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CHAPITRE XII

D’ALEXANDRIE A ROME

Tempêtes. — Un homme à la mer. — Messine. — Le golfe de Naples

— La veille de Noël. — Une indigestion d’usage. — Les Napolitains.

— Tacite et Pétrone. — L’ancienne route de Rome. — Ferdinand II et l’archiduc Maximilien. — San Germano.— Les frontières des États de l’Église.

Le 19 décembre, dans l’après-midi, nous nous embarquons sur le grand bateau des Messageries le Saïd. Nous quittons l’Égypte sans aucun des sentiments tristes qui nous poursuivaient en voyant disparaître, probablement pour toujours, la vieille terre d’Asie. — Le temps s’est un peu remis et nous avons quelque espoir d’une traversée passable. Il n’en est rien. La tempête recommence dans la nuit, et pendant trois longs jours et trois longues nuits, nous sommes cruellement ballottés. Les traversées sur mer sont la plaie des voyages, et je me rappelle toujours le dire si sensé du docteur Johnson : «Je ne conçois pas que quelqu’un qui peut se faire mettre en prison préfère aller sur mer; car, ajoutait-il avec beaucoup de raison, un bâtiment est une prison, avec les tortures et le risque d’être noyé. »

Le 21, au plus fort de la tempête, les vagues balayent

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tellement l’avant qu’un pauvre matelot, père de cinq enfants, est enlevé et lancé à la mer.

On lui jette une bouée qu’il a le bonheur d’attraper. Le vapeur stoppe.

C’est un moment affreux. Malgré les coups de roulis d’une amplitude effrayante, tout le monde est sur le pont amarré aux cordages ou aux barres de fer. Ceux qui ne peuvent rien faire invoquent Notre-Dame au secours de ce malheureux. Enfin, par une manœuvre habile, accomplie au milieu d’une mer furieuse, le capitaine a la bonheur de faire approcher le navire et de hisser à kord le vieux marin dont les forces commençaient à faiblir.

Nous repartons, et il était temps, car nous commencions à être dans le creux de la lame, et les vagues pouvaient finir par éteindre les feux.

Enfin, le 22 décembre vers minuit, nous entrons dans le port de Messine. Même là, le vent se fait sentir, et c’est une grande barque à plusieurs rameurs qui nous descend à terre.

Épuisés de fatigue, nous nous faisons conduire à l’hôtel Victoria, où, chance fâcheuse, nous trouvons avec peine deux mauvais petits lits.

Le lendemain matin, 23 décembre, notre première visite est pour la belle cathédrale de Messine, au curieux portail. La ville a un aspect morne et triste quelle n’avait pas autrefois. Elle a été- cruellement éprouvée par le choléra. 11 y règne une misère affreuse. Tout va de mal en pis en Sicile, et l’on comprend bien le désir des Siciliens d’être indépendants et débarrassés du royaume d’Italie.

Le vent a tourné au nord; l’excellent petit bateau à

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vapeur de la compagnie Florio, le Dispaccio , que nous connaissons pour l’avoir vu sortir bien souvent du port de Naples, va partir dans l’après-midi. Malgré notre fatigue, nous avons une telle hâte d’en avoir fini avec la mer, que nous nous décidons à nous embarquer de nouveau.

Nous partons à trois heures, et par une soirée glaciale nous passons entre le tourbillon de Charybde et le rocher de Scilla. Ils sont là toujours, mais la navigation actuelle ne les redoute plus beaucoup. Plus loin, nous avons à notre droite les côtes dentelées de la Calabre, à gauche les îles Lipari avec le volcan du Stromboli. La mer est encore bien grosse, mais le plaisir d’entendre parler italien, la joie du retour nous la font supporter gaiement. Nous descendons de bonne heure, et quand nous nous réveillons, le 2 !\ décembre au matin, nous traversons, sur une mer moins houleuse, le b.eau golfe de Salerne. Voici la côte d’Amalfi , Positano, les îles des Sirènes, le cap Campanella, Capri, ces beaux rivages couverts d’une jeunesse éternelle, et dont chaque recoin me rappelle quelque charmant souvenir.

Le soleil est ici, les plages où la brise Emporte sous les caps rôdeur du citronnier;

L’œillet et le jasmin, le myrte et le cytise,

Fleurissent dans la gorge ou parent le sentier.

