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LE LAC DE GÉNÉZARETH ET LES COLLINES DE GALILÉE

La ville du Sauveur. — La patrie de saint Pierre. — Les saintes femmes. — Magdala. — La plaine de Génézarelb. — Tibériade. — Le jour des morts. — La coupe et la lèvre. — Le camp d’Akiel-Agha. — La fontaine de la sainte Vierge. — Les dames de Nazaretb. — Jotapala. — L'bistorien Josèphe. — La guerre des Juifs.

1er Novembre. — Nous descendons de Safed vers Tell-Hum, sur le lac de Génézareth. C’est le lieu où les catholiques reconnaissent généralement le site de Capharnaüm. Les récents explorateurs protestants le placent à Aïn-et-Tin (la fontaine du Figuier ). Nous visiterons les deux endroits. N’entrons point dans la controverse; qu’il nous suffise de savoir que Notre-Seigneur habita plusieurs années dans ce petit canton, qu’il foula chaque sentier de ces beaux rivages, qu’il but l’eau de ces fontaines, que ces flots berçaient les barques des apôtres, que sur une de ces montagnes furent prononcés les mots qui soutiennent, depuis dixneuf siècles, l’humanité souffrante : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

Nous prenons un guide pour descendre à Tell-Hum. Le sentier, si c’en est un, est rocailleux et difficile. Les drogmans l’évitent autant que possible. Au printemps il disparaît, dans beaucoup d’endroits, sous une végétation de chardons gigantesques. Maintenant ils sont desséchés.

Les collines sont tristes, arides; mais la vue du lac, par une matinée radieuse, serait, admirable même sans les souvenirs.

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La descente est longue, et à mesure que nous approchons de Tell -Hum la chaleur devient intense. Il ne faut pas oublier que nous sommes en présence d’un enfoncement extraordinaire de la croûte terrestre. Le lac de Tibériade est à 652 pieds au-dessous du niveau de la Méditerranée. Safed est à 2,770 pieds au-dessus.

Nous trouvons à Tell-IIum les restes d’un assez grand édifice couvert de sculptures, dans un style juif-corinthien qui rappelle ce que nous avons vu à Banias.

Un sentier qui longe de près le lac nous conduit à plusieurs fontaines (dont une seule n’est pas saumâtre) ; elles se jettent dans une petite baie qui, avec sa frange de sable et sa couche de galets, ressemble à une anse de la mer.

C’est ici que s’élevait Bethsaïde, patrie de Pierre et d’André, de Philippe, et probablement aussi de leurs compagnons Jacques et Jean, fils de Zébédée. « Or Philippe était de Bethsaïde, la ville d’André et de Pierre. » (Jean, I, 44.)

Un promontoire rocailleux, qu’il faut tourner, nous fait quitter le rivage. Nous rencontrons les ruines d’un grand khan ( khan Minyeli ), élevé sur l’ancienne route des caravanes entre Damas et l’Égypte ; et, un peu plus loin, nous arrivons à la fontaine du Figuier.

Elle sort de la falaise, à une vingtaine de pas du lac. Deux ou trois vieux figuiers noueux forment , avec les lianes qui les entourent, comme une grotte ombreuse au-dessus de la source. Exténués, brûlés par le soleil, nous nous y arrêtons pour le repas du milieu du jour.

Devant nous l’azur profond des eaux, et les montagnes de l’est , où Notre-Seigneur se retira plusieurs fois , entre autres après la mort de saint Jean , pour

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éviter Hérode. A droite est la plaine de Génézareth, qui donna son nom au lac.

Nous la traversons pour venir nous reposer encore sous un grand saule, au bord de l’eau, près du misérable village de pécheurs Mejdel, seul lieu habité aujourd’hui sur ces rivages, sauf Tibériade.

