‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 19 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE CAJRE ET Sl’Èfc,

L'Esbeyeb — Le mauvais goût de Son Altesse. — Les tombeaux des califes.— Les bôtels. — Le sultan Hakem. — Une averse. — Choubrah, — Halim-Pacha. — L’Abbassieh. — Les soldats égyptiens. — Héliopolis. — Kléber. — Les mosquées. — Les derviches hurleurs. — Une Marguerite de Bourgogne. — Les Pyramides. — Le désert do Suez. — L'hôtel Panil O. — M. Menacbem. — Louis XV et Bouret — Souvenirs do Vienne.

Le Caire, 28 Novembre, 13 Décembre 1867. — 11 fallait dire ce qui précède pour accentuer l’impression que donne le Caire ; mais sans que cette ville ait rien gagné en vertu — ces pays ne changent pas — elle a énormément perdu depuis l’avénement au trône de son Altesse actuelle, Ismaïl-Pacha.

Ce prince a fait tout ce qu’il était possible d’imaginer pour gâter le Caire. Que les amateurs du pittoresque, les gens hardis qui osent préférer le vieil Alger au boulevard Haussmann, se hâtent de venir ici, car on peut prévoir le jour où la beauté de l’ensemble sera détruite ; pour celle des détails, elle échappera longtemps encore, Dieu merci, aux caprices inintelligents d’un roitelet turc.

Autrefois, l’un des principaux charmes du Caire était l’Esbeyeh. Ce beau jardin, plein de verdure et d’oi-

LE CURE ET SUEZ

seaux, était planté d’essences d’arbres très-variées, dont les fleurs diverses embaumaient l’air. Tout autour étaient des cafés, de petits théâtres, qu’assiégeait à toute heure du jour et de la nuit une foule joyeuse et bigarrée. Le soir, on y venait respirer la fraîcheur sous les grands arbres en écoutant la musique. L’Esbeyeh offrait un lieu de promenade unique en Orient, où les Européens, la nuit venue, sont obligés de rester maussadement enfermés chez eux. C’était une des causes de la prospérité du Caire comme station d’hiver.

Son Altesse a changé tout cela. Dans un jour néfaste, il vit le parc Monceaux et voulut l’imiter, mais il s’y prit à la turqjue. On commença par mettre le feu aux théâtres et aux cafés, puis on abattit, on ne sait trop pourquoi, bon nombre des plus beaux arbres qui gisent encore sur le sol. 11 fut décidé ensuite qu’on détruirait la partie la plus agréable du jardin, pour y construire des maisons meublées, mais après avoir creusé quelques fondations, on se ravisa. Au centre on éleva un grand mur, qui commençait à être couronné d’une grille monumentale, assez étonnée de se trouver dans cette galère, quand la pénurie du trésor, conséquence de la visite du souverain à l’Exposition universelle, fit suspendre tous les travaux.

Dans l’état actuel, l’Esbeyeh n’est plus qu’un cloaque affreux, qui ne semble servir qu’à un seul usage, celui de latrine pour une bonne moitié de la population du Caire. On dit que Son Altesse ne manque pas de vanité. Je voudrais quelle pût entendre le toile universel de tous les voyageurs ; une demie-heure à une table d’hôte de sa capitale, un jour delà malle des Indes, serait une petite leçon quelle mériterait bien.

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On a aussi beaucoup gâté le Mousky. Les maisons arabes ont été démolies pour faire place à des constructions dont les moins laides sont dans le mauvais goût bâtard de Constantinople. En ce moment, troublé par les lauriers de l’illustre édile parisien, le Pacha fait percer une vaste trouée pour continuer la rue jusqu’à l’extrémité orientale de la ville.

Le soleil, la poussière et le vent s’en donnent à cœur joie dans cet espace beaucoup trop large pour le climat. On a été obligé d’établir, après coup, entre les maisons une disgracieuse toiture en planches, tant on a tort de vouloir singer l’Europe en ces pays,

Les coutumes, les vêtements, la manière de bâtir ont leur raison d’être. C’est par le côté moral et non par le côté matériel que devrait pénétrer notre civilisation. Malheureusement, c’est tout le contraire qui a lieu en Egypte. On y voit des Abbas -Pacha, et pour compensation on nous donne de plates imitations du style Ilaussmann, quand l’original n’est déjà pas si agréable.

Mais ce qu’on ne peut ôter au Caire, c’est l’extrême originalité de sa position. D’un côté, la riche vallée du Mil avec ses terres noires, sa végétation touffue et son fleuve qui ne le cède à aucun cours d’eau en célébrité et en mystère; de l’autre les hauteurs roussâires du Mokattan avec cet énorme ensemble de constructions qu’on nomme la citadelle; enfin au nord et au nord-est le désert qui va jusqu’à la mer Rouge.

C’est une chose étrange que de quitter ces bazars si pleins de vie, de couleur et de richesse, et de se trouver au bout de quelques instants au milieu de l’aridité du désert. De ce côté-là du Caire, pas de faubourgs, pas de transition.