C’est ici qu’Amalfi s’élève sur les ondes,

Que le Vésuve en feux ébrcche le ciel pur.

Ici que Capri dort, sur ces grottes profondes,

Où la syrène nage au sein des flots d’azur.

C’est ici qu’est l’autel de Bacchus, de Diane,

Du Mithra couronné de l’Orient venu ;

Où loin des yeux furtifs de la foule profane,

Et Lucrèce et Virgile adoraient l’inconnu.

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Ce pays merveilleux, ces sommets et ces îles,

Ces rivages fleuris, ce golfe dentelé,

Ces rochers endormis sur les vagues tranquilles,

Sont les temples sacrés de la grande beauté !

(Avril 1864.)

Vers midi nous entrons dans le port de Naples. Des amis, des figures de connaissance égayent notre débarquement. La douane est tracassière et ridicule, et faquins et bateliers criaillent de leur mieux ; mais c’est l’antique usage, et bientôt nous nous trouvons installés en face du Vésuve à l’hôtel Bellevue, 71, Sainte-Lucie.

Naples est en liesse aujourd’hui. C’est à peu près la plus grande fête de l’année. Une foule bruyante et joyeuse envahit Tolède, Santa-Brigitta*, le Basso-Porto. Des boutiques de comestibles enrubannées, entourées de guirlandes tout à fait dans le goût des peintures de Porapéi, s’élèvent de tous côtés en plein vent. Il y a dans toutes les familles un grand dîner ce soir, mais pour obéir aux prescriptions de l’Eglise, on fait maigre et le mets principal est le capitone, grande anguille de mer qu’on envoie de tous côtés à Naples et surtout des lagunes de la Vénétie. C’est un régal encore plus problématique et indigeste que le plum-pudding anglais, Ces grands serpents tachetés qu’on voit dans des baquets sont fort peu ragoûtants. Mais c’est l’usage, et tout Naples doit se donner une indigestion obligatoire pour le matin de Noël.

25-26 Décembre 1867. — Le jour de Noël nous assistons à une grand’ messe militaire dans l’église de Saint-François-de-Paule, qui n’est plus interdite depuis le retour de l’archevêque -cardinal Riario-Sforza , et

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l’expulsion de quelques prêtres à moitié défroqués, dont le gouvernement commençait à avoir honte. Nous pensons avec ravissement aux saints lieux que nous venons de parcourir, à Nazareth, à la mer de Galilée, à Bethléem. Et cependant quel plaisir de se retrouver en pays catholique au milieu des grandes fêtes de la Nativité, si aimées dès l’enfance ! Un pays catholique, du moins en apparence, l’Italie l’est encore. Les habitudes persistent, et qui sait si cette crise ne sera pas moins déplorable quelle le paraît?

Mais les entreprises contre le pape ne porteront pas bonheur à la maison de Savoie, longtemps une des plus catholiques de l’Europe. Elle a mécontenté ses anciens sujets si fidèles, elle a abandonné son berceau à la France, et elle se ferait singulièrement illusion si elle se croyait acceptée par ses nouveaux sujets autrement que comme une utilité temporaire.

Ici, à Naples, elle n’a aucune racine. Mais nous traiterons de la politique plus tard ; parlons plutôt maintenant de Naples et du caractère napolitain.

Nous avons souvent habité Naples, mais chaque fois que nous y sommes revenus, nous l’avons trouvée plus belle et plus radieuse. S’il y manque le charme intellectuel si profond de Rome, et la noblesse infinie de l’horizon, l’alliance si charmante des caps et de la mer, ce Vésuve qui fume, ces montagnes aux proportions si gracieuses, cette île de Gapri qui change de teintes à toutes les heures du jour, remplissent l’âme et les yeux d’un enivrement de splendeur et de joie.

Les Napolitains sont-ils à la hauteur de cette magnifique nature ? Physiquement ils sont très-inférieurs aux Romains, aux Vénitiens, aux habitants de la Ro-

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magne et des Marches ; ils ont quelquefois une fleur de beauté dans l’adolescence, mais elle se fane bien rapidement. Moralement on les jugerait avec une sévérité extrême, si l’on tenait compte des idées européennes. Mais les Napolitains ne sont pas des Européens. L’Europe va jusqu à Rome. A Naples commence l’Orient. Cette phrase de quatre mots est la clef de la connaissance des Napolitains ; mais il faut des années pour arriver à l’énoncer. Leurs habitudes, leurs idées, leurs logements, leurs repas sans heure fixe, leur manière de vivre où le riche ne diffère guère du pauvre que par le luxe des chevaux, la très-grande réclusion des femmes , tandis que les hommes vivent beaucoup entre eux en plein air. Toutes ces choses ressemblent aux coutumes de l’Orient.