C’est Magdala, la patrie de sancta Maria-Magdalena , une des plus suaves et des plus consolantes heures du christianisme naissant , la plus aimante de ces saintes femmes, Jeanne, Suzanne, Marie Cléophas qui suivaient partout le Sauveur, attentives à sa parol.e , à ses besoins, les aïeules selon l’esprit des grandes saintes du moyen âge, les saintes Claire, les saintes Catherine de Sienne.

Voici la description que Josèphe donne de la plaine de Génézareth, au troisième livre de la guerre des Juifs, chapitre xxxv :

« La terre qui environne le lac de Génézareth, et qui porte le même nom, est également admirable par sa beauté et par sa fécondité. Il n’y a pointde plantes que lanaturè ne la rende pas capable de porter, ni rien que l’art et le travail de ceux qui l’habitent ne contribuent pour faire qu’un tel avantage neleur soit pas inutile. L’air y est si tempéré qu’il est propre à toutes sortes de fruits. On y voit en grande quantité des noyers qui sont des arbres qui se plaisentdans les climats les plusfroids; et ceux qui ont besoin déplus de chaleur, comme les palmiers; etd’un air doux et modéré comme les figuiers et les oliviers n’y rencontrent pas moinscequ’ilsdésirent.Ensortequ’ilsembleque lanaturè, par un effort de son amour pour ce beau pays, prend plaisir d’allier des choses contraires, et que, par une agréable contestation, toutes les saisons favorisent à l’envy cette heureuse terre; car elle ne produit pas seulement tant d’excellents fruits, mais ils s’y conservent si longtemps, que l’on y mange durant dix mois des raisins, des figues, et d'autres fruits durant toute l’ar.née. Outre cette température de l’air, on y voit couler les

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eaux d’une source très-abondante, qui porte le nom de Capernaum, que quelques-uns croyent estre une petite branche du Nil, parce que l’on y trouve des poissons semblables au Coracin d’Alexandrie, qui ne se voit nulle part que là dans ce grand fleuve. (Traduction d’ARNAUD d’Andilly.)

Aujourd’hui c’est un désert, mais il est admirablement fertile. Des mâquis encore couverts de feuilles et de fleurs bordent les clairs ruisseaux, des oiseaux volent dans leurs branches ou viennent se baigner dans le lac, à côté de crabes et de petites tortues qu’on trouve ici comme partout sur le parcours du Jourdain. Le lac, qu’on nommait autrefois la mer de Galilée et que les Arabes appellent encore Bahr Tubarîyeh (la mer de Tibériade), mérite bien ce nom. Point de lagunes, de ma-' récages fangeux, mais de petites falaises, ou une rive de galets et de sable comme sur les bords de la Méditerranée.

C’est ici qu’eut lieu la pêche miraculeuse, ici que Notre-Seigneur monta sur une barque pour prêcher aux multitudes assises sur la plage. C’est devant les anémones rouges, couleur de la robe royale, qui émail lent ces champs au printemps, qu’il dit à ses disciples :

« Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon, même dans toute sa gloire, n’était pas vêtu comme l’un d’eux. » (Mathieu, VI, 28-29.)

C’est sur ce rivage qu’il apparut une dernière fois à Pierre et à Jean et dit à Simon -Pierre : « Paissez mes brebis. » (Jean, XXI, 17.)

Quels souvenirs valent ceux-ci. L’âme les vient chercher avec joie du fond de l’Occident. Ils doivent émouvoir même les incrédules, les enfants ahuris de ce

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siècle de machines. Car, au point de vue simplement historique, la prédication du Christ ne fut-elle pas le fait qui eut l'influence la plus capitale sur les destinées de l’homme?

