CHAPITRE VIII
BENJAMIN ET J EDA.
La tribu de Benjamin et le lévite d'Éphraïm. — Jérusalem. — Le cantique d'Hésébon. — Le jardin de Gelbsémani. — La montagne de l'Ascension. — La mosquée d’Omar. — Le Saint Sépulcre. — Les Juifs. — Siloé. — Le siège de Jérusalem par Titus. — Mar Saba. — La mer Morte. — Le Jourdain et Jéricho. — Le Sauveur chez Zacbée. — Béthanie. — Le lérébinthe d'Êlie. — Ruth et Booz. — Bethléem. — Les réservoirs de Salomon. — Hébron.
11 Novembre 1867. — La matinée est belle, quoique froide comme l’hiver. Un pays désolé est devant nous entre Beeroth et Jérusalem. La malédiction du ciel semble planer sur ces plateaux tristes et pierreux. Ce sont les terres de Benjamin, cette tribu énergique et farouche qui devait lutter, dans une circonstance, contre toutes les autres tribus d’Israël. « Benjamin est un loup ravissant : le matin il dévorera sa proie, et le soir il partagera les dépouilles. » (Genèse, XL1X, 2.)
Le principal caractère du paysage est une série de monticules rocailleux qui portaient chacun sa ville ou son château.
Voici Ramah, la forteresse de la maison de David contre les invasions du royaume du Nord.
A droite la haute colline de Neby Samwil, que j’ai
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visité en 1861 à mon premier voyage à Jérusalem. C’est l’endroit le plus élevé du pays et celui qui frappe le premier les regards dans les environs de la ville sainte. On y est au centre des souvenirs bibliques, et la vue que l’on découvre de ce sommet est une de celles qui restent profondément gravées dans l’esprit. Les musulmans y montrent le tombeau du prophète Samuel ; les Croisés croyaient y trouver l’emplacement de Shiloh. Les explorateurs modernes y placent Maspah, lieu d’assemblée du peuple à la fin de la période des Juges, et où Saül, fils de Cis, de la tribu de Benjamin, « qui était beau et grand, et le mieux fait de tous les enfants d’Israël j* (I, Rois, IX, 2), fut reconnu roi après avoir été sacré par Samuel.
Saül, fils de Cis, qui, comme dit Goethe à la fin de Wilhelm Meister, « partit pour chercher l’ânesse de son père, et finit par trouver un royaume. »
Plus près de notre route est Gabaa, célèbre par l’af-» freuse histoire du « Lévite d’Éphraïm, » qui causa cette . guerre dont nous venons de parler, entre la tribu de Benjamin et toutes les autres tribus d’Israël;
Un lévite qui habitait le penchant de la montagne d’Éphraïm, avait épousé une femme de Bethléem; Elle se conduisit mal et il la renvoya chez son père, mais il l’aimait et, après quatre mois, il lui pardonna et la vint chercher; Son beau-père lui fit bon accueil, et ce ne fut que dans l’après-midi du cinquième jour qu’il partit avec sa femme pour s’en retourner chez lui. Il était déjà tard quand ils passèrent devant Jérusalem, mais le lévite ne voulut point s’y arrêter, car cette ville était encore occupée alors par une peuplade chananéenne.
11 marcha jusqu’à Gabaa, ville Benjamite, où il fut
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reçu par tin vieillard, son compatriote, qui l'habitait. Mais les habitants de Gabaa entourèrent la maison et après avoir d’abord outragé le lévite, ils traitèrent sa femme de telle sorte que le lendemain, dans les lueurs froides du matin, quand l’orgie atroce fut passée, il la trouva étendue morte sur le seuil.
Il prit son corps et le mit sur son âne, et retourna en sa maison,
Arrivé chez lui il prit un couteau, et partagea le corps de sa femme avec ses os, en douze parts et il en envoya une part à chacune des tribus d'Israël.
(Juges, XlX, 28, 29.)
Bien qu’ils fussent accoutumés aux scènes les plus affreuses, ce crime révolta néanmoins les Israélites, excités par la puissante tribu d’Ephraïm. Un cri d’horreur s’éleva contre Gabaa, mais la tribu de Benjamin, au lieu d’abandonner cette bourgade à son sort, prit fait et Cause pour elle. 11 en résulta une guerre d’extermination, épisode terrible de la férocité juive, Les femmes, les enfants, les troupeaux ne furent point épargnés. L’énergie des Benjamites, l’unité de commandement, leur valurent quelques succès, mais il fallut enfin céder au nombre* La tribu de Benjamin fut réduite à quelques centaines d’hommes réfugiés sur un rocher inaccessible,
Les Israélites réunis à Shiloh regrettèrent alors lu ruine d’une des douze tribus, mais ils avaient juré de ne jamais donner leurs filles en mariage aux fils de la tribu de Benjamin, Pour éluder ce serment ils adoptèrent un moyen détourné. Le jour d’une grande fête a Shiloh, pendant que les jeunes filles dansaient aux portes de la ville, les hommes s’éloignèrent ou firent
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sourde oreilles et les Benjaraites, prévenus d’avance, parurent tout à coup et enlevèrent celles qui leur convenaient. Je ne doute pas qu’ elles firent la résistance voulue à ces guerriers intrépides, l’histoire ne dit pas si celles qu’on laissa en arrière furent contentes ou non, mais, comme les Sabines, elles semblent s’être résignées sans trop de chagrin à leur sort et de ces noces irrégulières sortit une seconde tribu de Benjamin. Elle resta cependant toujours beaucoup moins nombreuse que les autres.
Ce sont ces souvenirs et d’autres épisodes de sang ; les cruautés impitoyables et les vengeances de Saül et de David, les batailles des Machabées, la défaite de Cestius, qui frappent l’esprit lorsqu’on approche de Jérusalem.
Enfin nous apercevons du haut des collines les murs crénelés, les dômes de l’église du Saint-Sépulcre et de la mosquée d’Omar, et un édifice bien moins agréable à nos yeux, les constructions russes, sorte de citadelle qui domine la ville. Elle n’existait pas en 1861* Cette menace du despotisme qui égorgea la Pologne catholique, est, hélas! la première chose qu’on aperçoit en arrivant près de la cité de David.
Traversant la vallée de Josaphat, entre les tombeaux souterrains nommés tombeaux des Juges et celui d’Hélène, reine d’Adiabéné, à qui on a donné le nom de sépulcre des Rois, nous entrons à Jérusalem à dix heures du matin par la porte de Damas.
