CHAPITRE XVII
LES ÉGLISES ET LES COLLINES
SantOnofrio. — Le Tasse. — Bcnvenuto Cellini. — Saint-Marc. — Saint Pierre et Pudens. — Sainte Praxède. — Le miracle de san Andrea delle Fraie. — Veies. — La Via Appia. — Albano et Domitien. — Palazzuola. — Le lac de Némi. — San Lorenzo in Damaso. — Le Pape à la Minerve. — Fra Angelico. — - Le Panthéon. — Les demeures impériales. — Les revenus de Caligula. — Le Palatin. — L’Esquilin. — Thermes de Trajan et de Titus. — Les palmiers de Rome. — Le Quirinal. — Pie VII et Napoléon l*r. — Le Code Napoléon. — Le gouvernement personnel.
Le 15 mars nous revenons de Naples à Rome. — La neige couvre l’Apennin, et les hautes cimes du Samnium s’enfoncent tristement dans un ciel pâle.
Lundi 16 Mars 1868. — A Sant-Onofrio. Ce monastère de moines hiéronymites, situé sur la partie nord du Janicule, non loin de Saint-Pierre, domine le panorama de Rome avec ses traits distinctifs de noblesse et de grandeur.
C’est ici que mourut le Tasse (1544-1595). On y montre encore sa cellule, petite, mais fraîche, exposée aux brises du nord et ayant pour horizon le monte Mario
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et le Soracte. Au milieu de la chambre est le masque en cire moulé sur son cadavre : figure fine, maigre, ardente, avec une expression égarée.
On a beaucoup écrit sur la folie du Tasse et son emprisonnement à Ferrare ; encore dernièrement, on a lu la jolie dissertation humoristique de Cherbuliez dans la Revue des Deux-Mondes . Peut-être l’explication la plus simple est-elle la meilleure? Une folie véritable, avec des moments moitié lucides où il dévoilait des vérités ou des secrets désagréables à la maison d’Este.
Le fait est que ce dernier des grands poètes de la Renaissance naquit trop tard. lise fût trouvé si heureux et si à l’aise dans les cours magnifiques et joyeuses des Jules II et des Léon X.
L’austérité attristante des Garaffa et des Ghislieri ne lui convenait pas. Son âme ne fut pas assez fortement trempée pour résister à la lutte entre ses sensations païennes et sa foi catholique.
Mais ne le plaignons pas. Sa mort n’est -elle pas de celles que l’on doit envier ? Il expira plein de gloire et d’espérance, dans ce beau couvent où l’avait conduit l’amour de la Madone, entouré de tout ce qui peut affermir contre la mort.
Sa fin ne fut pas celle des pauvres Gérard de Nerval, des Baudelaire, des Edgar Poë, etc., etc., et cette comparaison n’est pas à la louange de ce siècle orgueilleux.
Tout autour de la chambre sont exposés les objets qui lui appartenaient; l’encrier est grossier, le miroir aussi; les chaises, les tables, sont pauvres, mais ils ont de la forme et de la solidité. L’écriture aussi n’a rien des pattes de mouches modernes.
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L’église de Sant-Onofrio est petite et recueillie. Dans la chapelle de Saint-Jérôme on a récemment élevé un tombeau au Tasse. La chapelle est criante et de mauvais goût. Le tombeau est détestable. La statue contournée du poëte est tout ce que l’on peut imaginer de plus ridicule.
Dans le jardin du couvent est le chêne sous lequel le Tasse allait s’asseoir. Le tronc est entièrement creux, mais les branches sont vigoureuses encore. A côté, un autre chêne et un laurier. Onze beaux cyprès au -dessus. Un petit ruisseau coule au pied, venant d’une source ou d’un aqueduc, je ne sais. Au-dessous, sont des jardins de couvents de religieuses ; ils sont pleins de pêchers en fleurs. Un des rares palmiers de Rome dans un clos de la Longara. Il y a de petites fleurs dans l’herbe et l’on entend le chant des oiseaux.
En descendant de Sant-Onofrio nous traversons le pont suspendu et visitons Saint-Jean-des-Florentins. Michel-Ange donna des plans pour cette église, mais ils ne furent exécutés qu’en partie. La façade est beaucoup plus moderne : ce sont deux ordres corinthiens superposés très-lourds. L’intérieur est mieux; un peu triste et sévère, mais grandiose. Le maître-autel a de beaux marbres. C’est ici qu’est enseveli Francesco, frère de Benvenuto Cellini, dont la mort est si bien racontée dans ces curieux Mémoires, qui mieux que tout autre livre font si bien comprendre l’Italie de la première moitié du xvi* siècle. Malgré les hâbleries, les gasconnades, l’ensemble a un caractère frappant de vérité, et on doit pardonner beaucoup à Benvenuto Cellini, un des modernes qui posséda le plus le sentiment de la beauté.
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Des zouaves hollandais sont en prière devant l’autel de la madone. Ces braves paysans de la Gueldre se font remarquer par la plus grande piété; mais, pour la tenue extérieure, qu’ils font donc de vilains soldats 1
Aujourd’hui , vingtième jour du carême , la station est à Saint-Marc. Cette très-ancienne église, fondée par le pape saint Marc (336-337) , restaurée par Grégoire IV, contemporain de Louis le Débonnaire, a été entièrement refaite par Paul II (1464-1471, Barbo-Vénitien), qui l’engloba dans l’immense palais qui devint plus tard propriété de la seigneurie de Venise. Il passa ensuite à l’Autriche, et l’ambassadeur impérial et apostolique y habite encore aujourd’hui. Je soupçonne que cet immeuble fut oublié par le général Menabrea lors du traité de paix de 1866.
Saint-Marc contient des tombeaux emphatiques, élevés à des Vénitiens morts à Rome. Les familles de la Vénétie se firent toujours remarquer par le luxe de leurs tombeaux. Voyez Venise, Padoue.
Saint-Marc est aussi très-riche en reliques. Elles sont toutes exposées aujourd’hui. Des crânes de saints et de saintes, couronnés de fleurs, grimacent de tous côtés. L’extrême respect que nous portons à ces nobles restes nous fait trouver bien pénibles ces mutilations. Quelle ne serait pas notre répugnance si nous voyions exposer le fémur ou l’index d’un des êtres chers que nous avons perdus. Mais des têtes plus sages que la nôtre en ont jugé autrement. Soyons bièn convaincus qu’elles ont de bonnes raisons.
