‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DE PALESTINE EN ÉGYPTE

Beyrouth. — Gérard de Nerval. — Cloches du soir. — Le Bàb. — Le Bâbisme. — Port-Saïd. — Alexandrie d’Égypte. — Histoire de Mébémet- Àli. — Voyage de Palgrave en Arabie. — Les NVahabites. — Abbas- Pacha. — Saïd-Pacba. — Son Altesse Ismaïl Pacha et le choléra. — Le Delta. — Lettre d’Amrou. — Le Nil et le prince Albert. — Mœurs de l’Égypte.

20, 21, 22, 23, 2â,25 novembre. — Mous mettons une nuit à franchir la distance qui sépare Jaffa de Beyrouth. A Beyrouth nous restons deux jours, très-heureux de nous retrouver dans l’excellent hôtel Bellevue. La neige couvre les hauts sommets du Liban, et notre voyage dans la montagne serait impossible maintenant.

Dans l’après-midi du 22, nous nous embarquons à bord du bateau des messageries Y llissus. Nous ne sommes pas fâchés d’être débarrassés d’une suite aussi coûteuse que nombreuse, et de toute la cérémonie des adieux qui peut être dépeinte par le mot sempiternel de backsheech.

C’est avec peine, cependant, que je quitte mes braves porteurs maronites et que je perds de vue la bonne figure de Botrus et son sourire résigné et doux.

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Assis sur le pont, ayant devant nous le magnifique panorama de Beyrouth et du Liban, nous lisons les descriptions si justes et si vivantes de Gérard de Nerval, un des poètes les plus sympathiques de la génération de 1830 et dont un suicide affreux devait terminer si misérablement la vie. Sans doute, il était assez fou, mais peu d’hommes de son temps sentirent aussi profondément la beauté. C’est dans un accès de folie qu’il écrivit ce sonnet bizarre :

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,

Le prince d’Aquitaine, à la tour abolie :

Ma seule étoile est morte et mon luth constellé Porte le soleil noir de la mélancolie.

Dans la nuit du tombeau toi qui m’as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus, Lusignan ou Byron?

Mon front est rouge encor du baiser de la reine,

J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène,

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron ;

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée,

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

N’y trouve-t-on pas quelque chose de pénétrant et de suave comme ces climats du soleil Naples ou le Bosphore ?

Mais voici d’autres souvenirs.

Le jour tombe et les riches teintes lilas pâlissent rapidement sur les premières assises du Liban, tandis que le Sunnin couvert de neiges reste longtemps rose encore. Partant des monastères européens de la ville, des couvents maronites plus loin dans la campagne, des sons de cloches retentissent dans l’air.

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Era gia 1’ ora, che volge’ 1 disio A’ naviganti, e’ ntencrisce’ I cuore Lo di, c’ han detto a dolci amici a Dio :

E che il nuovo peregrin d’ amore Punge, se ode squilla di lontano,

Che paia il giorno pianger, che si muore.

(Purgatoire, chant VIII.)

C’est à leurs tintements que nous levons l’ancre et tournons le Ras Beyrouth par une belle nuit.

Je quitte donc, peut-être pour toujours, cette vieille terre d’Asie dont le nom seul produit sur l’âme une si étrange fascination. Plus jeune et moins malade j’aurais voulu voir plus loin. Bagdad et Haroun-el-Reschid, le champ de bataille de Kerbela, la Perse, la Bactriane et la Sogdiane berceau de cette noble race Aryenne à laquelle j’ai le bonheur d’appartenir.

Mais le sort en a décidé autrement. Soyons satisfaits d’avoir déjà beaucoup vu, et cependant, quelle lacune dans une vie de voyages que de ne pas connaître cette Perse étrange, toujours conquise, toujours nationale et finissant toujours par absorber ses conquérants.

C’est elle qui, intimement liée à nous par son origine, vit fleurir ces royaumes de Chaldée, les premiers des grands empires que devait fonder la race Aryenne dans sa marche del’Himalaya à l’Océan. C’est elle qui par la légende d’Ali et des Imans jette un peu de poésie sur le mahométisme. C’est elle qui est en train en ce moment,

(1) C’était l’heure où revient l’ardente rêverie Et du navigateur gagne l’Ame attendrie Le jour des chers adieux quand il a dû partir;

L’heure où so sent poigué d’uno amoureuse pcino Le nouveau pèlerin, si la cloche lointaine Tinte, comme en pleurant le jour qui va mourir.

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peut-être, de donner une religion nouvelle au centre , de l’Asie.

