‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 4 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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Le départ. — Saint-Étienne.— -Lyon. — Paysages de Bresse.— La papauté à Avignon. — Notre-Dame de la Garde. — L’exposition universelle.— Le parti de l’Action. — Sadowa. — Garibaldi et ses Anglaises. — Païenne. — État de la Sicile. — La famille d’Orléans. — Le choléra et l’armée. — Syracuse. —Les côtes de la Grèce. — Sparte et Athènes. — Syra. — Les Aryas de la Grèce et de l’Inde. — Les Cyclades. — Tinos et Naxos.

12 Septembre 1867. — Le moment du départ est toujours pénible, T impression en est toujours vive. A la douleur de quitter ceux qu’on aime, vient s’ajouter la sensation mélancolique qu’on éprouve en perdant de vue des sites familiers. Je regarde tristement la vallée de la Creuse pendant qu’un soleil d’automne dore le haut des bois de chênes et que les grands peupliers se mirent dans l’eau claire et paisible.

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A partir d’Argenton, par Vierzon, Saincaise et Saint- Germain-les-Fossés,on devient colis et l’on subit au milieu de la nuit, avec ou sans patience, les retards, les transbordements de l’ennuyeuse ligne du Bourbonnais.

Cette prosaïque manière de voyager a cependant un grand avantage. — Elle dispense de contempler la « belle France, » une des plus singulières expressions qu’ait jamais inventées l’amour-propre national. — Sur la plupart des grandes lignes, au contraire, on est frappé par l’extrême laideur du pays. — De Paris à Bâle, par exemple, — à moins de visiter la sainte Russie, aussi repoussante au physique qu’au moral, je défie de trouver ailleurs en Europe , de longs parcours qui offrent un manque d’intérêt aussi complet. — Même dans les parties un peu passables, l’originalité est entièrement absente, — tout se ressemble : — C’est le défaut de la France et des Français.

Le 13, à la pointe du jour, nous traversons le pays mamelonné entre la Palisse et Roanne. — 11 a assez d’analogie avec la vilaine partie de la Toscane, vers Sienne et Chiusi. Le même horizon de montagnes au loin. Les terres fraîchement labourées ont des teintes lilas, comme dans un tableau de Rosa Bonheur.

Nous nous arrêtons quelques heures à Saint-Étienne. — C’est tout à fait l’aspect des villes manufacturières anglaises. — Les hautes maisons sombres, les faubourgs poudreux, les communaux ( common ), où des enfants déguenillés jouent sur l’herbe sale auprès de moutons à la toison noircie. La même sensation de moiteur, de malpropreté et de poussière de charbon. En quittant Saint-Étienne, on pourrait se croire sur un des chemins

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de fer qui conduisent du Lancashire dans le Yorkshire, n’étaient la chaleur tropicale et les clos de vignes qu’on voit de temps en temps, non loin des mines de houille, au penchant des coteaux.

On rentre en France en arrivant à Lyon. — Il est difficile de ne pas admirer cette belle ville si heureusement située entre la Saône paisible et le Rhône large et rapide, la montagne de Notre-Dame-de-Fourvières et cette rangée de collines riantes, d’où, par les temps clairs, on aperçoit les Alpes. — Jean-Jacques, dans le quatrième livre des Confessions , fait une description charmante de leurs terrasses et de leurs chemins creux, quand ce pauvre grand vagabond, tout jeune, était obligé de coucher en plein air, parles nuits d’été. Lyon (c’était inévitable dans un grand centre où l’on craignait les émeutes) a été hausswanisé depuis le second Empire ; mais les travaux ont été conduits avec plus de goût et de modération qu’à Paris. — La transformation de la place Napoléon, à Perrache, a été très-heureuse, et la belle rue Impériale, artère aussi nécessaire que la rue de Rivoli à Paris, a daigné dévier un peu de la ligne droite.

Je ne fais que traverser Lyon. Le petit chemin de fer des Dombes, bien organisé par d’intelligents directeurs, MM. Mangini, avec ses salons américains, préférables à nos wagons d’Europe, me conduit en pleine Bresse, au château de Glareins.

1 h Septembre. • — Je me figurais un pays bien autrement plat et désolé : beau, il ne l’est pas, mais l'horizon des Alpes d’un côté, des collines du Mâconnais de l’autre; les grands étangs couverts de roseaux et de

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nénuphars, les chaussées avec quelques vieux arbres au bord de l’eau, lui donnent un caractère particulier qui ne manque pas de charme. De plus, lechâteau est vieux ; il n’a rien qui sente le colifichet moderne. — C’était une prison d’État, dans les jours où les domaines des ducs de Savoie faisaient une pointe jusqu’aux portes de Lyon. — Cette habile et peu scrupuleuse maison que nous avons vue arriver de nos jours à une si brillante fortune, tâtonnait encore et ne savait pas de quel côté des Alpes elle dirigerait ses efforts. Le raffermissement de la Fi ance, sous Henri IV, la décida. — Elle devint italienne et bien lui en a pris. — Jusqu’au milieu de l’année 1860, sa politique fut un chef-d’œuvre d’habileté. — Mais la lâcheuse annexion du Napolitain et les lauriers sans gloire de Castelfidardo, montrèrent un débordement d’ambition ou de faiblesse. Il faut craindre pour elle, maintenant, les aberrations de la prospérité, et cet appauvrissement qui attaque, hélas! tant de familles souveraines, et qui est produit, soit par l’abus continuel de toutes sortes de jouissances, soit par des mariages consanguins, trop souvent répétés.

15 Septembre. — C’est un dimanche. Je suis frappé du manque total de toute impression catholique, on dirait uniquement une affaire de convention. La révolution, l’ ingérance constante de l’État dans ce qui le regarde le moins, le jansénisme peut-être plus que tout le reste, ont jeté une morne froideur sur le culte en France. Nous avons chez nous un clergé exemplaire, acceptant sans murmurer un sort très-pénible ; nous avons aussi des saints et surtout des saintes ; mais dans la majorité du pays, absence presque complète des habi-

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tudes catholiques. En Espagne, en Irlande, même en Italie, malgré les derniers événements, ces habitudes catholiques persistent et donnent à ces pays la couleur et la vie. L’ultramontanisme, mot que des journalistes ou des fonctionnaires nous jettent à la tète comme une injure, sans le comprendre, l’ ultramontanisme n’est que le retour à tout ce qu’il y a de plus beau, de plus doux et de plus vivifiant pour les âmes !