Mardi 17 mars. — Sainte-Pudentiane. — Cette église
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est située sous Sainte-Marie-Majeure, dans l’étroite et profonde vallée qui sépare l’Esquilin du Viminal.
C’était l’extrémité du quartier si populeux de la Suburra, le centre de l’ancienne Rome, llest habité aujourd’hui par la population belle et un peu farouche deiMonti. C’est ici que saint Pierre vint habiter peu après son arrivée à Rome. Il y passa plusieurs années chez un sénateur nommé Pudens, un des premiers convertis, qui avait été préparé sans doute par cette propagande juive, si active sous les derniers Asmonéens, et qui aida puissamment l’essor du christianisme naissant. Lorsqu’elle voulut l’entraver, il était trop tard.
Les Juifs étaient très-nombreux à Rome; ils habitaient surtout les pentes du Janicule, mais on les rencontrait aussi, exerçant toutes sortes d’humbles métiers, comme le prouvent les vers de Juvénal à propos de la fontaine d’Égérie, près de la porte Capène.
Nunc sacri fontis nemus et delubra locantur Judeis, quorum copbinus fanumque supellex.
Omnis enim populo merccdem pendere jussa est Arbor, et ejectis mendicat sylva camenis(l).
L’église est très-ancienne. Une belle mosaïque orne la tribune. La chapelle Caetani est très -riche : en de certains endroits se trouve encore le pavé de l’antique maison. Comment voir sans émotion le lieu où l’humble pêcheur galiléen, Céphas de Bethsaïde, célébra pour la
(1) Le temple et les bosquets de la fontaine sacrée sont loués à des juifs, dont quelques corbeilles remplies de foin forment tout l’attirail; c'est qu'ils sont contraints de payer au peuple romain, jusqu’à l’ombre des arbres de cette forêt dont nous avons chassé les muscs, et qui n'est plus aujourd’hui qu’un repaire de mendiants.
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première fois le sacrifice eucharistique dans cette métropole du monde qu’il devait conquérir à la foi nouvelle. L’emplacement de la demeure qui devait soutenir et consoler l’apôtre dans ses vicissitudes.
Les premiers missionnaires de l’occident romain partirent d’ici. Saint Paul y vint aussi probablement, car dans son épître à Timothée, écrite de Rome, il dit : « Eubulus, Pudens, Linus, Claudia et tous les frères te saluent encore. »
Les deux fils de Pudens et sa fille Pudentiane moururent jeunes ou subirent le martyre sous les derniers Césars. Sa plus jeune fille, sainte Praxède, vécut jusque sous les Antonins, uniquement occupée de bonnes œuvres et du soin d’ensevelir les martyrs. Elle quitta la maison paternelle, qui, dès ce temps-ià, dit-on, fut changée en oratoire. Elle alla habiter un peu loin, sur l’Esquilin.
L’église de Sainte-Praxède s’élève maintenant en ce lieu. Dans sa forme actuelle, elle date de la seconde moitié du xvi* siècle, quand le cardinal titulaire, saint Charles Borromée, la restaura complètement. Mais les colonnes de porphyre de l’autel, celles de granit des nefs, les marches en rouge antique, les très-curieuses mosaïques, sont bien antérieures à l’œuvre de l’illustre archevêque de Milan.
Le souvenir de cette famille hospitalière qui reçut les apôtres suffit pour charmer l’esprit, ici, comme à Sainte-Pudentiane.
Je ne m’étendrai pas sur toutes les autres reliques. J’envie les personnes pieuses qui sont transportées k leur vue ; l’idée seule qu elles peuvent, à la très-grande rigueur, être authentiques, émeut l ame et la prédis-
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pose au recueillement. Mais, pour le commun des hommes, ne leur demandons à croire que ce qui est nécessaire. Avec l’incrédulité, hélas! naturelle à l’esprit moderne, c’est déjà bien assez!
Mercredi 18 Mars 1868. — Triste anniversaire.
Quel doux nom les premiers chrétiens donnèrent à la Madone : Consolatrix afflictorum.
A San-Andrea delle Fratte. — Je ne veux pas faire le récit de la conversion de Louis Ratisbonne. Il est bien connu. Mais si quelque conversion moderne a un caractère miraculeux, cest bien celle-là. Le fait d’un juif riche, intelligent, fiancé à une juive qu’il aimait, ayant tout à perdre à devenir chrétien, est bien remarquable s’il n’est pas concluant.
L’intervention de M. de la Ferronnays touche l’âme profondément et doit être bien consolante pour les siens. Cet homme admirable, dont le Récit d'une sœur fait un portrait si attachant, venait de mourir. Les soins de ses funérailles avaient conduit Louis Ratisbonne dans cette église ; il portait la médaille qu’il avait reçue de M. de la Ferronnays quelques jours auparavant. En passant devant l’autel de la Vierge, il se sentit appelé : la Madone lui tendit les bras. Entré juif dans l’église, il en sortit chrétien.
L’intérieur de l’église est assez beau. La façade, architecture froide et médiocre de Valadier, l’architecte à la mode sous Pie VII, a été édifiée, d’après le testament de Consalvi, du produit de la vente d’une de ses nombreuses tabatières enrichies de diamants, dons de tous les souverains d’Europe. Le couvent adjacent est le chef-lieu des minimes de Saint-François-de-Paule.
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21 Mars. — Après deux journées de pluie froide, qui ont couvert de neige les Apennins, le soleil brille dans un ciel pur.
Nous allons visiter les ruines, ou plutôt l’emplacement de l’ancienne Veies. Cette ville, la plus méridionale des cités étrusques, était située à douze milles de Rome seulement. Sa position était plus forte, et, au commencement des temps historiques de l’Italie, elle était beaucoup plus puissante. Mais, pour le commerce, la situation de Rome était bien préférable, et les Étrusques n’avaient pas la force d’expansion de ces brigands énergiques qui devinrent les aïeux du peuple romain. Camille s’empara de Veies en 395 avant Jésus-Christ, après un long siège où l’organisation des légions fut ébauchée par cet habile général, qui mérita bien de la patrie, quelques années plus tard, en s’opposant au translert de la capitale à Veies. Il avait été proposé par les tribuns épouvantés par l’invasion des Gaulois.
