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ture. Il est impossible de dresser les tentes, et nous nous réfugions pêle-mêle dans la meilleure maison de l’endroit.
C’est une espèce de caverne à deux étages qui date, peut-être, du temps des Chananéens, et devant laquelle est un mur épais de grosses pierres. Dans l’étage d’en bas sont les animaux domestiques, la famille est en haut. Pas de traces de lits, seulement des nattes fort sales. Il fait si noir, qu’il faut allumer nos flambeaux.
Quel qu’il soit, ce logis a l’avantage de nous donner un abri solide au milieu de la tempête, et, ce qui est le plus ennuyeux peut-être, ce sont les lamentations ridicules de mon domestique, qui, entre autres choses, dit qu’il ne peut manger, tant il est dégoûté. Mais c’est à cela que doivent s’attendre les voyageurs qui sont obligés d’emmener en Orient des serviteurs européens. Si on avait à choisir, les Italiens, qui ont de la gaieté et de la bonhomie, seraient encore les meilleurs.
10 Novembre. — La nuit se passe tant bien que mal, et je dois dire qu’il y a dans notre caverne moins de puces qu’on ne croirait.
La matinée est froide et très-menaçante encore. Nous nous décidons cependant à partir, soutenus par l’idée (qui ne s’est pas réalisée) que nous pourrons gagner Jérusalem ce soir.
Nous marchons droit devant nous et renonçons à l’idée de visiter Shiloh.
Entre Lubban et Sinjil, nous trouvons un des défilés les plus élevés et les plus sauvages des montagnes d’Éphraïm. Ensuite, vient le vallon qui prend son nom de l’Ain Haramiyeh (la source des voleurs). Il est d’une
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richesse extrême, vignes, figuiers, beaux oliviers. Ces contrastes de stérilité et de richesse sont du reste le caractère des terres delà tribu d’Éphraïm.
Cette tribu fut la plus puissante pendant la période des Juges. Quand Joseph avait amené ses fils près du lit de mort de Jacob, le vieux patriarche posa sa main droite sur la tête d’Éphraïm , quoique Manassé fût l’aîné, « et il mit Éphraïm devant Manassé. » (Genèse, XLVIII, 20.)
A l’époque de l’entrée des Israélites dans la terre promise, l’hégémonie d’Éphraïm était reconnue. C’était dans son territoire que se trouvaient les deux grands sanctuaires de Shiloh et de Béthel.
Gédéon, dont les fils furent sur le point de devenir rois héréditaires, Samuel, etc., étaient des enfants d’Éphraïm.
Cette tribu remuante concentra longtemps en elle la viedela nationalité juive. La montagne d’Éphraïm revient dans le récit de tous les grands événements. Elle se soumit de mauvaise grâce à l’ascendant de Juda sous la maison de David, et ce fut elle, à la mort de Salomon, qui donna le signal de la révolte qui devait fonder le royaume du Nord.
Après avoir quitté la source des Voleurs, nous rentrons peu à peu dans l’aridité des pierres blanches. Montant encore, nous arrivons à une grande élévation d’où l’on aperçoit, d’un côté, une série de sommets qui descendent vers la grande mer, de l’autre, les montagnes de Galaad, d’où Moïse contempla la Terre promise où il ne devait point entrer.
Le site est grandiose, austère, plein de songes. Un pauvre village ; une douzaine de maigres oliviers ; quel-
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ques grottes sépulcrales, et sur deux escarpements voisins, des débris très-antiques, près des ruines d’une tour plus moderne.
C’est là, au milieu d’une nature sombre et désolée, loin de la mollesse et des riches pâturages des vallées, que vint Jacob, fuyant la juste colère d’Ésaü. Fatigué, il s’endormit, une pierre sous la tête, et il vit en rêve l’échelle des anges, qui allaient de la terre aux cieux. Lorsqu’il se leva, ses regards tombèrent sur ce vaste paysage, le même qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux. Et, avant de partir, « le matin, il prit la pierre qu’il avait mise sous sa tête et l’éleva comme un monument et y répandit de l’huile. » (Genèse, XXVIII, 18.)
Et ce lieu fut nommé Béthel ( Beil-Allah , qui veut dire encore en arabe : la maison de Dieu) .
C’est ici, au retour de Jacob de Mésopotamie, que « mourut Débora, la nourrice de Rebecca, et elle fut ensevelie au pied de Béthel, sous un chêne, et ce lieu fut appelé le chêne des pleurs. »
Le sanctuaire de Béthel reparaît souvent dans l’his- * toire juive, et lorsque Jéroboam se fut révolté contre le fils de Salomon,
Il fit deux veaux d’or, et dit ail peuple : Ne montez plus à Jérusalem, voici vos dieux qui vous ont tiré de l’Égypte.
Or il les plaça l'un à Béthel, l’autre à Dan.
(III, Rois, XII, 28-29.)
Depuis lors Béthel devient un lieu d’abomination et d’horreur, les prophètes monothéistes le maudissent et Osée, au lieu de l’appeler Béthel, lui donne le nom de Beth-Âven (la maison du crime).
Quittant les hauteurs, nous redescendons vers Bee-
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roth, où la fatigue nous oblige de rester, quoique nous ne soyons plus qu’à trois heures environ de Jérusalem.
Nous sommes campés au bas du village, près d’une assez belle fontaine de construction musulmane. Les habitants sont en liesse aujourd’hui, leur cheik se marie, et, habillés de leur mieux, c’est-à-dire avec un turban plus large que de coutume et presque propre, ils essaient des feux de file sans ordre et sans adresse. Il est vrai que leurs fusils à pierre sont d’antiques et incommodes instruments.
Beeroth est la première étape sur la route de Galilée, On part de Jérusalem assez tard, et la première journée est toujours courte en Orient. C’est ici que la sainte Vierge et saint Joseph s’aperçurent de l’absence de l’enfant Jésus, qui était resté dans le Temple (Luc II). Ils le croyaient parti avec leurs parents et leurs amis. Cet épisode, qui paraît bien bizarre, j’en suis sûr, à nos mères modernes, quoiqu’elles n’osent pas le dire, est tout à fait dans la vérité des mœurs de l’Orient.
Avant dîner je monte au village pour voir les restes d’une église gothique élevée par les Croisés. Le chœur, la sacristie sont assez bien préservés; c’est le style que les architectes nomment « early-English » (Anglais primitif) .
Tout est désert. Les femmes sont rentrées. Les hommes sont au repas de noces. Les dernières teintes pâles du coucher du soleil éclairent tristement la montagne d’Éphraïm. La pleine lune qui se lève paraît et disparaît tour à tour sous des nuages noirs. Une profonde mélancolie règne sur toute cette scène, et l’âme est bien loin du ravissement de la Galilée, de la douce joie de Nazareth. Tout annonce l’entrée d’une région
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terrible et fatale, où les épouvantables tragédies humaines sont dominées encore par la tragédie divine du Calvaire. C’est de là cependant qu’est sortie la rédemption; et c’est ce grand sacrifice qui convie au salut éternel les fidèles de Dieu, Mais ces idées ne me viennent pas à l’esprit, et c’est un sentiment de désolation et de tristesse que j’éprouve ce soir en approchant de Jérusalem. Plus d’une fois j’ai vu la grande semaine à Rome ; le Golgotha rappelé aux chrétiens accourus de toutes les parties de l’univers. Au milieu des splendeurs de cette ville de merveilles, j’ai senti la mort triomphant des ténèbres, et la joie de l’humanité devant sa délivrance. Ici je ne songe qu’à l’épouvantable sacrilège, et mon âme reste tremblante et comme anéantie.