Car le bâbisme mérite d’appeler l’attention de tous les esprits sérieux. Cette conception qui par sa théorie des Eons, manifestations multiples de Dieu, tient au gnosticisme et aux vieux cultes de la Chaldée, a déjà poussé depuis quinze ans de profondes racines. Elle a l’avantage de se rapprocher, dans cette Asie qui n’oublie rien, des vieilles idées populaires que le mahométisme n’a jamais pu étouffer, en Perse surtout. Si le Bâb (1) suspendu par une corde aux murailles de Tébriz et échappant comme par miracle à une fusillade bien nourrie qui avait seulement coupé le lien qui l’attachait, au lieu de se réfugier dans un corps de garde où il fut massacré, s’était jeté parmi la foule émue, prête à tourner, il est probable que le bâbisme dominerait aujourd’hui en Perse et que le Bâb aurait remplacé sur le trône la dynastie kadjare fondée en 1794. La mort du fondateur et de plusieurs de ses dix-neuf Eons, dont un au moins doit être une femme, n’a pas désorganisé la secte. Ils ont été remplacés, et le bâbisme gagne du terrain dans tout le centre de l’Asie. Les bâbis soupçonnés, quoique pas entièrement connus, sont partout dans l’Asie Centrale, comme les chrétiens l’étaient à Rome à la fin du second siècle. D’un jour à l’autre ils peuvent faire surgir de grands événements.

Le prophète de cette religion, Seyd-Mirza-Aly-Mohammed, était de Shyraz, d’une famille distinguée qui avait la prétention de descendre d’Ali et de Hossein. Il commença à prêcher tout jeune, entre les années 1845 et

(1) Lisez sur le Bâbisme le livre si intéressant de M. de Gobineau : Les religions et les philosophies dons l’Asie Centrale.

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1848; quand il périt en 1851, il n’avait pas vingt-sept ans. Il se donna le nom de Bâb qui signifie porte, car il était la Porte par laquelle on arrivait aux vérités éternelles ; mais ses disciples l’appelèrent plutôt Hezret-e- Ala (l’Altesse Sublime).

Il était d’une grande beauté, et sa douceur, son charme agissaient sur les cœurs. Cependant plusieurs des sectaires les plus intrépides ne l’avaient jamais vu, Moulla- Hossein-Boushrewyeh entre autres, qui conduisit avec tant de vigueur l’insurrection du Mazendaran. Le Bâb ne paraît pas avoir encouragé cette révolte, ni celle de Zendjan, il n’en fut pas moins sacrifié à la raison d’État encore plus odieuse en Asie qu’en Europe.

Le courage des bâbis, leur impassibilité dans le martyre sont un des traits les plus frappants de cette manifestation bizarre. Suspendu près du Bâb, le long des murs de Tebnz, un de ses compagnons ne prononçait que ces paroles : « Maître, es-tu content de moi? »

A la suite de l’attentat manqué contre la personne du roi, pour venger la mort du Bâb, le babisme fut réprimé d’une façon effroyable à Téhéran.

« On vit alors, » je cite M. de Gobineau :

On vit ce jour-là, dans les rues et les bazars de Téhéran, un spectacle que la population semble devoir n’oublier jamais. Quand la conversation, encore aujourd’hui, se met sur cette matière, on peut juger de l’admiration horrible que la foule éprouva et que les années n’ont pas diminuée.

On vit s’avancer, entre les bourreaux, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, avec des mèches allumées flambantes fichées dan3 les blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet.

Enfants et femmes s'avançaient en chantant un verset qui dit : « En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à luil »

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Leurs voix s’élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de la foule, car la population Tehérany n’est ni méchante, ni très-croyante à l’Islam. Quand un des suppliciés tombait et qu’on le faisait relever à coups de fouet ou de baïonnettes, pour peu que la perte de son sang, qui ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un pou de force, il se mettait à danser et criait avec un surcroît d’enthousiasme : « En vérité nous sommes à Dieu et nous retournons à lui ! » Quelques-uns des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.

Quand on arriva au lieu d'exécution, près de la porte neuve, on proposa encore aux victimes la vie pour leur abjuration, et ce qui semblait difficile, on trouva môme à leur appliquer des moyens d’intimidation. Un bourreau imagina de dire à un père que s’il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses fils sur sa poitrine. C’étaient deux petits garçons dont l’aîné avait quatorze ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, écoutaient froidement le dialogue; le père répondit, en se couchant par terre, qu’il était prêt, et l’aîné des enfants, réclamant avec emportement son droit d’aînesse, demanda à être égorgé le premier.

Il n’est pas impossible que le bourreau lui ait refusé cette dernière satisfaction. Enfin tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes ; les têtes étaient attachées en paquets au poteau de justice, et les chiens du faubourg se dirigeaient par troupe de ce côté.

Cette journée donna au Bâb plus de partisans secrets que bien des prédications n’auraient pu faire.

Le 23 nous passons la journée devant JalTa. La mer est déjà grosse, et nous craignons trop pour songer à débarquer, qu’un coup de vent ne s’élève pendant que nous servons à terre.

