CHAPITRE XIII
La Rome des Papes et la Rome des Césabs,
La dernière demeure de saint Pierre. — Ceux à qui Rome déplaît. — La campagne romaine. — Mazzini et ses disciples. — Saint-Sylvestre. — Le pape au Gesu, — Saint Ignace do Loyola. — Les grandes basiliques. — Le climat. — Les Zouaves. — La Beffana. — Liberté de Rome. — Un jardin sur le Quirinal. — Les Cenci. — La villa et le palais Rorghèse. — L’hiver sous les Romains. — Le prince Torlonia. — Sainte Agnès. — La villa Albani. — Winckelmann. — L'AntinoUs. — Atelier de Renzoni. — La via Salara. — La mort de Néron. — San Piétro in Montorio. — La grande-duchesse do Gérolstein.
Nous avons vu la mer de Génézareth et le beau pays de Galilée, où sur les flots bleus, au faîte des gracieuses collines, le Sauveur jeta les semences de la loi nouvelle qui devait guider les destinées meilleures de l’humanité, les débris de Gapharnaüm, de Bethsaïde et de Magdala, bourgades des humbles pêcheurs qui devaient devenir « pêcheurs d’hommes, » — le berceau de notre religion et en mot. — Voici que nous arrivons maintenant dans cette ville qui est devenue la capitale du christianisme, où les Grégoire VII, les Benoît XIV, les Pie IX ont remplacé les Césars, les Vitellius et les Domitiens. Nous avons suivi les pas du chef des apôtres : le lac de Tibériade d’abord, Jérusalem ensuite, puis Jaffa où le
LA ROME DES PAPES
pauvre pêcheur galiléen s’embarque pour conquérir la métropole de l’univers.
C’est notre seconde ville sainte, et elle satisfait l’âme plus que la première, car tandis qu’à Jérusalem on est entouré de musulmans, tracassé par de misérables querelles de sectes, on circule à Rome au milieu de toutes les splendeurs du triomphe et de l’ unité.
On voit l’enfantement douloureux là-bas, ici la réalisation glorieuse.
A Jérusalem, du reste, les souvenirs du peuple déicide, la perversité humaine, l’iniquité terrible du drame de Gethsémani et du Golgotha troublent et confondent l’esprit.
Le charme profond de Rome ne peut être entièrement compris que par ceux qui y sont initiés. Cette vie paisible et variée à la fois, cette population si belle, si originale, et tenant encore aux usages d’autrefois, ces rues irrégulières où l’on se heurte à chaque pas à quelque souvenir chrétien ou profane; cet horizon merveilleux, ces promenades si diverses, le caractère universel de cette ville étrange plongent l’âme dans une sorte de ravissement où la vie se passe avec une étonnante rapidité.
Briseux dit avec raison :
« Même on raconte qu’un jeune homme « Venu du nord pour un été,
« Vieillard, n’avait pas quitté Rome,
« Captif comme Merlin dans un cercle enchanté.
Rome devient une sorte de seconde patrie où l’on retourne toujours avec joie, où l’on vient souvent terminer son existence.
Nul endroit au monde n’offre tant de ressources aux esprit cultivés. Les amateurs d’antiquités chrétiennes ou profanes, de l’empire romain ou du moyen âge, les historiens, les artistes, les poètes trouvent mieux que partout ailleurs à satisfaire leurs goûts.
Les plaisirs du monde, la distraction de la chasse ne manquent pas.
Ceux ^qui préfèrent la nature aux beaux-arts, ont une immense variété de promenades, de paysages et l’horizon romain.
Rome ne plaît pas, par exemple, aux commis-voyageurs, aux habitués de cafés, aux flâneurs de boulevards, fanatiques des belles rues droites de M. Haussmann, plantées d’arbres et de sergents de ville. Ce n’est pas non plus ce qu’on appelle une ville de plaisir, quoiqu’il y ait autant d’amour et plus de beauté qu’ ailleurs; mais la jeunesse dorée, les princes russes, les pachas égyptiens n’y trouvent pas leurs petites maisons, leurs cabinets particuliers et les drôlesses éclaboussant le public avec désinvolture. 11 est vrai que l’absence de ces vilains produits de la vie parisienne, assez drôlement nommés petits crevés , est pour beaucoup de personnes un charme de plus à ajouter aux autres charmes de Rome.