On suit la via Cassia jusqu’à la Storta, hameau misérable, mais qui a d’agréables souvenirs pour bien des voyageurs; car c’était le dernier relais avant Rome quand on arrivait directement de Florence.
La route s’élève peu à peu. On domine les steppes ondulées de la Campagna et ces ravins profonds de la Crémère, où périrent dans une embuscade les trois cents six Fabius qui étaient sortis de Rome, en dépit des augures, par la porte funeste, la porte Carmentaie.
Au cinquième mille est un tombeau que le peuple nomme le sépulcre de Néron, en dépit de F histoire qui prouve que les restes de ce monstre furent déposés dans
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un sarcophage de porphyre sur les pentes du Pincio, probablement un peu au-dessus de l’église actuelle de Santa-Maria-del-Popolo.
Il y a peu de distance de la Storta à l’isola Farnèse, village situé près de l’emplacement de Yeies. L’endroit est bien déterminé. C’est un plateau entre deux gorges très-profondes et très-escarpées. Quelques fondations montrent une très-belle maçonnerie, mais il n’y a pas un seul édifice môme à moitié debout. Pour le commun des mortels, la seule chose curieuse est un tombeau étrusque avec de jolies peintures.
Je dois ajouter que les habitants sont les plus affreux brigandeaux des environs de Rome. Ils prétendent exiger 5 francs pour voir le tombeau, 5 francs pour le guide, 5 francs pour un âne, etc. , etc. , et vous prendraient volontiers ce tarif de force si on se laissait intimider.
23 Mars. — Nous partons de bonne heure pour Albano. Il vaut beaucoup mieux y aller en voiture qu’en chemin de fer. La station est à trois milles de montée de la ville. On peut gagner Albano en suivant l’ancienne voie Appienne qui a été déblayée, de 1850 à 1853, sous la direction du célèbre archéologue Canina. Cette route, la première et la plus importante des grandes voies romaines, était bordée de tombeaux. Elle avait cela de commun avec toutes les routes qui partaient de Rome, mais la via Appia était à la mode, et ses tombeaux l’emportaient en magnificence sur tous les autres. Plusieurs étaient des constructions immenses, comme les sépulcres de Cœcilia Metella, femme de Crassus, et de Messala Corvinus, l’ami d’Auguste. Le premier est assez bien conservé;
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tout le revêtement en marbre du second n’existe plus, mais sur sa masse en briques, sorte de tertre artificiel, il y a place pour un jardin d’oliviers et une ferme qu’on nomme Casai Rotondo.
Par ces hasards si fréquents dans les ruines, certains petits tombeaux en péperin de la république sont mieux préservés que ces grandes masses. Entre autres monuments, on croit avoir découvert le tombeau de Sénèque, le précepteur de Néron, personnage très-peu intéressant du reste, et qui ne se releva que par sa mort courageuse.
Je n’essayerai pas de décrire les vues de la via Appia. Elle est un peu au-dessus de la Campagna, car, à partir de Cœcilia Metella, elle suit le sommet d’une coulée de lave qui, aux époques pré-historiques, sortit des volcans aujourd’hui éteints du mont Albain. Les éléphants et les rhinocéros erraient alors par troupes dans la campagne romaine. Ils y ont laissé leurs ossements, et un Père français de la Doctrine chrétienne, le P. Inde, qui unit, comme les savants d’autrefois, la bonhomie modeste à l’amour le plus ardent de la science, en a fait une collection qui ramène la pensée vers ces temps si lointains.
Un peu avant d’arriver à Albano on voit, près de la route, une ruine en briques qui porte le nom de tombeau de Pompée. Il avait certainement une villa dans ces environs, où son corps fut ramené d’Égypte, mais elle fut englobée dans les vastes constructions de Domitien, qui aimait passionnément le séjour d’ Albano où il avait élevé un temple à Minerve.
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Hoc tibi Palladiæ seu collibus uteris Albæ Cæsar, et banc Triviam prospicis, inde Thetim (I).
Cette description s’applique bien au lieu au-dessus du tombeau de Pompée, vers Castel-Gandolfo, résidence d’été des papes.
Cette petite ville est entourée d’allées plantées de chênes verts plusieurs ibis séculaires et non mutilés, dont l’une descend à Albano, tandis que l’autre longe la crête du cratère, aujourd’hui le lac d’Albe.
Le temple de la triple Hécate, c’est-à-dire de Diane, se trouvait dans, les bois qui s’étendent entre le lac d’Albe et celui de ftemi.
On les longe pour aller au couvent de Palazzuola, situé au pied du mont Albain, sur un rocher à pic. Du haut de ses terrasses, ombragées de vieux cyprès et de lauriers, on aperçoit la coupe bleue du lac, et, au-dessus de ses bords, la mer à l’occident et au nord la ville de Rome.
Dans le jardin de Palazzuola, un sépulcre creusé dans la roc indique par ses emblèmes qu’il a dû recevoir le corps de Cneius Cornélius Scipio Iiispallus, qui mourut sur le mont Albain pendant qu’il était revêtu de la double dignité de grand pontife et de consul.
Nous n’allons pas à Palazzuola aujourd’hui, mais, en suivant la via Appia, nous passons le beau viaduc de l’Ariccia, ouvrage de Pie IX, et arrivons au bourg de Genzano.
11 s’élève au-dessus du lac de Nemi. Le village de
(1) César, soit que lu résides sur les collines d'Albe que chérit Pallas, et que de la lu étendes tes regards, d’un côté sur le temple de la triple Hécate, de l'autre sur les plaines de Thétis.
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Nemi est cfe l'autre côté. Il est bien décrit dans ces vers presque intraduisibles de Byron :
Lo, Nemi ! navell’d in the woody hills So far, that the uprooting wind which tears The oak from his foundation, and which spills The Océan o’er its boundary, and bears Its foam against the skies, reluctant spares ’
Tlie oval mirror of thy glassy lake;
And, calm as chcrish’d hâte, its surface wears A deep cold settled aspect nought can shake,
AU coil’d into itself and round, as sleeps the snake (l).