Je retourne le soir à Lyon, afin de partir le lendemain de bonne heure pour Marseille. J’ai aujourd’hui trente et un ans. J’entreprends de nouveau un grand voyage, mais ce ne sont plus les courses aventureuses d autrefois. Avant vingt-cinq ans j’avais déjà parcouru presque toute l’Europe, l’Amérique du Nord et du Sud, le nord de l’Afrique et les côtes ouest de l’Asie. Il y a neuf ans j’étais sur le lac Supérieur, le canot d’écorce glissait sous les falaises rouges, tandis que les grands bois de l’ île Madeleine étendaient au loin leur ombre épaisse sur les eaux.

16 Septembre. — Longue attente à la gare de Lyon. • Bien entendu nous sommes parqués comme des moutons. Que les compagnies françaises ont de la peine à se défaire de ce ridicule usage ! Mais il faut bien laisser aux pauvres employés des gares la douce satisfaction de tyranniser un peu le public; l’oppression réciproque consolant le peuple le plus aimable de la terre, du manque absolu de toute liberté. Il est vrai qu’en enfermant si bien les voyageurs dans les salles d’attente, on évite le désordre, et cinquante personnes se précipitant une minute avant le départ, est chose tellement plus simple et plus commode que de laisser prendre à chacun sa

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place tranquillement à son tour. Mais l’État scandalisé, irrité de ce que nous ne soyons pas encore de pures mécaniques, nous déclare ingouvernables du haut de son infaillibilité, que les Joseph Prudhomme vénèrent. Quel malheur que chaque Français ne puisse être perpétuellement suivi d’un sergent de ville ! Mais on pourrait peut-être acclimater des agents de police chinois ou japonais. Je signale cette idée à la haute sagesse de l’administration.

Journée charmante après la pluie. Pas de poussière, cette plaie des voyages en été. Les eaux claires et rapides du Rhône sont à droite ; à gauche les riches campagnes du bas Dauphiné. Beaucoup d’arbres fruitiers dans les champs comme en Italie.

En face de Viviers, vieille petite ville épiscopale, commence le défilé de roches blanches et arides qui marquent la séparation géographique du Centre et du Midi. Dans moins d’une lieue la différence de climats se fait sentir. C’est un El-Kantara.

Mais le paysage, quoique grandiose, est bien loin de *la formidable majesté de la gorge africaine.

Lisez la description de Fromentin.

Le h avril 1800, j’ai vu un môme changement de tableaux. De grands nuages sombres rampaient dans les noirs défilés de l’Aurès, un vent glacial tombait des hautes cimes; tout à coup, après avoir traversé le vieux pont romain que le duc d’Aumale répara, le soleil paraît avec la chaleur du désert, et nous voyons à nos pieds la première des oasis, la plus belle, avec ses palmiers, ses grenadiers et ses grands orangers séculaires.

Avignon avec murs crénelés, ses tours, les clochers de ses nombreuses églises, a l’aspect moitié monastique,

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moitié féodal du moyen âge. L’immense château des papes qui la domine fait comprendre, mieux que tous les livres, le triste xiv* siècle. La chevalerie était morte, la renaissance n’était point venue. Clément Y de Bordeaux, Jean XXII de Cahors, occupaient le trône de Grégoire VII et d’innocent III. L’aurore du beau qui commençait à poindre en Italie n’éclairait point encore la France. Jamais je n'ai mieux compris combien les voyages aident l’étude de l’histoire que lorsque je visitai ce vieux donjon en février 18(54 par une belle soirée d’hiver.

En voyant ces constructions énormes sans art et sans beauté, ces poternes, ces corridors sombres, ces vastes logements de mercenaires, ces étroits promenoirs à l’ombre des grandes murailles, on se demande ce que devait être la vie des faibles et des pauvres, quand les puissants de la terre menaient une existence si lugubre et si dure.

Les temps étaient tristes. La papauté, dominée par les rois de France, depuis Philippe le Bel, ce tyran pour lequel l’école moderne a de secrètes tendresses, ne donnait plus les fiers exemples d’autrefois. La simonie régnait à Avignon. C’était l’époque où, en présence de cette simonie et de l’abandon de la ville de Rome, le grand poëte religieux Dante faisait ainsi parler saint Pierre indigne au XXVIIe chant du Paradis :

Non fu la sposa di Cristo allevata

Del sangue mio, de Lin, de quel di Cleto,

Per esscre ad acquisto d’ oro usata :

In vesta di pastor lupi rapici

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Si veggon di quassu per tutti i pasci

Del sangue nostro Caorsini e Guaschi S’ apparecchian di bere (1). . . .

Les prières de sainte Catherine de Sienne, l’éloquence de Pétrarque, ramenèrent à Rome Grégoire XI (1370- 1378). Mais le mal était fait; le schisme éclata, et ce long désordre de l’Église jeta les semences d’où la réforme naquit.

La réforme sèche, étroite, lugubre, le froid génie du Nord en lutte avec la gaieté féconde des races sympathiques du Midi. Ne nous reprochez point de la haïr. Elle a trop attristé l’existence, elle a tout fait pour assombrir le catholicisme lui-même.

L’histoire des papes à Avignon est une bonne réponse à ceux qui voudraient voir la papauté hors de Rome, et aux rhéteurs qui pensent que les pontifes devraient être les humbles serviteurs d’un empereur des Français ou d’un roi d’Italie.

L’horizon d’Arles a quelque ressemblance lointaine avec l’horizon romain. On traverse la plaine de la Crau qui un Sahara en petit, puis après un long tunnel on aperçoit Marseille, sa banlieue, toute semée de bastides et la nappe bleue de la Méditerranée.

(1) Avons-nous, Clct et Lin et moi le premier Pierre Nourri de notre sang l’Église notre mère Pour la faire servir à recueillir de l’or?

Sous l’habit du pasteur les loups couvrant leurs rages C’est ce qu’on voit d’ici dans tous les pâturages.

Gascons et Cahorsins se préparent à boire Notre généreux sang. ......