Jérusalem. 11, 12, 13, 14 novembre. — Nous allons loger à l’hôtel de la Méditerranée, près de la voie Douloureuse et de l’ancienne tour Antonia, qui joue un
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si grand rôle dans les récits de Josèphe. C’est un excellent hôtel. Le service se fait à merveille et la nourriture est un tour de force quand on connaît le peu de ressources de Jérusalem. 11 est assez d’usage, pour les voyageurs catholiques, de descendre à la Casa-Nuova, sorte de caravansérail, annexe du couvent des Pères de Terre Sainte. Mais c’est chose impossible pour qui ne se porte pas bien. Les heures sont on ne peut plus incommodes, et les excellents Franciscains sont si accoumés à faire maigre chère eux-mêmes, qu’ils ne se doutent pas que leur cuisine est quelque chose de fabuleux et d’inouï. Aussi le meilleur moyen, pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent faire une rude pénitence, est d’aller à l’hôtel en donnant néanmoins leur offrande aux fidèles gardiens du saint Sépulcre pendant tant de siècles de persécution.
Qu’on ne s’étonne pas de me voir entrer dans ces détails. Ils sont singulièrement détachés des choses de ce monde, ceux qui leur installation est indifférente. Je ne viens pas du reste donner une longue description de Jérusalem. Le sujet demanderait un volume à lui seul, et quoique ayant fait deux séjours à Jérusalem (le premier, d’une douzaine de jours , en 1861) , je n’ai pas la prétention de bien connaître cette ville, presque aussi inépuisable que Rome en curieux souvenirs à interroger. Les descriptions minutieuses ont été faites si souvent (sans plans et sans cartes, elles sont fatigantes et confuses) , que je crois qu’on préférera quelques notes bien simples où l’on s’en tiendra à l’ensemble.
Mais pour cela une grande sincérité est nécessaire. 11 n’y a pas de lieu au monde sur lequel on puisse trou-
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ver plus de phrases toutes faites, mais il faut un long séjour ou une tension d’esprit extraordinaire pour réaliser, en la parcourant, les immenses souvenirs de Jérusalem.
Les lieux sont trop changés. Quand on a habité Rome, on est accoutumé à F exhaussement bizarre du sol. Ce n’est rien cependant en comparaison de Jérusalem. C’est que Rome, dévastée, saccagée plusieurs fois, ne fut jamais systématiquement détruite. Le contraire eut lieu ici. Sans parler de plusieurs autres catastrophes moins absolues, les Babyloniens de Nabuchodonosor et les Romains de Titus n’y laissèrent point pierre sur pierre. De là une accumulation de décombres qui confond l’esprit. Dans de certains endroits ils ont quatre* vingt-dix pieds de profondeur, comme viennent de le prouver les excavations récentes de la société d’explorateurs anglaise.
Aussi non-seulement les différents emplacements de Jérusalem, mais ses collines et ses ravins mentionnés dans la longue description de Josèphe, forment l’objet d* interminables controverses. De loin, elles n’intéressent presque personne. De près, pour peu qu’on reste à Jérusalem, on se passionne, et quiconque a un peu de lecture, devient archéologue ici. Plus on vit dans ce milieu extraordinaire, plus on s’y attache, et il semble que, malgré les inconvénients de climat, d’isolement, on finisse par éprouver pour cette ville austère quelque chose du sentiment que Rome inspire à bien des âmes.
Au premier abord, surtout quand on arrive par la porte de Jaffa, on est frappé par l’absence de beauté. — Les collines grises qui entourent la ville sont tristes et monotones, et l’on n’a pas eu le temps encore de
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comprendre le caractère bizarre des montagnes de Moab, qui, quoique fort éloignées et séparées de Jérusalem par la profonde vallée du Jourdain, semblent toucher à la ville et lui servir de repoussoir. Peu à peu la grandeur, l’étrangeté de cette longue ligne droite entrent dans les yeux. Les montagnes de Moab sont pour nous le mystère. Quelques voyageurs ont visité Kerak, la forteresse de Renaud de Chatillon, Hésébon dont la prise par les Israélites, dans leur marche vers la Terre Promise, est célébrée par un cantique fameux (1) : « Le feu est sorti d’Hésébon ; la flamme de la cité de Sehon, et elle a consumé Ar des Moabites, et les habitants des hauteurs de l’Arnon. Malheur à toi Moab. Tu as péri, peuple de Chamos. » (Nombres XXI, 28, 29.) Mais au delà sont les profondeurs inexplorées du désert. A chaque heure du jour les teintes de ces montagnes varient, tantôt sombres et terribles comme les cimes du Nord, tantôt violettes ou lilas, tantôt revêtues de cet azur joyeux qui inonde si souvent les riants sommets de Yico et de Sorrente.
On traverse la ville, et malgré quelques affreuses constructions modernes, son aspect vénérable commence à se dévoiler peu à peu. On arrive à la porte de Saint-Étienne. On descend dans le ravin du Cédron, le jardin de Gethsémani avec ses oliviers bien des fois sé-
(1) Ce cantique est avec les paroles mystérieuses de Lamecli :
« Or Lamech dit à ses tommes Ada et Sella : Femmes de Lamech, entendez ma voix, prêtez l’oreille à mes paroles. J'ai tué un homme d’une blessure et un jeune homme d’une blessure que je lui ai faite.
Caïn sera vengé sept fois, mais Lamech septante fois sept. »
(Genèse, IV, 25, 2i.)
et le récit de la tour do Babel, le morceau qui donne l’exemple le plus complet de l’hébreu archaïque.
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culaires est à droite du sentier qui mène à Béthanie et sur lequel marcha le Sauveur. — Si l’on pénètre ensuite sur la montagne des Oliviers dans le Minaret de la Mosquée qui marque remplacement traditionnel de l’Ascension, on est en présence d’un des paysages les plus grandioses de l’univers et l’on ne peut plus nier la beauté de Jérusalem.
La vue est à peu près nulle au Nord, ce sont les tristes plateaux rocailleux entre Béthel et Jérusalem. A l’Ouest, la vallée de Josaphat s’enfonce dans les collines jusqu’à la haute cime de Neby-Samwil. A l’Est voici les mamelons nus, blanchâtres de la solitude de Juda où David s’enfuit et où se retira saint Jean, la vallée du Jourdain, l’azur profond de la mer de Sodome, le pays de Galaad où planent encore les ombres colossales de Moïse et de Balaam, et plus loin le désert qui s’étend jusqu’aux villes du prophète, jusqu’au puits de Zem-Zem où s’abreuvait Agar. Plus près que les montagnes d’Engaddi et de Masada qui se perdent dans un bleu rosé, plus près que la montagne des Francs, sommet carré qui portait une citadelle d’Hérode, séparée seulement du spectateur par une gorge escarpée, est la ville de Jérusalem.