Nous avons parlé de l’horizon romain; rien ne peut égaler son caractère grandiose, la pureté de ses lignes. Rome et Naples sont les chefs-d’œuvre de la création. A Naples, c’est la grâce qui domine, ici c’est la majesté.
On sent qu’on est en dehors de la mollesse de la grande Grèce, au milieu des populations plus énergiques du Latium.
De même que sur le golfe de Naples, l’île de Capr
LA ROME DES PAPES
complète tout et donne la dernière touche de perfection au paysage; ici au sein de la campagne romaine, c’est le massif isolé des belles collines que couronne le mont Àlbain. Ces riants coteaux couverts de bois et de villages assez rapprochés pour être distingués facilement, reposent les yeux de la magnificence sévère des sommets de la Sabine.
Gomme Gapri, ils changent de teintes aux déférentes heures du jour. Pour y arriver, on traverse cette solitude herbue qui entoure Rome de tous côtés et qui contribue tant à lui donner cette si merveilleuse originalité*
Les personnes qui ne connaissent pas Rome ou qui n’y sont venues qu’en passant, se font des idées très* fausses sur la campagne romaine. On s’y figure une vaste plaine sans arbres et entièrement déserte. La Campagna, au contraire, est fort accidentée, sillonnée de ravins profonds où croissent des taillis de chênes et d’aubépines le long des cours d’eaux. On y rencontre des fermes isolées, sortes de forteresses, des ruines d’aqueducs, de villas, de tours, mille débris confus de l’époque romaine et du moyen âge.
Je ne connais personne ayant le moindre sentiment dü beau qui n’ait éprouvé la fascitiation extraordinaire de cette solitude*
Nous parlerons plus tard de la malaria et de la sottise de ceux qui accusent de ce fléau le gouvernement des papes. La présence de cette maladie est à regretter, mais nous ne sommes pas de ceux qui voudraient voir la campagne de Rome changer d’aspect. Sauf à scandaliser les économistes, nous la préférons aux affreuses plaines de la Beauce ou de la Brie.
Ges dernières années, dans les environs immédiats
de la ville, on a planté beaucoup de vignes et élevé encore plus de grands murs. Pour jouir de la Campagna, il faut aller maintenant assez loin ; on a gâté le paysage sans assainir le pays.
Je ne puis avoir la prétention de donner une description complète de Rome ou de dire quelque chose de nouveau; Rome est un sujet inépuisable, on le sait, mais il faut pour le traiter, des études approfondies et une abondance de détails que ne comporte pas ce journal.
Ma seule prétention est de connaître et d’aimer Rome, et de sentir assez son charme pour donner une note juste qui puisse inspirer le désir de visiter ce lieu incomparable et qui aide quelquefois à le comprendre.
En parlant de Rome, comme du reste de l’Italie, j’ai l’avantage de l’avoir longtemps habitée, d’y être revenu à plusieurs reprises, d’avoir vu le pays à toutes les saisons et dans des moments de paix comme dans des jours d’effervescence politique. Au contraire, beaucoup de ceux qui ont écrit sur l’Italie y sont restés trop peu de temps.
Pour ne citer que le dernier ouvrage qui ait eu du retentissement, Taine, malgré son grand talent, ses connaissances variées et son intuition des choses, chante faux bien souvent. C’est qu’il n’a passé en Italie qu’une cojuple de mois du printemps humide de 1864.
Or, on a beau posséder de l’imagination, de la synthèse, on ne peut apprécier Rome après y avoir passé une quinzaine de jours de pluie et de boue, ou Sienne, pour y être resté un après-midi.
Nous éviterons le genre de détails qu’on trouve dans
LA ROME DES PAPES
les Guides et les livres spéciaux en continuant la forme de journal qui donne une grande liberté d’allures. On peut la critiquer, mais tout genre est bon, on l’a dit de tout temps, sauf le genre ennuyeux. Plus tard, du reste, il sera peut-être curieux de voir quelle était la vie journalière de Rome, au milieu d’une crise si complexe et si importante dans les destinées de l’humanité.