Au temps de Notre-Seigneur, ce lac et ces rivages étaient non-seulement bien peuplés, mais ils contenaient une population considérable de passage qui devait répandre au loin la parole divine. L’idée qu’on se fait d’un canton isolé est complètement fausse. Nazareth, cachée dans les collines de la Galilée, a bien plus d’isolement. Un sentier en corniche mène de Mejdel à Tibériade. Nous traversons toute la ville pour arriver à notre camp situé du côté des eaux thermales. De loin, les grands murs moyen âge qui entourent Tibériade lui donnent une certaine apparence ; mais, quand on y pénètre, on ne trouve que des décombres et que toutes les saletés et les puanteurs des juifs allemands et polonais. Nos habillements de flanelle blanche sont bientôt noircis de puces. Selon les Arabes, c’est ici que le roi des puces tient sa cour, tandis que la reine des mouches a son palais à Yambô, port de Médine, qui joue pour cette dernière ville le rôle de Djeddah pour la Mecque.

Tibériade fut construite par cet Hérode Antipas qui fit mourir saint Jean, et nommée ainsi en l’honneur de Tibère. Elle n’est pas mentionnée dans l’Évangile et il paraîtrait que Notre Seigneur, quoique habitant si près, l’évita toujours. Il faut lire dans la vie de Josèphe, écrite par lui-même, le récit de ses difficultés avec les habitants de cette ville quand il était gouverneur de la Galilée et les stratagèmes de ce Juif rusé, vrai fils de Jacob. Tibériade eut la bonne chance de se soumettre à temps à Vespasien, tandis que la ville voisine de Ta-

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richée, située à l’extrémité sud du lac, fut livrée au fer et au feu. Ceux de ses citoyens qui avaient pu se réfugier sur leurs navires furent vaincus dans une bataille navale.

Une bataille navale paraît singulière en parlant de ce lac qui ne porte plus aujourd’hui qu’une seule barque en mauvais état.

Ce soir un jeune homme de Mulhouse, M. Jacques Siegfrid, arrive de Damas par la route directe et vient camper près de nous. Il commence en ce moment un voyage autour du monde qu’il continuera par l’Inde, la Cochinchine, le Japon et la Californie. Puisse ce voyage prospérer au moment où j’écris ceci. Vif plaisir de rencontrer un vrai voyageur et quelqu’un de bien élevé avec qui il est possible de causer. Hélas! la différence de culture empêche à la longue toute conversation agréable, surtout si l’on a à faire aux natures parisiennes, à la fois ignorantes, présomptueuses et susceptibles.

2 Novembre. — Nous voulions passer le jour des morts sur ce beau lac où le Sauveur vint promettre à l’espérance de l’homme la résurrection et la vie, longer le rivage de l’est et débarquer peut-être à Gamala, que nous apercevons vaguement sur sa haute colline en forme de bosse de chameau (de là son nom).

Cette ville, fortifiée par Josèphe, résista vigoureusement à Vespasien et à Titus qui déployèrent le plus grand courage pendant le siège, mais se vengèrent cruellement ensuite.

La chaleur accablante et malsaine nous fait renoncer à ce projet. Nous nous décidons à gagner Nazareth sans

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faire l’ascension du mont Thabor, difficile pour mes hommes fatigués.

Avant notre départ, un franciscain, le seul ici, nous dit la messe dans une petite chapelle. La solitude de ce triste lieu où il n’y a que deux familles chrétiennes, la chaleur, la pénurie de tout et le sang napolitain brochant sur l’ensemble, ont fait perdre un peu la tête à ce pauvre homme. Il m’assure que le Garibaldi qui donne des ennuis en ce moment au Pape, est un imposteur suscité par le diable, et que le véritable Garibaldi a été tué en 1860 devant Gapoue.

Nous rencontrons une bien longue montée au sortir de Tibériade, mais nous ne nous en plaignons pas, car, à mesure que nous nous élevons, nous retrouvons la fraîcheur.

Arrivés en haut, nous nous trouvons sur uh plateau près du double sommet en forme de selle de chameau que les arabes nomment les cornes de Hattin. La tradition catholique y place la scène du sermon des béatitudes.