Jules César avait une villa construite sur un pilotis qui s avançait dans le lac de Nemi. Il s’en dégoûta et la fit renverser (Suétone, Vie de César). Il y a quelques années, les eaux étant très-basses, on en retrouva des traces.
En revenant à Albano nous examinons aux portes de la ville le curieux tombeau étrusque d’Aruns, fils de Porsenna, et après avoir traversé la campagne par une belle soirée froide, nous rentrons dans Rome à la nuit.
24 Mars. — Église de San-Lorenzo in Damaso.
Elle fait partie du beau palais de la Chancellerie et
(i) Salut, Némi, caché dans tes vertes collines!
L'irrésistible vent dont les coups redoublés Du chêne séculaire arrachent les racines,
Refoulent l’Océan sur ces bords ébranlés,
Et lancent jusqu’aux cieux ses flots amoncelés,
Épargne, malgré lui, l’eau de ton lac tranquille.
Calme comme la haine en des cœurs bourrolés,
Il dort; froid et visqueux, au soleil il rutile.
Enroulé sur lui-même, ainsi qu’un long reptile.
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date de 1495, quand le cardinal Riario, neveu de Sixte IV (1471-1484), fit construire ce palais d’après les dessins de Bramante.
Mais à cette place s’élevait depuis onze siècles une basilique que le pape Damase (366-384) avait consacrée en l’honneur de saint Laurent.
Quand on entre dans l’église, sombre, disgracieuse, confuse dans son plan, on n’est pas tenté de complimenter le cardinal Riario de son changement, d’autant plus que de grands souvenirs étaient attachés à l’antique basilique, entre autres celui de l’illustre ami du pape Damase, saint Jérôme.
Il est vrai que le cardinal Riario n’est pas le seul coupable, car le San-Lorenzo in Damaso actuel fut restauré par Valadier.
Un souvenir de l’Église moderne égale, s’il ne surpasse pas pour nous, celui de saint Jérôme. Un de ces hommes de génie qui fondèrent l'ordre des Jésuites, celui qui devait évangéliser tant de contrées lointaines, François-Xavier, prêcha ici pendant son séjour à Rome.
Les autels sont riches et quelques-unes des chapelles bien ornées. Remarquez le tombeau du dernier prince Massimo avec sa femme, une princesse de Saxe. Celui de Pellegrino Rossi, un des plus illustres des doctrinaires, ami de M. Guizot, né à Carrare, professeur à Genève et à Paris, ambassadeur de France à Rome, et qui finit sa carrière ministre de Pie IX. Ami sincère de la liberté, ennemi par conséquent des sectaires, il était haï par eux. Ils le poignardèrent à l’entrée du palais de la Chancellerie, le 15 novembre 1848.
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Le pape, menacé du même sort, se retira à Gaëte, et Lère de liberté moderne, qui allait commencer pour Rome, fut interrompue par ce parti de fourbes sanguinaires ou de vaniteux insensés qui ne semblent habiles qu’à commettre des crimes, et sont, en fin de compte, les plus fermes soutiens des despotes.
Le palais de la Chancellerie est magnifique, sauf un dernier étage ajouté on ne sait pourquoi aux deux angles, et qui déshonore la façade. Elle se compose d’un ordre dorique surmonté de deux ordres composites; la cour intérieure a deux étages d’arcades doriques; le composite n’apparaît qu’au troisième étage. La sobriété, l’harmonie du dessin charment immédiatement les yeux. Un ornement en forme de tournesol est très-employé dans ce palais. Nous l’avons souvent remarqué en Orient sur les monuments judo-romains du temps des Hérodes, et nous en avons déjà parlé à propos du pont, aux portes de Banias.
25 Mars. — Aujourd’hui, jour de l’Annonciation, il y a une grande fête populaire à Grotta-Ferrata, village situé sur les pentes du mont Albain, entre Frascati et Albano.
Il y a là un vaste couvent, sorte de forteresse féodale, et une église célèbre par les belles fresques du Dominiquin (la Vie de saint Nil) exécutées en 1610, quand l’artiste n’avait que vingt-neuf ans. Les paysans affluent de toutes les parties de la campagne de Rome et les minenti du Trastevère et des Monti s’y rendent au grand trot dans leurs petites voitures, dont les chevaux sont couverts de grelots, de panaches et de fleurs. Mais le temps, qui semble tourner à la neige, n’est pas pro-
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pice pour ce que les Romains nomment et aiment tant : una campagnata. Nous nous contentons d’aller voir le pape qui se rend en grand gala à la Minerve. Santa-Maria sopra Minerva, tel est le nom officiel.
Le pape a différentes manières de sortir, toutes réglées par un cérémonial précis.
Le grand gala est quand il va au pas, précédé d’un ecclésiastique monté sur une mule et portant une croix, assis dans un immense carrosse doré dont le siège du fond ressemble à un trône, avec des laquais en riche livrée marchant aux portières. 11 se rend en général en grand gala à la Minerve le jour de l’Annonciation, à la Chiesa Nuova le 26 mai, fête de saint Philippe de Néri, et à Saint-Charles, au Corso, le Ix novembre.
Dans le mezzo gala, le pape est dans un carrosse doré accompagné d’une suite nombreuse ; mais il va au trot et n’est point précédé de la croix.
11 se contente du mezzo gala pour les visites qu’il fait aux Saints-Apôtres le 7 décembre au soir, au Gesu, le 31 décembre, et pour les enterrements des cardinaux, etc., etc.
Pour le grand gala, comme pour le mezzo gala, les rues où doit passer le cortège sont sablées d’avance avec un sable jaune très-fin. C’est ce que l’on nomme la voie Papale (via Papale) .
Les balcons et les fenêtres des maisons sont ornés de bandes d’étoffes. Dans les grandes familles, de riches tapisseries armoriées sont conservées pour cet usage; celles du prince Torlonia, entre autres, ont une valeur considérable.
Les vieilles coutumes jouent un grand rôle à Rome; mais qu’on ne croie pas à l’ingérence constante de l’ad-
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ministration, de la police, comme en France, ingérence plus nuisible qu’utile le plus souvent.