Le 24 au matin, nous arrivons à Port-Saïd. Nous entrons difficilement dans le port, car le passage est étroit et malgré les dragues et l’immense jetée (qui n’est point terminée, il est vrai) , on a beaucoup de peine à se préserver des bancs de sable. À vrai dire, cela res-

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semble un peu au rocher de Sisyphe ou au tonneau des Danaïdes.

Port-Saïd est assurément une création étonnante, principalement quand on pense que tout, jusqu'au sol y est artificiel. Gela ressemble à un décor de théâtre.

11 faut s’empresser d’ajouter, à un bien vilain décor, d’affreuses maisons de carton avec des rues de sable où l’on avance péniblement. Aucun signe de végétation, et c’est grand bonheur, car dans ce climat brûlant, les feuilles et les plantes pourrissant dans des eaux peu profondes, entretiendraient des fièvres putrides dans le genre de celles des côtes de Madagascar.

La ville se compose du comptoir européen et du village arabe. Le comptoir est un mélange d’usines, de guinguettes et de maisons dont je laisse à deviner l’usage. La plus belle, garnie par les rebuts de Marseille, porte le nom glorieux de « café Garibaldi. » Serait-ce là, par hasard, que le héros recrute le plus grand nombre de ses adorateurs?

Je visite, pour l’acquit de ma conscience, les ateliers des forges et chantiers avec leurs dragues énormes et l’atelier où l’on confectionne les masses de béton pour la jetée. Chacune de ces masses porte un numéro ; en ce moment on peut apercevoir au bout du brise-lame le 15,367. Mais, l’ avouerai-je, ces ateliers, ces machines me laissent entièrement froid. Je crois même qu’ils m’ennuient parfaitement. Je sens bien que je vais tomber à plat dans l’estime des dix-neuf vingtièmes de f univers. Je suis indigne de mon siècle. Je m’en console en songeant qu après tout cette infirmité n’est pas plus terrible que celle des foules ahuries qui n’ont d’autre dieu que l’industrialisme.

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Je suis donc entièrement incompétent à parler de Port-Saïd et du canal de Suez. Mais comme on ne peut pas venir en Egypte sans donner son opinion sur ce sujet, je dirai que c’est une entreprise gigantesque conçue avec audace par un homme extraordinaire et conduite avec une énergie qui mérite de réussir et qui a l’air de réussir.

Le canal d’eau douce est terminé, les travaux de Port-Saïd avancent malgré les difficultés de l’ ensablement et sur le canal lui-même on peut voyager en barque.

11 faut ajouter qu’il est difficile de concevoir comment les recettes pourront fournir l’intérêt des sommes prodigieuses qui y ont été prodiguées et y sont prodiguées encore*

Pendant que nous sommes à Port-Saïd le vent du désert commence à souffler» Le ciel se décolore, le soleil paraît comme un disque pâle au milieu des nuées de poussière. C’est bien ce mélange de sensualisme et de mort présent partout en Égypte* Cette lutte de deux éléments où le sombre Typhon triomphe parfois du divin Osiris.

Une mer furieuse nous ballotte cruellement depuis quatre heures de l’après-midi jusqu’à deux heures du soir le 25, quand le batéau franchit enfin * non sans peine, les passes difficiles du port d’Alexandrie.

Nous débarquons à la hâte au milieu d’une populace insolente et désagréable, et gagnons l’hôtel Abbat, vaste caravansérail encombré par les passagers de la malle de l' Inde.

La journée se passe dans la lecture joyeuse de bonnes lettres des nôtres. Enfin nous voici assez rapprochés

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pour recevoir des nouvelles un peu récentes. Ce n’est .qu’ici que j’apprends un peu clairement les événements de Rome, où l’ Italie, guidée par la fourberie grossière de Rattazzi et l’extravagance de Garibaldi, a joué un si triste rôle. Au moins la France, quoique bien tard, a fait son devoir.

Alexandrie, "26-27 novembre. — Alexandrie s’est beaucoup agrandie depuis J 861. Des maisons, des nies nouvelles ont été bâties de tous côtés dans le quartier européen, comme dans le quartier arabe. Cette ville qui fut si vaste dans l’antiquité, est en train de le redevenir. Plusieurs personnes du pays me disent qu’en comptant les grands villages indigènes qui sont aux portes , l’agglomération alexandrine peut aller de 500,000 à 600,000 âmes. Ce chiffre paraît énorme. Cependant en parcourant la ville et les environs, on est frappé du fourmillement immense de tout un peuple affairé.

L’animation de la place des Consuls, le nombre des voitures, la richesse des magasins, paraissent doublés.

On se sent vraiment dans une très-grande ville. A chaque pas, on entend des langues autres que l’arabe.

L’italien prédomine et je retrouve avec joie tousses dialectes depuis le napolitain grotesque jusqu’au gracieux zézayement vénitien.

