‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Smyrne.— La ville turque.— Le peuple turc. — Pathmos. — Rhodes. — La propreté anglaise. — Les voyageurs romains. — Germanicus. — La Cilicie. — Sardanapale.— Bataille d’issus. — Le patriarche du Liban.— Latakyeh. — Tripoli. — Beyrouth. — La veuve de Sarepla. — Hérode et ses fils. — Drogman et bammals. — Deir el Kamar.

24 Septembre. — A la pointe du jour nous arrivons à Smyrne, oùY Êridan\Si s’arrêter quarante-huit heures. Nous descendons immédiatement à terre et nous sommes bientôt en route pour le pont des Caravanes, montés sur de petits ânes qui sont loin d’égaler les baudets fringants du Caire.

Le pont des Caravanes est un site trop vanté ; mais c’était le premier point de l’Orient que voyaient jadis les voyageurs, et ce premier regard est toujours féerique. En outre le commerce de Smyrne avait beaucoup plus d’importance autrefois; cependant il y a en ce moment une reprise dans les affaires, et la ville me paraît bien plus riche et bien plus vivante qu’en 1861.

Ce matin le pont des Caravanes est très-animé et présente les types variés, les couleurs éclatantes de l’Orient. Les longues files de chameaux bien harnachés avec leurs conducteurs, grands gaillards aux figures énergiques, bronzées par le soleil, les hammals turcs

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beaux et vigoureux, portant’ sans sourciller des poids énormes, les cafés grecs avec leurs jeunes musiciens vêtus d’étoffes brillantes, et passant à âne, silencieuses et voilées, les femmes musulmanes suivies de leurs esclaves noirs.

Dans l’après-midi nous montons au Pagus, haute colline qui domine Smyrne et sur laquelle s’élevait probablement la cité antique; elle est maintenant couronnée par les murailles et les tours d’un vieux château génois élevé à l’époque de l’empire latin de Constantinople. La vue est vaste, les horizons lointains se fondent insensiblement dans le ciel. Il y a dans la nature une sorte de mollesse perfide. On devine l’Ionie. Sur les pentes du mont Pagus est le quartier des courtisanes ; ce sont de petites maisons carrées avec des terrasses, les portes sont ouvertes, et il en sort les sons bizarres et pénétrants delà musique orientale; on aperçoit quelque jeune Lévantin vêtu de soie, à la démarche indolente ou quelque soldat albanais avec son arsenal de pistolets et de poignards à la ceinture. Plus loin un cimetière, de grands cyprès, puis la ville turque avec ses platanes, ses cafés sous les treilles d’où pendent de belles grappes, ses maisons sans bruit, hermétiquement fermées aux regards curieux. C’est bien ce pays de beauté et d’enivrements, de mystère et de crimes que d’autres ont mieux décrit.

Know ye the land where the cypross and myrtle Are emblems of deeds that are donc in their clime,

Where the rage of the vulture, the love of the tur Ile,

Now melt into sorrow, now madden to crime?

Know ye the land of the cedar and vine,

Where the flowers ever blossom, the beams ever shine ;

Where the tints of the earth, and the hues of the sky,

In colour though varied, in beauty may vie,

Where the virgins are soft as the roses they twine,

And ail, save the spirit of man, is divine?

’Tis the clime of the East; ’tis the land of the sun (1) !

Byron.

25 Septembre. — Nous devions aller à Éphèse fameuse par ses richesses, par le souvenir de saint Jean et dans F antiquité grecque par le temple de Diane que brida Érostrate dans un but qu’il a atteint, celui de se rendre à jamais célèbre. Mais je manque l'unique train qui conduit à Guzel-Hissar. Il y a déjà deux chemins de fer à Smyrne, l’un allant au nord, l’autre au midi. Je ne regrette pas trop ce contre-temps : la chaleur aurait été affreuse parmi les rochers, dans un désert sans ombre livré à la malaria. Du reste, les ruines d’Éphèse sont informes; cependant un ingénieur qui y fait des fouilles pour le musée britannique, et avec qui j’ai voyagé depuis Marseille, croit avoir déterminé définitivement l’emplacement du temple de Diane. Il a aussi découvert quelques curieux tombeaux, un entre autres sur lequel est sculpté plusieurs fois le bœuf de saint Luc et qu’on a tout lieu de supposer devoir être la sépulture de cet évangéliste.

(1) Connais-lu la lerre où le cyprès et le myrte

Sont les emblèmes des actions qui sont faites en ces climats,

Où la rage des vautours et les amours des tourterelles

Tantôt fondent les Ames en tristesse, tantôt les exaltent jusqu’au crime,

Connais-tu la terre du cèdre et de la vigne

Où les fleurs se succèdent sans cesse, où les rayons resplendissent

[toujours]

Où les couleurs de la terre et les teintes du ciel Tant variées qu’elles soient, peuvent rivaliser de beauté,

Où les vierges sont douces comme les fleurs quelles tressent en

guirlandes,

Ou tout est divin sauf le cteur de l'homme,

C’est l’Orient ! c’est le pays du soleil.

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Nous parcourons les bazars de Smyrne, très-animés et présentant à chaque pas des motifs d’aquarelles, marchands de poissons, de pastèques, étal de bouchers, boutiques de vieilles armes, etc.

Je n’essayerai pas une description déjà souvent faite, car c’est là le triomphe de l’école moderne.

La plaie des bazars, ici comme à Constantinople, ce sont les ruffians et entremetteurs juifs ; cette race intelligente et malheureuse, qui tend à se relever en Occident exerce en Orient tous les métiers vils, s’il y a des métiers vils. On dit que leurs mœurs sont irréprochables dans l’intérieur des familles, assertion que la nombreuse prostitution juive semble contredire. Ce qui est certain, c’est qu’un voyageur 11e débarque pas en Orient sans être harcelé par une nuée de ces cicerone d’un genre particulier qui inspirent une grande antipathie par leur persistance, leur obséquiosité. Il est possible que leur extrême laideur, qui fait tache au milieu des populations pittoresques qui les entourent, contribue quelque .peu à cette aversion.

Pour échapper à ceux qui me poursuivent depuis une heure, je gagne le quartier turc, qu’ils n’aiment guère à traverser.

Aussitôt je trouve plus de tranquillité, et n’en déplaise aux turcophobes, plus de propreté. Le quartier juif, au contraire, est toujours le plus sale de tous.

Les Turcs aiment la verdure, les beaux paysages, l’eau courante ; dans leurs villes on voit partout de beaux arbres et des fontaines, mais on n’y rencontre aucun signe de fanatisme. J’ai parcouru seul les quartiers les plus reculés des villes turques, sans avoir rencontré jamais de l’hostilité. J’y trouvais plutôt de la

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bienveillance. Si je m’arrêtais pour regarder de beaux chevaux, de belles armes, des costumes, de grands Turcs à la physionomie ouverte me disaient en souriant le mot sacramentel depuis la guerre de Crimée « bono. » Certes il ne faut pas faire des gestes aux femmes et leur adresser des plaisanteries de commis voyageurs, mais c’est le cas de tout l’Orient, et les femmes turques sont moins voilées et moins revêches que celles des pays arabes. Une femme turque aujourd’hui à qui nous demandons le chemin, nous l’indique avec bonne grâce, en nous montrant à travers un voile léger ses lèvres souriantes et ses beaux yeux noirs.