J’en vois un exemple frappant aujourd’hui. Les officiers de la légion d’Antibes, animés d’un beau zèle cisalpin, donnent toutes sortes de consignes compliquées. 11 en résulte des disputes, des embarras, un encombrement extrêmes. Au moment de l’arrivée du pape, un officier supérieur romain donne l’ordre de laisser passer comme à l’ordinaire, au grand désespoir des Français dont un des plus doux plaisirs est de faire les despotes en petit. A l’instant même et comme par enchantement la circulation se rétablit, l’embarras cesse, et le pape arrive sans encombre, acclamé comme le sont peu de souverains européens.
En vérité, il faudrait s’accoutumer à ne pas traiter la nation française comme des enfants bêtes et malfaisants. A-t-on jamais touché une fleur ou marché sur les gazons des Champs-Ëlysées qu’on s’est décidé à laisser sans clôture? On dit que les Français sont ingouvernables, on regrette l’hostilité de la population contre la police. Quand on connaît d’autres pays, on s’étonne qu’elle puisse la supporter un seul jour.
La Minerve est située, dit-on, sur les ruines d’un temple élevé à la déesse d’Athènes par le grand Pompée. Le couvent avoisinant, qui contient une bonne bibliothèque aisément accessible, est le quartier général de l’ordre des dominicains. I/église a été restaurée dans ces dernières années; elle a plus du gothique que n’ont en général les églises de Rome. Elle contient les tombeaux de plusieurs papes, Léon X et Clément VII entre autres : vastes machines allégoriques sans grande beauté. En revanche, quelques tombeaux de la Renais-
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sauce sont charmants. Dans la chapelle Alclobrandini, les statues du père et de la mère de Clément VIII (1592- 1605), le juge sévère de Béatrice Cenci, sont superbes, le vieux père surtout avec son grand air et sa dignité calme. Dans un passage qui conduit au couvent est le tombeau naïf et touchant du moine dominicain, fra Angelico de Fiesole (1A55), le doux peintre des Anges que l’on voit à Santa-Maria-Novella de Florence, et dans la pureté desquels se lit la beauté de l’aine de l’humble grand artiste, qui ne continua à travailler que parce que ses supérieurs l’exigèrent. Quel contraste avec l’outrecuidance et la morgue bruyante des badigconneurs d’aujourd’hui !
Sous le maître-autel, dans une châsse richement ornée, repose le corps de Sainte-Catherine de Sienne, et, à droite, est la statue du Christ, de Michel-Ange. Comme statue, elle est admirable, mais la forme, l’expression sont trop humaines : nul sentiment religieux ; on en est même choqué. Le pied a dû être recouvert d’un brodequin en bronze, tant il était usé par les baisers des jeunes filles romaines qui venaient demander un mari au Sauveur.
Sur la place, devant l’église, est un petit obélisque posé sur un éléphant; à côté, un hôtel, vaste caravansérail fréquenté surtout parles Français, tandis que les Anglais et les Américains se massent de préférence vers la place d’Espagne.
Non loin, le Panthéon élevé par Agrippa, gendre d’Auguste, un des monuments les mieux conservés de l’antiquité romaine. Il est enlaidi par deux ridicules clochetons ajoutés par le pape Barberini, Urbain VIII (1623-16AA), de Florence, célèbre, lui et sa famille,
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pour la dévastation des monuments antiques. 11 enleva le bronze qui couvrait le Panthéon; il est vrai qu’il l’employa à un magnifique ouvrage, le baldaquin audessus du maître-autel de Saint-Pierre. On ne peut juger exactement du péristyle du Panthéon. Les architectes sont d’avis qu’il fut ajouté après coup. Dans l’état actuel le fronton paraît trop élevé pour la colonnade ; mais il faut se rendre compte de l’exhaussement du sol. La place de la Rotonde (expression du peuple de Rome) est plus élevée que le péristyle, tandis qu’ autrefois il dominait le Champ-de-Mars ; on y montait par des escaliers. En outre, le fronton, aujourd’hui si nu, était orné de statues. Les marques des crampons qui les retenaient sont encore visibles. C’est dans le Panthéon changé en église, sous le nom de Santa-Maria-ad-Martyres, qu’est enseveli Raphaël.
Jeudi 26 Mars. — Nous passons une grande partie du jour à errer parmi les ruines du Palatin. Je ne les décrirai pas. Un plan détaillé serait nécessaire tout d’abord. Et du reste y a-t-il quelque chose de précis à décrire au Palatin? M. Rosa, qui dirige les fouilles faites par l’Empereur des Français dans les anciens jardins Farnèse, achetées au roi de Naples en 1861, prétend avoir découvert des merveilles. Une autre école, M. Visconti en tête, déclare qu’on n’a rien trouvé d’important. En adoptant un terme moyen, on est probablement dans la vérité.
Indiquer les points précis me paraît impossible. 11 faut se contenter des à peu près. On est en présence de l’accumulation la plus extraordinaire de ruines, de substructions de toutes les périodes. On découvre des
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voies romaines faciles à distinguer par leur large dallage, passant à plusieurs pieds au-dessus de voies plus anciennes qu’elles croisent ou dont elles ne suivent pas exactement le tracé. Pêle-mêle sont les constructions en péperin et en travertin, en ouvrage réticulaire ou en grandes briques plates du temps de l’Empire. En outre, les nivellements des empereurs qui, comme tous les despotes, avaient le goût de l’énorme, du bizarre, des difficultés vaincues, ont peu respecté sans doute la forme primitive de la colline. L’éternelle engeance des flatteurs officieux leur persuade qu’ils frappent ainsi d’étonnement l’univers. Une colline à la place d’une plaine, une plaine à la place d’une colline : quelle preuve de la gloire d’un maître ! La platitude humaine se répétera toujours.
L’espace est plus considérable que ne le fait supposer un examen superficiel. On conçoit que sous la République, avec le goût des anciens pour les petites maisons, une population nombreuse pouvait habiter sur • le Palatin.
Les maisons, escaladant la colline, se dominaient l’une l’autre. Cicéron parle, dans ses lettres à Atticus, de torches enflammées que les factieux, placés sur des terrasses au-dessus de sa demeure, jetaient dans sa cour pour allumer un incendie.
Il y avait peu de jardins. Il est mention cependant de quelques maisons avec de beaux arbres qui donnaient une plus-value considérable.