Il y a plus de 100,000 étrangers à Alexandrie, Italiens, Grecs, Français, etc.

Ils ne forment pas l’élite de la population. A vrai dire, cette cité est devenue la sentine de la Méditerranée. C’est un endroit de jeux, de rixes et de tripots. Un San-

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Francisco africain. L’insécurité y est extrême. Peu de nuits se passent sans vols ni assassinats.

Ce genre de ville peut plaire un moment à cause de l’indépendance qui règne au milieu de cette exubérance de vie ; mais elle doit être bien désagréable à habiter pour ceux qui ne veulent pas hurler avec les loups.

Alexandrie présente, du reste, extrêmement peu de ressources à ceux qui aiment les souvenirs d’autrefois. On ne trouve presque aucune trace de la ville antique, si célèbre par sa magnificence. Une promenade à la colonne dite de Pompée, aux catacombes, à l’aiguille de Cléopâtre et voilà tout. On rencontrerait encore bien des choses peut-être, en fouillant dans l’immense amas de décombres, mais cela n’a pas été fait.

La nature n’est pas belle. Le pays est plat. Pas de lignes. Cependant le nouveau port et le rocher de Pharos, vus de l’aiguille de Cléopâtre, au coucher du soleil, ont quelque chose de grandiose qui plaît aux yeux.

Le vieux port (Eunostus), qui seul sert maintenant, présente un aspect très-animé; mais rien de plus. La langue de terre qui le protège au nord ( Ras et Tin, cap du Figuier), porte un lourd palais du plus mauvais goût de Constantinople qui n’a pour lui que sa position très-fraîche et très-exposée aux brises de mer en été.

On gagne beaucoup d’argent à Alexandrie et les négociants et les pachas d’origine européenne pour tâcher d’égayer leur vie monotone, se livrent au goût de la truelle et au luxe des jardins.

Leurs villas, ainsi que celles de la famille régnante, bordent pendant quelques kilomètres le Mahmoudied. C’est le canal construit par Méhémet-Ali pour relier le

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Nil au port d’Alexandrie. 11 lui donna le nom du sultan dont il était le si obéissant sujet.

Je ne puis dire grand chose de l’architecture de ces villas, ni de leur triste vue sur le lac Maréotis, lagune qui se dessèche de jour en jour, mais les jardins sont charmants. Le climat, le sol d’Alexandrie conviennent aux fleurs. On en voit de toutes les espèces et en grande profusion, malgré la saison si avancée.

Même sans entrer dans ces jardins bien tenus, on peut voir à l’une des extrémités de la ville de beaux vergers plantés de palmiers et de bananiers à l’aspect pittoresque et oriental. Les régimes de dattes sont encore en grande partie sur les arbres. On les vend pour quelques paras aux promeneurs qui viennent faire le kief à l’ombre. Viennent-ils seulement faire le kief. Les environs ne sont pas trop bien fréquentés et ces vergers s’appelleraient peut-être en Chine des jardins à thé.

Je suppose que je n’ai pas besoin de dire qu Alexandrie fut fondée par Alexandre le Grand. Elle fut la capitale des Ptolémées, et sous l’empire romain, elle rivalisa de splendeur avec Rome. Sa population était célèbre par ses tumultes, preuve certaine que comme aujourd’hui, elle n’était qu’à moitié égyptienne. La douceur des fellahs est remarquable depuis les Pharaons jusqu’à nos jours. Alexandrie déclina sous les Arabes. Au moyen âge on la voit éclipsée par Rosette et Damiette. Elle redevient le port de l’Égypte sous les mameloucks et on y voit débarquer l’expédition française sous Bonaparte, mais elle ne reprend son essor qu’à l’époque où Méhémet-Ali entre en scène.

C’est le moment de résumer en quelques mots l’his-

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toire moderne de l’Égypte, car en parlant du Caire, il y sera nécessairement fait allusion,

Méhémet-Ali naquit en 1769, de parents obscurs, à la Cavale , petite ville de Roumélie entre Thessalonique et Andrinople. Il embrassa de bonne heure l’état mili~ taire, et à vingt ans nous le voyons déjà marié avec la . veuve d’un officier dont il prit et la place et la femme,

1] fut envoyé en Égypte lors de l’expédition française, et se distingua si bien que, vers l’âge de trente-deux ans, il avait déjà atteint le rang de général,

Du reste, il ne faut jamais oublier, en parlant de l’O-* rient, que l’égalité complète s’y trouve mêlée au despotisme turc. Le rang héréditaire existe parmi les Arabes du désert; à Constantinople, c’est le caprice du maître qui fait tout. Un esclave peut fort bien devenir grand vizir.

