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retourner aux héritiers des Cenci. On est persuadé à Rome que si un changement de gouvernement avait lieu, les Borghèse seraient obligés de rendre ces possessions aux Bolognetti collatéraux des Cenci. Le fait est que le vieux Cenci, affreux scélérat, avait une conduite si révoltante vis-à-vis de ses enfants, que l’arrêt demandait impérieusement ce que l’on nomme en termes modernes des circonstances atténuantes*
L’endroit où s’élève le casino de la villa Borghèse appartenait aux Cenci; on y voit une belle collection de . sculptures, entre autres la statue peu vêtue de la fameuse Pauline, princesse Borghèse, sœur de Napoléon. Comme une de ses amies s’étonnait de ce costume : « mais ma chère, dit la princesse, la chambre était bien chauffée. » Le prince Borghèse actuel ne descend pas de Pauline Bonaparte qui n’eut pas d’enfants. Sa première femme, lady Guendoline Talbot, fille du comte de Shrevvsbnrv, mourut en odeur de sainteté. La jeunesse romaine tout en pleurs voulut porter son corps à Sainte-Marie- Majeure*
Le vaste palais Borghèse n est pas une des possessions confisquées aux Cenci. Il fut construit par Paul V pour ses neveux* La forme est singulière* c’est celle d’un piano à queue. L’extérieur -n’a rien de la magnificence des palais florentins ou de ceux de Venise et de Vicence* mais la cour intérieure avec deux rangées de colonnes de granit doriques et ioniques produit un effet assez imposant.
La galerie de tableaux contient plusieurs chefsd’œuvre. Disons une fois pour toutes que nous n’avons * pas la moindre prétention de parler avec autorité des choses de l’art; mais on iie passe pas une partie de sa
vie en Italie et en Grèce, sans acquérir un certain sentiment du beau qui manque souvent à nos raisonneurs du Nord avec toute leur science et toutes leurs théories.
Remarquez dans la première salle, une tête de Christ de Léonard de Vinci (né en 1452, mort à Amboise auprès de François 1er en 1519). C’est admirable de fini, de dessin, mais même le Sauveur a les traits de la belle Joconde; ce type toujours le même, finit par devenir d’une extrême monotonie.
Dans l’ensevelissement du Christ de Raphaël, au contraire, quelle variété dans l’expression des visages, quel grand air qu’on ne sait plus rendre aujourd’hui! Le tableau est de Raphaël lui-même et signé par lui. Tâchez de voir la différence qu’il y a entre les originaux de Raphaël et les répliques exécutées cependant dans son atelier et par de très-habiles artistes. Son principal élève Jules Romain lui-même a un coloris désagréable, des teintes noires (Vénus sortant du bain, copie de la Fomarina et du portrait de Jules II); celui-ci ne paraît pas le prince terrible que l’on connaît. 11 n’en est pas de même du portrait de César Borgia , par Raphaël : ce fils d’Alexandre VI est debout, une toque noire sur la tête, méchant, impérieux, sinistre surtout. Il n’est pas même beau avec sa barbe rousse, et sa figure pâle, usée par la débauche. Mais qu’on comprend bien ce prince terrible, rival de son frère pour les bonnes grâces de leur sœur, le faisant assassiner en pleine rue de Rome, parcourant les Romagnes et se débarrassant par la trahison, le meurtre et le poison, des petits princes dont l’autorité s’opposait à la sienne.
Ce fut un temps dur pour l’Italie que cette fin du
LA ROME DES PAPES
x\,e siècle et ce commencement du seizième. Mais quelle période pour les caractères ! Les âmes étaient sorties de la barbarie et de la torpeur intellectuelle du moyen âge, sans être affaiblies par le bien-être et la sécurité modernes. La platitude, la convention ne régnaient pas encore. Aussi quel moment pour l’intelligence, pour l’art! Le règne de Léon X rappela l’hégémonie d’Athènes sous Périclès. L’humanité semblait s’acheminer vers des destinées rayonnantes, quand Luther arriva. Le sombre génie du Nord attrista toute chose. Même en admirant ses vertus, quelle différence entre l’inquisiteur Ghislieri et l’aimable et charmant Léon X!
Avec la « Chasse de Diane » du Dominiquin, nous sommes dans un tout autre milieu, c’est un de ses tableaux les plus agréables; Diane est entourée de ses nymphes, dont plusieurs belles et toutes jeunes fdles se baignent dans un clair ruisseau. On est au xvii* siècle; les figures changent. Les blondes auront pendant toute cette période le type de madame de Longueville ; les brunes celui d’Athénaïs de Mortemart, marquise de Montespan.