Que reste-t-il sur le Palatin du temps de la Royauté et de la République? Des substructions informes. C’est assez cependant pour faire rêver l’esprit. Ce fut sur les pentes du Palatin qui regardent le Tibre que Romulus
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• et Remus furent allaités par la louve au pied du figuier Ruminai ; un peu plus haut, dans la partie du Palatin nommé le Germale, le toit de chaume de Faustuie, le berger père nourricier du fondateur de Rome. Plus loin, le temple que Fabius Maximus dédia à Jupiter vainqueur après la guerre des Samnites.
Les constructions impériales couvrent tous ces débris. Elles envahirent tout le Palatin, mais il n’en reste guère que des substructions.
Un vaste système de voûtes, de chambres obscures, de passages, de caveaux qui servaient de logements d’esclave, de prisons, de casernes, de caves, même de lieux de prostitution et de salles de jeux (1) , formaient une plate-forme immense sur laquelle s’élevaient au milieu des marbres, des bronzes dorés, des splendeurs du monde tributaire, les résidences impériales. Ces grands voluptueux étaient dignement logés ; la vue était splendide, l'air et le soleil y circulaient librement, et, à cette élévation, on était plus exempt de la mystérieuse
(1) « Afin de n’oublier aucune espèce de brigandage, Caligula établit dans son palais un lieu do prostitution : il y fit. bâtir de petits cabinets isolés; il les meubla avec une magnificence qui répondit à ses appartements et les destina au rendez-vous des citoyens et des courtisanes. Il avait soin d’envoyer dans les places publiques et dans les salles d’audience des esclaves atïidés qui invitaient aux parties do débauche les jeunes gen9 et les vieillards; on leur avançait de l’argent, à de gros intérêts pour payer leur opprobre, et on mettait leurs noms en écrit pour prouver à César qu’ils s’occupaient à accroître son revenu. Les gains du jeu de hasard flattaient encore celte âme vile; pour s’y enrichir plus tôt, il employait la tromperie et le parjure. Un jour qu’il jouait aux dés, il se leva brusquement, eonlia ses intérêts à son voisin, et ayant trouvé dans le vestibule de son palais deux chevaliers romains fort riches, quo le hasard y amenait, il les fit saisir, et confisqua leurs biens. Il revint ensuite à son jeu et se vanta de n'avoir jamais eu le dé plus favorable.» (Suétone, Vie de Caligula.)
Ce passage me parait embarrassant pour ceux qui aiment à comparer la dignité des monarques absolus avec lo rôle mesquin et misérable des rois soumis aux volontés d'un parlement.
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Malaria , qui, sans avoir atteint les proportions modernes, existait déjà du temps de l’empire romain.
Les textes de Tacite, de Suétone, etc., etc., déterminent la direction des constructions principales des divers empereurs.
Semblables aux despotes orientaux qui ont couvert de palais le Bosphore et les bords du Nil, les Césars romains voulaient construire pour eux et ne pas habiter les appartements de leurs prédécesseurs. La seule chose qui ne changea pas, fut le Palais public, que M. Rosa croit avoir retrouvé et qui occupait le centre du Palatin.
La maison d’Auguste, de beaucoup la plus simple, remplissait, avec le temple d’Apollon son dieu favori, la partie du Palatin où se trouve un couvent de la Visitation, hermétiquement fermé au public. Un Anglais plein de goût, comme on en voit plus souvent qu’on ne pense, M. Mills, en avait fait une délicieuse villa, où les roses croissaient au pied des cyprès. Antithèse bien digne de ces lieux. A sa mort, un ex-épicier français eut l’idée remarquable du moins, si elle n’était pas heureuse, de bâtir des kiosques chinois sur les ruines de la demeure d’Auguste. Il ne jouit pas longtemps de son admirable invention et fut remplacé par ces bonnes Sœurs qu’on peut souhaiter partout ailleurs, sans trop manquer à la charité chrétienne. Il est à espérer que soit le Pape, soit l’Empereur des Français, pourra faire l’acquisition de ce couvent.
Les constructions de Tibère occupèrent le haut du Germale, celles de Galigula s’étendirent vers le Capitole et le Forum.
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<t 11 prolongea une aile de son palais jusqu au Forum, de sorte que le temple de Castor et de Pollux ne lui servait plus que de vestibule. 11 joignit son palais au Capitole par une terrasse qu’il fit élever au-dessus du temple d’Auguste, et afin d’être plus proche du temple de Jupiter, il se fit bâtir une maison dans l’enceinte du Capitole. » (Suétone, Vie de Caligula)
Néron bâtit dans la direction de l’Esquilin. Les empereurs Flaviens se contentèrent d’entretenir ces vastes palais. Le Colisée fut leur principal édifice. La famille des Sévère éleva les immenses pavillons qui regardaient le Cœlius. Ils restèrent longtemps intacts quand le reste du Palatin tombait déjà en ruines. Plusieurs empereurs d’ Allemagne y logèrent au moyen âge.
De ce côté, jusqu’à des fouilles récentes qui n’ont rien mis à jour, était un jardin abandonné et des taillis d’arbustes qui escaladaient les ruines. C’était un des coins de Rome où l’on pouvait le mieux rêver.
C’est midi ; les clochers sonnent sur l’Aventin; Le chaud soleil de mai tressaille dans les plantes. Et les arbustes verts et les fleurs éclatantes Couvrent de leur manteau les murs du Palatin.
Du palais des Césars, où seul, loin du profane, Auguste se courbait devant le Dieu nouveau,
Où Virgile chantait dans son hymne si beau, L’enfant né d’une Vierge au fond d’une cabane.
Voici ces grands arceaux peuplés de souvenirs Dont la splendeur croûlante étonne la pensée;
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Le cirque de Titus, le vaste Colisée Rougi par votre sang, ô captifs, ô martyrs !
La débauche et l’orgueil chez les maîtres du monde, Le contraste troublant nos regards fascinés,
Marc Aurèle, Trajan, de lauriers couronnés, Vitellius traîné vers le cloaque immonde.
Et plus loin la tribune où parla Cicéron,
La curie où César tomba devant Pompée,
Où le glaive frappa celui qui prit l’épée,
Pour les tyrans futurs, éternelle leçon.
Les sites fabuleux, Évandre avec Énée,
Le vainqueur de Cacus retrouvant ses taureaux.