Un des lieux communs les plus ridicules de la classe des commis voyageurs, c’est de rendre les Bourbons responsables des défauts, des vices des Napolitains. Naples, au contraire, est immuable comme l’Asie. Lisez l’histoire fle toutes les conquêtes de Naples depuis Annibal jusqu’à Garibaldi. Ne sont-elles pas presque absolument identiques ? Les Napolitains sont encore ce que Tacite décrit au quinzième livre des Annales , une population de Grecs asiatiques, avide de nouveautés, prête à applaudir les riches et les puissants et parmi laquelle Néron osa monter, pour la première fois, sur un théâtre public. C’ est à Naples et dans ses environs que se passe la satire de Pétrone, et Encolpe Ascylte et Giton, les esclaves débauchés et fripons, ressemblent bien à certains lazaroni d’aujourd’hui.

Ce que l’on peut dire des Bourbons, c’est que les uns, comme le vieux roi Ferdinand Ior, étaient devenus Na-

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politains (ne nous en étonnons pas, nous qui raisonnons, nous ne passerions pas impunément dix ans dans ce climat absorbant), et que les autres, comme Ferdinand II, avaient pris, peut-être dans leur sang allemand, quelques chose de froid et de guindé extrêmement antipathique au pays.

Ce qu’il aurait fallu, ce qu’il faudrait aux Napolitains, c’est un despote généreux, magnifique et intelligent, si tant est qu’un despote puisse l’être. Ferdinand II, au contraire, sombre, économe, soupçonneux, entouré d’espions, avait tous les caractères odieux d’un commissaire de police, quoiqu’il fût religieux et animé probablement de bonnes intentions. Sa jalousie de son fils, qui était à moitié abruti par l’ignorance et qui ne s’est développé que dans le malheur et depuis son séjour à Rome, restera une grande tache sur sa mémoire. Voulant la bassesse et l’espionnage avant tout, il avait très-mal choisi ses agents préférés qui furent les premiers à le trahir.

Sous lui le peuple, obsédé par une police mélangée de tracasserie française et d’arbitraire russe, se dégoûta profondément des Bourbons. On accepta avec transport un changement quelconque, sauf à se repentir plus tard.

Si Ferdinand II avait été un despote brillant, ou même un bon lazarone comme son grand-père , sa famille serait encore sur le trône de Naples. Quant aux constitutions et à tout l’attirail politico-philosophique de l’Occident, on les verra échouer à Naples devant la force d’inertie de l’Orient.

Naples devrait être une ville de récréation et de plaisir. Il est 9i doux de venir se reposer de l’ indus-

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trialisme dans ce délicieux climat et en présence de ce beau golfe.

Mais pour cela il faudrait qu’il y eût un peu de sécurité matérielle, chose qui existait au moins sous les Bourbons ; en ce moment on risque d’être enlevé presque aux portes de Naples, et des bandes de brigands rendent inaccessibles la plupart de ces belles chaînes de montagnes qu’on voit de Santa-Lucia et de la Villa- Reale.

27 Décembre. — Le Vésuve est en éruption depuis quinze jours. Il était magnifique cette nuit. Ce matin le ciel est admirable, mais il fait très-froid, et l’on voit sur la montagne le curieux spectacle de la neige auprès du feu.

Nous partons par le train direct de dix heures. On ne met que huit heures maintenant entre Rome et Naples. En 1856 j’ai mis quatre jours, et, malgré la beauté du temps et du pays, c’était un peu long, il faut l’avouer. La route suivait l’ancienne voie Appienne et passait par Terracine et Gaète. La traversée des Marais Pontins était ennuyeuse et triste, mais la ville de Terracine était charmante, bien assise sur sa colline boisée avec son vieux temple et les souvenirs de sainte Flavie Domi tille, cousine de Domitien, et des saints Achille et Nérée, ses serviteurs. Puis venaient Formies, où les sicaires d’Antoine, complices de l’exécrable Auguste, massacrèrent lâchement Cicéron, Gaète et les jardins embaumés près du golfe étincelant.