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Dès qu’on sort de Bab-el-Nasr, quelques tombes, puis la solitude.

Les tourbillons de sable poussés par le Kiamsin viennent s’amonceler contre les vieux murs croulants de l’antique cité.

Dans une vallée de ce désert, à peu de distance de Bab-el-lNasr, se trouve la nécropole que les Européens appellent à tort les tombeaux des califes ; mais le mot est consacré.

Ce sont les tombeaux de la dynastie de sultans circassiens ou mamelouks qui régnèrent en Egypte depuis la fin du quatorzième siècle jusqu’aux premières années du seizième, où le sultan Sélim soumit l’Égypte au trône de Constantinople, tout en laissant subsister une aristocratie mamelouke, qui dura jusqu’à Méhémet-Ali (1).

Ces monuments, auxquels sont souvent annexés des mosquées, forment, avec l’Alhambra de Grenade, les morceaux les plus exquis de l’architecture arabe.

Les plus beaux sont les tombeaux de Berkook, fondateur de la dynastie, qui eut la gloire de préserver l’Égypte de l’invasion des Tartares de Tamerlan, et de Kait-Bey, qui régna de 1468 à 1496, et résista toujours avec succès aux armées turques.

En revenant de ces tombeaux à la porte el Ghorée on s’aventure dans des buttes de sable mouvant. Une solitude morne, rien qui rappelle le voisinage d’une grande ville. On se croirait plutôt sur une de ces affreuses routes du Sahara, entre Tuggurt et le Souf. Le soleil est

(1) Luea dans Volney l’histoire de ces maîtres étranges qui se recrutaient par l’esclavage, n’avaient jamais de famille (car le climat de l’Égypte est fatal aux enfants de race aryenne) et dont les habitudes répondaient si peu à toutes les idçes générales.

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brûlant. Tout à coup, du haut d’un monticule, on aperçoit la ville immense, les grands murs, les minarets gracieux découpés sur le ciel brillant.

C’est un coup de théâtre auquel vient s’ajouter le charme des sensations. On entre, et l’ombre et la fraîcheur des rues étroites reposent la vue et donnent un bien-être délicieux. Cette partie de la ville est aussi une des plus curieuses.

Elle n’a pas encore subi les enlaidissements d’Ismaïl- Pacha. De vieilles maisons aux façades sculptées, des moucharabys finement découpés, des fontaines aux arabesques charmantes, des femmes voilées, mystérieuses, une foule pittoresque parmi laquelle fait tache notre disgracieux costume. En un mot tout un chapitre des Mille et une Nuits, et avec cela de la douceur, de l’aménité, rien de la grossière malveillance de Damas ou de Hébron.

On arrive bientôt à la mosquée el Ezher (la splendide). C’est une des plus vastes mosquées du Caire. Elle a sept portes et contient de vastes portiques, des écoles de garçons et une bibliothèque, sorte de collège de doctes et graves musulmans dont les mœurs licencieuses forment un sujet inépuisable d’anecdotes aux mauvais plaisants du Cairei

Nous revenons ensuite à l’hôtel par le Mousky.

Le sujet de l’hôtel ne manque pas d’intérêt pour les voyageurs. Je suis descendu à l’hôtel des Ambassadeurs, ayant pour principe d’éviter les hôtels anglais où une propreté (douteuse) et un water closet plus soigné que les lits, ne compensent pas une nourriture exécrable.

La cuisine est excellente à l’hôtel des Ambassadeurs

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et la propreté ne laisse rien à désirer ; mais, pour avoir une chambre un peu convenable, je paye 28 francs par jour, 10 francs pour mon domestique, ce qui fait 38 francs par jour sans vin et aucun autre extra. Il n’y a pas de bouteille de vin au-dessous de 5 francs. Les heures de repas ne sont pas agréables, midi et sept heures et demie.

Je dois ajouter, pour être juste, que ce sont les prix et les heures du Caire. Je payerais à peu près aussi cher dansles autres hôtels sans être aussi bien. Mais cette cherté excessive de l’Égypte (tout est dans la même proportion, sauf les ânes), est un grand inconvénient (sans parler des autres) pour un séjour d’hiver.

L’Italie, le midi de l’Espagne sont bien préférables; et ceux qui se plaignent de l’augmentation de prix à Rome et à Naples (je ne parle pas du coupe-gorge de Nice) n’auraient pour se calmer qu’à passer une quinzaine de jours dans la capitale d’Ismaïl-Pacha.

Le 3 décembre, nous assistons à un spectacle qui ne se présente pas souvent au Caire : c’est celui d’une grande pluie. 11 se passe quelquefois des années sans que cela arrive. Nous avions été le matin, voir la mosquée du sultan Hakem.