Un air de cour envahit la peinture.
Au siècle suivant, les figures de belles femmes poudrées seront toutes prises en France et sur le modèle de madame de Pompadour.
Les dernières salles de la galerie Borghèse sont de petits salons aboutissant à la partie du palais qui regarde le Tibre. Une curieuse perspective disposée avec art laisse voir une fontaine, les arbres d’un jardin situé de l’autre côté du fleuve et le Monte-Mario dans le fond. On croirait les toucher du doigt.
Une de ces salles est ornée de peintures sur glaces
charmantes. Ce sont des amours et des guirlandes de fleurs du célèbre peintre Mario dit dei fiori . Je ne sais si c’est d’après lui qu’on nomma la rue près de la place d’Espagne. Dans une autre salle, est le portrait du pape Borghèse (1605-1621), gros homme blond, à la figure d’un Allemand colère . Il était en effet fort violent; témoin sa querelle avec Venise. Il porte encore la moustache et l’impériale.
• Parmi les autres tableaux remarquables de la galerie Borghèse, je citerai : saint Étienne du Francia, le peintre bolonais; deux saintes familles d’Andrea del Sarto qui seraient charmantes si les nudités exagérées ne choquaient pas extrêmement dans un tel sujet ; enfin la Danaé du Corrége qu’on regarde avec d’autant plus de curiosité que les tableaux de ce grand
peintre sont fort rares. La couleur en est blafarde et la «
pose maniérée. 11 a été gâté par des lavages. Il faut aller à Parme pour apprécier le Corrége.
10 Janvier. — En dehors de la Porta-Pia, sur la
route de Sainte-Agnès et du pont Nomentano.
Devant la Porta-Pia on a établi un retranchement en
fascines recouvertes de terre avec des embrasures pour
trois pièces d’artillerie. Ces précautions sont utiles sans
doute, mais elles nous serrent le cœur. Voici donc cette
vieille ville de Rome menacée de nouveau comme au
temns des barbares. Cette belle Porta-Pia, avec ses
statues, peut, d’un jour à l’autre, être criblée de balles et de boulets. Les nations européennes qui, avec tous leurs défauts, sont des nations civilisées, sauf la Russie, respecteraient Rome et ses sublimes monuments; mais les sectaires n’y regardent pas de si près.
LA ROUE DES PAPES
S’ils pouvaient, ils feraient bien vite sauter Saint- Pierre et Sainte-Marie Majeure; ils appelleraient cela a les moyens moraux » : nommer « moyens moraux » les insultes aux femmes qui vont au théâtre ; les explosions de casernes, les assassinats de pauvres soldats ; c’est une des plus sublimes inventions de l’hypocrite dix-neuvième siècle.
Mais détournons nos regards de ces misères pour contempler la magnificence sublime de l’horizon romain.
La limpidité de l’air est extrême ; on aperçoit distinctement les pics les plus lointains de la Sabine. Les montagnes couvertes de neige au sommet, moirées de bleu et de rose plus bas, se détachent sur un ciel métallique d’un incomparable éclat. Malgré la rigueur de cet hiver, il n’y a pas de neige sur le Soracte, qui se dresse vers le nord, du côté des frontières de l’Ombrie,
Ainsi, quand Horace parle de neige sur le Soracte,
« Vides ut alta stct nivecandidum » Soracte, nec jam sustineant onus « Silvte laborantes, geiuque “ Flumina constiterint acuto. » (1)
Et que Martial déplore la mort d’un jeune homme tué sous un portique par la chute d’un glaçon,
Q,ua vicina pluit Vipsanis porta columnis,
Et madet assiduo lubricus imbre lapis,
’ In jugulum pueri, qui roscida templa subibat,
Decidit hyberno prægravis unda gelu :
(1) Vois sur le Soracté celte neige brillante
Qu’ont sur ses vastes flancs soufflé les aquilons,
Vois les arbres pliant sous le poids des glaçons Et du Tibre captif la surface glissante.
(Traduction de Daru.)
Qumqtie pcregissct miscri crudelia fata,
Tabuit in calido vulnere mucro tcner.
Quid non sæva sibi voluit fortuna liccrc?
Aut ubi mors non est, si jugulatis, aquæ? (1)