Rome, en effet, est le point d’attaque du parti révolutionnaire que j’appelle ainsi, faute d’un meilleur nom, et en sachant bien que tout n’est pas mauvais dans le mot révolution. Mais je parle de ce parti dont Mazzini et Garibaldisont les héros d’aujourd’hui, comme Robespierre et Danton, les saints d’autrefois, n’aspirant qu’à détruire, si niais et si impuissant qu’il n’a pas même un système. S’il en a un, il a au moins la bonne grâce de ne pas l’avouer; car le seul système qu’il put jamais mettre à exécution fut la Terreur de 1793, où les amis de l'homme , les âmes semsibles , furent plus froidement féroces qu’un empereur romain ou qu’un tsar de toutes les Russies.
L’idée un peu claire de ce parti est la haine du christianisme, mal dissimulée par des phrases creuses qui ne trompent que les sots. C’est pour cela qu’il tente de la frapper au cœur, à Rome. Dieu nous garde cependant du culte de la déesse Raison. L’exemple de Chine n’est pas encourageant pour ceux qui rêvent un peuple sans foi, uniquement occupé des intérêts matériels. Mais l'instinct religieux profond, ce don dés grandes races nobles, des Arvas et des Sémites, nous préservera du triomphe de ces illuminés qui veulent renier les traditions les plus glorieuses des peuples de l’Occident.
Ce n’est pas que l’état de l’Europe soit satisfaisant et qu’on n’y ait pas besoin de changement.
Il existe une choquante contradiction entre les phrases officielles et la triste réalité. Il est beaucoup question de droits des peuples, de souveraineté nationale, et le bon plaisir d’un souverain, d’un ministre et de quelques douzaines de colonels et de généraux ont allumé et allumeront encore dès le printemps prochain, peut-être, des guerres lamentables. Mais ce qui fait justement la force des gouvernements despotiques, c’est la crainte de ce parti révolutionnaire avec ses crimes et son incapacité. N’était cet épouvantail, les honnêtes gens s’ uniraient bientôt pour en finir avec le gouvernement personnel, héritage désastreux de l’empire romain.
En ce moment, au contraire, les conservateurs honnêtes, les bourgeois paisibles préfèrent le despotisme quelquefois intelligent d’un seul à l’anarchie sanglante ou ridicule des sectaires.
31 Décembre. — Il y a une fête ce matin à l’église de Saint-Sylvestre in Capite, sur la place du même nom, près du Corso. Grande foule, messe en musique et plusieurs des chanteurs de la chapelle Sixtine, entre autres le fameux soprano Mustapha. Il y a des siècles que les protestants, malgré toutes les preuves imaginables du contraire, s’obstinent à soutenir que les souverains pontifes commandent des eunuques pour leur musique particulière, comme si cette voix n’était pas un phénomène assez commun. Un des soi-disant castrats est marié et père d’une nombreuse famille.
La voix de Mustapha est fort belle, et je ne préten-
LA ROME DES PAPES
drai pas que beaucoup de personnes ne viennent à Saint- Sylvestre pour l’entendre.
Les rigoristes de tous pays s’en indignent et blâment plus ou moins haut la splendeur des cérémonies romaines. Ne les imitons point. Soyons bien convaincus que ce qui se fait à Rome est bien fait. L’idée de Dieu ne doit pas être une idée sombre. Certaines de ces cérémonies sont un peu théâtrales, soit; mais on organise assez de fêtes en l’honneur des souverains de la terre, pourquoi ne pas en avoir pour le Sauveur, pour le maître du ciel?
Dans l’après-midi, un peu avant la nuit, le pape, selon un antique usage, visite l’église du Gesu, où un Te Deum est chanté pour remercier Dieu de toutes les grâces qu’il a accordées dans le courant de l’année.
Le pape est admirablement reçu par la foule sur la place, en face de l’église. Beaucoup de souverains européens, qui se croient solidement assis sur leur trône, désireraient bien un pareil accueil. Fort peu d’étrangers sont arrivés à Rome, et cette ovation vient des Romains. Nous apercevons dans la foule plusieurs des jeunes gens de la noblesse qui, malgré leur peu de goût pour l’état militaire, se sont engagés dans l’armée pontificale lors de l’invasion garibaldienne de cet automne,
Ils sont remarquables par leur bonne mine. Cela vient-il du sang ou de l’éducation des jésuites ? Mais ils n’ont pas cet air chétif et déjà blasé de notre triste jeunesse parisienne.
L’église du Gesu et son vaste couvent, résidence du général de l’ordre des Jésuites, sont pleins du souvenir des illustres fondateurs de cette organisation admirable.