Hakem est un sujet intéressant. Gérard de Nerval a écrit son histoire d’une façon un peu fantastique. Ce beau jeune prince, ardent, enivré de force et de désirs, se crut une incarnation de la divinité. C’est le dieu des Druses. Il fut aussi décrié qu’Héliogabale et peut-être sans plus de raison. La foule des laids est toujours si jalouse de la beauté. Il périt par suite d’une conjuration

l.K CA IKK EX SUEZ.

de haines féminines. Ce fut sa sœur qui le fit assassiner.

Sa mosquée est clans un coin du Caire près de Babel-Nasr. Elle date de l’an 1000. Elle couvre beaucoup de terrain; mais ce n’est plus qu’une ruine grandiose, remarquable par les arceaux en ogive, forme architecturale qu’on ne rencontre que cent ans plus tard en Europe. Ses minarets, d’une construction inusitée, ont quelque chose d’étrange qui fait songer à ce brillant moyen âge égyptien où la race persécutée d’ Ali parvint enfin au califat de l’Afrique.

En re venant par les rues tortueuses du quartier copte, *. nous nous apercevions que le ciel devenait de plus en plus sombre, cependant les âniers assuraient qu’il ne tomberait que quelques gouttes d’eau. Tout à coup le tonnerre gronde d’une façon terrible, la foudre éclate sur l’Esbeyeh, et les rues sont changées en rivières de boue par une pluie diluvienne. L’orage dure plus de trois heures. L’eau entre dans les maisons, toutes les chambres du dernier étage sont inondées. Les boutiques se ferment.

Lorsque la pluie cesse je monte à âne et vais par curiosité dans le Mouskv. Tout est désert, tout est barricadé : on dirait une ville prise par l’ennemi. C’est qu’une pluie au Caire est chose plus rare qu’un tremblement de terre dans beaucoup d’endroits. On ne construit pas en prévision du mauvais temps, et un orage comme celui de ce matin amène toujours la chute de quelques maisons. Le climat deviendrait-il plus pluvieux dans notre coin du globe ? On serait tenté de le croire à voir les tristes étés de Paris. Ici, on le prétend; car, chose inouïe, il y a eu trois journées de pluie en cet an de grâce 1 867.

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La promenade en voiture, le Hy de- Part ou le bois de Boulogne du Caire est l’avenue de Choubrah. La poussière est le seul défaut de cette promenade ; un peu d’arrosage y remédierait et le Nil n’est pas loin. De grands sycomores et des acacias qui ressemblent peu à la vilaine espèce d’Europe, qui n’a pour elle que sa fleur, forment au-dessus de la route un dôme impénétrable de verdure; d’un côté, on voit se détachant sur l’azur profond du ciel la chaîne du Mokattan ; de l’autre, la riche vallée du Nil, et plus loin, en approchant de Choubrah, le fleuve lui-même, large, roulant ses eaux terreuses qui, sortant des solitudes inexplorées viennent donner la fertilité à l’Égypte.

Choubrah est une création de Méhémet-Ali, un rêve de pacha réalisé. C’est un beau jardin où des haies de géraniums bordent des massifs de citronniers, où des fleurs grimpantes aux calices bleus ou rouges courent parmi les roses et s’enlacent au tronc des orangers. Au milieu est un vaste kiosque de marbre blanc qui entoure un bassin d’eau qui vient du Nil.

Il peut être brillamment éclairé au gaz. C’est là, pendant les nuits d’été, que le Pacha faisait baigner ses femmes et se promenait poussé par elles dans un caique doré. Cela peut sembler charmant pour une fois ; mais je doute que ce rêve oriental, s’il a été mis à exécution, se soit répété souvent. -Ce serait bien fade à la longue, et la figure mâle de Méhémet-Ali avec sa barbe grisonnante me semble peu faite pour ce genre d’exercice céladon. 11 aurait fallu à Choubrah un Alcibiade, un Hakem, un de ces beaux jeunes écervelés qu’on est tenté d’excuser quand on a devant les yeux la débauche plate et ennuyée de nos don Juan modernes.

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Aux coins du kiosque se trouvent quatre salons meublés à l’européenne. De très-riches soieries de Lyon, mais pas d’un goût très-pur. Des portraits de famille, malgré les prescriptions du Coran qui défendent d’imiter la forme humaine et môme celle des animaux. Mais, sous le rapport de l'indifférence religieuse, la dynastie égyptienne ne laisse rien à désirer à d’autres familles régnantes et est vraiment fort civilisée. Beaucoup de tableaux de chasse aussi, car le propriétaire actuel de Choubrah est un intrépide chasseur. C’est Ilalim-Pacha, le plus jeune des fils de Méhémet-Ali. J’ai fait avec lui le voyage de Constantinople à Vienne. A bord des bateaux à vapeur du Danube il se faisait filouter au jeu d’une manière fort réjouissante par les escrocs moldovalaques. Ce n’en est pas moins le plus distingué des princes égyptiens ; il est vrai que ce compliment n’est pas un superlatif. Ismaïl-Pacha le craint et le persécute en même temps. Aux dernières nouvelles, Halim- Paclia avait été obligé de se mettre sous la protection des consuls de France et d’Angleterre pour échapper à la tyrannie capricieuse de son neveu. Ce n’est pas tout. Un soi-disant attentat contre le vice-roi a été organisé (octobre 1868), probablement par la police, pour compromettre Ilalim-Pacha.