C’est ici que s’arrêta Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, marchant contre Saladin. Il voulait faire lever au sultan de Damas le siège de Tibériade. Mais ses mesures étaient mal prises, tandis que Saladin était un habile guerrier*

L’armée chrétienne, après une série de défaites, fut enfin cernée sur la montagne de Hattin* On était au 6 juillet 1187; La chaleur était affreuse* L’eau manquait entièrement; Après une défense désespérée, il fallut se rendre; Le roi et les principaux seigneurs furent conduits à la tente de Saladin, qui les reçut avec fcourtoisie et ordonna de leur porter des boissons fraî-

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ches, car plusieurs étaient blessés et presque morts de soif. Mais parmi les prisonniers se trouvait Renaud de Châtillon, sire de Kérak, sur les confins du désert, tête folle qui avait attiré cette invasion sur le royaume en pillant la caravane de la Mecque et en insultant la mère et les sœurs de Saladin. Lorsque les sherbets furent apportés, Guy de Lusignan, qui avait bon cœur, lui passa rapidement sa coupe; car si Renaud avait bu sous la tente du sultan, celui-ci, pieux musulman, aurait été obligé de respecter sa vie. Mais Saladin ne lui en laissa pas le temps et, prompt comme l’éclair, lui trancha la tête d’un coup de sabre en s’écriant : « Il y a loin de la coupe aux lèvres. »

Cette bataille, qui porte le nom de bataille de Tibériade, fut la fin du royaume chrétien de Jérusalem. Saladin s’empara de la ville sainte peu de .semaines après, et les rois qui succédèrent à Guy de Lusignan ne furent plus que des souverains titulaires.

Après avoir quitté Hattin, nous suivons pendant plusieurs heures les grands plateaux fort desséchés en cette saison de la haute Galilée. Nous ne trouvons de l’eau qu’à la fontaine de Kefr Kenna, qu’on croît être Cana, où eut lieu le premier miracle du Sauveur. On y montre des reliques, des lieux saints; mais ici et ailleurs j’aime mieux ne pas parler de ces reliques traditionnelles qui ont si peu de vraisemblance et ont besoin d’une foi aveugle qui ne nous est pas demandée.

Pendant que nous sommes arrêtés près de la fontaine, nous voyons se dérouler une scène pastorale de l’Orient. Dans ces pays brûlants, une source abondante comme celle-ci est toujours un centre d’animation et de vie.

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Elle est entourée de chameaux, de bœufs, de troupeaux de chèvres. Les bergers jouent d’une sorte de musette, tandis que des femmes descendent du village des amphores sur leurs tètes. Dans les jardins d’alentour il y a de belles vignes, de beaux grenadiers. Les maisons sont moins misérables qu ailleurs : c’est que la population est plus industrieuse parce quelle est chrétienne. Du reste, dans toute la Galilée, les chrétiens sont beaucoup plus nombreux que je ne croyais.

Une partie du camp d’Akiel-Agha, le fameux chef bédouin, est ici ; lui-même est en ce moment à Chouflàmar, entre Nazareth et Acre.

C’est un brigand, si l’on veut; mais un brigand doué de bons instincts. Protégé autrefois par M. de Lesseps, consul de France à Beyrouth, celui qui vient de mourir au Pérou (juillet 18(58) après avoir laissé de grands souvenirs en Orient, Akiel-Agha a gardé une vive reconnaissance aux Français. 11 protège les chrétiens. C’est lui qui empêcha les massacres projetés en \ 8(50, et son ascendant maintient un certain ordre dans la Galilée.

Nous laissons à notre droite Sepphoris, où habitèrent les parents de la Sainte Vierge, et que nous apercevons sur une colline avec beaucoup de ruines. C'était une ville importante à l’époque de la guerre des Juifs. Josèphe en parle plusieurs fois.

Deux collines à escalader, les vergers d’Er Rheineh, village chrétien, à passer, et un peu avant le coucher du soleil nous arrivons au-dessus de l’heureuse petite ville de Nazareth. Belle vue paisible et gaie.