Malgré l’immense exhaussement du sol on voit tout de suite la force de sa position ; les ravins profonds qui descendent comme des cascades vers l’extrémité Sud- Est sous le Mont-Sion. On n’arrive facilement que d’un seul côté, le Nord-Ouest. C’est là qu’en dehors de la porte de Damas était en 1099 le camp des croisés.
Les ravins secondaires qui traversent la ville sont peu perceptibles ; il n’en est pas de même de l’inclinaison qui partant du point le plus élevé, la caserne Turque, entre la porte de Jaffa et le Mont-Sion, vient aboutir à
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l’esplanade du temple sur le Mont-Moriah, endroit incontestablement moins élevé que le reste de la cité de David.
Le centre de cette esplanade est occupé maintenant par la mosquée d’Omar. Jusqu’en 1856 l’entrée en était rigoureusement défendue aux chrétiens, des eunuques noirs armés d’un long poignard veillaient aux portes, prêts à massacrer l’infidèle imprudent qui aurait essayé d’y pénétrer. Les consuls maintenant peuvent la faire visiter facilement, les habitants y sont accoutumés, et les autorités de la mosquée apprivoisées parle backsheech ne montrent aucune trace de cette malveillance que l’on rencontre à Damas. L’enclos est vaste, plein de vieux arbres et de fleurs. Les substructionssont immenses. Quelque chose dans le genre des substructions de Baalbek. On leur donne une origine salomonienne.
La mosquée d’Omar avec son dôme élégant, ses portiques, ses colonnes de marbres précieux, est l’un des plus beaux monuments de l’Islam.
Au milieu est l’énorme rocher avec une sorte de caverne au-dessous, où les Musulmans voient l’empreinte du pied de Mahomet, lorsque l’ange Gabriel le conduisit une nuit à Jérusalem.
On se perd en conjectures sur ce rocher. Peut-être est-ce l’aire d’Ornan le Jébuséen près duquel était l’ange du Seigneur. Cette caverne est peut-être le silo où il enfouissait son blé, et dans lequel : « Oman et ses quatre fils, qui battaient alors le blé dans l’aire, ayant levé les yeux, et ayant vu l’ange du Seigneur se cachèrent. » (Paralipomènes, XXI, 20.)
Sur l'emplacement du Mont Moriah, et par conséquent sur le site général du temple il n’y a point de doutes.. C’est donc là que Notre-Seigneur interrogea les
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Docteurs, qu’il prêcha sa doctrine au peuple pendant les dernières semaines de sa vie. Ce lieu est plein aussi du souvenir des apôtres.
Qu’on ne s’étonne pas de ces prédications qui étaient des conversations si souvent près du sanctuaire du fanatisme juif.
Le temple ne répondait pas à l’église des catholiques, que le mystère de l’Eucharistie revêt d’un caractère essentiellement sacré. C’était plutôt la mosquée orientale, avec ses vastes portiques ouverts, lieu à la fois de prière de réunion et de repos. Dans les religions antiques aussi il y avait moins de crainte de l’hérésie, Assis à l'écart à l’ombre des colonnades ou sous les arbres le maître et les apôtres pouvaient s’adresser sans peine à un petit cercle avide de recevoir la bonne semence.
Ce serait donc une idée fausse que de se représenter les premières prédications chrétiennes dans le temple comme si un missionnaire calviniste venait nous proclamer idolâtres à Notre-Dame de Paris, ou si un Jésuite exposait toute la sottise de l’anglicanisme à Saint-Paul de Londres.
C’est à l’une des extrémités de l’enceinte du Temple que se trouve la porte en dehors de laquelle fut lapidé saint Étienne, pendant que les vêtements des bourreaux étaient gardés par « un jeune homme nommé Saul (Actes, VII, 57), celui qui plus tard devait être le grand apôtre des gentils.
Près de là, était la demeure du gouverneur romain Ponce-Pilate, non loin de la tour Antonia. La voie Douloureuse monte ensuite vers l’église du Saint-Sépulcre.
Le même vaste édifice contient le sommet du Calvaire, le saint Sépulcre et la grotte où la mère de Constantin
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trouva la sainte Croix. Si vous le pouvez, entrez y seul. Faites acte d’humilité et négligez entièrement tous les détails secondaires. Si vous y allez avec les pères du couvent, l’accumulation de lieux saints, les détails incohérents, la tension d’esprit que vous voudrez en vain préserver produiront la fatigue et l’indifférence.
Au bout de quelques jours, quand vous serez familiarisé avec une topographie très- compliquée, lisez le récit des Évangiles, et vous verrez que les improbabilités qui frappent d’abord l’esprit et qui choquent les idées préconçues diminuent devant l’examen.
On se figure le Calvaire une haute montagne dominant au loin Jérusalem, Il n’en était pas ainsi. C’était un petit monticule entouré de décombres comme on en voit aux portes de presque toutes les villes d’Orient. Il était tout près des murs, « et Pilate fit une inscription et la plaça sur la Croix. Or, il était écrit : Jésus de Nazareth, roi des Juifs.
« Comme le lieu où l’on avait crucifié Jésus était près de la ville, un grand nombre de Juifs lurent cette inscription, qui était en hébreu, en grec et en latin. » (S, Jean, XIX, 19, 20.)
Aux portes même de toutes les villes juives il y avait des sépulcres taillés dans le roc, nous les avons vus à Abila, à Kèdes, à Béthel.
« Or, il y avait au lieu où il avait été crucifié un jardin, et, dans ce jardin, un sépulcre neuf où personne n’avait encore été mis.
« Comme c’était la veille du sabbat des Juifs, et que ce sépulcre était proche, ils y déposèrent Jésus, » (S. Jean, XIX, 41-42.)
Du reste, pourquoi douter? Avons-nous la prétention
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d’en savoir plus que sainte Hélène, qui vint, trois cents ans seulement après la mort du Sauveur, interroger avec soin tous les souvenirs; que saint Jérôme, qui pria sur cette tombe ; que cette foule de pèlerins illustres qui s’y assemblèrent depuis tant de siècles? Et quand même l’emplacement véritable serait à quelques centaines de pas à droite ou à gauche, ne sommes-nous pas bien près du lieu qui entendit le dernier soupir du Christ?
Il est cependant une raison qui empêche d’éprouver ici le même sentiment de joie et d’amour que sur les bords du lac de Genézareth, qu’au puits de Jacob, que sur la montagne des Oliviers. Tout est trop changé : dans une église de mauvais goût, surchargée d’autels, d’ornements médiocres, l’esprit est distrait, et il est presque impossible de se figurer l’aspect antique des lieux.