Une balle jetée à la main aurait été trouvée dans la voiture de Son Altesse. On avouera que ce n’était rien de bien formidable. La population européenne est restée incrédule. Mais le monde officiel s’est vu forcé néanmoins de présenter des adresses, et Ismaïl-Pacha a répondu en invoquant la Providence dans ce style pompeux et pédant qui a été mis à la mode depuis quelques années.

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Le 7 décembre, nous allons visiter l’obélisque d’Héliopolis.

Nous sortons de la ville par Bab-el-Nasr et nous revoyons les minarets bizarres de la mosquée de l’illuminé Hakem. Une large route traversant le désert et bordée de quelques arbres mal venus conduit à l’Abbassieh. C’est une ville qu’Abbas-Pacha voulut créer. Ce monstre, que l’Europe eut bien tort de tolérer, avait l’idée folle d’éclipser le Caire avec une cité qui porterait son nom. Sa mort interrompit ce beau projet. L’Abbassieh tombe en mines, le désert reprend son empire. Le hideux palais, bariolé de bleu et de jaune, du fondateur est seul encore solide. Il sert de caserne. Les autres casernes sont vides et crevassées. Il y en avait beaucoup cependant, car c’est le genre de bâtisses qu’aflectionnent particulièrement les despotes de tous pays. Il y a aussi un grand nombre de pigeonniers croulants, car Abbas-Pacha partageait ses loisirs entre les supplices et la manie des animaux.

Il avait de petites distractions, comme celle de faire coudre la bouche aux esclaves qui lui déplaisaient ; mais il aimait ensuite à nourrir ses pigeons et ses pintades. Ce mélange de férocité et de goûts d’un bon bourgeois de Yiroflay et de Romainville n’est-il pas assez piquant ?

A quelques centaines de pas de l’Abbassieh, dans le désert, est établi un camp. Je ne puis dire que les soldats de Son Altesse (c’est l’expression consacrée en Égypte, ne l’oubliez pas) m’aient laissé une impression favorable. Gêné dans son uniforme européen, le fellah a perdu sa bonne grâce naturelle, et, fier de son fusil, il a cru devoir adopter un petit air fendant qui ne lui va

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aucunement. Le mouton posant en spadassin est toujours assez ridicule.

Pour se donner l’air crâne il y ajoute un peu de filouterie, — pas bien terrible, cependant. — Quand nous entrons dans un rassemblement pour entendre des chanteuses ou des chanteurs, car ce sont, je crois, de jeunes garçons habillés en femmes, nos âniers nous recommandent de faire attention à nos mouchoirs. En effet, au bout d’un moment, je sens une main qui tripote ma poche. Je la saisis vivement en disant : « chouya, chouya » (doucement, doucement), et le larron, sans plus se troubler, se met à rire de bon cœur. Ceci est tout à fait dans le goût napolitain,

Nous entrons ensuite dans des bois d’oliviers. Un peu avant d’arriver à Héliopolis, au n’iilieu d’un grand jardin plein de canaux et de roses, est un sycomore gigantesque.

Une tradition touchante veut que la Sainte Famille se soit reposée à l’ombre de ses branches pendant la fuite en Égypte. Cette tradition est bien vague, bien peu historique; mais dans ce beau jardin, à l’ombre, bercé par le bruit des eaux, mille doux songes remplissent l’esprit, on pense à ces gracieux tableaux de l’Albane où les anges viennent servir la Sainte Vierge, où les arbres courbent leurs branches devant l’enfant Jésus.

Il ne reste qu’un obélisque de la ville fameuse d’Héliopolis, qui donna le jour à Aseneth, femme de Joseph. (. Pharaon lui donna pour femme Aseneth, fdle du Putipharé, prêtre d’Héliopolis. (Genèse, XLI, 45.)

Cet obélisque porte le cartouche (1) d’Osirtasen, pre-

(1) Dans l’écrilure hiéroglyphique les Égyptiens avaient l’usage d’entourer entièrement d’une ligne les noms des rois. La découverte de cette

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mier roi de la douzième dynastie qui régnait plus de deux mille ans avant l’ère chrétienne. Elle prouve l’immense antiquité d’Héliopolis, qui était déjà en ruines et abandonnée depuis longtemps quand le voyageur Strabon la visita quelques années avant l’ère chrétienne. Nous revenons au Caire par une autre route beaucoup plus ombragée. Elle longe par moments le canal qui, avant de retourner au Nil, coupe en deux la ville du Caire. C’est un assez vilain fossé boueux qu’on aperçoit rarement et dont bien des touristes européens ne soupçonnent pas même l’existence.