Nous campons parmi les oliviers, près de la fontaine de la Sainte Vierge. Une tradition veut que ce soit là qu’eut lieu l’Annonciation. Mais, ce qui est certain, c’est

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que cette fontaine est la seule qui soit à Nazareth et que chaque jour, comme toutes les femmes de l’Orient, y venait notre Mère, la consolatrice des affligés, le refuge des pécheurs.

Nazareth, 3 et 4 novembre. — Nous sommes réveillés par un violent orage, la pluie tombe à torrents et les éclairs sillonnent le ciel, mais cela dure peu et nous nous rendons pour la grand’ messe au couvent des Pères de Terre-Sainte. 11 est élevé au-dessus de l’endroit où était la maison de la Sainte-Famille. Le Sauveur y passa son enfance. L’église se trouve sur l’emplacement de la chambre de la Sainte Vierge, elle est assez belle et dans le goût italien.

Gomment ne pas être ému et reconnaissant d’être arrivé jusqu’ici.

Nous nous reposons dans l’après-midi. Air de dimanche) son des cloches. Habitants qui se promènent sous les oliviers. Beauté du sang. Paix et gaieté.

Longue visite du père gardien et de deux autres frères mineurs. Nous causons de l’Italie et en italien.

J’avais vaguement appris avant de quitter Damas le Commencement du mouvement garibaldien) mais combien nous nous doutions peu pendant que nous parlions de Rome, des chers couvents de l’Ara cœli et de Saint- Bonaventure, au milieu de la doüce tranquillité de la ville de saint Joseph, combien nous nous doutions petl de la honteuse duplicité de Râtazzi, des explosions et • des assassinats dans Rômë et de ce qui se passait eh ce moment mêmë sur les coteaux dèMëntahaoùl’héroïquë Garibaldi abandônhait sans trop se faire prier une jeunesse fourvoyée et trompée par ses paroles Creuses, et

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que le fusil Ghassepot moissonnait, tandis qu’il se retirait en train-express, nouvelle et plus noble manière de fuir.

Dans l’après-midi, je monte sur la colline de Nazareth et découvre ce paysage que contempla souvent le Sauveur.

La vue est immense. Toute la plaine d’Esdraélon, le champ de bataille d’Israël, Endor, Naïm, Sunem, Jezraôl, avec leurs souvenirs terribles ou charmants. Les montagnes de Gelboé, le Petit-Hermon, le Thabor. A l’occident, le Carmel, dont les belles lignes droites se couvrent d’orange et d’or.

Toute cette scène a un caractère de noblesse et de sérénité. Rien d’abrupt, rien de heurté comme dans les grandes montagnes dentelées de la Suisse ou de la Scandinavie.

Le lendemain le mauvais temps recommence. Impossible de monter au Thabor.

Nous allons cependant à la montagne de la Précipitation, du haut de laquelle les habitants de Nazareth voulurent jeter le Sauveur.

Et ils se levèrent et le chassèrent et le conduisirent jusqu’au sommet de la montagne... pour le précipiter (Luc, IV, 29).

De là, le dire fameux « nul n’est prophète en son pays. »

Nous visitons ensuite le couvent des Dames de Nazareth qui font le plus grand bien au milieu de cette population chrétienne et sans aucun moyen d’éducation pour les filles. Il serait bien à désirer que les franciscains, fort nombreux ici, eussent des écoles plus satisfaisantes, mais leur ignorance de l’arabe paralyse le

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bien qu’ils pourraient faire. Ceux qui occupent les fonctions de curés sont les seuls qui étudient un peu sérieusement cette langue indispensable cependant pour agir.

La communauté de Nazareth fut fondée vers 1820 dans le but d’élever des fdles de la petite bourgeoisie et d’en faire de bonnes femmes de ménage et de vertueuses mères de famille. Plus tard, seulement, le cadre de cette éducation fut agrandi en France, et il sortit de ses couvents des femmes d’un mérite incontestable et des institutrices exemplaires.

La règle des Dames de Nazareth examinée avec soin par un jésuite distingué le père Varin, se rapproche beaucoup de celle de Saint-Ignace avec les différences nécessaires pour des religieuses.