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17 Septembre. — Après beaucoup d’incertitudes et d’ennuis, le voyage semble décidé. J’avais d’abord voulu partir par Brindisi et la Grèce, le vieux trajet des Romains qui firent le voyage d’Orient; le meilleur et le plus intéressant de tous, avec les belles plaines de la Pouille où villes, campagnes, forêts et châteaux sont pleins du souvenir de ces grands princes Frédéric II et Manfred, avec le champ de bataille de Cannes, Barletta, Bari, villes fameuses au moyen âge, les beaux rivages boisés de Corfou arrondis comme un arc, Actium, Lépante, le golfe de Patras, Corinthe. C’est la route que je puis conseiller, l’ayant vue en grande partie. Mais le choléra règne sur le talon de la botte ; il m’empêche de prendre la voie de Naples, celle de Trieste, celle de Pesth et du Danube, incommode du reste avec de lourds bagages et trop brûlante dans cette saison. Il ne restait donc que Marseille, fort menacée du fléau. Heureusement il ne s’est pas déclaré. Le bateau des messageries impériales l’ Êridan, qui part demain pour l’Asie Mineure et la Syrie ne prend ni marchandises ni voyageurs à Païenne et à Messine où la maladie fait encore des ravages.

Dans l’après-midi nous montons à Notre-Dame de la Garde et demandons à la sainte Vierge de protéger notre voyage et de préserver ceux que nous aimons. L’église, de style byzantin, est construite en assises de marbre blanc et rouge. Elle n’est pas encore terminée. Du portail on domine Marseille et son golfe. Les montagnes nues et desséchées, les récifs arides, ont un aspect sévère qui rappelle l’Afrique. C’est une nature rude ; elle n’a rien de la douce et molle Italie. Les hommes sont comme la nature, — mais c’est une belle race. — Quelques femmes surtout sont d’une rare beauté.

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18 Septembre. — Nous nous embarquons sur YÊridan avec l’ennuyeux attirail nécessaire quand on va voyager en dehors de la civilisation moderne.

Le départ était fixé à deux heures, mais le soleil se penche déjà vers l’ouest lorsque nous sortons du port. Quant les adieux sont déjà faits, le moment de se mettre en route est joyeux.

Nous quittons laFrance sans regret, Paris surtout, dont les inconvénients nombreux sont singulièrement augmentés par l’Exposition universelle, et où l’admiration du sergent de ville, voire même de ce que nos pères nommaient vulgairement le « mouchard » est passé à l’état de dogme obligatoire. Je prie le lecteur de remarquer que c’est une des institutions que ï Europe nous envie , au dire des officieux.

Certes l’Exposition du Champ de Mars nous eût touché si, comme à Londres en 1851 nous eussions pu espérer quelle inaugurerait une ère de paix et de liberté.

Mais bientôt après cette première exposition des circonstances fatales détournaient notre siècle de cette voie, et maintenant que les gouvernements personnels semblent se complaire comme toujours à faire s’entr’égorger les hommes, nous contemplons sans enthousiasme ces grandes foires des nations, et même certaines scènes, certains rapprochements qui en résultent nous affligent en diminuant malgré nous notre sentiment monarchique, chose nécessaire encore en Europe.

Mais soyons justes envers tous. Si les gouvernements absolus ont pu s’établir et peuvent durer avec l’entraînement inévitable des pouvoirs sans contrôle, à qui

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la faute, sinon à cette inepte et turbulente démagogie qui renversa le trône honnête et libéral du roi Louis- Philippe, qui promena dans toute l’Europe ses oripeaux ridicules ou ses barricades sanglantes, qui épouvante les braves gens timides par la glorification de 1793 et autres théories plus ou moins odieuses.

Nous venons de la voir à l'œuvre à Genève, comme ii Liège il y a deux ans , prêchant la destruction et la guerre dans un congrès de la paix, applaudissant aux colossales sottises de Garibaldi, que le bon sens du peuple génevois a fini par siffler hors de ses murs.

En vérité ce serait à désespérer de l’avenir libéral de l’Europe, si l’on devait jamais désespérer d’une cause noble, raisonnable et sacrée.

Nous partons au milieu d’une paix inquiète et armée qui est l’état normal de l’Europe depuis que la force, l’injustice et la fraude triomphèrent à Duppel. Du jour où l’Angleterre et la France permirent cette infamie, abandonnant sans vergogne le noble petit Danemark, on pouvait prévoir les calamités de l’an dernier et la lugubre journée de Sadovva.

La pauvre Autriche fut durement punie de sa complicité. Mais tout en la plaignant, admirons la sévère moralité de l’histoire, moins rare qu’on ne croit. Elle doit nous consoler, nous tous amis de la liberté et de la justice, et plus soucieux des opprimés que des conquérants.

Nous suivons longtemps les côtes de la Provence. Elles sont d’une nudité farouche, et mille fois plus désolées que la côte correspondante de l’Algérie, entre Philippeville et Alger. — La nuit arrive , magnifique , étoilée , nous voguons sur cette Méditerranée que j’ai

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sillonnée comme le poëte des Symplegades au rocher de Gibraltar.

Our friend of youth, tkat Océan, which wken we Beheld it last by Calpe’ s rock unfold Those waves, we follow’d on till the dark Euxine roll’ d Upon the blue Symplegades (1)

( Childe Harold.)

Que de fois j’ai déjà quitté ce port, tantôt pour l’ Italie ou pour l’Égypte , tantôt pour ces déserts où vivent, près de leurs maigres fontaines, les noirs descendants de Cham ! Mais, Dieu soit loué ! l’amour des voyages, le sentiment profond de la beauté mystérieuse des choses ne se sont pas éteints dans l’âge mûr. — Je pense avec ravissement, ce soir, à la fontaine de la Sainte-Vierge, au puits où le Christ trouva la Samaritaine, au Liban, au Thabor, aux divins souvenirs de Génézareth et de Magdala I

La Méditerranée n’est pas, comme les autres mers; orageuse souvent, elle n’a pourtant rien de sombre et de terrible comme ces flots du Nord près desquels s’est passée mon enfance. Sur chaque cap, sur chaque île s’élève tout un monde de souvenirs.

Ce beau bassin intérieur, si bien découpé dans les terres, a singulièrement contribué à la civilisation de l’humanité. C’est sur ces bords que fut la Grèce , qu nous donna la philosophie et la beauté; la Judée, d’où nous vint la religion.

(I) Notre ami d’enfance, cet océan, qui lorsque nous le vîmes jadis dérouler ses flots sous le rocher do Calpé, nous sillonnâmes jusqu’aux bords où le sombro pont Euxin se brise sur les Symplegades revêtues d’azur.