Je sais que la mode aujourd’hui est de jeter la pierre aux Turcs. La Russie a fait de son mieux à cet égard. Je ne prendrai pas la défense du gouvernement turc, et l’infâme conduite de quelques hauts fonctionnaires, lors des affreux massacres de Syrie en 1860, a fait un tort profond à la cause de la Turquie. Mais il faudrait être juste et comparer son organisation non avec l’Occident, mais avec celle de l’Est de l’Europe. Les Grecs qui crient si fort ont-ils un gouvernement si bien ordonné? Quelle est la sécurité qu’on trouve chez eux, ou la prospérité de leur royaume? Les îles Ioniennes que l’Angleterre leur a cédé dans un état si satisfaisant ne retombent-elles pas dans la sauvagerie?

Quant à la Russie avec son despotisme tartare, et la bassesse sans nom de ses populations d’esclaves qui baisent leurs chaînes, elle est dans l’échelle morale bien inférieure à la Turquie, sans avoir à ce sujet aucune excuse, car elle se prétend civilisée et chrétienne. Les sujets chrétiens de l’empire ottoman n’ont jamais été traités avec la dureté systématique et féroce qu’un

gouvernement soi-disant philosophique et libéral a montré envers la malheureuse Pologne. Les catholiques préfèrent mille fois la tolérance du sultan Abdul-Azis au joug pesant du tsar de toutes les Russies. J’ai trouvé ce sentiment même chez les Grecs éclairés.

Et cependant telle est l’aberration des masses, telle est l’influence des mensonges continuels sortis des officines de Pétersbourg et de Moscou, qu’on voit des bandes en Bulgarie prêtes à arborer le drapeau russe, et que même en Autriche les Tchèques de la Bohême, au sein des institutions libres d’un pays régénéré, soupirent après les aménités de l’autocratie moscovite. Espérons que la Turquie résistera encore, et que quand viendra un règlement de la question d’Orient, les Russes seront plutôt refoulés qu’amenés en avant. Loin d’être un progrès, ce serait la ruine de la civilisation que de laisser arriver sur le Bosphore leur odieux despotisme.

Le souverain actuel de la Turquie semble plein de modération et des intentions les meilleures. Dans son récent voyage en Europe, il a montré une dignité, une bonne tenue que bien des princes pourraient lui envier.

Je n’ai pas la prétention de proposer une solution à la question d’Orient, sur laquelle ont pâli tant de diplomates. Je voudrais une large autonomie pour les populations chrétiennes homogènes, comme les Maronites. Mais dans ce temps où l’on parie si souvent du droit des nationalités, je trouve qu’on devrait tenir compte dans les systèmes des millions de Turcs qui habitent Constantinople et l’Anatolie. Ce n’est pas la partie la moins intéressante de la population. Je suis même tenté de dire quelle l’est plus que les autres;

26 Septembre. — Nous partons à une heure ; la brise du nord qui souffle chaque après-midi dans le golfe de Smyrnene s’est pas encore élevée. La chaleur estlourde. Sur la terre, quelques brumes et pas une ride sur la mer. Les côtes au nord sont basses, mais vers le sud, on aperçoit d’assez hautes montagnes. Les principales cimes se nomment les trois frères et les deux sœurs. Ces dernières ont exactement la forme de ces deux pics de la Haute-Loire que les paysans nomment peu respectueusement les tétons de l’abbesse.

Plus loin le golfe se resserre; le delta de l’Hermus l’envahit rapidement. Si de grands travaux ne sont pas exécutés, on peut presque préciser l’époque où la rade de Smyrne ne sera plus qu’une lagune intérieure.

A mesure que nous nous éloignons, et que le soir arrive, les côtes, les sommets lointains, les îles et la mer se couvrent des teintes les plus harmonieuses et les plus charmantes. C’est bien le doux pays d’Ionie où Homère et Pythagore virent le jour. Cyme, Phocée, Clazomène étaient ici. Sur ces promontoires s’élevaient des temples fameux.

Voici le kara Bournou (cap Noir) , fauve plutôt, avec ses ravins de roches grisâtres. Lesbos est au nord et nous descendons le canal de Chio dont les collines gracieuses ferment la vue à l’Occident.

C’est aujourd’hui pour les Grecs la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix; à mesure que tombe la nuit, des feux de joie s’allument sur toutes les côtes et remplacent sur ces caps les holocaustes offerts aux dieux de l’Olympe.

27 Septembre. Nous avons passé dans la nuit Samos l’île consacrée à Junon; avec ses souvenirs de Pythagore

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et des conquêtes de Periclès, et Pathmos, où saint Jean exilé sur un rocher aride écrivit cette révélation qui respire une haine si ardente contre les cruautés et les lubricités de la grande et impitoyable Rome.

1. Et un des sept anges qui portaient les sept coupes vint, et il me parla, disant : Viens, je te montrerai la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux.

2. Avec laquelle les rois de la terre se sont corrompus, et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution.

8. Et il me transporta en esprit dans le désert, et je vis une femme assise sur une bête de couleur d’écarlate, pleine de noms de blasphèmes, laquelle avait sept têtes et dix cornes.

4. Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, parée d’or, de pierres précieuses et de perles, portant en sa main un vase d’or plein d’abominations et des impuretés de sa fornication.

5. Et ce nom était écrit sur son front ; mystère : la grande Babylone, la mère des fornications et des abominations de la terre.

5. Et je vis la femme enivrée du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus, et, à son aspect, je fus rempli d’un grand étonnement.

7. Et l’ange me dit : «Pourquoi t’étonner? Je te dirai le mystère de la femme et de la bête qui la porte, et qui a sept têtes et dix cornes.

8. La bête que tu as vue était et n’est plus; elle s’élèvera de l’abîme et sera précipitée dans la perdition; et les habitants de la terre, dont les noms ne sont pa3 écrits au livre de vie dès la formation du monde, seront dans l’étonnement lorsqu’ils verront la bête qui était et qui n’est plus.

9. Et voici le sens plein de sagesse de cette vision : Les sept têtes sont sept montagnes sur lesquelles la femme est assise.

10. Ce sont aussi sept rois dont cinq sont tombés ; l’un est encore et l’autre n’est pas encore venu ; et quand il sera venu il faut qu’il reste peu de temps.

11. Et la bête qui était et qui n’est plus est la huitième; elle est une des sept et va dans la mort.

12. Les dix cornes que tu as vues sont dix rois qui n’ont pas encore reçu leur royaume; mais ils recevront comme Rois la puissance à la même heure après la bête.