En 1806, Méhémet-Ali fut nommé pacha d’Égypte, Le pays était alors dans le plus grand désordre. L’invasion française avait désorganisé le système de gouvernement des mamelouks. Cependant ils étaient puissants encore dans la haute Égypte. Pour consolider son pouvoir, Méhémet-Ali devait se débarrasser d’eux. Le 1er mars 1811, il attira 400 à 500 des principaux mamelouks dans la citadelle du Caire, sous prétexte d’une négociation. Iis y furent massacrés. Ceux qui se trouvaient dans la ville du Caire partagèrent leur sort. La masse du peuple, fatiguée de leur tyrannie, ne leur donna aucun secours.

Débarrassé de ces adversaires qui le dédaignaient (car comment comprendre sans cela leur imprudence à aller se mettre dans la gueule du lion), Méhémet-Ali

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dirigea tous ses efforts contre les villes saintes, qu’il avait ordre de reconquérir sur les Wahabites.

Ce n’est pas ici le lieu de donner l’histoire de cette secte fanatique et grossière, les Jean Knox et les Calvin du mahométisme, secte encore puissante dans la partie de l’Arabie qui s’étend entre la Mecque et le golfe Persique. Palgrave (1) les a peints au vif, et leur mélange de débauches bizarres et cachées, de tristesse farouche et de goûts sanguinaires, rappelle tout à fait les puritains.

Au commencement de ce siècle, ils s’étaient emparés de la Mecque et de Médine, où ils avaient commis les plus grands excès.

Méhémet-Ali marcha contre eux. Il reprit les villes saintes, brisa leur pouvoir et les frappa au cœur par

(1) William GifTard Palgrave était d'une famille juive qui so convertit à l'anglicanisme. Après avoir été pendant quelque temps officier dans l'armée des Indes, il devint catholique et entra dans la société de Jésus. Il fut envoyé en Syrie où il montra le plus grand zèle. Travailleur infatigable, il parvint à acquérir une connaissance approfondie de la langue arabe. Étant revenu en Europe il soumit à l’empereur Napoléon III un plan pour l’exploration de l'Arabie centrale qui fut favorablement accueilli Devant le désir manifesté par ce souverain, les supérieurs du père Palgrave crurent ne pas devoir refuser leur permission. Ils se méfiaient cependant de sa tête bizarre. Il partit avec un jeune chrétien de Damas se donnant pour un médecin syrien mais ne dissimulant pas sa religion. Il pénétra ainsi jusqu'à Riad, la capitale actuelle des Wahabites, où régnait encore à cette époque (1862-1863) Feysul, vieux tyran soup-çonneux et rusé, du genre de notre Louis XI à Plessis-les-Tours. Palgrave y courut de grands dangers dont son adresse seule le sauva. Il gagna do là les bords du golfe Persique et retourna en Syrie par Bagdad. Là, au lieu de rentrer dans les couvents de son ordre, il vécut en laïque et quand il alla en Angleterre pour publier son ouvrage sur l’Arabie centrale il se fit luthérien. Il s'est marié depuis et a été nommé consul de Prusse à Trébizondc. En matière religieuse, on peut croire sans grand effort de charité que son cerveau n’est pas bien solide. Son livre n’en est pas moins extrêmement intéressant. 11 est écrit avec goût, tandis que d’autres explorateurs comme Barlh, Livingstone n'ont malheureusement pas la moindre notion littéraire.

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la prise de Derayeh, leur capitale, qu’il détruisit. Ses fils Ibrahim et Tossoun montrèrent, pendant cette guerre, de vrais talents militaires

Méhémet-Ali, de retour en Égypte, y fortifia sa puissance, envoya des expéditions en Nubie, donna une vive impulsion au commerce et fit incontestablement de grandes choses, quoique en employant souvent des moyens trop barbares.

Le sultan Mahmoud commencé à être jaloux de lui et à lui tendre toutes sortes de pièges. Lorsque l’insurrection de la Grèce éclata, il lui donna la mission de la dompter, espérant affaiblir ainsi ses deux ennemis. Mais l’intervention européenne délivra la Grèce à la suite de la bataille de Navarin, 1827.

Pour prix de ses services et en dédommagement des pertes énormes qu’il avait faites en Grèce, Méhémet- Àli demanda le gouvernement de la Syrie. Mahmoud le lui ayant refusé, il s’en empara, 1831-1832. De cette époque jusqu’en 1840, date le moment le plus brillant de la vie de Méhémet-Ali. Soutenu par la France, il était le maître absolu de la plus grande partie de l’Orient. Son fils Ibrahim-Pacha administrait avec habileté la Syrie. Une sécurité inconnue pendant des siècles régnait dans ses États. Son armée, disciplinée par des officiers français, l’emportait de beaucoup sur les troupes ottomanes. En 1830, le sultan Mahmoud, peu de temps avant sa mort, ayant voulu reprendre la Syrie, Ibrahim-Pacha mit en déroute l’armée impériale, et se serait emparé de Constantinople s’il n’avait été arrêté par l’intervention des puissances européennes.