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Le 19 Septembre au matin, la mer est encore belle. Un détachement de l’escadre italienne, toutes voiles déployées, nous dépasse se dirigeant vers le Nord. Nous longeons de près les côtes sauvages de cette île de Corse, patrie du fatal génie qui imprima au xix* siècle son cachet de violence et de fraude. Combien on serait plus touché devant le lieu de naissance d’un Dante ou d’un Ignace de Loyola !

Lorsqu’on approche de Bonifacio, les côtes de la Corse s’abaissent, celles de la Sardaigne sont plus élevées; ce sont des rochers arides, plus loin quelques forêts. Nous pénétrons dans l’étroit canal qui serpente entre la Sardaigne et un archipel de petites îles ; on le nomme « passage de l’Ours, » à cause d’un rocher qui, vu d’un certain point, a incontestablement la forme d’un gros ours blanc.

Sur l’ île de Caprera nous apercevons la maisonnette fameuse de Garibaldi. Que ne reste-t-il tranquille ici avec sa cour d’illuminés et d’Anglaises hystériques? Il servirait bien mieux son pays qu’en se lançant dans de folles entreprises contre la papauté. Il a été utile à la cause de l’Italie en 1859 par le grand enthousiasme,

qu’à tort ou à raison, il a le don d’inspirer. Deux fois il lui a été fatal : par l’annexion du Napolitain en 1800, cause première des déboires de l’ Italie; parla campagne d’Aspromonte en 186*2. Dieu nous garde de la troisième ! Mais une tête peu solide dès l’origine a été entièrement troublée par des flatteries insensées, par des ovations comme celles de Londres.

Rendons justice pourtant à l’esprit pratique des Anglais. Leur admiration pour les sectaires, les sociétés secrètes, est tombée au-dessous de zéro depuis qu’ils ont chez eux la plaie du fénianisme ,

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20 Septembre. — Le sirocco, une chaleur lourde, écrasante, nous annonce des latitudes plus méridionales. Nous passons Ustica. Ces rochers isolés sur la grande mer frappent toujours l’imagination, soit qu’ils se nomment Fair Isle sur l’océan Glacial arctique, la Providence sur la mer des Antilles, Ustica ou Lampedouse dans la Méditerranée.

Quelques heures après la mer se couvre de barques, les côtes de Sicile sont en vue ; les trois pointes du cap San Yito, la baie profonde de Castellamare, puis le Monte- Pellegrino qui domine Païenne. Ces côtes sont belles, mais sauvages et heurtées. Elles ne rappellent pas la douceur, l’admirable pureté de lignes des beaux golfes de Naples et de Saler ne.

A l’est de la Sicile, à Syracuse, à Taormine, on surprend un reflet de la beauté de la Grèce, tandis que la partie ouest de l’ île est entièrement africaine, nature comme habitants. Lorsque les beaux rivages que l’Etna enrichit et menace à la fois recevaient une colonisation grecque, les Carthaginois s’établissaient fortement à l’ouest et au nord comme plus tard les Sarrasins. C’est sur ce Monte-Pellegrino, décrit par Polybe, qu’Amilcar Barca, le père du grand Annibal, balança si longtemps la fortune de Rome.

Les grandes batailles navales de la première guerre Punique se livrèrent sur ces côtes du Nord. La tactique romaine consistait à se lancer à toutes rames sur les galères ennemies, et à les couler avec l’éperon. Depuis les frégates cuirassées, les monitors, on est revenu au même système, tant les choses de ce monde ont une tendance à se répéter. L’Italie, à Lissa, l’apprit à ses dépens.

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Nous n’entrons pas dans le port de Païenne, et nous ne communiquons avec la terre que pour prendre les dépêches. Le choléra nécessite toutes ces précautions.

11 a été terrible ici comme à Catane ; il l’est encore à Messine. Les cas étaient surtout foudroyants. Des centaines de personnes se couchaient en bonne santé, et le lendemain matin n’étaient plus que des cadavres.

Au printemps de 1865, j’ai vu Païenne et tout ce qu’on pouvait voir de l’île sans trop d’imprudence ; mais aucun endroit dans cette province n’était absolument sûr. Pendant mon séjour à Païenne, deux messieurs de la société furent enlevés par les brigands au jardin anglais, aux portes mêmes de la ville. Relâchés moyennant rançon, ils refusèrent de donner la moindre indication aux autorités, tant ils étaient épouvantés par la crainte d’une vengeance. Les autorités, du reste, indécises, changeant à chaque instant de personnes et de système, sont sans influence et sans force ; elles se laissèrent surprendre à l’improviste par l’insurrection de septembre 1866, levée de boucliers d’une population sauvage, à passions ardentes, justement exaspérée, mais qui déshonora sa cause par d’affreuses cruautés, trop réelles, quoique exagérées à plaisir par le parti officiel, qui les mit sur le compte du clergé catholique. Le clergé catholique a bon dos.

Le gouvernement italien réprima cette insurrection avec une sévérité extrême, et ce fut avec raison ; mais quels cris d’indignation, quelle stupeur, quel effroi, si le pape étouffait ainsi une émeute dans Rome, et l’on me concédera peut-être que ses droits sur Rome sont bien supérieurs à ceux du roi Victor-Emmanuel II sur Palerme.

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Les troupes, venues de Naples et de Gênes pour réprimer la révolte, apportèrent avec elles le choléra. Depuis lors il n’a jamais quitté entièrement la Sicile. L’état du pays s’est encore aggravé. Au moment où je revois ces notes (mai 1868), dans le sud on meurt littéralement de faim sur les grandes routes. A Palerme le pain est à 72 centimes le kilogramme. On se douterait peu que la Sicile était le grenier d’abondance de Rome ! Le brigandage augmente encore.

La Sicile est une honte et une plaie pour le gouvernement italien.

Un mécontentement immense règne dans toutes les classes de la société. Gomment en pourrait-il être autrement ? La Sicile était mal gouvernée et peu satisfaite sous le despotisme mesquin du roi Ferdinand II.

(N’oublions pas cependant que la sécurité existait au moins et qu’on pouvait parcourir l’île sans crainte, tandis que maintenant on n’ose s’aventurer aux portes de Palerme. )

Lorsque Garibaldi arriva, on l’accueillit avec enthousiasme. On croyait au retour de l’âge d’or. La désillusion ne se fit point attendre. On congédia quelques sbires (les agents de police d’ici), maison ne changea rien aux anciens errements, en revanche, les impôts furent augmentés, la conscription essentiellement antipathique aux Siciliens, fut rigoureusement appliquée, et tout de suite. La position du pays, ses mœurs semiafricaines, étaient exceptionnelles. On pouvait procéder plus lentement à l’œuvre d’assimilation, sans vouloir construire en un jour, tout d’une pièce, un édifice peu durable. Mais cela ne faisait pas le compte de la pédanterie administrative, qui imite en Italie tous les procé-

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dés révolutionnaires français. On sait où ils ont abouti.