Cette partie de la banlieue du Caire est une succession de belles plantations de figuiers, de palmiers et de bananiers qui égalent bien ce me semble les fameux jardins de Damas. C’est de ce côté, dans un coin très retiré, qu est le tombeau de l’héroïque Kléber. Sa fin fut triste ; mais au moins il n’eut pas à supporter les avanies que lui aurait probablement fait subir Napoléon, si jaloux non-seulement des grands généraux de la république, comme Moreau, mais des chefs qui se distinguaient trop en dehors de lui. Ainsi cet homme -prodigieux, dont l’âme ne fut pas grande comme le génie, ne pardonna jamais au jeune Kellermann d’avoir trop puissamment contribué à la victoire de Marengo.

On rentre au Caire par Bab-Charieh. Sous l’arche de la porte, joli motif de paysage. Au premier plan un palmier et un corps de garde sous un sycomore. Des minarets dans le fond. Grand mouvement. Très-gen-

habitude, due à la pierre de Rosette (maintenant au musée britannique; où à côté do l’hiéroglyphe se trouvait le texte grec, fut de la plus grande Utilité h Champollion,

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tilles toutes jeunes « fellahines » déjà mères à treize ans.

L’église catholique du Caire est un assez vaste édifice, beau à l’intérieur et bien décoré dans le goût italien. Elle est desservie par les Franciscains. 11 y a ici une nombreuse population latine, mais elle est iort indifférente en général. On ne rencontre pas cet amour pour la religion qui caractérise le Liban et la Galilée. En sortant de là nous allons visiter des mosquées et sommes frappés de leur abandon. Pas de traces de ce fanatisme qui brille dans les yeux des Damasquins quand ils voient un « giaour » .

Le fait est que l’ Égypte, si renommée autrefois comme le pays religieux par excellence est tout le contraire maintenant. Le mahométisme, si fanatique ailleurs, y est assez tranquille, sauf parmi quelques têtes blanches des mosquées Hossaneyn et el Ezher.

Le peuple se serait-il fatigué de cette théocratie qui le tint pendant tant de siècles sous un joug si absolu ? Le ressort religieux se serait-il usé à la longue à adorer des ibis, des crocodiles, des chats et des bœufs ? Ce qui est sûr c’est que l’Égyptien d’aujourd’hui, uniquement attaché à quelques superstitions indécentes ou grossières, se soucie peu du grand inconnu.

Il faut noter ce trait, car c’est une exception à la règle ordinaire. Les nations changent peu ; et pour les autres particularités de caractère, les « fellahs » semblent avoir beaucoup d’analogie avec les Egyptiens d’autrefois.

La mosquée de Touloum est une des plus anciennes

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cl u Caire. Comme dans celle de Hakem l’ogive y est employée, mais c’est une ogive d’une espèce particulière qui a en bas un sorte de renflement en fer à cheval. La vue qu’on aperçoit du haut des minarets est magnifique. Malheureusement, c’est une ruine qui s’écroulerait bien vite si le climat n’était si beau.

Je n’en dirai pas autant de la mosquée du sultan Hassan (J), la plus belle du Caire. Ses murs, bâtis avec des pierres des Pyramides, ont une solidité qui manque en général aux constructions arabes. Ses voûtes colossales font l’admiration des architectes. Derrière la mosquée proprement dite est une vaste salle au centre de laquelle est le tombeau du fondateur. Vanité des vanités. Les marbres précieux commencent à se détacher, les boiseries incrustées pourrissent et les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids parmi les stalactites de la frise.

En revenant vers le Mousky de l’extrémité sud de la * ville, on rencontre plusieurs jolies fontaines et plusieurs petites mosquées; les minarets sont presque toujours gracieux, bien proportionnés, mais ils pèchent par le délabrement et sont défigurés par des peintures ridicules. Passe encore quand on se contente de lignes rouges et blanches; mais quelquefois le bleu, le vert, le jaune produisent les effets les plus désastreux.

On arrive ensuite, à la mosquée el Moyed, construite par le prince mamelouk de ce nom (1415-1421). Elle se trouve à l’endroit le plus encombré du Caire. L’arche colossale qui domine la rue se nomme Bab-ez-Zoueileh. C’est comme un pont de Chiaja. Seulement, ici le commun des mortels ne passe pas dessus, que je sache. Les

(1) Prince de la dynastie Bnbarite qui succéda à la famille de Saladin (les Ayoubites) et régna de 1348 à 1565.

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boiseries de cette mosquée sont dorées, et pour l’Orient elle est passablement entretenue.

J’en dirai autant de celle du sultan Kaloum qui se trouve dans la même rue, mais plus bas après avoir dépassé le Mousky.

Elle est attachée à l’hôpital des fous, ou Moristan. Le grand nombre de fous qu’on rencontre dans ces parages rend la promenade assez désagréable; car, s’il est quelque chose qu’on doive craindre, c’est un fou, tant on a vu les plus inoffensifs tomber quelquefois, au moment où l’on s’y attend le moins, dans des frénésies terribles.