Combien il faut reconnaître la protection de Dieu et
le don de l’Église catholique de satisfaire à tous les besoins de l’humanité !
A la suite de la chute de l’empire romain et de l’invasion des peuples du Nord, quand la littérature, les sciences allaient périr au milieu de la barbarie, nous voyons se former des ordres qui, comme celui de Saint- Benoît, conservent dans les cloîtres les traditions saintes et celles du beau. Car, élément civilisateur, la religion chrétienne a toujours craint l’état sauvage (idéal de l’école de Jean-Jacques Rousseau), et a toujours souffert de la grossièreté des mœurs.
Au moyen âge, pour corriger l’abus de la force, pour rappeler l’humilité évangélique aux rudes chevaliers bardés de fer , François d’ Assise promulgue sa règle d’abnégation et d’amour.
Quand les temps modernes arrivent, avec les idées nouvelles et une civilisation toute différente, Dieu suscite l’ordre des Jésuites, qui unissent la piété la plus haute à l’indulgence, au sens pratique le plus développé.
La vie de saint Ignace est curieuse à étudier à ce point de vue.
D’abord des rêves, des visions, un idéal lointain et vague, le couvent de Manrèse, un pèlerinage à Jérusalem, puis les études théologiques sérieuses, le profond vouloir, le séjour à Paris avec son compatriote, François Xavier et le savoyard Pierre Faber, la clarté de vues, le but pratique croissant en intensité depuis la prise de vœux dans l’église de Montmartre, le 15 août 1534, jusqu’à l’approbation de la Société de Jésus par le pape Paul III (Farnèse), le 27 septembre 1540.
Quand Ignace de Loyola mourut, le 31 juillet 1556
LA ROME DES PAPES
(il devait être béatifié en 1609 et canonisé en 1622), l’ordre des Jésuites s’était déjà répandu dans toute l’Europe, combattant partout le protestantisme et ramenant les âmes au bien, et François-Xavier, l’apôtre de l’Orient, avait proclamé le vrai Dieu de Goa jusqu’aux provinces les plus lointaines du Japon.
C’est Montmartre qui a l’honneur d’avoir vu naître la compagnie de Jésus, et Venise et les villes de la terre ferme qui entendirent les premières prédications de saint Ignace et de ses compagnons; mais c’est ici qu’ils vécurent le plus longtemps, qu’ils organisèrent leurs missions, et ce sont ces murs qui virent mourir saint Ignace, Lainez et l’illustre saint François Borgia, qui quitta la position la plus haute et le rang de viceroi pour se faire jésuite.
On n’entre pas dans le couvent du Gesu sans une profonde émotion. Ce sont là des sentiments trop intimes pour pouvoir s’y étendre, mais qu’il me soit permis cependant d’ honorer la mémoire du P. de Ville-fort qui, pendant si longtemps, soutint et consola bien des âmes et qui fut l’ami de tous ceux qui le connurent.
L’église du Gesu a toujours été riche, et elle a été encore embellie récemment par le prince don Alessandro Torlonia, pieux et entièrement dévoué à l’ordre.
L’autel de Saint-Ignace, dans le transept à gauche, est peut-être le plus magnifique de Rome. Dans le genre très-riche et très-orné, c’est ce que je connais de plus beau. On y voit une urne en bronze doré, des bas-reliefs et une statue de saint Ignace en argent, du vert antique, une boule énorme de lapis-lazuli, la plus grosse qui existe. De l’autre côté est l’autel de Saint-François Xavier, et près du maître-autel est le tombeau de l’illustre
cardinal Bellarmin (1542-1621), qui fut nommé cardinal par la volonté la plus expresse du pape Clément VIII, car les jésuites n’acceptent jamais autrement le cardinalat ou d’autres dignités ecclésiastiques.
1" Janvier 1868. — Il n’y a pas de cérémonie spéciale à Rome pour le 1*' janvier, et même les cadeaux aux enfants se font plutôt à Noël ou à l’Épiphanie.
Nous visitons les trois principales basiliques, Saint- Pierre, qui grandit aux yeux chaque fois qu’on la revoit, splendide, satisfaisant l’âme, symbole de l’unité, de la puissance, de la majesté de Rome. Tout est beau depuis la colonnade, l’obélisque, et les fontaines de la place, jusqu’aux sépulcres de Paul III et d’Urbain VIII, au fond du chœur près de l’autel en bronze doré de la chaire de Saint-Pierre. Examinez tout, et revenez-y souvent.