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13. Ceux-ci ont un seul conseil et ils donneront leur force et leur puissance à la bête.

14. Ils combattront contre l’agneau, mais l’agneau les vaincra, parce qu’il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, et ceux qui sont avec lui sont les appelés, les élus et les fidèles.

15. Et il me dit : Les eaux que tu as vues où la prostituée est assise sont les peuples, les nations et les langues.

16. Les dix cornes que tu as vues dans la bête sont ceux qui haïront la prostituée et ils la réduiront à la dernière désolation; ils la dépouilleront, ils dévoreront sa chair et ils la brûleront dans les flammes.

17. Car Dieu leur a mis dans le cœur d’exécuter ce qu’il lui plaît : de donner leur royaume à la bête jusqu’à ce que les paroles de Dieu soient accomplies.

18. Et la femme que tu as vue est la grande ville qui règne sur les rois de la terre. (Apocalypse, cbap. XVII.)

Aux premières lueurs du jour nous nous trouvons entre Cos et le promontoire de Cnide. Une lumière froide éclaire d’abord des côtes profondément découpées, et des îles gracieuses, Nysiros, Télos; puis paraissent des teintes citron sur les montagnes, rosées sur les îles, nacrées sur la mer. — Au lever du soleil nous passons le cap de Cnide qui a une ressemblance frappante avec le cap Misène, la même forme en hameçon avec deux petits ports de chaque côté. La ville de Cnide était au sud, mais plus de galères victorieuses, plus de temple de Vénus, plus de statues de Praxitèle, quelques pans de murailles et les fondations d’un théâtre -sont seuls encore debout.

Quelques heures après nous entrons dans le port de Rhodes. Une rangée de petits moulins à vent sur des buttes de sable, voilà ce que l’on aperçoit d’abord de cette ville fameuse. — Nulle trace du colosse qui paraîtrait fabuleux si l’on ne se rendait pas compte de la pe-

tilesse des ports des anciens et de leurs navires qui n’étaient que des barques. Du reste on ne découvre rien de l’antique Rhodes; les tremblements de terre très-fréquents ici ont tout bouleversé.

Quant à la ville des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui y résistèrent si longtemps à la conquête musulmane, certaines parties restent dans l’état où elles étaient le jour où l’ héroïque Yilliers de l’Isle-Adam à bout de munitions et de vivres fut obligé de se rendre à Soliman le Magnifique (1522).

Le climat est favorable à la conservation des monuments, les Turcs n’ont pas la manie de destruction et de changement des démolisseurs français et l’on trouverait difficilement chez nous un lieu aussi franchement moyen âge que la rue dite des Chevaliers . L’architecture est du XV* siècle, les écussons qui surmontent les portes sont ceux de grandes familles françaises, allemandes et espagnoles. Quelques montants en marbre, quelques pilastres ont des ornements Renaissance dans le style de Sansovino.

Une explosion récente aura causé plus de dommages à ces vieilles maisons que trois siècles d’abandon. Elle fut produite par la foudre qui tomba sur une poudrière depuis longtemps oubliée, sauf par une famille, dit-on, qui en avait conservé la tradition secrète et faisait de temps en temps un commerce de contrebande. On a tout lieu de croire qu’en 1522 il y avait des traîtres dans le service de l’artillerie; ils cachèrent ces grandes quantités de poudre qui auraient permis au grand maître de continuer sa défense.

Dans d’autres parties de la ville, bien déchue aujourd’hui, existent d’autres débris du temps des chevaliers.

Une porte surtout formée par les troncs de deux grenadiers en marbre dont les branches portent des écussons. Du haut des murs on aperçoit de beaux jardins de mûriers, de citronniers et de pêchers, dont l’onlbre épaisse réjouit de loin les regards par ce brûlant soleil. L’île de Rhodes mériterait qu’on y fît séjour. On y trouve de hautes montagnes et de belles vallées, où les palmiers et les lauriers roses croissent en bas, et en haut les rhododendrons des Alpes.

C’est un vendredi : — Les portes sont fermées à midi comme dans presque toutes les villes musulmanes; nous ne regagnons Y Êridan qu’au moment du départ, chargés des belles grenades de Rhodes qu’à l’aide d’un batelier turc, notre seul guide, nous avons payées cinq fois meilleur marché que ceux de nos compagnons qui ont pris des cicerone juifs.

Nous voguons sur une mer magnifique, ayant en vue les montagnes de la Lycie.

Le pont du bateau à vapeur présente cet aspect pittoresque bien connu des voyageurs qui ont parcouru l’Orient.

Ce sont des femmes turques avec leurs robes jauneserin et leurs voiles blancs, des Grecs aux yeux et au nez d’oiseaux de proie, vêtus de leurs vestes courtes et de leurs larges pantalons de serge bleue, des hammals arméniens avec leurs grosses lèvres et leurs bonnes figures réjouies contrastant avec les Juifs insinuants et rusés, des soldats turcs et albanais, etc.

Ces passagers du pont s’arrangent en petites sociétés et accroupis sur des tapis fort passables souvent, à côté de leurs raisins, de leurs pastèques, de leurs oignons et d’ un bon pain blanc qui ferait envie à bien de nos *

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paysans, ils jouissent du beau temps, ou se résignent à l’orage avec tout le fatalisme oriental.

Ils ne sont pas très-propres assurément, mais ils portent des vêtements aux couleurs vives et ils ont des attitudes artistiques. Nos basses classes sont à la fois sales et incolores. Peut-être un peu plus propres en France, elles le sont bien moins en Angleterre.

<■ Les Anglais ne devraient jamais parler de la malpropreté des autres pays.

La propreté anglaise est un mythe auquel le continent a cru, à force de l’entendre répéter. Qu’ils regardent chez eux la saleté sans nom de leurs pauvres, de leurs commis de magasin et, même dans de grands hôtels, les chambres qui fourmillent de punaises et sont à peine balayées par des housemaids paresseuses et sans soin.

28 Septembre. — Navigation charmante sur une mer paisible. Nous avons traversé dans la nuit le golfe profond de Satalie ; dans la matinée, nous apercevons le cap Anamour, et nous ne quittons plus de vue la terre.

Ces côtes de la Caramanie sont admirables, trois rangées de montagnes s’étagent l’une sur l’autre, de vastes forêts avec des bois de construction pour des flottes entières, descendent des sommets et s’étendent jusqu’à la mer ; de tous côtés des îles, des havres bien abrités, des promontoires hardis. Mais tout est désert, on dirait que ce sol s’est lassé de porter des hommes.