Je pourrais donner du piquant à ces pages en parlant des dissensions perpétuelles entre les Latins, les Grecs, les Arméniens et autres communions chrétiennes. J’aime mieux les passer sous silence. On serait encore heureux si ces communions rivales, divisées en plusieurs partis, ne se déchiraient pas dans des luttes intestines. Il est certaines histoires déplaisantes qu’on entend immédiatement à son arrivée à Jérusalem. Pour me résumer, ce qui manque essentiellement ici, c’est l'unité avec l’universalité, caractères essentiels et admirables de Rome.
L’église du saint Sépulcre date de tous les temps, la porte d’entrée est gothique. Le dôme qui s’élève audessus de la petite chapelle en marbre qui contient le tombeau, fut réparé au commencement de ce siècle, après un incendie. En 18(51 elle menaçait ruine ; mais la
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jalousie des puissances faisait de sa reconstruction une affaire extrêmement épineuse. La guerre de Crimée n’a-t-elle pas eu pour origine la question des lieux saints? Enfin, grâce aux efforts incessants du consul général de France, M. de Barrère, les travaux ont commencé aux frais communs de la France protectrice des Latins et de la Russie protectrice des Grecs, ou se posant comme telle. Les emblèmes uniquement grecs ne paraîtront pas dans la construction nouvelle , on s’en tiendra aux emblèmes communs aux Latins et aux Grecs, et la coupole sera une propriété commune comme la chapelle du saint Sépulcre. Les autres autels sont la propriété exclusive de telle ou telle communion, et, chose triste à dire, un corps de garde turc dont les soldats se conduisent très-convenablement, on doit l’ajouter, veille à la porte du saint Sépulcre pour empêcher les rixes.
J’ai nommé M. de Barrère. Qu’il me soit permis de joindre l’expression de ma reconnaissance à celle de tous les voyageurs français qui ont visité Jérusalem dans ces dernières années. Sa bienveillance, son hospitalité sont inépuisables. Archéologue distingué, il connaît Jérusalem mieux que personne, et il faut espérer qu’il publiera un livre sur la ville sainte, ainsi que sa traduction de Josèphe faite sur les lieux , tandis que les autres traducteurs sont d’une ignorance presque absolue sur la topographie de la Palestine.
Ses efforts ont valu à la France la propriété de l’église de Sainte-Anne, quoiqu’elle eût été convertie en mosquée. On la restaure en ce moment avec goût et grande solidité.
Comprenant bien nos intérêts en Orient, M. de Bar-
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rère a toujours lutté contre l’influence délétère de la Russie. Il ne faut pas en conclure cependant que tout le monde soit content de nous à Jérusalem, et j’ai trouvé quelques moines espagnols qui, avec le sens éclairé et l’amour-propre intelligent de leur nation, voudraient remplacer le protectorat de la France par celui d’une puissance vigoureuse et florissante , qui ferait bien respecter les intérêts catholiques, la couronne de Castille.
Le mont Sion est maintenant en dehors de l’enceinte de la ville ; près de la porte qui y conduit est le quartier des Lépreux. Cette hideuse maladie, qui a presque disparu du reste du monde, persiste encore ici. Sur la cime de Sion est une mosquée qui contient, dit-on, dans ses souterrains le tombeau de David. Elle est de trèsdiflicile accès. Tout autour sont des cimetières juifs. La population juive est encore considérable, elle est de 7,000 à 8,000 âmes environ, la moitié de la population totale de Jérusalem. Il y a 4,000 musulmans, 1,500 grecs, 1,500 catholiques.
Les Juifs vivent en partie des aumônes de leurs coreligionnaires d’Europe. Les charités des grandes familles juives sont énormes et feraient honte à bien des chrétiens. Sont-elles toujours bien placées?
Safed, Tibériade, Jérusalem sont les seuls endroits où j’ai vu parmi les Juifs une véritable fainéantise. Ce n’est pas en général leur défaut.
Leur saleté est inouïe, ainsi que leur ignorance. Cependant on fait tout ce qu’on peut pour les tirer de ce cloaque.
J’ai vu d’excellentes écoles entretenues aux frais de
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la famille Rothschild, à côté d’un hôpital admirablement bien tenu.
Le samedi, les femmes juives vont prier et pleurer le long d’un pan des murailles de l’enceinte du Temple, reste probablement des constructions d’Hérode, mais je crains bien que ce ne soit un prétexte pour demander l’aumône aux voyageurs européens.
De Sion on descend, par un ravin très-escarpé, praticable cependant à la rigueur pour les chevaux, vers deux fontaines, ou plutôt un puits et une fontaine, En Rogel et Siloé. Ce ravin est, selon plusieurs antiquaires, le Tyropæon de Josèphe. L’humidité y entretient une végétation abondante d’arbustes et de fleurs. C’est un des lieux les plus agréables des environs immédiats de Jérusalem. Le puits d’En Rogel et la vallée d’IIimmon qui borne Jérusalem au sud, est mentionné dans le livre de Josué, comme les frontières de Juda et de Benjamin. Il en est question plusieurs fois dans l’histoire de ces insurrections contre David, dont le vieux monarque se souvint à son lit de mort, avec une rage et un esprit de vengeance qui nous étonnent, nous disciples plus doux delà loi nouvelle. La fontaine de Siloé, à laquelle Notre-Seigneur envoya l’aveugle de naissance « Va à la piscine de Siloé et lave-toi» (saint Jean, IX, 11), communique par un long et curieux passage avec une fontaine dite delà Sainte-Vierge, placée sur les pentes du mont Moriah. Elles sont alimentées toutes deux par des sources jaillissant dans l’enceinte du temple et qui augmentaient considérablement la force de la position militaire de Jérusalem.
De la fontaine de Siloé, on gagne la porte de Sainte Étienne, en remontant la vallée du Cédron.
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Adossés aux rochers de la montagne des Oliviers, sont plusieurs grands tombeaux dans le style grécojuif, du temps des Hérodes. On leur donne, sans aucune raison historique, le nom de sépulcres de Zacharie, d’Absalon , de Josaphat et de saint Jacques. Cette gorge étroite et profonde, dominée par les murailles du temple, ne fut probablement pas occupée f>ar les Romains de Titus. Son mur de circonvallation passait plus haut sur les flancs de la montagne.
C’était là, peut-être, l’endroit où l’on jetait les cadavres, et où les Juifs, à la fin du siège, trouvaient encore quelques herbes qui trompaient leur faim.