La Russie, craignant de voir un gouvernement vigoureux s’établira Constantinople; l’Angleterre, guidée

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par une jalousie mesquine envers la France, dont lord Palmerston a assez vécu pour se repentir, formèrent, avec les puissances allemandes, une coalition contre Méhémet-Ali. La France, peut-être à tort, ne crut pas devoir s’engager dans une guerre formidable, et Ibrahim-Pacha, après une courte résistance, fut obligé d’évacuer la Svrie; en revanche, les traités de 1841 assurèrent à la famille de Méhémet-Àli la possession héréditaire de l’Égypte sous la suzeraineté nominale de la Turquie.

En 1847, Méhémet-Ali tomba en enfance. Grand amateur de femmes, il avait fait abus de potions excitantes quand les forces lui faisaient défaut, chose peu extraordinaire à soixante-dix ans passés.

Ibrahim-Pacha prit les rênes du gouvernement, mais il mourut au bout d’un an, et Méhémet-Àli fut de nouveau souverain nominal de l’Égypte jusqu’à sa mort, en novembre 1849.

La nouvelle de la révolution de 1848 le tira un moment de sa torpeur; il avait toujours aimé le roi Louis- Philippe, et il répétait continuellement qu’il voulait se mettre à la tête de son armée pour le ramener à Paris. Mélancoliques hallucinations de la vieillesse qui montrent au moins un cœur capable d’attachement.

C’était en effet une des qualités de Méhémet-Ali. Sa nature était affectueuse, il était sincère et fidèle ami. Sorti du peuple, il avait gardé la bonne humeur, la gaieté des basses classes turques. Il n’avait pas adopté l’ennui solennel des pachas.

Entouré de personnes sympathiques, il était aimable, bon enfant, et son regard, son sourire étaient charmants. Il est impossible de ne pas être frappé de l’ affection

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avec laquelle on parle de lui après tant d’années.

Irrité, il devenait terrible: mais sa colère était juste en général. 11 pouvait être cruel, mais cela durait peu. Pour l’Orient, ce fut un très-grand prince. 11 n’était pas aveuglé par l’orgueil. Sur les choses qu’il ne connaissait pas bien, il demandait et écoutait volontiers un conseil. Quoiqu’il fût sans éducation, la vigueur d’un esprit juste et que ne troublaient pas les fumées de la vanité lui faisait distinguer le vrai. Comme Runjet-Sing à Lahore, il aurait aimé Jacquemont. Tout ce qui est encore un peu passable en Égypte date de lui.

Il eut pour successeur son petit-fils Abbas-Pacha, fils de Tossoun, mort depuis un grand nombre d’années. Selon la loi dynastique turque, ce n’est pas le fils qui succède nécessairement au père. C’est l’individu le plus âgé de la famille. Aussi, pour assurer leur trône à leurs descendants, le premier acte des sultans d’autrefois était de faire mettre à mort tous leurs frères. Maintenant l’opinion publique de l’Occident empêche ces atrocités, mais on a encore recours aux empoisonnements. Le vice-roi actuel, S. A. Ismaïl-Pacha, a obtenu de Constantinople un firman qui l’autorise à transmettre l’Égypte à son fils aîné, au détriment de son frère et de son oncle ; mais ce document, qui lui a coûté des sommes telles qu’il a contribué à appauvrir l’Égypte, n’a pas la sanction de l’Europe et ne vaut pas un centime.

Abbas-Pacha était un monstre. Sur une scène plus petite, il rivalisa avec Tibère et Domitien. 11 sera plus d’une fois question de lui. On dirait qu’il avait étudié les monstrueuses horreurs du marquis de Sades. Son plaisir était de torturer les victimes de sa lubricité. 11

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était toujours entouré de mamelouks; quand il s’était rassasié d’eux, il leur faisait trancher la tête avec délices. Deux de ces infortunés le devancèrent, et une mort bien digne de sa vie le surprit au palais de Benha, dans la nuit du 1& au 14 juillet 1854.

Abbas-Pacha avait une peur inouïe des Européens; il sentait instinctivement que la France et T Angleterre avaient tort de le tolérer. 11 tremblait devant le consul de France, M. Sabatier. Pendant tout son règne il n’alla pas une seule fois à Alexandrie. « J’y verrais trop de chapeaux, » disait-il. Du reste, l’horreur pour notre ridicule tuyau de poêle est commune en Orient, et son successeur Saïd-Pacha, un tout autre homme, l’éprouvait aussi ; pour être admis dans son intimité, il fallait porter le fez.