Je suis tout prêt à concéder qu’il y avait trop de biens de mainmorte en Sicile ; mais, en supprimant tous les couvents d’un jour à l’autre, par un trait de plume, on a causé une perturbation énorme, et plongé dans la plus affreuse misère des populations entières que les ordres religieux faisaient vivre.

Le résultat de toutes ces fautes est un bouleversement général et une tendance, de plus en plus prononcée, à se séparer du nouveau royaume d’Italie.

Je sais bien que l’amour-propre national est en jeu, et que Florence ne consentira jamais à cette séparation, à moins de circonstances impossibles à prévoir.

Mais, si par un hasard heureux la Sicile devenait indépendante, je suis convaincu qu’en peu d’années sa misère se changerait en grande prospérité. Le sol est d’une admirable fertilité, les forêts ne manquent pas ; on a le soufre, on a des mines. Les Siciliens sont des sauvages soit, mais ils ont de l’énergie et de l’intelligence naturelle. Il y a matière à travailler chez eux. C’est le contraire de certaines populations italiennes, dont on ne pourra jamais rien faire, par la bonne raison qu’on ne tire rien du néant.

La tendance à se séparer, le désir de l’autonomie a toujours existé en Sicile. Cette tradition historique a sa raison d’être. Le pays a toujours été riche et prospère quand il était indépendant; dans l’antiquité, à l’époque de l’hégémonie de Syracuse, au moyen âge, du temps des rois normands qui habitaient Païenne, et après les Vêpres Siciliennes, sous les princes de la maison d’Aragon.

En ce moment où bien des pays en Europe auraient

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tant besoin de princes intelligents et libéraux, où tout le monde observe, avec douleur l’ affaissement des maisons souveraines, il est à regretter vivement que des circonstances fatales excluent de tout rôle actif la famille la plus capable et la plus digne. Je ne crois faire tort h aucune autre.

Cette famille possède en Sicile des domaines achetés au moment où les fameux décrets de J 852, récompense de la générosité du roi Louis-Philippe pour les Bonaparte, et de son respect, peut-être exagéré, pour la mémoire de Napoléon, faisaient vendre à bref délai, les biens qu’ils ne confisquaient pas. Elle ne vient pas dans ces pays par des raisons politiques, et pour éviter scrupuleusement tout usage qu’on pourrait faire de son nom. Mais un habile administrateur, M. Guérin, a donné une vive impulsion à l’agriculture, et le vin de Zucco, provenant des terres du duc d’Aumale, est bien connu de l’industrie vinicole.

Païenne n’a presque rien d’italien. Elle rappelle, tantôt l’Orient dans les quartiers lointains, pleins de ruines et d’espaces vagues, où les cactus et les aloès s'accrochent aux vieux murs, tantôt les villes du midi de l’Espagne, Séville, Valence.

Les églises sont belles et d’une admirable richesse en marbres rares. L’extérieur de la cathédrale, l’intérieur de la chapelle du palais royal sont des chefs-d’œuvre du style normand-arabe,

La cathédrale de Monréale, à une lieue de Palerme,est un monument aussi magnifique qu’intéressant pour l’histoire de l’art. Elle est surtout remarquable par une immense série de mosaïques à fond d’or, fort bien con-

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servées, qui datent de la seconde moitié du xii® siècle. Guillaume II, le Bon (1166-1189).

Entre Païenne et Monréale s’étend une plaine d’aspect oriental, riche comme les jardins de Damas ou la « vega » de Grenade. Dans cette plaine existent encore quelques constructions sarrasines, comme la vieille tour de la Ziza, d’où l’on découvre une vue si charmante.

À la porte de Païenne, sur la route de Monréale, est le palais d’Orléans où Louis-Philippe et la princesse Marie-Amélie vécurent après leur mariage. C’est ici que naquirent Ferdinand, duc d’Orléans, dont la mort imprévue fut si désastreuse pour la France, et cette charmante reine Louise, que la Belgique regrette encore. Il appartient maintenant au duc d’Aumale, et est entouré de magnifiques jardins d’agrume, nom qu’on donne, en Sicile, aux plantations de citronniers et d’orangers.

La promenade publique de Palerme, la Flora, est un jardin carré, divisé par des allées en toutes sortes de figures géométriques. Chacun de ces triangles est planté de fleurs ou d’essences d’arbres différentes, roses, jasmins, tulipes, azalées, orangers, bananiers, cyprès, etc., etc. Cela produit un effet gracieux et original, surtout dans les mois de printemps.

Une des jolies excursions à faire à Palerme, est une visite à la Favorite, résidence du roi Ferdinand Ier (1759- 1825), pendant son séjour en Sicile. L’immense parc qui s’étend au pied du Monte-Pellegrino et d’où l’on voit les deux golfes est superbe ; le palais est un kiosque chinois d’assez mauvais goût. Dans une des chambres, malheureusement bien endommagée par l’humidité, sont des portraits des enfants et des petits-enfants du

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vieux roi, avec des inscriptions naïves qui font honneur à son bon cœur.

Ce n* était pas un aigle, mais, si Ferdinand II lui avait ressemblé, je ne crois pas que le roi François serait aujourd’hui au palais Farnèse.

La nuit tombe pendant que nous doublons le cap de Bagaria, célèbre par cette villa où le prince Palagonia, avec ses statues de monstres hybrides et autres extravagances, a voulu montrer, on le dirait, jusqu’où peut aller la niaiserie humaine.

21 Septembre. — Avant le jour, nous nous arrêtons pour une demi-heure seulement devant Messine. Le choléra désole encore cette malheureuse ville. Gomme en Calabre, un peuple insensé croit fermement à l’empoisonnement par des poudres. C’est même la seule excuse que puissent donner les médecins qui se sont enfuis. On conçoit encore l’aberration de bourgades ignorantes, sans écoles, sans routes, mais Messine, grand port de commerce, devrait donner un meilleur exemple.