Saint-Jean-de-Latran plus nue, plus sévère, gâtée jpar les restaurations du dernier siècle; mais toujours grandiose avec son autel du Saint-Sacrement, orné de quatre colonnes de bronze doré qui proviennent du temple de Jupiter Capitolin, et furent faites, dit-on, par ordre d’Auguste, avec les restes en bronze des galères de Cléopâtre prises à Actium. La chapelle Corsini est le triomphe de la décoration par des marbres de différentes couleurs. Le pape Clément XII (Corsini 1730-1740) y repose dans un sarcophage de porphyre. Si, nouvellement arrivé à Rome, vous voulez avoir une première vue sur la campagne romaine, entrez par la porte de derrière, et venez sortir par le péristyle.
Sainte-Marie-Majeure, basilique superbe avec ses colonnes ioniques de marbre blanc, provenant des anciens temples, et son plafond de bois doré. On y émis.
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ploya, au onzième siècle, le premier or qui arriva d’Amérique en Europe.
Pie IX a fait orner de marbres précieux la confession sous le maître-autel. On dit qu’il veut y être enterré comme Pie VI dans celle de Saint-Pierre, où sa statue agenouillée est un des bons ouvrages de Canova. Les deux chapelles, celle du Saint-Sacrement où sont ensevelis Sixte-Quint et saint Pie V, et la chapelle Borghèse qui contient les tombeaux de Clément VIII et de Paul V, sont des prodiges de richesse. La seconde a la réputation d’être la plus belle chapelle de Rome. Elle est peut-être un peu trop surchargée.
Le dimanche 5 janvier, veille de l’Épiphanie, le matin, nous traversons le cœur de Rome pour aller à l’église de San-Francesco à Ripa, au bout du Trastevère. Je vois avec plaisir que dans ces quartiers où l’absence des étrangers ne se fait pas sentir (commedans celui de la place d’Espagne) , Rome a sa physio nomie ordinaire. Les rues sont encombrées de ces paysans de la campagne romaine qui ont tant d’originalité dans le costume et de fierté dans le maintien.
Quelle différence entre eux et nos paysans du centre de la France, alourdis par l’atmosphère morne d’une centralisation absorbante !
Dans le Trastevère, de belles jeunes femmes, un peu fortes, les cheveux relevés sur le front, à l’allure fière, répondent à l’idéal qu’on se fait de ces terribles impératrices romaines, les Faustine, les Messaline et les Julie. En réalité, aucune de ces princesses n’était belle. Regardez leurs bustes au musée du Capitole, à Florence, à Naples,
Chose singulière, quand on examine l’immense série de bustes-portraits antiques, après avoir parcouru le Trastevère, les Monti, le Corso les jours de fête, on est très-tenté de croire que la population romaine est plus belle maintenant qu’ autrefois.
Tout le contraire vous frappe en Grèce. Il est vrai que ces bustes-portraits appartiennent en général aux temps de l’empire et à la classe élevée qu’avaient fait dégénérer le sensualisme et la peur.
L’église de San-Francesco à Ripa, est petite, et fort laide à l’extérieur, mais ses chapelles sont pleines de marbres, de tombeaux, de statues dont un seul ferait la célébrité d’une de nos si pauvres églises du Nord.
Le grand saint qui résuma en lui le moment héroïque du moyen âge, entre le triste an 1000 et le quatorzième siècle plus lugubre encore, François-d’ Assise, habitait ici pendant ses séjours à Rome.
Dans le couvent dont dépend l’église, on montre sa chambre transformée en chapelle et un portrait de lui qu’on croit authentique. Le saint a une figure pâle, une taille chétive ; il paraît usé par les austérités.
Autour du couvent est un grand jardin où croissent deux beaux palmiers.
A Noël les deux principales crèches se trouvent à l’Ara-Cœli et à San-Francesco à Ripa. 11 y a une grande émulation à ce sujet entre les deux couvents, et les bons moines s’ingénient à des inventions quelquefois un peu burlesques.
Nous revenons par Ripa-Grande et le Ponte-Rotto, nom peu rassurant du pont suspendu construit sur les restes de l’ancien Pons Emilius.