Le figuier Ruminai cachant sous ses rameaux Ces enfants dont la gloire adopta la lignée.
Le lac où Curtius pour Rome s’immola,
L’endroit d’où le Barca jeta sa javeline,
La porte où descendant des monts de la Sabine, Parurent en vainqueurs les soldats de Sylla.
Ces palais dépeuplés, ces temples, ces ruines,
Ces vignes, ces cyprès croissant dans leurs débris. D’un vague étonnement remplissent les esprits,
Et l’univers pensif contemple ces collines.
Quelque chose de grand, de doux, de solennel.
Dit à qui veut savoir : Tout est néant sur terre. Sauf la croix qui brille au faîte de Saint-Pierre,
Et guide le trajet de l’homme vers le ciel !
4 mai 1864.
27 Mars. — De même que le Viminal est la colline la plus dilïicile à trouver pour le nouveau débarqué à Rome, de même l’Esquilin est celle dont les contours sont les moins aisés à bien connaître. L’Esquilin est séparé nettement du Viminal et du Quirinal par la pro-
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fonde vallée où s’élèvent Sainte-Pudentiane et la madone dei Monti (l’antique Suburra), mais il se rattache au Palatin par la plate-forme du temple de Vénus et cle Rome, endroit où, comme nous l’avons déjà dit, un bois sacré croissait au temps de la République. C’est un peu au-dessus vers le jardin des Maronites et San Pietro in Vincoli qu’était le quartier des Carines habité par les chevaliers et célèbre par la maison (lu grand Pompée.
La séparation entre l’Esquilin et le Gœlius est marquée par la rue qui porte encore le nom de Via Labicana.
Aujourd’ hui la station est à Saint-Eusèbe et à Sainte- Bibiane; hier, c’était à San Martino dei Monti. Toutes sont des églises de l’Esquilin.
Saint-Eusèbe, qui appartient aux Jésuites et n’a de remarquable qu’un beau jardin, est en face d’un grand amas de ruines antiques qu’on a nommé trophée de Marius, mais qui était plus probablement le château d’eau d’un ou de plusieurs aqueducs.
Sainte-Bibiane a de beaux marbres et une statue bien moins maniérée que ne le sont la plupart désœuvrés du Bernin.
Tout à côté, près du chemin de fer (c’est la première ruine qu’on aperçoit en arrivant à Rome), s’élèvent les grandes voûtes de l’édifice nommé temple de Minerve Medica, à l’époque où les savants ne voyaient que des temples et qui, bien entendu, a pris maintenant le nom de Thermes.
Pour aller de Sainte-Bibiane à San Martino, on passe sous le petit arc corinthien de Gordien qui, par un caprice de la destruction, est resté debout, tandis que tant de monuments immenses ont entièrement disparu.
San Martino est une des belles églises de Rome; ses
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colonnes sont en marbres précieux, plusieurs en marbre noir. L’ autel est d'une grande richesse; les murs latéraux sont ornés de curieux paysages de Gaspard Poussin : le beau plafond a été réparé par saint Charles Borromée et porte sa devise humilitas. Le terrain s’est singulièrement exhaussé ici. Un escalier conduit à une vaste église souterraine dans laquelle le Pape saint Sylvestre (314- 336, Romain) le premier successeur de saint Pierre qui put se montrer au grand jour sans craindre la persécution, tint deux conciles en 324 et 330 pour condamner l’hérésie des Ariens.
Au premier de ces conciles, assistaient l’empereur Constantin et sainte Hélène sa mère.
Plus bas encore, on trouve de vastes salles antiques, restes des Thermes de Trajan.
On sait que les Thermes de Trajan faisaient suite à ceux de Titus. L’insensé Néron, non content du Palatin, avait couvert de ses fabriques, de ses viviers la vallée où s’élève aujourd’hui le Colisée et était venu rejoindre sur l’Esquilin les beaux jardins de Mécène (près desquels habitait Horace) et que celui-ci, mort sans enfants, avait probablement laissé à la famille impériale. Cet envahissement qui chassait les ouvriers au loin dans les faubourgs avait causé un mécontentement profond. Qu’on se figure l’espace situé entre le Palais-Royal et la rue de la Paix, changé en parc privé par le caprice d’un gouvernement personnel.
Galba, Othon, Vitellius régnèrent trop peu pour y remédier, mais lorsque les Flaviens arrivèrent au trône ils comprirent combien les procédés de Néron étaient dangereux. L’espace usurpé sur la ville Plébéienne fut consacré au Colisée et à des Thermes destinés à
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donner à la populace des amusements, des délassements de Rois.
11 reste beaucoup de pans de murs, débris informes des Thermes de Titus. Les salles souterraines où l’on voit encore les arabesques qui donnèrent à Raphaël l’idée des ornements qu’on'nomma grotesques (non dans le sens français, mais parce qu’ils furent trouvés dans des grottes), datent de Néron, peut-être même de Mécène.
La plus considérable de ces ruines est connue sous le nom de Selle Sale. Ce sont de curieux réservoirs où l’eau a laissé des incrustations. Ils servent maintenant de remise à une énoime quantité de chars à foin.
Du haut des Selle Sale, on découvre une vue ravissante; le Colisée, saint Jean-de-Latran, la campagne et les collines d’Albano au loin. Les premières feuilles frisées commencent à couvrir les arbres de leur verdure tendre, et les pêchers et les pruniers en fleurs, rayent de lignes roses et blanches le frais verger.
Ce fut dans ces vignes qu’on découvrit en 1506 un des plus beaux groupes antiques, le tragique et sublime Laocoon.
Michel-Ange était alors à Rome, et il parle dans une de ses lettres de l’émotion profonde que causa cette découverte à cette époque radieuse où renaissait le beau. Presque au même endroit, dans l’église de saint Pierreaux-Liens, est le Moïse du grand sculpteur florentin aumilieu du tombeau inachevé où dort Jules IL
On peut beaucoup critiquer le Moïse, mais l’impression du colossal reste toujours dans l'esprit.
L’église un peu nue est simple et imposante avec ses
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vingt colonnnes doriques de marbre blanc cannelées.