Saïd-Pacha, fils de Méhémet-Ali, succéda à son neveu, C’était un gros homme, louche, ventru, loustic à l’occasion, de bonne humeur en général mais sujet de temps en temps à des accès de colère furieuse. 11 était brave de sa personne et ne manquait pas de vivacité d’intelligence. On le regrette maintenant. Pendant son règne, dans les dernières années surtout, il était un peu déconsidéré. On pourrait tracer sur Saïd-Pacha des tableaux curieux ou défilerait toute la fantasmagorie des mœurs de l’Égypte.

Mais le sujet serait trop scabreux. Qu’il me suffise de dire que rien ne semble déplacé ici, si on y met un certain décorum ; mais Saïd-Pacha avait pris parmi les . aventuriers et aventurières d’Europe, où il avait été en partie élevé, des manières et une conversation si crapuleuses, qu’il en était embarrassant. Pour lui plaire on avait besoin de la désinvolture de l’abbé Alberoni auprès

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du duc de Vendôme. L’Égypte sous son règne, devint le pays de cocagne de tous les batteurs de grosse caisse, de tous les vendeurs d’orviétan modernes. Les histoires des glaces, de la machine du bateau à vapeur qui jouait de la musique ont été répétées à satiété. Quand quelques Européens respectables (et il y en a plus d’un en Égypte, il ne faut pas l’oublier) voulaient lui donner des avis. «Je le vois bien, disait-il, X... est un grand voleur, mais il est si amusant. »

Au milieu de tous ses caprices, qui frisaient de bien près la folie, quelques côtés généreux rappelaient son père Méhémet-Ali. 11 était très-critiqué et assez aimé au fond quand il mouruten janvier 1863, d’une hémorrhagie suite de ses débauches. Il était venu se faire traiter en Europe en 1862, mais son impatience ne lui permit pas de terminer sa cure. Il expira dans un kiosque sur le canal d’Alexandrie qui porte, on ne sait pourquoi, le nom de palais n° 3.

Ismaïl-Pacha lui succéda. 11 n’a pas réalisé les espérances qu’il donnait, et l’Égypte a rétrogradé sous lui. L’administration est désorganisée et les finances sont dans le plus triste état.

Ismaïl-Pacha est surtout connu en Europe par son héroïque conduite à l’époque du choléra. A la première apparition du fléau ce prince intrépide quitta ses États à grande vapeur et n’y revint que quand le danger fut entièrement passé. J’ai peine à ajouter que cet énergique instinct de préservation qui contraste avec l’imprudence d’autres souverains, ne fut pas apprécié à sa juste valeur par les Occidentaux.

Le principal soin du pacha est d’encenser le sultan (Saïd avait plus de dignité). Abdul-Azis, en flattant la

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vanité du vice-roi, lui fait tirer les marrons du feu (affaire de Crète) quand il ne lui prend pas des sommes énormes. Le pacha veut ménager aussi la chèvre et le chou, la France et l’Angleterre.

Si un colonel français est nommé gouverneur d’un fils, bien vite l’autre garçon doit être envoyé en Angleterre pour son éducation ; si on fait un compliment à l’isthme de Suez, il faut déclarer le lendemain que le commerce anglais est le soutien de l’Égypte. En ce moment l’expédition d’Abyssinie est son grand cauchemar.

Nous parlerons des résidences d’Abbas-Pacha. Saïd habitait principalement les environs d’Alexandrie, où il avait une douzaine de petites maisons, palais est un trop beau nom en vérité ; Ismaïl-Pacha préfère le séjour du Caire, en cela il a bien raison.

28 Novembre. — Nous prenons de bonne heure le chemin de fer pour le Caire. En sortant d’Alexandrie on traverse d’abord une partie du désert. Quand on arrive dans les terres fertiles, la première station que l’on trouve est Damanhour. En lisant les Orientales autrefois, nous croyions peu y passer un

Dis, crains-tu les filles de Grèce,

Les lis pâles de Damanhour,

Ou l’œil ardent de la négresse Qui, comme une jeune tigresse,

Bondit rugissante d’amour ?

On traverse le Nil au pont tournant de Kefr-Zàyat. C’est là que périt (non sans laisser des soupçons sur la connivence de sa famille) Ahmed-Pacha, frère du vice-

jour.

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roi et héritier du trône sous Saïd. Le train où il se trouvait fut précipité dans le Nil. Halim-Pacha, son oncle, plus agile que lui, put se sauver à la nage.

On passe ensuite à Tantah, célèbre pour sa grande foire au printemps, où les dévotes musulmanes pour conjurer la stérilité font un sacrifice nocturne à Priape sur les marches de la mosquée.

L’autre branche principale du Nil (celle de Damiette) est franchie à Benha-Assal, près du grand palais désert qui vit la fin tragique mais si bien méritée d’Abbas- Pacha.

On aperçoit ensuite les Pyramides bleues à l’horizon, la chaîne aride du Mokattan, et l’on approche du Caire à travers de la verdure et de beaux jardins.