Chose singulière, c’est aussi le quartier des cafés des fumeurs de hachish. On dirait cependant que la vue de ,1a folie produite si souvent par ce mélange funeste devrait dégoûter de cette passion. Il n’en est rien. On voit dans ces cafés et à l’entour des gens à la face livide, aux yeux cernés, animés d’un feu étrange, tous affaiblis, amaigris. Ils rappellent ce que l’on lit des fumeurs d’opium en Chine.

On traverse le bazar turc, d’un luxe moins éblouissant qu’on veut bien le dire. Il est abîmé du reste par les démolitions et les bâtisses sans goût d’Ismaïl-Pacha. Au delà est la mosquée Hossaneyn, dédiée aux deux fils d’Ali dont j’ai déjà si souvent parlé.

C’est la mosquée populaire, et la fête de Hossein et de Hassan est une des grandes fêtes du Caire. Loin d’être abandonnée comme les autres mosquées, l’ Hossaneyn se reconstruit en ce moment. Il est trop tôt pour juger du nouvel édifice.

Voici les principales mosquées du Caire. Parler de toutes remplirait un volume; car on dit qu’il y a autant de mosquées au Caire que d’églises à Rome. Mais

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quel contraste entre le bon entretien de celles-ci et le délabrement des mosquées.

Pour terminer ce sujet, je dois ajouter qu’il y a une grande monotonie dans l’ornementation arabe et que les matériaux sont par trop peu solides. C’est presque toujours du plâtre, et le plâtre quelque bien travaillé qu’il soit, ne remplacera jamais entièrement la pierre, le marbre ou même le bois.

Le 9 décembre nous allons visiter le Nilomètre dans l’ile deRhoda.

C’est près de là que se tenaient autrefois les séances publiques des derviches hurleurs, scènes étranges, vertigineuses, avec les femmes voilées regardant du haut de la coupole, la chaleur, l’odeur de bêtes fauves, et les jeunes princes entourés de mamelouks vêtus de soieries et d’or. Elles sont bien mal remplacées par les pâles pirouettes des derviches tourneurs.

Le Nilomètre, situé à l’extrémité méridionale de Me, est un puits carré au milieu duquel s’élève une colonne graduée qui sert à mesurer les crues du Nil. Tout autour est une inscription coufique, sans date, mais dont les caractères se rapportent au neuvième siècle, période de la splendeur de la dynastie des Abbassides à laquelle appartenait Haroun-el-Reschid, l’illustre contemporain de Charlemagne.

Ce monument est un sujet d’études pour les savants ; pour ceux qui n’ont malheureusement aucune culture scientifique, ce lieu offre un tout autre intérêt. Un grand palais s’élève auprès ; il est si bien placé pour qu’on y reçoive les brises fraîches du fleuve et qu’on y contem-

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pie la plaine de Memphis et les Pyramides, quon oublie son mauvais goût et son délabrement. Dans le jardin qui l’entoure, des berceaux d’orangers, de vignes, de jasmins forment un abri impénétrable au soleil. On marche lentement dans des allées fraîches pavées de petits cailloux, admirant le vaste fleuve couvert de barques, les bois de palmiers et les gigantesques tombeaux au delà.

Quel séjour de sultane ! Mais la beauté du paysage n’apaisait pas l’âme cruelle et licencieuse de Nuzleh- Hanem, fille de Méhémet-Ali, veuve de Defterdar-Bey, et les fables de Marguerite de Bourgogue et de la tour de Nesle furent une réalité dans file de Rhoda.

Nous nous rendons ensuite au mausolée de la famille de Méhémet-Ali situé au milieu de la nécropole de l’Iman Chafey. J’avais vu ce lieu plein de monde et de bruit lorsque le jour du Baïran, la population en habits de fête vient aux tombeaux des aïeux. C’est plutôt une visite de cérémonie que de tristesse. Aujourd’hui tout est désert, mais le paysage borné par les lignes sévères du Mokattan n’en est que plus grandiose.

Que de morts déjà dans la famille régnante* Les Turcs ont bien de la peine à vivre en Égypte et surtout à y élever des enfants. Les tombeaux, dans le goût de Constantinople, sont couverts de châles de cachemire. Quelques-uns ont même des aigrettes en diamant*

Nous retournons au Caire par les tombeaux des mamelouks et un chemin qui gagne Kaït-Bev, en passant entre le Mokattan et la citadelle. Le soleil se penche sur le désert libyque, au delà des grandes Pyramides* Les minarets du Caire se détachent sur le safran et l’or. Je ne puis dire toute la grandeur de cette scène, vue

i.k c ur. k >;r suez.

d’une gorge de sable du désert d’Arabie. Elle me restera longtemps dans les yeux.