Ces côtes se nommaient autrefois Lycie, Pamphylie, Cilicie. Aux époques pré-historiques, elles furent les * frontières des deux grandes races : tandis que les Aryas

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occupaient tout le reste de l’Asie Mineure, ils se trouvaient ici en contact avec des populations sémites. Les inscriptions, la numismatique de ces contrées en font foi. Elles ne furent que nominalement soumises aux Perses. Les dix mille de Xénophon et Alexandre firent un long détour vers le Nord, pour s’aventurer le moins possible dans ces montagnes. Entièrement indépendantes sous les Séleucides, et dans les premiers temps de la conquête romaine, elles couvrirent les mers de ces flottes de pirates qui ruinèrent le commerce, rançonnèrent le navire du jeune César et ne furent réduites que par Pompée , armé de pleins pouvoirs et à la tête d’une expédition formidable.

Ces instincts de pillage reparurent plus tard comme un héritage de famille parmi ces populations. Au temps de l’empire Grec, nous les voyons braver les forces impériales et étendre leurs déprédations sur toute l’Asie Mineure.

' Mais à partir des victoires de Pompée, sous la république romaine, et les empereurs, ces côtes se couvrirent de villes florissantes, de ports renommés. C’était la grande route des Romains de distinction, qui faisaient leur voyage d’Orient. On partait par Brindisi, on arrivait par la route que j’ai déjà décrite à Corinthe. Une visite à Athènes était obligatoire. On traversait l’Archipel pour aller offrir ses présents au temple de Diane, à Ephèse, magnifiquement reconstruit par les successeurs d’Alexandre. Rhodes venait ensuite , île de philosophie et de plaisirs, où Tibère, qui semble avoir aimé les îles et les beaux climats, vécut longtemps, fort décrié, avec sa cour d’astrologues et de mignons. Puis, on s’avançait le long de ces côtes, sans s’ éloigner

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de terre et relâchant souvent dans les ports. C’est ainsi que voyagèrent Cicéron, dont nous suivons l’itinéraire, dans les lettres d’Atticus; Marc- Antoine, qui trouva Cléopâtre à Tarsous ; Caïus César, fils d’ Agrippa et de Julie, et son beau-frère Germanicus.

Ce voyage fut fatal à ces derniers, Caïus César mourut des fièvres en Lycie, et Germanicus, l’idole du peuple romain, la seule lueur d’espérance au milieu du sombre règne de Tibère, en disgrâce, oisif, découragé, après avoir parcouru tout l’Orient et pénétré jusqu’aux cataractes, expirait à Antioche au mois de novembre 19, empoisonné sans doute par Pison.

Suberat occulta formido reputantibus haud prosperum in pâtre ejus favorem vulgi; avunculum cjusdem Jlarcellum flagrantibus plebis studiis intra juventam ereptum ; brèves et infaustos populi romani amores (Tacite, II, 41) (1).

29 Septembre. — Nous sommes arrivés dans la nuit devant Mersina, le port de Tarsous, situé à peu de distance de l’embouchure de ce Cydnus, qui semble fatal aux grands hommes, puisque Alexandre faillit mourir pour s’y être baigné et que Frédéric Barberousse s’y noya.

Nous jetons l’ancre loin de terre. Il y a des bas-fonds de tous côtés, et la rade ouverte de Mersina, quand soufflent les vents du sud, est sujette à un aussi épouvantable ressac que celui qui faillit nous engloutir à Lambayéque, sur les côtes du Pérou.

(t) On ne pouvait se défendre d’un secret sentiment de crainte, en songeant que la faveur du peuple avait été fatale à son père Drusus, que son oncle Marcelius s’était vu enlever dans la fleur de sa jeunesse aux adorations de l’empire, qu’une influence sinistre semblait attachée aux affections du peuple romain.

Vue de loin, Mersina a l’aspect de quelque comptoir européen sur les plages de l’Amérique et de l’Océanie, mais quand on débarque, le changement de scène est complet, on se trouve en pleine Asie. C’est ce qu’on lit des bourgades asiatiques vers Bagdad et la Perse.

Un bazar ombreux et assez animé, le reste de la ville désert, un vaste khan à moitié ruiné, une population de chameliers, de moukres et de courtisanes, des caravanes de grandes chamelles blanches couvertes de harnachements bariolés.

Tout autour s’étend une plaine que le moindre système de drainage changerait en un jardin fertile, mais qui, par l’incurie orientale, n’est qu’un marécage fiévreux.

La crainte des fièvres et des coups de soleil nous empêchent de faire une excursion à Pompéiapolis. J’ai aperçu ces ruines de la mer en 1861. Un grand temple est encore debout avec une trentaine de colonnes.

Dans l’après-midi , nous partons pour Alexandrette (Iskanderoun) , en traversant le golfe d’issus. Les brumes de chaleur nous cachent malheureusement le Taurus, dont, par un beau lever de soleil de mai , j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer une à une comme des lampes sacrées.

Le soir, en approchant d’ Alexandrette , nous apercevons au travers de grands feux allumés par des pâtres les sommets de ce mont Cassius, qui dominait Antioche et les vallons de Daphné, et dont on pouvait voir en même temps , disait-on, le coucher du soleil et le lever de l’aurore. Adrien y monta, et Julien l’apostat y offrit à Jupiter le dernier sacrifice qu’un empereur romain immola aux faux dieux.

Cette montagne était admirablement boisée ; elle le serait encore sans les dévastations insensées des hommes. Une famille suisse, établie à Alep, me raconte que lorsqu’ils y campèrent pendant un mois avec le consul d’Angleterre, lors du dernier choléra d’Alep, des bergers, croyant leur faire plaisir, allumèrent toute une forêt en guise d’illumination.

Nous sommes près de la terre ce soir, sur la plage courent des bandes de chacals dont les aboiements ressemblent à des cris d’enfants.

30 septembre. — Nous débarquons de bon matin et traversons la ville d’Alexandrette; sauf cinq ou six maisons de négociants près de la plage, ce sont des huttes de branchage et de boue, quelque chose comme le quartier indigène de Biskra ou de Tuggurt. Nous arrivons à la plaine marécageuse qui s’étend entre la ville et les montagnes. Le chemin d’Alep traverse cette solitude, parsemée de quelques touffes de roseaux.

A 2 ou 300 mètres des dernières masures est un tumulus, reste informe de maçonnerie antique; un peu plus loin, une vaste enceinte fortifiée qui date, dit-on, du temps des croisés.

Des chameaux lourdement chargés, des mulets avec leurs moukres, des hommes armés, à cheval, s’avancent en ligne à travers la plaine. Les hommes, grands et vigoureux, ont un air de fierté et d’indépendance; ils n’ont rien de la démarche maladroite et disgracieuse de nos paysans abâtardis par la conscription et la centralisation.

Sur les bords de cette plaine d’Iskanderoun on

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éprouve toutes les sensations qui donnent aux voyages un si puissant attrait.

Ces chameliers qui passent devant nous ont peutêtre vu le grand désert de Kobi ; ces muletiers viennent peut-être de la Perse. Cette caravane ne se dirige-t-elle pas vers Bagdad et Bassora ?