C’est ce qui donne quelque probabilité à l’opinion de ceux qui prétendent que le jardin de Gethsémani échappa à la dévastation de tous les endroits boisés, ordonnée par Titus, et que les oliviers antiques qu’on y voit encore, peuvent être ceux sous lesquels pleurale Sauveur.
De la porte de Saint-Étienne à la porte de Damas, et delà porte de Damas à celle de Jaffa, Jérusalem est bien moins défendue par la nature. Nous avons vu que ce fut de côté que les croisés l’attaquèrent. Il en fut de même des Romains.
Le siège fameux de Titus rappelé, à tous les voyageurs qui visitent Rome par les bas-reliefs qui ornent son arc de triomphe, la ruine de Jérusalem, la dispersion de lanation juive, sont des événements d’une telle importance, qu’il me sera permis d’en dire quelques mots.
Nous avons parlé du siège de Jotapata et de sa prise par Vespasien et Titus, après une lutte acharnée (été de 68). Ils s’emparèrent de Tarichée et de Gamala, villes
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du lac de Génézareth. Mais des événements politiques interrompirent la guerre. Vespasien fut proclamé empereur et envoya une partie de ses troupes contre Vitellius, lui-même passa en Égypte avec Titus, et prés de deux ans s’écoulèrent pendant lesquels Jérusalem fut laissée en paix.
On aurait pu croire que les insurgés profiteraient de ce moment de répit. Il n’en fut rien. Une monomanie sanguinaire semblait s’être emparée de la nation juive.
Je ne connais pas dans l’histoire un autre exemple d’un état aussi extraordinaire des âmes. Un peuple entier changé en une meute de fous furieux. Qui veut se faire une idée de cette période étrange doit lire le curieux récit de Josèphe.
Trois chefs étaient en présence, fortifiés chacun dans un quartier différent, Éléazar, Jean de Gisgala, Simon, fils de Goras. De temps en temps d’autres petits tyrans surgissaient. Il serait difficile de savoir à qui revient la . palme de la cruauté. Le carnage partout. On se donnait des assauts d’un quartier à l’autre. On brûlait les provisions de blé. La disette commençait avant qu’on fût assiégé, et, cependant, ceux qui voulaient quitter la ville étaient massacrés sur les routes et laissés sans sépulture, et, avant l’arrivée des légions,
Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine,
Fils de ces vieux vautours nés de l’aigle romaine Que la louve d’aivain aux cirques appela,
Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla (1),
s’assemblaient sur toutes les collines arides qui entourent Jérusalem.
(I) Légende des siècles, Ratbert.
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Enfin, au printemps de l’an 70, l’armée de Titus, quittant la mer et traversant la montagne d’Éphraïm, vint camper près de Gabaa. Après une reconnaissance dirigée par Titus en personne et pendant laquelle il courut les plus grands dangers, les légions s’avancèrent plus près encore et s’établirent, — deux sur la route de Damas, au lieu appelé maintenant le camp des croisés, une qui venait de Jéricho sur la partie nord du mont des Oliviers (elle formait une sorte de réserve). — La dernière vers la porte de Jaffa.
A l’approche des Romains, les Juifs suspendirent un moment leurs discordes, mais elles recommencèrent bientôt. On s’unissait pour faire des sorties furieuses, souvent suivies de succès, mais, à peine était-on rentré dans la ville, que les discordes renaissaient, suivies d’affreux massacres. Chaque parti cependant était également cruel pour les modérés, et ceux qui osaient prononcer une parole sensée étaient impitoyablement égorgés et leurs corps jetés en dehors de la ville.
On croirait qu’une cité ainsi divisée contre ellemême ne pourrait opposer qu’une faible résistance à une grande armée bien disciplinée, mais les Juifs étaient aidés par leur folie de sang, par une valeur de forcenés qui épouvantait quelquefois les légions et enfin par la force extraordinaire de la ville de Jérusalem.
La partie la plus vulnérable de l’enceinte était défendue par trois hautes murailles d’une extrême solidité. D’autres murs environnaient le temple et le séparaient de la partie la plus haute de la ville, le mont Sion.
Il fallut plusieurs sièges successifs pour s’emparer de ces différentes parties de la ville. La tour Antonia fut renversée. Le temple incendié. Sion fut le dernier
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endroit qui résista. Les Romains avaient d'abord été disposés à l’indulgence, mais, exaspérés par la lutte, ils finirent par commettre des cruautés presque aussi épouvantables que celles des Juifs.
L’incendie du temple eut lieu le 10 août 70, anniversaire du jour où, plus de 000 ans auparavant, il avait été détruit une première fois par Nabuchodonosor.
La nation juive fut dispersée. Pendant longtemps les empereurs romains ne lui permirent plus de retourner à Jérusalem. La ville fut renversée jusqu’aux fondations. Elle devait présenter un aspect presque magique, avec son temple superbe, ses tours de marbre, ses grands palais, quand le Sauveur, assis sur la montagne des Oliviers, prédit ce jour et pleura sur elle.
Dix-huit siècles se sont écoulés. Bien des Juifs sont revenus dans la capitale de leurs ancêtres. D’autres enfants de cette race malheureuse y sont aussi ; mais ils ont courbé leur orgueil devant le crucifié du Calvaire. Rome les a reçus dans son sein, et, sur l'emplacement du lieu où les Juifs insultèrent Jésus-Christ, des prières d'expiation s’élèvent du monastère de Notre-Dame-de-Sion.
La crainte de trouver de nouveau le mauvais temps que nous avons rencontré entre Naplouse et Jérusalem nous fait renoncer à l’excursion de la mer Morte, mais qu’il me soit permis de détacher quelques pages d’un ancien journal de voyage où je raconte ma visite aux villes Maudites et au Jourdain avec un ami bien cher, mort en 1864.
29 Avril 1861. — Nous partons de Jérusalem dans
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l’après-midi. Troupe nombreuse. Escorte de dix bachibouzouks. Ils portent à la main une lance d’une longueur démesurée, mais d’un bois très-léger. Peut-être est-ce une lance de ce genre qui perça le flanc du Sauveur. Nous mettons trois heures de Jérusalem à Mar Saba. Nous suivons la vallée du Cédron, tantôt en bas, tantôt serpentant le long de montagnes d’une inexorable stérilité. Le temps est admirable, un ciel lumineux, et juste assez de fraîcheur pour avoir du plaisir le soir à se mettre au lit.