Cette heure, du reste, était la belle heure du Caire avant que l’Esbeyeh ne lût détruit par l’inconcevable sottise du vice-roi. On se promenait sous les grands arbres, au son de la musique, pendant que les nuages brillants du soir descendaient vers Boulac.

On me demandera sans doute pourquoi je ne parle pas des Pyramides. Le fait est, qu’à ce second séjour au Caire je me suis dispensé de cette intéressante mais bien pénible excursion.

En 1861, je suis monté sur la pyramide de Chéops, suivi du cortège obligatoire d’une vingtaine d’Arabes de mine peu orthodoxe, mais effrayants seulement pour ceux qui veulent être peureux, car le gouvernement les rend responsables d’un accident quelconque qui arriverait à un voyageur.

J'ai pénétré dans cette immense montagne de maçonnerie, chose curieuse mais désagréable au possible et qu’on n’a pas envie de recommencer, J’ai gagné ensuite le village Saccarah ou l'on couche tant bien que mal dans une maison arabe, pour revenir le lendemain matin par la plaine de Memphis où il reste si peu de traces d’une si immense cité.

Ce qui frappe le plus dans cette excursion, c’est le sphinx et ensuite le Sérapeum.

Le sphinx colossal, accroupi et à moitié enseveli par les sables du désert, conserve encore cette sorte de beauté pénétrante mais sensuelle qu’on voit encore sur la figure de certains « fellahs » égyptiens.

Le Sérapeum, découverte du savant M. Mariette qui a si bien disposé le musée de Boulac, se trouve entre

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les petites pyramides d’Abousir et la pyramide de Saccarah construite en gradins. C’est le lieu de sépulture des bœufs Apis qui gisent dans des sarcophages de granit placés dans des corniches creusées dans le roc. A côté sont les tombeaux des ibis sacrés, et un petit temple dont les sculptures murales, encore revêtues de peintures brillantes, offrent une quantité de scènes intéressantes de la vie ordinaire des anciens Égyptiens. Plus loin sont les pyramides de Dachour, le dernier point que l’on aperçoit au sud quand on contemple le vaste panorama de l’Égypte, du haut de l’esplanade de la citadelle du Caire.

13 Décembre. — Le désir de voir la mer Rouge et de comparer le désert d’Égypte avec le Sahara, nous fait prendre le chemin de fer de Suez. Le prix des places (35 fr.), et le temps employé à faire une centaine de kilomètres (<3 ;'i 7 heures), choquent nos habitudes européennes. Mais quel progrès sur les voyages en caravanes !

A peine hors du Caire, on se trouve en plein désert. 1 lest encore plus désolé que le Sahara entre Biskra et Ouargla. Pas d’oasis, mais dans quelques wady’s abrités du vent, des touffes d’une herbe clair-semée et chétive.

Environ à moitié chemin, sur une montagne aride, on aperçoit un vaste édifice, masse confuse de murailles crénelées et de tours. C’est le palais abandonné d’ Abbas, Pacha, où il venait cacher dans la solitude ses infamies sanglantes. Ce lieu se nomme Deïr-el-Hamra (la demeure rouge), mais comme c’est un des titres arabes

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de l’enfer, le pacha se fâchait fort si l’on ne l’appelait au contraire Deïr-el-Bayda (la maison blanche) .

Le service est extrêmement mal organisé, et nous éprouvons de longs retards ; heureusement je fais route avec M. Dussault, l’entrepreneur des grandes jetées de Port-Saïd et de Suez, et avec Mouchelet-Bey, ingénieur français au service de l’Égypte depuis une trentaine d’années. Cet excellent homme, plein delà vieille bonhomie française qui s’en va chaque jour, me donne mille détails intéressants sur Méhémet-Ali et ses successeurs. C’est lui que Charles Didier ( Séjour chez le grand chérif de la Mecque) trouva occupé à faire une route entre Tor et une des cimes de la péninsule du Sinaï, où Abbas- Pacha voulait se faire construire un repaire encore plus inaccessible que Deïr-el-Hamra. La tragédie de Benha (nuit du 13 au 14 juillet 1854) lit interrompre cette entreprise.

Mouchelet-Bey a aussi connu et aimé un cher parent, mort aujourd’hui, qui visita l’Égypte vers 1840.

Arrivés à Suez, nous nous dirigeons vers l’hôtel Péninsulaire-Oriental qu’on nous avait vanté. Des « cham ber-maids » assez fripées, mais drapées de dignité; des « wailers » indiens, mais singeant avec avantage l’air sot et pompeux de leurs confrères anglais nous impressionnent tout d’abord désagréablement. On me conduit à la maîtresse de l’hôtel, grande créature fanée qui, me toisant avec cette insolence polie où cette caste, à Paris, commence à imiter l’Angleterre avec succès* u Nous n’ avons pas de chambre, mais on pourra vous faire un lit dans le « coffee-room » passé minuit. » Sur ce, nous lui tournons le dos à son grand étonnement et allons au petit hôtel Victoria; où au moins on est polL

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Le Grand-Hôtel appartient à la compagnie Péninsulaire-Orientale, et tel maître, tel valet (1).