La fondatrice de l’ordre fut la duchesse deDoudeauville (1) secondée par la première supérieure générale madame Rollat. La maison mère est à Montmirail. D’autres maisons sont à Lyon et à Boulogne. La seconde supérieure, madame Hellot, fonda l’établissement de Nazareth, puis celui deKhaifa. En ce moment malgré de grandes difficultés, les dames de Nazareth élèvent un couvent dans le gros village catholique de Chouffamar.

La bonne tenue des écoles, la propreté de l’orphelinat, l’air de piété et de gaieté à la fois rappellent les

(I) Néo Le Tellier de Montmirail, arrière-petite-fille de Louvois, duchesse de Doudeauville de son chef, elle porta ce titre, la grandesse d'Espagne et une très-grande fortune au vicomte de La Rochefoucault, qu’elle épousa en 1779. Elle n’émigra pas et conserva ainsi une grande partie de ses terres. — Devenue aveugle de bonne heure, ello ne flt jamais entendre une plainte et se consacra tout entière à Dieu. Elle mourut en 1819, âgée de plus de quatre-vingts ans.

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collèges des jésuites et sont un des souvenirs agréables modernes qu’on emporte de Nazareth.

5 Novembre. — Nous quittons Nazareth par une belle matinée, et nous nous dirigeons vers Khaifa et le mont Carmel, à travers les gracieuses collines de la Galilée. La terre rafraîchie par la pluie a encore un peu de verdure, et nous passons plusieurs bois de haute futaie, si rares en Orient.

À droite, en sortant de Nazareth, nous revoyons Sepphoriset sur une haute montagne Jotopata où l’historien Josèphe résista avec tant d’acharnement aux troupes de Vespasien. Il est si souvent question de la guerre des Juifs, œuvre capitale pour l’étude de la Palestine et de la Galilée, que le lecteur me permettra une courte digression au sujet de son auteur.

Josèphe naquit à Jérusalem en 87, l’année de la mort de Tibère. Il était de race sacerdotale et appartenait à une des principales familles de Jérusalem. Son enfance, sa jeunesse, se passèrent au milieu de cette fermentation extraordinaire, de ces révoltes, de ces réactions, qui devaient conduire les Juifs à leur perte. Quoiqu’il faille tenir compte de l’extrême exagération des chiffres de Josèphe, car à prendre le total de ses morts, la race juive aurait pu subsister quelques années à peine, on peut dire cependant que jamais peuple ne fut plus turbulent, plus sanguinaire, que les Juifs pendant le siècle qui précéda la prise de Jérusalem et leur dispersion.

Quand eut lieu la révolte définitive contre les Romains, vers la fin du règne de Néron, Josèphe âgé de 30 ans environ, fut nommée gouverneur de la Galilée par une assemblée de Juifs de Jérusalem réunis dans le temple.

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C’était un vrai fils de Jacob, rusé, perfide, plein d’esprit et de ressources, non pas cruel et même plutôt charitable de sa nature, mais impitoyable quand il le fallait.

Pendant les premiers temps de son commandement, on pouvait espérer le succès de la révolte. Le général romain Cestius avait été vaincu et mis en déroute. L’empire, gouverné par un baladin en délire semblait près de se dissoudre.

Josèphe s’acquitta bien de ses fonctions. Il se fit aimer en Galilée, il fortifia habilement les villes, et établit autant d’ordre et de cohésion qu’il était possible d’en obtenir de têtes dans un état d’effervescence aussi bizarre.

Mais il ne paraît pas qu’il se soit fait illusion un instant sur l’issue de la lutte. Doué d’un jugement calme, bon politique, il comprenait que l’affaissement de l’empire romain n’était que momentané, qu’il y avait encore de l’unité dans le commandement des légions, tandis que ses compatriotes se déchiraient, divisés en mille factions rivales. Du reste son esprit modéré semblait préférer, même les Romains, aux plus violents des Juifs, aux zélateurs, aux sicaires, qui croyaient bien mériter de Dieu en massacrant ceux qui ne vivaient pas exactement selon la loi.