Le couvent grec de Mar Saba est un des lieux les plus étranges que l’on puisse imaginer. Il est collé en nid d’hirondelle aux parois à pic du torrent de Cédron. Une grande partie est creusée dans le roc. On a profité de quelques anfractuosités des rochers pour faire des escaliers et établir plusieurs terrasses. On y entre par une grosse tour, solide, admirablement dorée par le soleil. Toute la partie accessible est entourée de murs ; aussi, les moines bien armés, faisant bonne garde, ne craignent pas les Arabes nomades.
Le couvent est fort riche. Il est sous la protection des tsars orthodoxes qui le comblent de dons. L’église est surchargée d’ornements de mauvais goût, mais il s’y trouve une très-belle boiserie dorée qui représente les symboles eucharistiques, la vigne et les épis de blé entrelacés.
Nous allons aussi voir la grotte d’où saint Saba chassa un lion. De beaux merles au plumage lustré, apprivoisés par les moines, viennent se percher près de nous pendant que nous dînons. Il faut toute la sottise sèche et pédante d’un missionnaire biblique pour reprocher cet amusement innocent aux anachorètes de Mar Saba,
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ainsi que le fait le révérend auteur du Guide Murray pour la Syrie.
30 Avril. — Nous partons de Mar Saba à la pointe du jour et descendons vers la mer Morte à travers des collines, nues assurément, mais qui, dans cette saison, sont couvertes de fleurs magnifiques partout où il y a un peu d’abri contre le vent.
On ne voit pas la mer Morte de Mar Saba. Ce n’est qu’au bout d’une heure que nous arrivons en face d’un des plus beaux paysages qu’aient jamais contemplé nos yeux.
Autour de nous sont des sommets arides, sablonneux ; au second plan les dunes d’Engaddi marbrées, tantôt de rose, tantôt d’azur. Plus loin, la mer Morte et les montagnes de Moab baignées dans un bleu d’un éclat et d’une douceur infinis.
On se croirait près d’arriver, et cependant il faut de longues heures pour gagner les bords de la mer. Certains passages sont difficiles, presque dangereux pour les chevaux. Dans un ravin envahi par des arbustes épineux, nous trouvons des restes de malles, des cantines brisées. C’est là qu’une société américaine qui avait eu l’imprudence de partir de Jérusalem sans escorte, fut pillée par les Arabes. Irrités de trouver fort peu d’argent, les pillards maltraitèrent les voyageurs, qui furent obligés de retourner à Mar Saba, à peu près dans le costume d’Adam et d’Ève.
Il ne faut pas prendre à la lettre les descriptions qui prétendent que rien ne vit sur les bords de la mer Morte. Nous y trouvons des insectes et nous voyons s’envoler plusieurs oiseaux. La plage sablonneuse, sau-
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vage, avec son bois flotté, me rappelle les rives de l’île Madeleine, au fond du lac Supérieur. Quant à la mer elle-même, bleue, soulevée par la brise, avec ses montagnes et sa courbe à l’horizon, elle donne plutôt l’idée d’un golfe d' Écosse que du lac maudit.
Nous traversons une plaine marécageuse pour nous rendre au Jourdain où nous nous baignons sous les grands arbres, non sans quelques précautions, car le fleuve est trouble et rapide. Notre drogman prétend que les Arabes embusqués dans les fourrés de l’autre côté de l’eau pourraient bien nous tirer des coups de fusil, mais ce sont de ces histoires sujettes à caution.
Aujourd’hui la chaleur n’est pas excessive, mais c’est une chose rare, car cette vallée du Jourdain et la mer Morte qui est située à 1310 pieds au-dessous du niveau de la mer, ont un climat qui ressemble à celui des tropiques. A part tous les souvenirs historiques qui s’y rattachent, c’est un des lieux les plus curieux de la terre au point de vue de la géologie.
En quittant le Jourdain nous trouvons bientôt l’emplacement de Galgal, le premier campement des Israélites dans la Terre Promise après qu’ils eurent traversé le fleuve. C’est là qu’ils circoncirent ceux qui étaient nés dans la longue marche à travers le désert.
Et le Seigneur dit à Josué : Aujourd'hui j’ai ôté du milieu de vous l'opprobre de l’Égypte. Et ce lieu fut appelé Galgal jusqu’à ce jour.
Et les enfants d’Israël demeurèrent à Galgal, et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, vers le soir. ■
(Josué, V, 9, 10.)
Une heure après nous sommes à Jéricho. Il n’y reste
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que quelques huttes entourées (Tune sorte de rempart de terre et d’épines et une vieille tour que M. de Lamartine appelle « le palais de l’émir de Jéricho. »
Nous sommes à côté du camp des pèlerins grecs, c’est le moment de leur Pâque, et fort nombreux, escortés par une troupe de soldats, ils viennent faire leur pèlerinage au Jourdain.
Nous aurions dû camper plus loin dans la verdure, près de la belle fontaine dont les prières d’Élisée corrigèrent l’amertume.
Ces eaux furent donc purifiées jusqu’à ce jour, selon la pa rôle que prononça Élisée.
(IV Rois, II, 22.)
Chose singulière, toute l’épopée sublime d’Élie et d’Élisée qui remplit le livre des Rois et subsiste encore dans les imaginations de l’Orient, est entièrement passée sous silence dans les Paralipomènes. On pense que le corps sacerdotal qui les rédigea était jaloux de l’immense influence du prophétisme, la manifestation la plus haute de l’inspiration du peuple d’Israël.
L’antique Jéricho devait être non loin de cette fontaine. C’est donc près d’ici que vint Notre-Seigneur, peu de temps avant son dernier retour à Jérusalem, qu'il dîna à la table du bon Zachée « qui était monté sur un sycomore pour le voir arriver, car il était fort petit. » C’est ici qu’il confondit les hypocrites qui murmuraient en disant : il est entré chez un pécheur.
Jésus dit à Zachée : Cette maison a reçu aujourd’hui le salut... Car le fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
(S. Luc, XIX, 9, 10.)
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1" Mai. — De Jéricho à Jérusalem, la route commence par une montée rude et difficile sur des pierres glissantes. A droite, surmonté par les précipices presque inaccessibles de la montagne de la Quarantaine, où le démon tenta Notre-Seigneur, est le ravin de Carith où Élie se retira au commencement de la sécheresse avant de se rendre chez la veuve de Sarepta.
Ensuite on traverse les solitudes de Juda, terres arides, désertes même à l’époque de la prospérité juive et où le récit des Évangiles place si bien la scène du voyageur dépouillé par les brigands et secouru par le bon Samaritain.
Après plusieurs heures, nous arrivons à Béthanie (le nom n’a pas changé) , le village où habitait Lazare, et Marthe et Marie, ses sœurs, et où le Sauveur ressuscita Lazare.