L’imagination suit les hardis pionniers qui ont osé pénétrer le secret de l’Asie centrale, Ta vernier, Vanbery qui, déguisé en derviche, visita Khiva et Boukkara, ces terres du Chorasme et de la Sogdiane, peut-être moins connues maintenant qu’aux jours de Cyrus et d’Alexandre.

Nos forces nous font défaut, et nous ne verrons jamais ces pays mystérieux dont nous touchons aujourd’hui le seuil.

Tous les conquérants de l’Asie sont passés par ces rivages. Alexandrette doit son nom à Alexandre le Grand.

A peu de distance, au nord, est Issus, où le jeune roi macédonien remporta sa première grande victoire sur Darius.

Les détails donnés par les historiens de l’antiquité sur cette journée fameuse sont très-obscurs, parce que la précision, l’exactitude topographique sont en somme ce qu’ils cherchent le moins. Alexandre avait fait des marches et des contre-marches en Cilicie, il avait été à Tarsous, puis à Anchiale, ville déchue, où (je cite Arrien)

« On voyait encore le tombeau de Sardanapale sur lequel est élevée sa statue qui semble applaudir des mains : on y remarque une inscription en caractères assyriens et qu’on assure être en vers, dont voici le sens :

♦< Sardanapale fils d ' Anakinadasarès a fondé Anchialon et Tarse en un jour; passants, mangez, buvez, jouissez ; le reste

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n’est que vanité. » — C’est ce que semble indiquer la manière dont il claque les mains : l’expression jouissez a dans l’assyrien un caractère plus voluptueux encore. «

Ce serait chose bien curieuse si, quelque jour, on découvrait cette inscription. L’étude des caractères cunéiformes, qui a pris un tel développement depuis les découvertes de Botta et deLayard à Nemroudet Koyoundjik, fait croire au savant M. Oppert, que les Grecs avaient fort mal déchiffré cette inscription, et que les mots où ils avaient cru voir le nom du père de Sardanapale, sont les expressions de Anakou nadou sar Assour (moi le grand roi d’Assyrie), qui reviennent souvent dans les textes cunéiformes.

Pendant qu’ Alexandre parcourait donc lentement la Cilicie, Darius de son côté ne pressait point sa marche. Loin de prendre le chemin le plus direct de la Babylonie, suivi par les dix mille en allant vers Cunaxa, il passait par Damas où il laissait ses bagages les plus pesants et une partie de son harem. Ce qu’on peut comprendre de ses plans montre l’indécision et les caprices de ces enfants gâtés, les rois absolus. Sa déroute fut complète, il n’eut que le temps de fuir. Il avait bravement combattu, cependant, au commencement de la iournée, et il avait même blessé légèrement à la cuisse son rival selon quelques auteurs. 11 faut lire dans le Plutarque traduit par Amyot la description de la gaieté et de la bonne grâce d’Alexandre, de son humanité et de sa courtoisie pour les princesses captives.

Après la bataille, couvert de sueur et de sang, il entra dans le quartier de Darius avec sa jeune garde d’hétaires, se baigna dans la riche tente disposée en salle de bains, et s’étant fait servir le souper préparé pour le

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roi des Perses « il se tourna devers ses familiers et leur dit « c’ estoit estre roy cecy, à vostre advis, n’ estoit pas. »

A cette époque ce beau jeune prince est encore le plus sympathique de tous les conquérants, mais bientôt viendront les enivrements de la toute-puissance, les orgies, le meurtre de Clitus et les cruautés superstitieuses des funérailles d’Éphestion.

Si quelque chose à Alexandrette rappelle l’Europe, ce sont les poteaux du télégraphe, signe de cette civilisation moderne qui tend à conquérir jusqu’à l’immuable et insaisissable Asie.

Nous retournons à bord pour échapper un peu à l’implacable soleil de ce lieu, que l’on nomme le four de la Syrie. Mais nous avons à rester en rade toute la journée. Même les indigènes souffrent de cette température de feu. Accablés, baignés de sueur; les officiers jouent languissamment au whist, tandis qu’assis sur l’échelle le plus près possible de la fraîcheur de l’eau, les passagers pêchent à la ligne, et même avec quelque succès.

Pour passer cette longue journée, j’ai la bonne chance de pouvoir profiter par l’italien de la conversation intéressante et bienveillante du patriarche du Mont-Liban et de deux archevêques maronites.

Ils sont venus à bord à Smyrne. Ils ont fait le voyage d’Europe pour assister à Rome aux fêtes du centenaire; après s’être rendus à Paris et avoir visité l’Exposition universelle, ils ont pris le chemin de Constantinople, où le sultan les a reçus avec la plus grande distinction. Un des plus beaux palais de Péra a été affecté à leur résidence, et un pacha a été mis auprès

52 SMYRSE, ALEXANDRETTE, BEYROOTH.

d’eux pour leur faire les honneurs de la capitale de l’empire. C’est que le patriarche du Liban, chef de la nation Maronite, est un très-grand personnage, il est le roi pour ainsi dire de la montagne, surtout depuis la chute des émirs. 11 ne doit quitter le pays que dans des circonstances exceptionnelles. Depuis plusieurs siècles aucun patriarche n’avait visité l’Occident. Les patriarches Maronites sont les successeurs du patriarcat d’Antioche, fondé par saint Pierre lui-même. Ils sont nommés par l’assemblée des évêques de la montagne.

Les Papes confirment invariablement cette élection. Le profond attachement des Maronites pour l’Église, leur dévotion pour le prince des apôtres ont déterminé monseigneur Massad à se rendre à Rome dans cette occasion solennelle où l’épiscopat de toute la chrétienté s’est pressé autour du successeur de saint Pierre, menacé des sectaires qui veulent remplacer le catholicisme par cette religion assez obscure, née dans le cerveau fêlé de Garibaldi, et au nom de laquelle il consacre sans doute les marmots qu’il baptise dans les cafés.

Monseigneur Paul-Pierre Massad est un élève de la propagande à Rome. Il fut longtemps secrétaire du dernier patriarche maronite avant d’être élevé lui-même au patriarcat. Il porte toute sa barbe comme les évêques orientaux. 11 a beaucoup de ce calme et de cette dignité qui n’excluent ni la gaieté ni la bienveillance.

Ses compagnons sont monseigneur Jean Elhagge archevêque de Baalbek, dont le diocèse s’étend sur les deux versants du Liban et contient avec les plaines de la Célésyrie où les Moutoualis sont plus puissants que les Maronites, les vallées au-dessus de Ghazir, la partie la plus catholique du Liban, et monseigneur Pierre Al-

SMYRNE, ALEXANDRETTE, BEYROOTH.

bostani, archevêque de Sidon et de Tyr. Ce diocèse qui s’étend au sud de Beyrouth est très-mélangé de Maronites et de Druses. Ce fut là que la guerre civile commença, et plusieurs du clergé de monseigneur Albostani furent massacrés.

Ils m’entretiennent longtemps de ce petit peuple Maronite allié fidèle de la France depuis le temps des croisades, qui a gardé intacte la foi catholique dans les gorges inaccessibles de ces montagnes et que les Daoud- Pacha voudraient affaiblir et dénaturaliser aux applaudissements des bureaucrates et des niveleurs.