Chose triste à dire, ceux dont le devoir était de payer de leur personne, se sont fort souvent mal conduits. L’armée seule a été admirable. C’est que l’armée est encore animée des sentiments de dévouement,

d’honneur, de courage modeste du vieux Piémont. C’est elle qui empêche de désespérer de l’avenir du pays, si compromis par les rivalités mesquines des Ratazzi et consorts, ainsi que par les déclamations vides du parti garibaldien.

Voici les cimes d’Aspromonte où la folle entreprise de Garibaldi vint se briser contre la résolution et la discipline de l’armée. Le héros apprit à ses dépens qu’il ne

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combattait plus des Napolitains démoralisés, commandés par des chefs achetés d’avance.

Plus loin, nous passons le cap Spartimento, puis nous quittons la terre : nous ne la reverrons plus avant la Grèce.

Nous apercevons à peine l’Etna, caché dans des brumes de chaleur, et ces beaux rivages de Taormine, de Catane, de Syracuse, que j’ai parcourus en 1865, lors de la dernière éruption de l’Etna.

Le contraste était frappant entre les tourbillons de fumée, la neige et le feu des hautes cimes, et la richesse des belles campagnes inondées de soleil, pleines de verdure et de fleurs. Le théâtre de Taormine est dans une situation merveilleuse, en face de la plus belle montagne de la terre, peut-être. Ceux qui connaissent l’Etna ne me trouveront point exagéré. Syracuse, avec ses vieux temples, ses fontaines sacrées, ses souvenirs, la bonne grâce de sa jeunesse souriante, garde un vague parfum de l’antiquité grecque.

Aux bords de l’Anapus, sous les monts de Sicile, Théocrite en riant m’a dévoilé l'idylle;

J’ai vu près de la ronce et des saules en fleurs,

Les troupeaux de brebis des beaux jeunes pasteurs.

J'ai vu lc3 noirs chevreaux suspendus sur les roches,

La verdure couvrant les collines plus proches,

Et remplissant de neige et de feu l’horizon,

L'Etna qui de Moschus écoutait la chanson.

Près du miroir profond du bassin de Cyane Caché dans les bosquets, ignores du profane,

J’ai vu cueillant des lis l’épouse de Pluton,

Et Cérès égarée errant dans le vallon.

Mais surtout, quoique pâle et quoique bien lointaine,

J’ai surpris un reflet de la beauté d’Athène,

Qui charmait Phidias, et Socrate et Platon,

Et couvrait de splendeur les murs de Parthénon.

Syracuse, 21 mars 1865.

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22 Septembre. — Journée radieuse. Une brise fraîche court sur les Ilots bleus. Plusieurs vaisseaux nous croisent, toutes voiles dehors. De bonne heure nous apercevons les montagnes au-dessus de Navarin et plusieurs îles, entre autres Sphactérie, fameuse par le siège que les Spartiates y soutinrent pendant la guerre du Péloponnèse. Le chef du parti démocratique, Cléon , finit par les faire capituler; mais le succès avait été préparé par les chefs de l’aristocratie, Nicias et Démosthènes. (Ne pas le confondre avec l’orateur qui vécut près d’un siècle plus tard.) Aussi Aristophane, ennemi de Cléon, le représente sous les traits d’un esclave éhonté qui sert au vieux maître Démos (le peuple) le bon gâteau que d’honnêtes serviteurs ont préparé.

Ce fut alors que se passa un fait atroce. Sparte, presque dépeuplée de citoyens,. craignant une révolte de la Messénie, à l’instigation d’Athènes, fit assassiner 2,000 ilotes des plus braves, afin de jeter la terreur parmi les survivants.

Vers midi, nous traversons le golfe de Messène. La chaîne du Taygète est en vue : ce rude pays des Maniottes, qui vient se terminer au cap Matapan , l’ancien Ténare, la pointe la plus méridionale de l’Europe. La population du Magne est une des plus sauvages de notre partie du monde. Ces descendants des anciens Spartiates se gouvernent entre eux et ne sont que nominalement soumis au royaume de Grèce. On se fait la guerre de village à village, de maison à maison. Ces maisons sont des tours massives qui peuvent soutenir un siège. Nous les distinguons parfaitement en longeant la côte. Certains vieillards ne sont pas sortis de leur tour depuis cinquante ans, à cause de certain meurtre commis dans'

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leur jeunesse ; car la vendetta, le prix du sang, règne ici dans toute sa force.

Voyez les intéressants détails sur le Magne, publiés, il y a deux ans, dans la Revue des Ueux-lUondes.

Ces côtes sont sauvages, arides, desséchées, à peine quelques bois d’oliviers autour des villages. Ce sont des rochers de grès rouge, des ravins profonds, des falaises à pic, et cependant telle est la pureté de l’air, l’harmonie des couleurs, le contraste gracieux entre la teinte rose des rivages et le bleu vif de la mer, qu’on ressent cette vive impression de beauté que j’ai toujours retrouvée en Grèce. Puis, comment ne pas être touché par les mille souvenirs que ces bords rappellent, par les faits, par les hommes illustres qu’ils ont vus.

Voici les rochers du Ténare, le golfe où se jette F Eurotas ; plus loin , le cap Malée. Tout le domaine de Sparte! Mais ce peuple, trop vanté par les pédants du dernier siècle, qui ont abouti à M. de Robespierre, n’excite pas cette sympathie que tout admirateur du beau éprouve pour Athènes. 11 avait toute la férocité inintelligente des soi-disant réformateurs.

Le triomphe de Sparte fut la ruine de la Grèce. Comparez son joug pesant avec l’éclatante domination de Périclès. L’hégémonie d’Athènes, depuis les guerres médiques (480) jusqu’à la désastreuse expédition de Sicile (413), fut peut-être le moment le plus brillant de l’esprit humain.

A droite nous apercevons F île dénudée de Cythère, dont les poésies érotiques donneraient une bien fausse idée. Rien de moins galant que ce rude rocher. Sans cloute, de belles jeunes filles y recevaient de leur mieux, comme à Syra, les matelots retenus dans ces parages

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par les vents contraires ; de là sa réputation dans tous les ports de la Méditerranée.

Le promontoire Malée, aujourd’hui cap Saint- Ange, est un peu mojns désolé que le Ténare. Il est aussi plus élevé et se présente mieux sur la mer. A son extrémité se trouve un petit ermitage. En face un navire grec est arrêté et un canot porte des provisions au solitaire. Nous nous contentons de hisser le pavillon tricolore. Je ne sais jusqu’à quel point le saint homme est touché de cet honneur. Il préférerait peut-être quelque chose de plus substantiel.

