religieuses se réduisaient à peu de chose.) Comme je lui avais répondu, tant bien que mal, que j’admirais peu sa conversion et que je n’avais pas la plus haute opinion de sa vraie foi, je croyais être délivré du personnage : mais il ne se tint pas pour battu, et souriant du coin de l’œil : « Votre Seigneurie ne voudrait-elle pas voir une jolie femme ? Elle ne connaît que des étrangers ; le révérend Inglezi l’aimait ketir, ketir (beaucoup, beaucoup).

J’ai toutes les peines du monde à me débarrasser de cet aimable converti, et je reste dans la stupéfaction de la haute moralité du pieux missionnaire évangélique. Il est vrai que plusieurs sont soutenus par ces calvinistes, ces baptistes irlandais et écossais, mille fois moins respectables que l’Église anglicane et qui se donnent le plaisir d’insulter chaque jour en Irlande la religion de la masse du peuple. On les voit provoquer des émeutes sanglantes comme celles de Murphy, par un fanatimc qui n’eât pas même sincère, et que le bon sens anglais finira par lie plus tolérer, malgré le cant d’Exeter-hall et les ridicules préjugés anti-papistes.

27 Octobre. — Nous partons malgré le ciel menaçant. Peu à peu le temps se remet au beau.

La route de Racheya à Hasbeya est extrêmement vallée ; tantôt on domine la vallée profonde de la Litany, tantôt on aperçoit les sommets de l’Hermon blanchis

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par la neige tombée hier, on descend ensuite dans des wadis escarpés, où un ruisseau coule sous des lauriers roses encore couverts de fleurs ; plus loin on traverse des plateaux ravinés qui me rappellent certaines parties de l’Andalousie, entre Cordoue et Grenade. Nous trouvons enfin des bois de vieux oliviers.

Nous campons dans une clairière, à peu de distance de Hasbeya, un des principaux sanctuaires des Druses.

L’endroit est charmant. A nos pieds s’étendent des jardins d’arbres fruitiers et une jolie rivière aux eaux limpides et poissonneuses court sur un lit de sable parmi de grands roseaux.

A mesure qu’on approche des lieux où vécut Notre- Seigneur, les Évangiles prennent un charme plus pénétrant. Qu’il est doux de relire ces histoires de dévouement et d’amour dans ces sites gracieux, pendant que le soleil disparaît sur des montagnes qui virent le Maître et ses premiers disciples.

Ne vous semble-t-il pas qu’il y a une impression mystérieuse dans la nature le dimanche, quelque chose de suave et de calme, où la douce gaieté et la mélancolie paraissent se toucher? N’éprouvez-vous pas ce sentiment dans toute sa plénitude les beaux dimanches d’automne?

Plusieurs me diront que ce sont des souvenirs de l’adolescence et des jours de sortie du collège. Je ne le pense pas. Pour nous, la déplorable éducation de l’Université, la sécheresse d’une direction religieuse, rappelant toute la stérilité janséniste, avaient anéanti pour un temps tout idéal et tout amour de Dieu.

Non, ce doux sentiment des dimanches soirs, auquel s’associe la nature, vient de quelque chose de plus vrai et de plus tendre. Mais il faudrait une main plus déli-

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