Le soir arrive. Au nord, les brumes continuent à cacher les hauts sommets du Taurus, mais les montagnes plus voisines se dévoilent. La variété des essences d’arbres, les effets de lumière dans les ravins profonds, les formes, les teintes, me rappellent ces belles Alpes qui viennent plonger leurs escarpements dans les eaux limpides du lac de Côme. Mais où sont les paysans sympathiques des riants villages d’Italie?

Mardi 1er octobre. — Nous avons passé dans la nuit devant l’embouchure de l’Oronte qui emporta à la mer tant de cadavres de croisés pendant le siège fameux de 1097-1098. Quandnous nous levons, la côte couverte de vergers a un aspect tout différent de celui des jours derniers.

De grands châteaux en ruines gardent le petit port de Latakieh. Ils datent du moyen âge, mais des tronçons de colonnes, des chapiteaux, une quantité de débris antiques entrent dans leur construction.

Latakieh est l’ancienne Laodicée ainsi nommée en l’honneur de la mère du premier Séleucus. Elle se

54 SMYRNE, ALEXANDRETTF, BEYROUTH.

trouve à un quart de lieue du rivage. La ville antique devait contenir de beaux édifices si l’on en juge par la quantité de ruines que l’on découvre en errant dans ses rues. Une colonne de granit est encore debout, plus loin est un monument bizarre que les livres de guide donnent pour un arc de triomphe, mais les ouvertures sont inégales et il n’y a de fronton que d’un seul côté. Les ornements de style . corinthien sont bien conservés. Charmant paysage. Un magnifique palmier au premier plan, la ruine, et au fond, des collines boisées.

l)e beaux jardins de figuiers, d’orangers et de grenadiers entourent la ville; nous nous y promenons à l’ombre tandis que les colombes roucoulent dans les branches et que des femmes voilées surveillent les sekkiès au bruit monotone dont un cheval poussif fait lentement tourner la roue.

On trouve à Latakieh une population grecque assez nombreuse. A comparer le charme et l’élégance de certains types avec la laideur d’Athènes on dirait que la beauté grecque s’est réfugiée ici. Une véritable procès^ sion de jeunes filles vient escorter une de leurs compagnes qui part pour Beyrouth.

Entre Latakieh et Tripoli nous passons l’immense château fort de Markab, bâti par les croisés, et T île de Rouad, où s’élevait autrefois la ville phénicienne d’Aradus et qui contient encore un village de pêcheurs.

La première vue du Liban est radieuse. Ces belles montagnes se détachent sur un ciel d’un bleu violet ; tandis que leur base se reflète dans la mer. Quelques plaques de neige tachent encore les sommets.

Les lignes ont le caractère droit, massif, majestueux de cette partie de l’Asie. A mesure que nous approchons

SMYRNE, ALEXANDRETTE, BEYR0DTH. 55

du mouillage de Tripoli nous apercevons la sombre verdure des bois de pins, qui bordent la côte, plus loin la ville blanche bien posée sur une colline et dominée par l’immense manoir des comtes de Saint-Gilles.

Nous arrivons ici en pays maronite, le pont est envahi aussitôt par une population vêtue de ses habits de fête.

Les riches négociants de la ville, les émirs de la montagne, le neveu de Joseph Caram en tête, viennent saluer le Patriarche qui doit débarquer ici. C’est une scène brillante avec des bruits d’armes, une animation, une couleur orientale, sans l’étiquette guindée de ces sortes de réception en Europe. Bientôt le Patriarche descend à terre heureux de se retrouver parmi les siens, tête haute, vêtu de sa robe de soie rouge et portant toutes ses décorations ottomanes.

Tripoli était à l’époque des croisades une des principales villes de l’Orient. Sa bibliothèque était célèbre et contenait, dit-on, cent mille volumes. — Elle fut prise en 1109 et érigée en comté pour Bertrand de Saint- Gilles, fils de Raymond comte de Toulouse, dont le caractère altier, les violences, les querelles avec Godefroy de Bouillon, augmentèrent les difficultés des croisés et lui ont laissé une assez triste réputation dans l’histoire.

La bibliothèque fut brûlée pendant le sac de la ville.

La ville de Tripoli fut prise et reprise : plusieurs fois brûlée. — Ce ne fut qu’en 1363 que les chrétiens l’évacuèrent définitivement après l’avoir en partie détruite.

Plusieurs petites îles apparaissent sur la mer à quelque distance à l’ouest; une tradition, tant soit peu ridicule, veut que la cavalerie arabe s’y soit rendue à la

5G SMYRNE, ÀLEXANDRETTE, BEYROUTH.

nage pour massacrer des chrétiens qui s’y étaient réfugiés.

La nuit tombe au moment où nous doublons le cap de Batroun. Il est formé des fragments d’une immense montagne qui s’écroula lors de ces tremblements de terre fameux qui désolèrent le règne de Justinien. À la même époque Beryte (Beyrouth) fut entièrement détruite et 200,000 personnes périrent à Antioche.

Beyrouth, 2, 3, h et 5 Octobre. — Pour notre dernière nuit à bord de Y Êridan nous avons eu un peu de houle, nous n’en regrettons pas moins ce beau bateau • et son aimable commandant M. Varangot, qui est un père pour ses matelots et un ami pour ses passagers.

Il nous semble en quittant Y Êridan que nous nous séparons une seconde fois de l’Europe.

Nous débarquons à Beyrouth au milieu d’une confusion magnifique ; là nous reconnaissons pour la première fois l’utilité de savoir un peu d’arabe, tout incorrect qu’il soit. Je n’ai pas au moins cette triste sensation d’homme sourd et muet que j’ai éprouvé autrefois en Allemagne et en Grèce. Après l’arabe, la langue la plus utile en Orient est l’italien; mais depuis une vingtaine d’années on apprend beaucoup le français en pays maronite, tandis que les Grecs et les Druses commencent à parler l’anglais. Je ne connais pas encore d’écoles où l’on enseigne la langue orthodoxe de la sainte Russie. Quel dommage !

L’hôtel Bellevue tenu par André Boucopoulos est excellent, tranquille. — Les chambres sont vastes, bien aérées. — C’est le meilleur hôtel de l’Orient et les prix sont raisonnables, ce qui ailleurs est fort rare. — Nous

SMYRNE, ALEXANDRETTË, BEYROUTH. 67

nous y reposons avec délices en attendant l’heure ennuyeuse des arrangements avec les drogmans dont une douzaine assiège déjà la porte.