Dans le poème qu’il écrivit sur ce sujet, Victor Hugo, avec le dédain superbe des Français pour la géographie, s’écrie:
Or de Jérusalem où Salomon mit l’arche Pour gagner Béthanie il faut trois jours de marche.
Il ne faut qu’une heure au plus.
Si je cite ceci, c’est que l’absence absolue delà curiosité des lieux, m’a toujours paru un des traits bizarres de ce grand poète. Depuis dix-sept ans qu’il vit dans l’exil, il n’a pas eu l’idée de venir en Orient, il n’a même jamais visité l’Italie.
Mais passons à de bien autres souvenirs.
La résurrection de Lazare fut un des derniers miracles de Notre-Seigneur. Opéré près de Jérusalem, ayant eu pour témoins un grand nombre de Juifs, il fut suivi
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par l’ovation du jour des Rameaux, qui détermina les autorités ecclésiastiques du temple à sévir contre la religion nouvelle.
De Béthanie à Jérusalem nous foulons avec émotion le sentier qui fut suivi par Jésus-Christ le jour des Rameaux. Nous arrivons sur la montagne de l’ascension, au lieu ou il pleura sur la cité coupable, magnifique alors, riche de tous les monuments des Hérode, et, passant la gorge du Cédron entre le tombeau de la Sainte Vierge et le jardin de Gethsémani, nous rentrons dans la ville sainte par la porte de Saint-Étienne.
15 novembre 1867. — Après une dernière prière au saint sépulcre, nous sortons de Jérusalem par la porte de Jaffa. L’impression de la dernière heure a été touchante, et cependant, avouons-le, tout comme en 1861 , nous nous sentons plus légers en nous éloignant de ces murs. Leurs terribles souvenirs, la conviction qu’on est si indigne du grand sacrifice, produisent sur l’âme un mystérieux accablement. Nous respirons plus librement en suivant la route bénie de Bethléem.
La beauté ravissante de la matinée augmente sans doute cette sensation. L’air est plein de gaieté et de vie. Après quelques mauvais jours le ciel, rafraîchi et rasséréné, va nous donner ce temps charmant que je ne puis comparer qu’à ce que les Américains nomment « l’été indien, » et que je trouvais en ce moment, il y a neuf ans, dans les prairies du Kansas.
En dehors de la porte de Jaffa nous rencontrons deux larges réservoirs qu’on appelle les étangs de Gihon. Ils
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sont bien des fois mentionnés dans la Bible. C’est là, sans doute que David, à l’heure de midi, vit, du haut de son palais, Bethsabée, femme d’ürie, qui se baignait et s’enflamma de concupiscence pour elle, « car cette femme était fort belle. » (2 Rois, XI, 2.) Je recommande la lecture de ce chapitre aux protestants qui veulent convertir le monde par la Bible seule. En un sens il est consolant. 11 nous montre la miséricorde infinie du Seigneur. Dieu merci, les plus grands libertins de nos jours sont de pâles tableaux auprès du grand roi de Juda.
C’est près de ces mêmes étangs que son armée était campée lorsqu’elle reconnut pour roi le fils de cette même Bethsabée, Salomon.
Traversant le haut de la vallée de l’Hinnou, nous laissons à gauche la montagne dite du Mauvais Conseil (1), remarquable par un vieil arbre que l’on voit de loin, tordu, courbé par les vents de l’ouest, sur lequel on veut* que Judas se soit pendu.
Nous arrivons ensuite à un puits, lieu traditionnel où les rois mages revirent l’étoile qui les avait guidés de l’Orient.
A côté est le couvent grec de Saint-Élie, élevé, dit-on, près du lieu où le prophète s’endormit sous un térébinthe lorsqu’il fuyait les fureurs de Jézabel.
Cette tradition est, en vérité, trop contraire à la narration très-précise de la Bible. C’est par cette accumulation inintelligente de légendes invraisemblables que les bonnes âmes, ici comme ailleurs, ont fini par diminuer le prestige des lieux véritablement saints.
(1) Nommée ainsi parce que ce fut, selon la tradition, sur cette montagne où il avait une villa que Caïphe complota la mort de Jésus Christ.
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Je donne cet exemple, car il est curieux.
Voici le récit du livre des Rois :
Élie étant venu à Bersabée de Juda, renvoya son serviteur. Et il marcha dans le désert durant une journée de chemin, et s’étant assis sous un térébinthe, il souhaita la mort, et dit à Dieu : Seigneur c’est assez, prenez mon âme, car je ne suis pas meilleur que mes pères.
Et il se jeta par terre et s’endormit à l'ombre du tércbirthe; en même temps un ange le toucha, et lui dit : Levez-vous et mangez. Élie se leva et il vit auprès de sa tête un pain cuit et un vase d'eau.
Il mangea et but; et, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’au pied d’Horeb, la montagne de Dieu.
(III, Rois, XIX, 3, 8.)
Non loin de nous, au contraire, est le lieu très-authentique (quoique le petit monument soit moderne) de la sépulture de Rachel.
Rachel mourut en donnant le jour à Benjamin.
Et elle fut ensevelie sur le chemin qui mène à Ephrata, c’est Béthléem.
(Genèse, XXXV, 19.)
En approchant de Bethléem, belle vue sur la montagne des Francs et sur la vallée des Bergers, que nous dominons.
C’est la scène de l’histoire touchante de Noémi, de Ruth et de Booz.
L’aurore lointaine de l’Évangile semble répandre ses rayons charmants sur ce doux épisode qui repose l’esprit au milieu des scènes de carnage et de dureté. Les tendres paroles de Ruth à sa belle-mère, combien de pauvres veuves n’oi t-elles pas soutenues :
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Ne vous opposez pas à moi , afin que je vous laisse et m’en aille, car partout où vous irez, j’irai, et là où vous vous arrêterez, là aussi je m’arrêterai. Votre peuple est mon peuple et votre Dieu est mon Dieu.
Et Noémi revint de la terre de son pèlerinage avec Ruth la Moabite, sa belle-fille, et elle rentra à Bethléem au commencement de la moisson de l’orge. (Rutb, I, 16-22.)
La charité de Booz, le maître couchant dans l’aire auprès des moissonneurs, Ruth endormie sur les épis blonds.
Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit par moment Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
(Victor Hugo.)
Ce fut dans cette même vallée que, pendant l’heureuse nuit de Noël, l’ange apparut « aux bergers qui gardaient tour à tour leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit. » (Saint Luc, II, 8.)