En face est le couvent des Maronites avec son beau palmier si connu des artistes. Cet arbre est charmant quand il est isolé ou mêlé à d’autres arbres. Le premier palmier qu’il rencontre est toujours une fête pour l’habitant du Nord qui aime les pays du soleil. Je me rappellerai longtemps un certain palmier au bout de la promenade maigre et desséchée de Malte, mais je quittais la pluie et les boues de Paris, et j’allais vers l’Orient dans tout l’enthousiasme de la jeunesse et de la santé. Quand on ne voit plus que des palmiers, comme dans les Oasis du Sahara, ils deviennent insipides ; puis ils donnent si peu d’ombre!
Cet arbre frileux est peu commun à Rome. Je n’en connais que quinze. Le palmier des Maronites sur l’Esquilin. Les deux palmiers du couvent de saint Bonaventure sur la partie du Palatin qui regarde le Colisée. Un au Capitole dans le jardin du Palais Caffarelli. Deux dans la villa de la duchesse de Rignano, sur les pentes sud du Pincio. Trois au Pincio sur la promenade publique. Un superbe au Palais Aldobrandini sur le Quirinal. Et de l’autre côté du Tibre, un au jardin Botanique au Borgo, au delà du Pont de fer. Un dans un jardin de la Longara. 11 est grand et se voit très-bien du couvent de San Onofrio. Deux à San Francesco au bout du Transtevere et un dernier dans un jardin qui avoisine ce couvent.
30 Mars. — Nous visitons aujourd’hui le palais du
Pape sur le Quirinal. En face de la porte d’entrée, sur la place nommée Monte Cavallo, sont les statues de Castor et Pollux retenant leurs chevaux. Une inscription
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qu’on lit sur leur piédestal déclare qu elles furent sculptées par Phidias; rien ne prouve cette assertion. Elles ont toutefois un caractère grandiose qui échappe à l'observateur superficiel ; il ne voit que la disproportion choquante entre les hommes et les chevaux.
C’est au Quirinal que se tiennent généralement les conclaves, et l’élection d’un pape est annoncée du haut d’un balcon qui se trouve sur cette place.
Le palais du Quirinal est moderne et sans grandes prétentions architecturales, il n’a de beau que ses jardins. — Pie YII l’habitait de préférence au Vatican. — L’air y est meilleur.
Le Quirinal rappelle un souvenir bien peu à l’honneur de la France, ou plutôt de l’impérieux despote qui la tenait asservie. — C’est là que Pie VII, après avoir été dépouillé, privé de ses serviteurs les plus fidèles et longtemps gardé à vue avec des canons braqués sur sa porte, fut enlevé dans la nuit — sans qu’on eût égard ni à son rang, ni à ses vertus, ni à sa vieillesse; il lut traîné d’étapes en étapes comme un malfaiteur jusqu’au moment où on l’interna à Savone. Il avait cependant montré pour Napoléon une condescendance extrême, il l’avait même couronné bien peu de temps après l’assassinat juridique du duc d’Enghien. — Mais la reconnaissance n’est pas le don des âmes peu nobles, et celle de Napoléon n’avait pas une gratitude à la hauteur de son génie. — A Savone, il prit plaisir à tourmenter le pape prisonnier. — Son secrétaire fut crocheté, son anneau papal lui fut enlevé. — Quand par un juste retour des choses de ce monde, Napoléon captif à Sainte-Ilélène se plaignait si amèrement des tracasseries du gouvernement anglais, il aurait dû se rappeler
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sa conduite bien plus dure, envers ce noble pontife qui ne lui avait fait que du bien et qui à ce moment-là, seul des souverains d’Europe, donnait un abri à la famille Bonaparte.
En vérité, il serait bon d’en finir avec la sensiblerie qui a été prodiguée au prisonnier de Sainte-Hélène. — Impitoyable fléau du genre humain Napoléon ne méritait que trop son sort. — Les hommes éclairés commencent à le comprendre. — Mais les idées préconçues sont fortes encore. — - Le temps seul peut en faire justice. —
Rien n’est plus fort que les idées préconçues, car les esprits étroits ou paresseux, et c’est toujours la majorité, éprouvent une irritation si on veut les déranger.
. Ainsi on comparera longtemps encore l’humiliation de la France sous le roi Louis-Philippe, avec sa splendeur sous le régime actuel. — Et cependant quoique le roi Louis-Philippe eût une crainte peut-être exagérée de la guerre, on ne vit jamais sous son règne des événements aussi lamentables pour la France que le drame qui commença par le démembrement du Danemark pour aboutir à Sadowa. — Je ne parle pas de l’expédition du Mexique qui ne fut au moins qu’un désastre lointain.
Mais le gouvernement tant vilipendé de Louis-Philippe, imbu au moins des idées d’équilibre et de justice, n’aurait jamais permis à la Prusse de devenir plus puissante que nous, et ce fatal dilemme n’aurait pas été posé, — ou la guerre avec ses incertitudes redoutables et son carnage certain, ou la paix avec la France réduite peu à peu à une puissance de second ordre, surtout si sa population, grâce au système de partage du Gode
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Napoléon (1) , continue à rester stationnaire tandis que celle des pays voisins augmente rapidement.
Encore si ces erreurs de jugement qui nous ont conduits à la situation présente provenaient de la nation, mais il est navrant de penser qu’elle connaissait ses intérêts, quelle s’inquiétait de l’ambiguïté de nos rapports avec la Prusse et qu’un peu de courage civil et d'indifférence de déplaire chez ses représentants auraient préservé le pays de l’alternative que nous venons d’énoncer. Quant à la volonté dirigeante, elle avait fait preuve des plus hautes capacités lors de la guerre de Grimée, approuvée par tous les partis, mais un seul esprit quel qu’il soit ne peut diriger les destinées de 38,000,000 d’âmes, et un seul homme est toujours plus sujet à l’engouement et au caprice que la réunion de plusieurs individus. — On a quelque peine à écrire des vérités aussi clairement prouvées mais en présence de certaines tendances actuelles, c’est un devoir de les répéter.
(1) L’admiration aveugle du Code Napoléon est aussi une de nos tristes idées préconçues. 11 arrivera un moment où la France se dépeuplera de telle sorte qu’il faudra y renoncer. Parlez de ce sujet à nos curés de campagne. Il n’y a de production suffisante d’enfants que parmi les populations très-pieuses ou dans les districts où le père, aidé par la force des usages, fait un aîné en dépit de la loi.