Ripa-Grande est le port de Rome, port bien déchu.
32q LÀ ROME DES PARES
Il s’y trouve cependant deux ou trois petits bateaux à
vapeur et quelques barques.
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lourds nuages rasent presque le a haute Italie.
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et Hollandais de la Gueldre, paysans assez laids et fort lourds, venus en grande partie par l’appât d’une bonne paye, mais fervents catholiques, sans autres vices que le vin et ne manquant ni de persévérance ni de frugalité, qualités essentielles aux bons militaires.
Cette armée si décriée par le parti anti-chrétien a fait ses preuves à Nerola et à Mentana. On a pu voir qu’elle était supérieure de toutes façons aux bandes garibaldiennes, où quelques illuminés se perdent dans la masse de ces vantards de café désœuvrés, déclassés, têtes folles sans énergie et sans courage, qui fourmillent malheureusement en Italie, et dont ceux qui ont pratiqué le pays pourraient citer bien des types. Heureuses encore les bandes qui n’ont ni filous ni brigands.
L’Épiphanie est une des grandes fêtes populaires de Rome. Le peuple la nomme la Beffana.
La nuit du 5 au 6 janvier, toute la population afflue à la petite place qui se trouve devant l’église de Saint- Eustache au delà du Panthéon, nommé par les Romains la Rotonda. Cette place et les rues adjacentes sont envahies de petites boutiques de joujoux, car c’est à la Beffana qu’on donne les étrennes. C’est un souvenir des dons des rois mages à l’enfant Jésus.
Ces vielles coutumes qui se perdent dans le terne ennui de la vie moderne nous touchent extrêmement. Nous voyons avec plaisir que les choses se passent comme à l’ordinaire, malgré les déclamations des sectes ; les Romains tiennent beaucoup à leurs anciennes habitudes.
La population est bruyante, joyeuse, il y a un grand air de fête et j’ajouterai de liberté. Quoi qu’en disent les écrivains hostiles qui ne sont jamais venus ici, peut-
LA ROME DES PAPES
être, il y avait une grande liberté d’allures à Rome aux xvii* et xvm* siècles. C’était un des endroits les plus libres de l’Europe, un refuge pour des personnes accablées par le pesant despotisme d’alors. Les lettres du président de Brosses en font foi. Je le cite, car ilne peut pas passer pour ce qu’on nomme un clérical.
«Ce pays est fort agréable pour les étrangers, nonseulement pour les motifs de curiosité, mais par l’extrême liberté qui y règne, par la politesse des gens qui l’habitent, obligeants et de facile accès, bien plus qu’en nul endroit d’Italie. » Lettre XXXVI.
Et plus loin. Lettre XLII.
« La liberté de penser en matière de religion et quelquefois même de parler, est au moins aussi grande à Rome qu’en aucune ville que je connaisse. Il ne faut pas croire que le saint office soit aussi diable qu’il est noir; je n’ai ouï parler d’aucune aventure de gens mis à l’inquisition, ou par elle traités avec rigueur. »
Même maintenant, nous connaissons peu d’endroits où l’on soit moins tourmenté par cette peste d’agents de police, de procès-verbaux, etc., etc., qui a pris en France la tournure d’une véritable plaie d’Égypte.
Pour en revenir à la Beffana , quoique Rome soit, on peut le dire, assiégée par la révolution, on est frappé du peu de déploiement de la force publique. Quelques gendarmes seulement se promènent fort tranquillement dans la foule sans ennuyer leur monde de consignes. Aussi beaucoup de franche gaieté et nul désordre. Ce sont nos arrogants et brutaux sergents de ville qui le créent le plus souvent.
La nuit, des bandes de jeunes gens parcourent la ville en chantant.
6 Janvier. — Le matin, nous allons à Saint Andrea délia Valle; l’Épiphanie est la grande fête de cette église. Les murs sont couverts de tentures rouge et argent. Derrière le maître-autel, sous un baldaquin, sont des figures de cire représentant la sainte famille, recevant les offrandes des trois rois mages. Au-dessus brille l’étoile. Toute la matinée, des messes sont célébrées dans les différents rites orientaux, et pendant l’octave de l’Épiphanie chaque soir un sermon est prêché dans une langue étrangère.
A Saint-Athanase dei Greci, dans le Babuino, église rarement ouverte, on dit la messe solennelle en rite grec. A la propagande, les élèves étrangers prononcent un discours dans la langue de leur pays.