Ferdinand II y avait une villa aussi laide qu’un endroit peut l’être dans un site aussi beau. Il y passait beaucoup de temps auprès de ses casernes et à deux

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pas de ses galériens. Lisez, dans les œuvres de l’infortuné empereur du Mexique, Maximilien, le récit d’une visite à Gaète. Malgré le prestige que toute autorité légitime avait pour le descendant de Gharles-Quint, on voit l’antipathie que ce triste entourage inspira au sympathique jeune prince dont l’histoire conservera un pieux souvenir, et qui seul avec la malheureuse impératrice se conduisit bien, au milieu des extravagances, de la duplicité et des carnages des déplorables événements du Mexique. Je ne parle pas, bien entendu, des pauvres héroïques soldats tristement sacrifiés dans un camp ou dans l’autre.

Le chemin de fer s’enfonce dans les terres et longe l’Apennin. Il pénètre dans l’État romain par cette large vallée qui sépare du pays des Volsques les montagnes des Èques et des Marses.

Nous traversons les riches campagnes de la Campanie, La vigne pend en festons d’un arbre à l’autre, Ces arbres sont taillés pour cet usage ; ici cela a sa raison d’être, mais pourquoi imiter ces mutilations dans les promenades publiques et les jardins d’agrément ? Nous avons trouvé la Villa-Réale de plus en plus abîmée. Bientôt il ne restera plus d’ombrage.

Même dans cette saison la Campanie a quelque chose de moelleux et de doux. Les délices de Capoue n’étaient pas un vain mot. Qu’on pense à la joie d’une armée cantonnée dans ces plaines fertiles où le vin est bon et où les femmes sont peu sauvages, surtout après les privations et les souffrances des Carthaginois dans leur marche aventureuse à travers la Gaule et les Alpes.

On passe le grand palais carré de Caserte où l’absence de goût pour la nature des princes de la maison

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de Bourbon si perceptible à Versailles, à Marly, se montre dans toute sa force. Charles III choisit pour bâtir cette demeure le seul lieu entièrement laid et sans vue des environs de Naples.

Nous nous arrêtons un instant à Cajanello, où nous arrivâmes, il y a trois ans, après avoir traversé l’Apennin en partant de Pescara sur l’Adriatique. Les cols élevés de la montagne, les forêts de chênes et la vieille ville samnite d’Isemia ne manquent pas de grandeur, mais nous ne conseillons ce voyage à personne ; tantôt nous étions escortés par la cavalerie, tantôt des sentinelles étaient placées tous les cent pas sur la route.

Le pays a du caractère. Les lignes sont belles et la fertilité des vallées rachète l’âpreté des sommets de rochers blancs. Mais on peut remarquer les traces de cette profonde insécurité qui désole les provinces méridionales et dont nous parlerons plus au long, car elle n’est pas assez connue et appréciée. Peu ou pas de fermes isolées. Celles qu’on voit de temps en temps sont abandonnées. Les villages ressemblent à des forteresses. Les paysans viennent de loin à leur travail en escouades nombreuses et bien armés.

San-Germano, dernière ville napolitaine, a un air féodal ; quant au couvent du mont Gassin qui la domine, c’est un immense édilice carré qui de loin paraît moderne. Je n’en parlerai point. J’eus la paresse de ne pas le visiter autrefois, et maintenant j’ai peu le goût d’assister aux spoliations d’un parlement inepte.

Voici enfin les frontières du patrimoine de Saint- Pierre qui a encore résisté à l’orage de cet automne. La folle tentative de Garibaldi devait aboutir à une fuite

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en train express pour le héros, et à une humiliation méritée pour le royaume d’Italie.

Le prétendu droit du parlement de Florence peut se résumer comme la fable du loup et de l’agneau dans ce vers :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Mais Dieu soit loué, ils n’ont pas été plus forts cette année et ne le seront peut-être jamais.

Comme il y a souvent loin de la coupe aux lèvres, ainsi que disait Saladin, un déraillement qui aurait pu être très-grave arrive à notre train entre Ceprano et Rome, et ce n’est que bien tard dans la nuit que j’arrive dans cette chère vieille ville où je retrouve les miens.

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