La mer Rouge a des marées très-fortes, qui font un effet singulier quand on vient de la Méditerranée.

Nous allons visiter, avant le coucher du soleil, l’entrée du canal dans la mer, le port et la jetée, travaux encore plus gigantesques que ceux de Port-Saïd.

En revenant, nous apercevons au loin les montagnes de la presqu’île sinaïtique.

Tout est lilas, le ciel, les montagnes, la mer.

L’expédition d’Abyssinie donne en ce moment un grand mouvement au port de Suez. C’est le sujet de toutes les conversations, et je me fais moquer de moi quand je prétends (la suite l’a bien prouvé) que l’Angleterre n’a aucune vue de conquête ultérieure. — La crainte de « la perfide Albion » est un des petits ridicules des employés du canal de Suez.

Le 14 décembre, nous revenons directement de Suez à Alexandrie. Grâce à la désorganisation du service, c’est un voyage qui prend de dix heures du matin à neuf heures du soir, et cependant on ne s’arrête pour manger nulle part. Ismaïl-Pacha, par une misérable économie, a remplacé presque tous les Européens par des employés arabes. Il en coûtera cher quelque jour aux voyageurs (au moins si c était à son auguste personne,

(1) Cetle compagnie, connue plutôt sous le nom de « P and O, » avait, avant l’établissement de l’excellent service des Messageries, le monopole absolu d6 la navigation à vapeur des mers de l’Inde et de la Chine. Elle en abusait avec une insolence devenue proverbiale. Aucun égard pour les passagers. Quant à le nourriture, libre aux Anglais encroûtés de s'extasier devant ces grands morceaux de viande encore saignante ; mais à bord, ces repas de sauvages suffisaient pour éterniser le mal de mer chez ceux qui avaient l’estomac tant soit peu délicat;

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plutôt qu’à quelques Européens qui n’y peuvent rien).

A Suez le temps est beau et les montagnes au sud sont couvertes de teintes brillantes; au Caire, il fait sombre, et pour une fois cette ville a un aspect presque septentrional. En arrivant à Alexandrie, nous trouvons le vent et la pluie.

15, 16, 17 et 18 Décembre. — Nous passons ces quatre journées à Alexandrie occupés à regarder la mer, espérant une amélioration de temps pour notre traversée de retour. 11 fait très-vilain pour l’Égypte, du vent presque toujours et plusieurs fois de fortes ondées qui mettent les rues de la ville dans un état affreux. Nous avons le contre-coup d’une crise de l’hiver qui, comme nous l’apprenons plus tard, est extrêmement rude en Europe.

Alexandrie est très-occupée d’un bal donné en l’honneur du vice-roi par un riche négociant juif, M. Menachem. 11 doit coûter plus de 60,000 francs. 11 a lieu la nuit du 16 décembre. Son Altesse arrive du Caire vers onze heures par un train express. Elle paraît un moment au bal, daigne prendre une glace, et repart avant minuit. Quel honneur pour le banquier et comme il a bien placé son argent!

Cela me rappelle l’anecdote du roi Louis XV et de Bouret. Ce grand financier avait élevé un magnifique pavillon près de Sain te- Assise, entouré d’un beau jardin, dans l’espoir que le roi, en allant faire une partie de chasse dans la forêt de Sénart, s’arrêterait un jour chez lui. Enfin Sa Majesté se décide à venir. Bouret est dans la joie et fait des préparatifs en conséquence.

Louis XV arrive, il entre dans le jardin et il prend

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une pêche mûre à l’espalier et la mange en disait : « Vos pêches ne sont pas mauvaises, Bouret, » puis remonte à cheval sans avoir même vu la maison.

Les uns s’apitoient sur les dépenses de M. Menachem, les autres prétendent qu’elles sont couvertes par le viceroi lui-même, qui veut seulement faire voir aux Anglais de distinction de passage combien il est aimé et vénéré de ses sujets.

Alexandrie ne nous plaît pas plus qu’ autrefois. Nous commençons à désirer Rome et l’Italie, et les villes métis ne sont jamais sympathiques.

La veille de notre départ d’Égypte, vers le coucher du soleil, j’allai m’asseoir dans un café, au bord de la mer. Les grandes lames de la tempête venaient se briser sur la plage, quelques arbres maigres et effeuillés se détachaient sur les teintes livides du ciel. Un orchestre allemand jouait des airs de Lucie et de Martha. Un des musiciens, adolescent encore, avait le type gracieux et doux des blondes jeunes filles de Vienne. Je ne sais quels souvenirs cette musique réveilla en moi, mais ma pensée, quittant ces côtes desséchées, se reporta aux beaux jardins de Schœnbrunn, où le rossignol chante dans les lilas et les roses, aux vertes prairies du Danube, le soir, quand le Prater répand au loin l’odeur pénétrante et molle de ses tilleuls en fleurs.

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