Quelquefois ont entend quarante langues différentes. Fort peu de recueillement préside à cette scène curieuse où les étrangers viennent en foule, mais c’est un de ces spectacles qu’on ne voit qu’à Rome et qui donnent l’idée de l’universalité du catholicisme.
Saint- Andrea délia Yalle est une vaste église grandiose, assez sombre et sale. Je ne dirai rien de la coupole de Lan franc, ayant peu de goût pour ces peintures qu’on ne peut voir qu’avec des yeux de lynx; même celle du Corrége à Parme, vous laissent froid. Les quatre évangélistes du Dominiquin sont d’un très-grand style, dit^ on, mais ils ne sont pas agréables à la vue. Du reste, il y a peu de tableaux de ce maître qui soient sympathiques. Son saint Pierre l’Ermite à Bologne est grossier quand on le compare à l’admirable Titien qui a été détruit dans le déplorable incendie de San Giovanni et Paolo de Venise, et même le saint Jérôme du Vatican,
32à LA nOME DKS PAPES
tout chef-d’œuvre qu’il soit, ne produit pas une sensation irréfléchie de plaisir.
7 Janvier. — Vraie journée de printemps. Nons passons une partie de l’après-midi dans un beau jardin situé sur la pente du Quirinal, près de la vieille église de San Vitale. C’est un de ces coins ravissants comme on en trouve tant à Rome.
I)e beaux chênes verts, des néfliers du Japon, des myrtes, des lauriers, de vieux acacias couverts de lierre, forment un petit bois clair-semé, gracieux, où les oiseaux chantent au milieu du soleil qui miroite dans les branches.
Une succession de terrasses, plantées d’orangers et d’espaliers de citronniers, descend vers une étroite vallée verte.
Au delà s’élève le Viminal, la moins connue des sept collines de Rome, et dont on se rend seulement bien compte ici, ou en suivant la rue droite qui part du collège des Irlandais, à Santa-Agatha, et va à Sainte-Marie-Majeure, en passant par la caserne Cimara et l’église San-Lorenzo-in-Pane-Perna.
C’est ici que la tradition fait disparaître Romulus au milieu d’un orage, et que l’on construisit plus tard le temple de Quirinus. Une des rues les plus populeuses de la Rome des empereurs, remplissait cette vallée et montait vers les Thermes splendides de Dioclétien.
La maison d’Atticus, le correspondant deCicéron, était dans ces environs. Un petit bois d’arbres magnifiques qui s’élevaient dans le jardin lui donnait une valeur énorme, preuve que ces bois étaient fort rares à Rome.
Maintenant ce n’est plus qu’un pâturage marécageux
au-dessus duquel on aperçoit le haut de Sainte-Marie Majeure. Mais je doute que ce lieu ait jamais eu plus de charme qu aujourd’hui. J’aime du reste ces jardins paisibles si près d’une grande ville.
A l’un des plus tristes moments de ma vie, malade, presque mourant, j’ai passé un automne dans une maison située dans les faubourgs de Paris; eh bien je me rappellerai toujours avec reconnaissance, les moments de paix et de joie que j’ai eus dans le jardin plein de fruits et de fleurs, contemplant le dôme du Val-de-Grâce et entendant au loin les rumeurs de la grande cité. —
Nous allons ensuite à la villa Borghèse la moins belle des villas romaines, sans vue, mais commode comme promenade et célèbre par ses allées de chênes verts, impénétrables au soleil.
Elle est encombrée par une quantité de fabriques, dont une seule est jolie, le Casino, qui contient les sculptures. Cette villa est le lieu le plus fréquenté par le beau monde de Rome.
La famille Borghèse descend des neveux du pape Paul V, dont le nom se voit trop en évidence sur la façade de Saint-Pierre, car il éclipse un peu celui du prince des apôtres.
Cette famille fut enrichie par la confiscation des biens des Cenci.
Le drame des Cenci vit toujours dans l’imagination du peuple de Rome. On nous en a parlé encore il y a peu de temps. Clément VIII crut bien agir en montrant une cruauté implacable. Mais il révolta profondément le sens moral de toute une population. Elle crut et croit encore à une injustice. Elle fut mécontente de voir Paul V donner à sa famille des biens qui auraient dû
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