Beyrouth me paraît plus grand qu’en 1801. — De nouveaux faubourgs vont presque rejoindre le bois des Pins ; on a aussi construit sur les collines. — A la suite des massacres de 1860 un grand nombre de familles chrétiennes n’avaient pas regagné la montagne. — La guerre d’Amérique, la culture du coton sur divers points de la Syrie avaient imprimé une vive impulsion au commerce. — La prospérité de la ville augmentait à vue d’œil. — Depuis la paix des États-Unis, et la stagnation des affaires en Europe, une réaction s’est opérée, cette capitale de la Syrie est lourdement retombée. — Les Jésuites qui sont établis ici, admirables comme partout, dévoués, infatigables, m’assurent qu’il y règne une épouvantable misère, on y meurt de faim, et on peut se faire difficilement une idée chez nous de ce que veulent dire ces mots « mourir de faim» parmi ces populations orientales d’une si admirable sobriété. — Un peu de farine et d’huile, une gorgée d’eau leur suffisent. — Souvenez-vous de l’admirable récit d’Élie et de la veuve de Sarepta dont les ruines se rencontrent non loin d’ici sur la route de Tyr.

En ces jours-là, le Seigneur parla à Élie de Thesbé, disant : Lève- toi et va vers Sarepta, ville des Sidoniens, et demeure là ; car j’ai ordonné à une femme veuve de t’y nourrir. Élie se leva et alla à Sarepta, et lorsqu’il fut à la porte de la ville il aperçut une femme veuve qui ramassait du bois ; et il l’appela, et lui dit : Donnez-moi un peu d’eau dans un vase afin que je boive. Et lorsqu’elle allait en chercher, il cria derrière elle, disant : apportez-moi aussi je vous prie un peu de pain en votre main.

58 SMYRKE, ALEXANDRETTE, BEYROUTH.

Elle lui répondit : Vive le Seigneur votre Dieu ! je n’ai point de pain; j’ai seulement dans un vase autant de farine que ma main peut contenir, et un peu d'huile dans un petit vase. Voilà que je ramasse deux morceaux de bois pour que mon fils et moi nous mangions, et nous mourrons ensuite. Élie lui dit : Ne craignez point, mais allez, et faites comme vous avez dit, et préparez pour moi auparavant avec votre peu de farine, un petit pain cuit sous la cendre, et apportez-le-moi, et vous en ferez ensuite pour vous et pour votre fils. Car voici ce que dit le Seigneur Dieu d’Israël : La farine de ce vase ne diminuera pas, et l’huile qui est dans ce petit vase ne décroîtra pas, jusqu’au jour oit le Seigneur répandra la pluie sur la terre. Cette femme s’en alla donc, et fit ce qu’Élie lui avait dit : Élie mangea, et la femme et sa maison mangèrent: et depuis ce jour-là, la farine du vase ne manqua pas, et l’huile du petit vase ne diminua pas, selon que le Seigneur l’avait in édit par Élie.

Beyrouth exista dès les temps phéniciens, mais éclipsée par la splendeur de Sidon et de Tyr, elle n’eut pas d’importance dans l’histoire. — Le premier événement historique qui s’y passa fut une épouvantable tragédie. — Ilérode y fit comparaître devant une commission militaire en style des despotes modernes (voyez le procès du duc d’Enghien) ses deux fils Alexandre et Aristobule derniers rejetons par leur mère Mariamne de l’illustre famille des Macchabées. — 11 les accusait d’une conspiration. Le mot a toujours été élastique. — Condamnés par des juges indépendants et respectables ces jeunes princes furent conduits à Samarie et étranglés, sans scandale, dans leur cachot.

Ce fut à Beyrouth que Vespasien fut proclamé empereur et qu’il gracia le futur historien Flavius Josèphe qui avec l’astuce juive avait su lui prédire à propos son élévation au trône des Césars. Titus dont l’affreuse figure ( Braccio Nuovo du Vatican ) fait croire que le temps seul lui manqua pour devenir un Domitien, y vint

célébrer par des massacres son triomphe sur Jérusalem.

A l’époque de l’Empire Grec une école de droit fameuse s’y établit, mais sous Justinien le tremblement de terre dont j’ai déjà parlé porta un grand coup à la prospérité de la ville, qui fut ruinée un siècle plus tard par l’invasion arabe.

Elle ne joua pas un grand rôle pendant les guerres des Croisades ; au dix-septième siècle elle devint la capitale de l’émir druse Fakreddin qui visita l’Europe et passionna pour sa cause la cour des Médicis.

Il périt en 1635 en se défendant contre les troupes d’Amurat IV dont il s’était déclaré indépendant.

On doit à Fakreddin la plantation de cette forêt de pins qui protège au sud les jardins de Beyrouth contre l’empiétement des dunes mouvantes de sable rouge. — Lamartine dans son voyage par trop chargé de couleurs, fait une description un peu fantastique de ce bois. — Les anciens arbres sont presque tous morts, ils ont été remplacés par un assez médiocre taillis, mais la vue sur le Liban est admirable comme de partout ici.

Beyrouth est devenu de nos jours le grand port de commerce de la Syrie. — Ce n’est pas que sa rade soit bonne, elle est seulement un peu moins mauvaise que les autres. — Elle est formée par le Ras-Beyrouth cap qui s’avance dans la mer à l’ouest de la ville. — Il se termine par des rochers dentelés sur lesquels se brise la haute mer, et est couvert de maisons de campagne, de jardins, et les baignoires naturelles formées par de jolies petites anses rappellent Saint-Eugène et la pointe Pescade à l’ouest d’Alger. — En somme la position de Beyrouth m’a toujours semblé avoir quelque analogie avec celle d’Alger, mais en plus petit, et si le Liban est infini-

60 siirnxE, alexakdrette, Beyrouth.

ment supérieur aux montagnes qu’on voit au delà de la Metidja, le Ras-Beyrouth d’un autre côté est bien loin d’égaler ce promontoire de collines fleuries et de frais vallons que l’on nomme le Sahel.

Le climat de Beyrouth n’est pas agréable. — La chaleur y est excessive du mois de Juin à la fin de l’automne ; le reste de l’année il y pleut beaucoup et les rues non pavées se changent en marais impraticables. — 11 fait doux cependant, et cette résidence pourrait convenir aux personnes qui craignent la sécheresse excitante de l’ Égypte. — Tout y est beaucoup meilleur marché, et les drogmans syriens ont meilleure réputation que leurs compères égyptiens.

La chaleur est encore très-forte, rien cependant qui puisse effrayer des Européens puisqu’il fait quelquefois plus étouffant à Paris en Juillet et Août. J’ai un grand désir de gagner au plus tôt l’air vif des montagnes, mais ce n’est pas une petite affaire d’organiser en quatre jours ma caravane.

Je prie le lecteur de croire que si je vais entrer dans d’assez longs détails ce n’est pas pour faire étalage de personnalité, mais ce sont exactement ces détails qui intéressent le plus ceux qui veulent faire des voyages, et on les trouve rarement dans les relations d’abord parce qu’ils sont fastidieux à écrire, puis parce que les auteurs craignent d’être accusés d’égoïsme.