Du reste, au lieu de l’ermite unique annoncé par Lamartine, Gérard de Nerval, etc., nous en voyons trois. Il n’y a donc pas lieu de se plaindre. A ce moment, le soleil couchant couvre de tons riches, lumineux, les îles, les montagnes, les voiles et ia mer.

23 Septembre. — Quand nous nous levons, YÊridan a déjà jeté l’ancre devant Syra. C’est la grande place de commerce de l’Archipel. Tout y annonce la prospérité. Le mouvement du port est considérable; de nouvelles maisons sont en construction de tous les côtés ; escaladant les collines, elles iront bientôt rejoindre la vieille Syra, perchée en nid d’aigle sur un haut rocher. Les moulins de Syra sont la Cythère actuelle de l’Archipel. Mais n’abordons pas un sujet interdit. Qu’il vous suffise de savoir que la population, pure d’alliage turc, mélange de sang grec et vénitien, comme à Corfou, est belle, mais déshonnête. Tous les péchés mignons de l’Orient florissent avec grâce sur cet aride rocher. Jusqu’à ces derniers temps, un vernis de piraterie couvrait le tout.

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La prospérité de Syra date delà guerre de l’Indépendance. Les Syrates, habiles à ménager la chèvre et le chou, vendaient des fusils aux Hellènes et de la poudre aux Turcs. Cette noble neutralité leur a réussi. Ils seraient fort disposés à agir de même pour la Crète. Cependant ils crient de leur mieux, traitent les Turcs de Barbe- Bleue, se préparent à une nouvelle révolution, et déclarent bien haut que le roi Georges n’a qu’à s’en aller s’il ne rapporte pas l’ile de Crète dans le trousseau de la fille du grand-duc Constantin.

C’est toujours ce peuple que j’ai vu, dans d’autres voyages, intelligent, actif, habile à la navigation, au commerce, plein de vitalité au milieu de cet Orient énervé et engourdi, mais incapable de se gouverner, sans bienveillance, sans scrupules, vantard, querelleur, profondément antipathique à tous ceux qui sont en contact journalier avec lui. J’ai vu l’Orient aussi bien qu’on peut voir des contrées dont on connaît à peine les langues, j’ai entendu des centaines de personnes, négociants, diplomates, voyageurs anglais, français, italiens qui l’ont habité pendant des années. Toujours la même note.

L’aversion pour les Grecs, l’estime, la sympathie pour les Turcs des basses classes, population bonne, honnête, facile à gouverner, moins paresseuse et moins fanatique qu’on ne croit dans l’Occident.

Si j’ai trouvé des philhellènes, c’est dans la classe des professeurs, des architectes, des poètes, qui sont restés fidèles à la contemplation de l’art grec ou à l’étude de sa littérature et de sa philosophie.

C’est qu’ alors il est impossible de retenir son admiration pour ce peuple, le premier-né de l’esprit humain.

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En 1861, j’ai visité l’Attique, le Parthénon, qui révèle à lui seul toutes les proportions de l’art, le Pentélique, Marathon, Salamine, Eleusis.

Jamais plus de beauté dans un cadre plus harmonieux. L’instinct religieux profond, l’aptitude aux spéculations les plus abstraites, le sentiment de l’idéal, une

aspiration inquiète vers l’inconnu, furent l’apanage des deux grandes races nobles, les Aryas et les Sémites. Laissons les Sémites de côté, nous les retrouverons au Liban et dans ce pays nommé avec raison Terre-Sainte,

puisqu’il vit naître la religion du Christ.

Parlons des Arvas, nos ancêtres, dont la branche la plus jeune, les Anglo-Germains, continuant de ncs jours vers l’Occident sa marche envahissante, semble destinée à remplacer les populations inférieures de l’Amérique et de l’Océanie.

Aux périodes lointaines, les premières qu’aperçoit vaguement l’histoire, deux peuplades de la grande race aryenne, sorties déjà' de la barbarie primitive, arrivaient, l’une dans la vallée du Gange, l’autre aux bords de la mer d’azur, dans ce beau pays découpé de golfes et de presqu’îles qui s’appelle aujourd’hui la Grèce.

Toutes deux étaient ardentes, pleines de sève, supérieures aux races primitives. Elles contenaient toutes deux les germes puissants de l’idéal*

Mais tandis que dans l’Inde, au milieu d’une nature implacable, où les neiges éternelles de l’ Himalaya bornent les vastes plaines dévorées de soleil, les âmes écrasées se jetaient dans une poésie vague, exubérante, aussi obscure que leurs immenses forêts, les Hellènes, dans un climat tempéré , entourés des sites nobles et gracieux de leur beau pays, créèrent un art heureux où

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l’homme libre et fier se meut dans la proportion et dans l’harmonie.

Les dieux de la Grèce ne furent pas ces monstres repoussants ou terribles dont l’imagination védique, accablée par les vapeurs d’une nature trop luxuriante, peupla les temples mystérieux des grandes vallées de l’Inde; ce furent les plus beaux et les plus sages des hommes, mais des hommes toujours.

En fait, la Grèce n’eut qu’un culte, celui de la beauté humaine, mais de la beauté de l’intelligence unie à celle du corps.

L’équilibre parfait est peut-être le secret de la grandeur des Grecs. Ils ne sacrifièrent pas tout aux corps comme les peuples sensuels de l’Asie et les Romains de la décadence; ils ne furent pas uniquement des âmes comme les ascétiques du moyen âge ; ce furent des hommes. Un Socrate, lourdement armé, ramenait un ami blessé à travers les troupes ennemies ; un Platon était célèbre par la largeur de ses épaules et la beauté de son visage.

Les jeux publics, la course, la lutte, la natation étaient aussi en honneur que les rivalités intellectuelles de l’école ou du théâtre.

La jeunesse y paraissait sans vêtements, et fournissait d’admirables modèles aux peintres et aux sculpteurs. Il en résultait pourtant une certaine absence du sentiment chrétien de la pudeur, qui a donné lieu à bien des déclamations. Encore si l’on se plaçait au point de vue chrétien. Mais notre siècle, qui se prétend si fort et qui fait si bon marché de la seule règle réellement respectable, la religion, est si esclave de vieux préjugés qu’il ne peut comprendre le milieu où vivaient

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Aspasie et Périclès, Phidias et Platon (comme si les Aspasie n’étaient pas moins intellectuelles et beaucoup plus dangereuses de nos jours).