Une des meilleures descriptions de l’Égypte est celle donnée par Amrou dans une lettre au calife Omar. On y voit que le soi-disant farouche conquérant arabe, auquel on a attribué l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, ne manquait pas de talent littéraire.

O commandeur des croyants ! l’Égypte est une terre noire et un champ vert entre une montagne pulvérisée et un sable rouge. De Syène à la mer, il y a un mois de voyage pour un homme à cheval. Le long de la vallée descend un fleuve sur lequel se répand, le matin et le soir, la bénédiction du. Très-Haut, et qui s’élève et qui s’abaisse selon les révolutions du soleil et de la lune. Lorsque, chaque année, la Providence ouvre les portes aux fontaines et aux sources, qui nourrissent la terre, le Nil roule ses ondes, soulevées et mugissantes, à travers le royaume de l’Égypte, les champs sont submergés par ses eaux salutaires, et les villages communiquent entre eux au moyen de barques bariolées. L’inondation, en se retirant, laisse après elle un limon fertile où l’on dépose les diverses semences. La foule des cultivateurs, semblable à un essaim de

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fourmis industrieuses, noircit la terre. Leur paresse native est stimulée par le fouet des surveillants et par la perspective d’une abondante récolte. Rarement leur espoir est déçu ; mais les richesses qu’ils tirent du froment, de l’orge, du riz, des légumes, des arbres fruitiers et du bétail, sont inégalement partagées entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent. Selon la vicissitude des saisons, le pays se pare de l’argent des flots, de la verdure de l’émeraude et du jaune foncé d'une moisson dorée. >»

Toute cette fertilité est due au Nil. La vue de ce fleuve, le plus vaste et le plus mystérieux courant d’eau de notre terre, ne peut laisser indifférents ceux qui ont quelque littérature. Il se mêle à cet intérêt un vif sentiment de curiosité. Les sources du Nil, qui préoccupaient Hérodote, Diodore de Sicile, Ptolémée, sont encore inconnues, quoique la découverte du lac Victoria- Nyanza, par Speke et Grant, et celle du lac Albert - Nyanza, par Samuel Baker, aient beaucoup éclairé la question. Avouons, en passant, que les explorateurs anglais ont un peu abusé de ces deux noms augustes, et que l’albertomanie, dont l’Angleterre commence à se lasser tant soit peu, embrouillera considérablement.les futurs géographes. Du train où vont les bustes, les portraits, les statues, debout ou assises, couchées ou équestres, la figure de ce bon prince sera aussi connue des siècles futurs que celle de l’Antinous.

Mais revenons au Nil.

Chose curieuse, les découvertes récentes confirment en grande partie les traditions anciennes, qui paraissaient fabuleuses au commencement de ce siècle. L’antiquité savait vaguement que le Nil sortait d’un ou de

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plusieurs grands lacs ; elle se doutait que la cause des crues régulières du Nil à l’automne, saison où les autres fleuves sont au plus bas , provenait des pluies d’été immenses, qui tombent dans l’Afrique centrale, en Abyssinie, ainsi que sur ces plateaux, vers les lacs, où Speke trouva le royaume de Mtesa, roi d’Uganda, et où Samuel Baker et son héroïque jeune femme Dalmate, furent cruellement traités par le vil et lâche Kamrasi, roi d’Unyoro.

11 n’entre pas dans le plan de ce journal, qu’on trouvera déjà peut-être trop étendu, de donner de longues citations ; mais que le lecteur relise la fin du premier livre de Diodore de Sicile, et le livre d’Euterpe d’Hérodote, si intéressant quand il parle de l’Égypte.

Il avait parcouru ce pays jusqu’à la première cataracte, et avait deviné le génie bizarre et licencieux de cette race, que le mélange de sang sémitique et l’islamisme n’ont pas tant changée qu’on le croit.

Le dévergondage inouï qui présidait à certaines fêtes antiques (lisez dans Hérodote, la description des fêtes de Bacchus), l’absence complète de toute retenue, sont encore dans les mœurs. Tandis que dans les autres pays musulmans, il y a une modestie apparente qu’envierait souvent la prude Angleterre, la nudité s’étale partout en Égypte. On dirait que le culte du phallus est encore en honneur. 11 est impossible de donner même une idée des lubricités étranges, représentées par des acrobates à l’entrée de l’allée de Choubrah, où chaque jour les parents mènent leurs petits garçons et leurs petites filles, comme à Paris, à Guignol ou à la lanterne magique. Quelque partisan que l’on soit de tout ce qui est couleur locale, il est difficile de ne pas

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en être indigné. Pendant le Ramadan, et au Baïram, que je vis au Caire en 1861, toutes ces scènes redoublent d’intensité et produisent une atmosphère d’orgie fantastique, comme celle que décrit Gérard de Nerval en racontant la vie du calife Hakem.

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