Après le désastre de Cestius, Néron donna à Vespasien le commandement des troupes qui devaient opérer contre les Juifs. Vespasien était d’une bonne famille provinciale des Abruzzes, il avait vieilli dans les camps, et Titus, son fils aîné, avait déjà la réputation d’un habile général.

11 prit toutes ses mesures avec ordre et prudence, et

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ayant rassemblé son armée à Ptolémaïde, aujourd’hui Saint-Jean d’Acre, il entra en Galilée.

Josèphe trahi par ceux de Sepphoris, s’enferma à Jotapata où il résista pendant quarante-sept jours à tous les efforts d’une grande armée romaine. Les Juifs se battaient avec tout le désespoir d’Orientaux fatalistes. La mort ne semblait rien pour eux.

Enfin la ville fut emportée d’assaut. Josèphe et quarante de ses compagnons les plus braves purent se réfugier dans une caverne presque inaccessible, mais ils y furent cernés par les Romains. Ils résolurent de se donner mutuellement la mort, malgré l’avis de Josèphe qui ne dut qu’à des prodiges d’habileté de ne pas être poignardé à son tour par ces fanatiques. Avec le seul compagnon qui lui restait, il se rendit alors à Yespasien.

Ces événements se passaient au milieu de l’été 68,

Si on n’avait pas déjà appris en Orient la mort de Néron , du moins on connaissait les révoltes qui éclataient de tous côtés. L’esprit pénétrant de Josèphe lui fit prévoir l’élévation à l’empire de Vespasien, le général le plus habile et qui était à la tête de plusieurs légions qui l’idolâtraient. Quand il fut conduit devant son vainqueur, il le salua comme empereur, Vespasien en fut un peu étonné d’abord, mais le fait est qu’il épargna la vie de Josèphe, et quand la prédiction se fut vérifiée quelques mois plus tard, il le délivra de ses chaînes et l’admit dans sa plus grande intimité.

Josèphe vint à Rome où il composa son histoire et plusieurs autres ouvrages, qui toutefois sont déparés par des flatteries envers la famille Flavienne. 11 loue trop souvent Titus, cruel exterminateur de sa nation, et

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il est tout à fait ridicule quand il parle de la haute influence qu’avait Domiticn sur la jeunesse romaine avant l' avènement au trône de son père. On sait en effet par Suétone, que ce personnage, qui devait faire un si mauvais empereur, était fort déconsidéré et qu’il jouait volontiers un rôle peu distingué auprès des riches chevaliers romains.

Josèphe mourut sous le règne de Nerva, vers l’âge de soixante ans.

Au bout de plusieurs heures de marche, nous arrivons en vue de la mer, et après avoir traversé le torrent Kishon, nous gagnons Khaïfa, en longeant les hautes collines boisées du Carmel.

C'est toujours avec plaisir que nous revoyons la mer, cette belle Méditerranée, près de laquelle nous avons passé tant d’heures de bonheur et de jeunesse, depuis les ravins d’Amalfî jusqu’aux caps du Sahel, jusqu’aux rivages de la Catalogne, où les roses trémières fleurissent près des flots.

Le ciel, ce soir, est aussi bleu que la mer. Le golfe s’arrondit et va se terminer au cap Blanc, près de Tyr. D’un côté est Khaïfa, entourée d’une vraie forêt de palmiers qui s’étend jusqu’à la plage, de l’autre, les vieux murs de Saint-Jean-d’ Acre avec les souvenirs de Philippe- Auguste et de Richard Cœur-de-Lion.

Nous campons à l’ouest de la ville sur une prairie verte. Je cite le fait, car il est rare en Orient. Des troupes d’oiseaux chantent dans les arbres. La ville, quoique sale, n’a pas un air d’abandon. On y construit. Bel hôpital des Pères du mont Carmel.

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