Comme j’ai fait le voyage dans des conditions particulières — et que j’ai été je crois le premier Européen à le faire ainsi, — peut-être serai-je utile à des malades, à des dames, en indiquant la manière dont j’ai réussi à accomplir un trajet qui leur parait impraticable.

Le voyage de Syrie est une chose très-simple pour

SMÏRNE, ALEX ANDRETTE, BEYROUTH. 61

ceux qui supportent bien le cheval ou le mulet, mais autre chose est de monter une ou deux heures, ou chevaucher des journées entières, en plein soleil, toujours au pas. — Pour beaucoup de personnes, c’est un véritable supplice. — J’ai rencontré des voyageurs qui ne jouissaient plus de rien et, anéantis de fatigue, finissaient par contracter des fièvres violentes. — La lartarawan (litière entre deux mulets) est presque aussi pénible, et il y a de plus bien des sentiers où elle ne peut passer. — Ma mauvaise santé m’empêche de me servir de ces deux manières de locomotion.

J’emporte donc avec moi une de ces chaises à porteurs d’Aix en Savoie dans lesquelles les baigneurs sont ramenés à domicile. — Découverte, puisqu’un large parapluie blanc protège mieux qu’une capote contre le soleil et la pluie.

La chose la moins difficile est de trouver un drogman. — Il n’y a que l’embarras du choix. — Ils se présentent tous avec des certificats plus ou moins laudatifs que certains voyageurs accordent beaucoup trop facilement. Je crois cependant en thèse générale qu’il y a fort peu de drogmans entièrement mauvais, car ce ne serait pas leur intérêt — de complètement bons il n’y en a pas. — Mais on doit en prendre un; le système de contrat avec un drogman est commode et évite d’interminables ennuis même à ceux qui savent un peu l’arabe.

Mon choix s’arrête sur Joseph Elias de Beyrouth, Maronite de nation, que m’a recommandé le jeune marquis Arconati Visconti de Milan qui a parcouru plusieurs fois tout l’Orient et qui prépare en ce moment un grand ouvrage sur l’Arabie Pétrée. Joseph Élias n’est

02 SilYBNE, ALEXAXDRETTE, BEYROUTH.

pas un faiseur d’embarras, défaut ordinaire des drogmans et je puis dire dès à présent que j’ai été content de lui. 11 n’a pas eu la prétention de diriger la caravane et il a fait son service sérieusement sans l’obséquiosité mêlée de despotisme si à charge aux véritables voyageurs.

11 a eu aussi la main heureuse pour les gens de service. — Botrus, Tannous et Ilalil, les trois porteurs maronites sont d’excellents sujets, laborieux, gais, infatigables.— Les muletiers sont de braves gens et j’ai été extrêmement content de Daher le cuisinier.

Outre qu’il fait une cuisine fort passable, il a montré dans les moments difficiles une énergie qui souvent fait défaut en Orient.

Joseph Élias (1) doit me fournir tentes, nourriture, mulets et chevaux, porteurs, tout en un mot, sauf trois porteurs de Constantinople, Arméniens de nation et de religion que j’ai trouvés à bord VÊridan allant chercher fortune en Égypte et que j’ai pris à mon service.

Sauf deux des muletiers qui sont musulman^, l’un un hadji (c’est-à-dire ayant été en pèlerinage à la Mecque) tous les autres membres de la caravane sont Maronites.

En comptant mon domestique et moi nous sommes quatorze personnes en tout.

Nous avons sept mulets, trois chevaux et deux ânes pour porter gens, provisions} tentes, bagages.

Le cheval du drogman et celui de mon domestique ont des selles européennes afin que je puisse monter à cheval de temps en temps dans les moments d’ascen-

(1) Voir à la fin du volume la note sur le contrai et les dépenses du Voyage.

sion pénible pour reposer les hammals. Mais je me sers rarement de ce moyen, car j’aime mieux dans ces occasions marcher un peu.

Mes porteurs sont au nombre de six. Deux me portent, ils se relayent chaque demi-heure ; plus fréquemment dans les journées fatigantes où je prends quelquefois deux porteurs supplémentaires, ils sont ainsi accouplés pour tout le voyage :

Jacop et Torous, Arméniens; Botrous et Tannous, Maronites; le plus jeune des Arméniens Babek et Halil. Trois parlent l’arabe, trois le turc, mais ils finissent par se comprendre. Joseph Élias, du reste, sait le turc h merveille.

C’est ainsi que j’ai parcouru la Syrie et la Palestine, ne m’astreignant nullement aux routes battues, porté en moyenne de six à sept heures par jour.

Les personnes incapables de marcher un peu ou de monter quelquefois à cheval auraient besoin de quatre porteurs de plus.

Les journées marquées de cinq à six heures dans Murray sont les bonnes pour cette manière de voyager. J’en ai fait de sept et de huit heures, mais elles étaient trop longues. 11 faut partir de très-bonne heure sans attendre la levée du camp, ouvrage fait par le domestique, le cuisinier et les moukres. C’est pendant les heures fraîches de la matinée que les hommes marchent bien. Les haltes trop longues et trop fréquentes les démoralisent au lieu de les reposer.

Je n’ai pas visité, à ce voyage, Deir-et-Kamar et Beited-din. Mais en 1861 j’ai fait cette excursion au moment où les gorges du Liban étaient embaumées par toutes les fleurs du mois de mai. Les vues que l’on dé-

SMYRN'E, ALEXANDRETTE, BEYROUTH.

couvre en montant le long du Wady-el-Kady sont d’une splendeur éblouissante, puis on aperçoit le château de Beit-ed-din sur sa haute colline verte, des pics neigeux couverts de roses par le soleil couchant sont au delà, et au fond du ravin, à l’occident, la Méditerranée dort dans l’azur. Les troupes françaises occupaient alors le palais de l’émir Beschir, et nous fûmes logés dans l’infirmerie des officiers, belle salle ornée d’arabesques.

Aujourd’hui, Daoud-Pacha a fait de Beit-ed-Din sa résidence, et sa capitale de Deir-el-Kamar.

Un vallon escarpé les sépare.

En 1861, Deir-el-Kamar était en ruines, on y voyait encore des traces horribles des massacres, du sang, des lambeaux de chair desséchés, des cheveux de femmes collés aux murailles parmi les décombres.

Deir-el-Kamar était une ville entièrement chrétienne, au milieu d’un district druse. Elle était riche, prospère, et on la jalousait. Elle avait un gouverneur turc. 11 désarma les habitants et leur promit de les défendre jusqu’à son dernier homme, puis il ouvrit les portes aux égorgeurs druses, et il leur livra même les femmes et les enfants réfugiés auprès de lui dans sa résidence. Le massacre fut général.

Il est plus facile à l’Europe d’oublier ces infamies qu’à ceux qui virent périr leurs amis et leurs parents. Si les Maronites ne sont pas satisfaits d’un nouveau Pacha, entièrement turc de cœur, quoique chrétien par hasard, il ne faut pas trop s’en étonner.

Googi

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