Autant Jérusalem, cité de la mort, est triste, autant est gaie Bethléem, ville du berceau. Ce n’est pas une antithèse cherchée; c’est la vérité telle quelle frappe les yeux. La population est chrétienne et d’une remarquable beauté. Les enfants, aux yeux limpides, n’ont rien de ces regards lascifs que le musulman a dès l’enfance. Au moment où nous traversons les mes pour aller au couvent, un cortège bruyant nous barre le passage. Ce sont de jeunes époux devant lesquels on porte, en chantant, leurs coussins, leurs matelas et les coffres de
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bois peint qui contiennent les vêtements et le trousseau.
Le couvent de Bethléem est une vaste citadelle. Audessous, propriété des Latins et des Grecs, est la grotte de la Nativité.
C’est près de ce lieu sacré que se retirèrent sainte Paule et sa fille sainte Eustochie et que saint Jérôme passa les dernières années d’une vie agitée qu’ont fait connaître si bien les beaux récits d’ Amédée Thierry sur l’histoire romaine au IVe siècle.
Une étoile d’argent sous un autel, montre le lieu où vint au monde le Sauveur. Pourquoi faut-il que l’impression de la grotte de la Nativité, comme celle du saint Sépulcre, soit diminuée par une accumulation de lieux saints, la place où se tenait saint Joseph, le lieu où s’agenouillèrent les rois mages, etc., etc.
L’église bâtie par sainte Hélène a été usurpée par les Grecs et gâtée par eux.
Les colonnes corinthiennes en pierre rouge veinée sont assez belles. On trouve cette pierre dans les environs.
Nous quittons Bethléem à quatre heures. Des sentiers dans des bois d’oliviers nous ramènent à la route d’Hébron, en face du village de Beit-Djalla où le patriarche de Jérusalem, monseignenr Valerga, a construit un vaste édifice, moitié palais, moitié séminaire, aliment inépuisable des cancans de la ville sainte.
Plateau rocailleux jusqu’aux réservoirs de Salomon où nous campons.
Ce sont trois vastes bassins étagés le long d’une vallée. La maçonnerie d’une solidité à toute épreuve est encore merveilleusement conservée. Ils alimentaient d’eaux le vallon d’Urtasoù Salomon avait une maison
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de plaisance et ces bois et ces jardins dont parle T Ecclésiaste.
J’ai élevé des ouvrages magnifiques, j’ai bâti pour moi des maisons..., j’ai fait des jardins, des vignes, des vergers... J’ai creusé de3 réservoirs pour arroser la forêt de mes jeunes arbres. (Ecclésiaste, II, 4,6.)
Ce sont ces vallons, ces eaux, ces jardins, ces fleurs, ces bois pleins du roucoulement des colombes, qui ont inspiré les paysages gracieux du Cantique des Cantiques et non les collines pierreuses des environs immédiats de Jérusalem.
16 Novembre. — Nuit froide. Belles teintes du matin, au loin sur les montagnes de Moab. Nous suivons la route d’Hébron. Elle serpente parmi des collines couvertes d’un mâquis d’arbustes toujours verts. Nous faisons lever une quantité de perdrix.
Pas de villages, mais sur chaque monticule un amoncellement incroyable de ruines, de substructions, de bases de colonnes, de chapiteaux brisés.
Tout prouve que ce pays de Juda, aujourd’hui si stérile, était extrêmement peuplé autrefois. C’était par excellence un pays de vignes. La grappe de raisin était comme un emblème de la nation juive, dans le temple il y en avait une en or, elle paraît sur les monnaies des Àsmonéens et sur les anciens tombeaux des cimetières juifs comme à Prague en Bohême.
Cette région que nous traversons prit une part importante aux guerres des Macchabées et au dernier soulèvement des Juifs révoltés contre Adrien sous la conduite de Bar-Cocheba (le fils de l’étoile).
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La résistance prodigieuse, désespérée, que les Juifs opposèrent plusieurs fois à l’élite des légions romaines prouve que le reproche de lâcheté qu’on fait aux Juifs était une calomnie quant à leurs ancêtres et l’est probablement encore aujourd’hui. Car comment contester l’influence du sang dans une race aussi pure.
Nous arrivons de bonne heure à Hébron. C’est de toute la Palestine la ville la plus élevée au-dessus du niveau de la mer. Elle n’a pas de vue cependant. Elle est construite au point de réunion de plusieurs collines, mais des sommets grisâtres la dominent de tous côtés. C’est avec Damas la plus ancienne ville du monde, au moins de celles dont l’histoire constate l’existence. En voyant Damas, on conçoit immédiatement pourquoi les peuples s’y établirent dès le commencement des âges. Ici rien de semblable. Cependant c’est un point central où viennent aboutir plusieurs vallées et comme tel il pouvait convenir à un campement de pasteurs.
Le charme d’Hébron consiste dans ses beaux arbres célèbres de tous temps, et dans les souvenirs si nombreux du siècle patriarcal.
Son nom revient à chaque page de la Genèse. Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Lia, y passèrent une partie de leur vie et y furent ensevelis « dans la caverne double en face de Mambré où est la ville d’Hébron. » (Genèse, XXIII, 19.) David régna à Hébron avant la conquête de Jérusalem.
Et par cette belle soirée de novembre, assis devant la tente, au-dessus de la citerne de David, il est impossible de ne pas évoquer les scènes d’autrefois et les douces soirées d’enfance où l’on aime à entendre raconter aux genoux de' sa grand’ mère les histoires d’Abra-
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ham et d’Isaac, de Jacob et de Rachel, de Joseph vendu par ses méchants frères et du petit Benjamin.
La plus grande partie de la ville s’étage sur la colline du nord. Elle est dominée par la masse imposante delà mosquée sous laquelle s’étend cette caverne où l’on trouverait probablement encore les ossements de la famille de nomades d’où sortit le peuple d’Israël. L’entrée est interdite aux chrétiens. Quand le prince de Galles la visita en 1862, il fallut rassembler une petite armée pour contenir la population fanatique et turbulente. Depuis, le marquis de Bute ce jeune héritier d’une fortune royale qui va, dit-on, devenir catholique, la visita avec plus de loisirs, grâce à d’énormes pourboires.
Nous en faisons le tour à cheval, non sans nous attirer des injures.
Substructions juives, murailles du temps des croisades, ornements arabes.
On trouve un quartier juif à Hébron, mais il n’y a pas de chrétiens. Le commerce est considérable pour un lieu si retiré. Grande verrerie. On y confectionne aussi ces outres de peaux de chevreaux dont parle Gérard de Nerval quand il dit « on me donna à boire avec la patte de la bête. »
En revenant au camp nous passons entre deux champs entièrement remplis de ces puants ustensiles qui sèchent au soleil.
Ce soir, belle couleur bleu-vert du ciel.