Et cependant c’est du sein de cette société que sortirent les exemples les plus sublimes d’énergie, de courage civil, de dévouement à la patrie.

Son architecture, ses statues font l’admiration et l’envie de nos artistes, et toutes les nations civilisées viennent s’abreuver à la source féconde de sa poésie !

La guerre épique de la Grèce et des Perses fut la lutte la plus sublime d’une nation pour sa liberté. Les soldats de Léonidas aux Thermopyles, le bataillon sacré de Thèbes, à Leuctres et à Mantinée, surpassèrent en héroïsme les Sarrasins de Mahomet et les paladins du moyen âge.

Le temple de Thésée , le Parthénon , Égine , le Sunium, les marbres d’Elgin relégués, hélas! dans les brumes de Londres; les statues d’origine grecque des musées de Rome montrent un ai t que rien n’a égalé depuis, môme les grands artistes de la Renaissance.

Quant à la littérature, elle domine le monde. C’est le charme éternel de tous les esprits cultivés. Quel pays que celui qui peut nommer Homère, Pindare, Eschyle, Aristophane, Hérodote et Xénophon ! De tous les grands esprits de l’humanité, Socrate et Platon furent ceux qui approchèrent de plus près des vérités éternelles, sans le secours de la révélation.

Puis vinrent les guerres des successeurs d’Alexandre, suivies de la domination romaine. L’arbre épuisé cessa de produire des fruits. Vingt siècles de stérilité, relative d’abord, absolue ensuite, se sont écoulés depuis les jours immortels des Euripide et des Socrate.

Maintenant la Grèce est libre de nouveau; elle s’agite

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dans le commerce, envahit les ports de l’Orient, et finira par s’agrandir encore, grâce à l’apathie des Turcs et aux préjugés qu’ils inspirent. Mais rien ne fait présager un réveil glorieux. Le mélange de sang turc, toujours peu favorable (ce qui est le contraire pour le sang italien), a abâtardi les populations de l’Attique et de la Morée, qui, loin d’avoir le beau type grec, sont d’une laideur extrême.

La nature seule est encore belle, malgré les ravages de l’homme, et l’on est tenté de dire avec Byron :

’T is Greece, but living Greece no more !

So coldly sweet, so deadly fait*,

We start, for soûl is wanting there.

Hers is the loveliness in death,

That parts not quite with parting breath;

But beauty with that fearful bloom,

That hue which haunts it to the tomb,

Expressions last receding ray,

A gilded halo hovering round decay,

The farewell beam of Feeling past away !

Spark of that flame, perchance of heavenly birth,

Which gleams, but warms no more its cherished earth l

Clime of the unforgotten brave!

Whose land from plain to mountain-cave Was Freedom’s home or Glory’s grave 1 Shrine of the mighty ! can it be,

That this is ail remains of thee(l)?

(1) C’est la Grèce, mais ce n’est plus la Grèce vivante

Si froide dans sa douceur, si belle dans son anéantissement Que nous tressaillons, car l’âme n’y est plus.

A elle ce charme au sein de la mort Qui ne part pas avec le dernier soupir;

Cette beauté qui brille d’un éclat fatal Que ne dissipe pas le tombeau ;

Dernier reflet de l’expression qui s’évanouit.

Nimbe doré qui entoure le trépas;

Dernier rayonnement d’un sentiment éteint;

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À trois heures, nous sommes en route et nous laissons bientôt derrière nous les côtes jaunes et brûlées de Syra. La mer est admirable, et rien ne peut égaler la splendeur lumineuse du ciel. Dans cette belle soirée d’automne, j’éprouve le môme sentiment que le jour déjà lointain où je voguais sous le Sunium.

Tu les as traversés, ô jeune Alcibiades,

Ces tlots de l’Archipel que couronne Naxos,

Tu les as traversés au bruit des sérénades,

De tes bruns mariniers fascinés par Éros.

Au printemps de ta vie, au milieu des Cyclades,

Tu suivais les exploits des antiques héros,

Dont les traits vénérés ornent ces colonnades.

Où brillent dans la nuit les marbres de Parus.

Et la mer tressaillait comme aujourd’hui ; le monde Saluait la beauté, cette essence de Dieu;

La jeunesse et l’amour souillaient dans le ciel bleu ;

Le Triton reposait dans la grotte profonde,

Et la nymphe au sein nu, pensive près du bord,

Secouait au soleil, sa chevelure d'or.

23 mai 1861.

Quand on voit la pureté de ce ciel, la limpidité de ces flots, l’harmonie générale des contours, le mythe de la Vénus Anadyomène se dévoile aux regards charmés, et l’on comprend que c’est ici , sur ces vagues brillantes, que devait naître la beauté.

Tinos est à notre gauche, douce, gracieuse, beaucoup

Étincelle de cette flamme divine

Qui éclaire, mais ne chauffe plus la terre qu’elle aimait.

Patrie de ces héros éternellement présents à notre mémoire Dont le souvenir est indélébile,

Dont le sol, depuis la plaine jusqu’aux cavernes de la montagne, Etait l’asile de la liberté ou le tombeau de la gloire !

Sanctuaire de la grandeur humaine, se peut-il Que voici tout ce qui reste de toi?

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moins stérile que les autres Cyclades. Ses riants villages, entourés de bois, blanchissent sur les flancs de

nie.

Près de la mer est la capitale, avec les coupoles de sa vaste église, sous le vocable de la Reine des Évangélistes. C’est le sanctuaire le plus vénéré, de l’Archipel. Les malades y accourent de toutes les parties de la Grèce. Nous avons à bord une pauvre femme qui vient de le visiter. Elle est devenue folle de terreur pendant le dernier incendie de Smyrne.

A notre droite est Me basse de Délos, puis Myconie; plus loin on aperçoit Paros et la silhouette rosée de Naxos où le jeune Bacchus consola Ariane abandonnée. Que de souvenirs! Chaque rocher de ces mers soleil— leuses retrace à l’esprit mille songes charmants. Que ' d’espaces énormes, au contraire, qui ne laissent aucune trace dans l’histoire! Un îlot des Cyclades a eu plus d’importance dans l’humanité que les immensités de l’Afrique australe et que tout ce vaste pays abruti par le despotisme russe qui va de la Vistule au détroit de Behring!

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