‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 42 sur 46 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

Non dica Ascesi, che direbbe corto,

Ma Oriente, se proprio dir vuole! (1)

Pierre Bernardon, père de Jean, était un assez riche commerçant avare, intéressé, il faisait un commerce de lainages avec la France. Sa femme, Pica, était douce, distinguée d’esprit. Bien des saints illustres, à commencer par le grand évêque d’Hippone, ont dû leur premier sentiment d’amour pour Dieu, au tendre exemple de leurs mères. Jean Bernardon alla de bonne heure en France, sa facilité à parler la langue de notre pays lui valut le surnom de François qui lui resta. Dans un corps débile il avait une âme ardente. Les voyages, dès son adolescence, les aventures qui en résultaient, développèrent son imagination, comme il arrive toujours aux natures passionnées. Dans d’autres temps cette disposition aurait pu l’entraîner vers le mal, mais au milieu de toutes ses tristesses, le moyen âge était au moins un siècle de foi.

François priait, et l’amour de Dieu et de son prochain remplissait son cœur.

Il avait des visions ; un jour le Christ lui apparut

(1) Entre l’eau du Tupin et le ruisseau qui tombe Des collines où saint Ubald choisit sa tombe,

Un fertile coteau pend d'un mont sourcilleux

Qui souffle aux Pérugins, par la porte del Sole Et le froid et le chaud ; derrière se désole Gualde avec Nocera sous un joug odieux.

Au point où du coteau la pente est moins rapide,

Un soleil se leva, soleil aussi splendide Que celui qui surgit du Gange en souriant.

Cet endroit d'où jaillit le soleil de l’Église,

C’est donc mal le nommer que l’appeler assise,

[I faut plus proprement l’appeler Orient.

ASSISE ET l/ALTERNE.

dans la vieille chapelle de Saint-Damien au penchant de la colline d’ Assise et lui dit : « Répare mon Église qui tombe en ruines. » 11 crut que ces paroles s’appliquaient à l’église de Saint-Damien, et, pour se procurer l’argent nécessaire aux réparations, il se dépouilla de tout et mendia même dans les rues de sa ville natale.

Une autre fois, pendant qu’il rêvait en se promenant dans la plaine, il vit comme le mirage d’un palais magnifique plein d’armes et de soldats marqués de la croix.

Gauthier de Brienne (1) passait alors à Foligno marchant à la conquête du royaume des Deux-Siciles. François s’engagea dans ses troupes, mais dégoûté de leur brutalité et de leur licence il les quitta bientôt pour aller errer dans les hautes vallées de l’Apennin, près de la montagne en bosse qu’on aperçoit quelquefois à l’horizon du haut des vieilles tours de Sienne. 11 visita le monastère Bénédictin de Fonte Avellana où Dante séjourna en 1318 avant son dernier voyage à Udine et sa mort à Ravenne (14 septembre 1321) et où il termina le Paradis.

Tra duo liti d’ Italia surgon sassi,

E non molto distanti alla tua patria,

(1) Gauthier de Brienne était un seigneur champenois. Il avait épousé la fille du roi de Sicile, Tancrède (1194), enfant naturel du premier roi des Deux-Siciles, Roger. L’empereur Henri VI s’était emparé du royaume au nom de sa femme Constance, sœur légitime du roi Roger. Au moment do l'invasion de Gauthier de Brienne le roi titulaire était leur (ils Frédéric II, encore en bas ôge. Après quelques succès Gauthier fut fait prisonnier et se laissa mourir de faim. Un esprit distingué, M. le vicomte de Sassenay, qui connaît à fond le royaume de Naples, qu’il a longtemps habité, prépare un intéressant récit do rhistoiro peu connue de cette famille de Brienne qui joua un si grand rôle auxm* siècle en Italie et en Orient.

ASSISE ET L’ALVERiVE.

Tanto che i tuoni assai suonan piu bassi :

E fanno un gibbo, cbe si chiama Catria,

Disotto al quale e consecrato un ermo,

Che suol esser disposto a sola latria (1).

(Paradiso, XXI.)

La négligence des chroniqueurs est telle, que les dates précises de la première partie de la Vie de saint François sont difficiles à donner, mais il devait avoir environ 23 à 2 4 ans. Son père et il faut avouer que c’était chose assez naturelle, était fort mécontent de lui et le croyait un peu fou. Après l’avoir traité avec sévérité pendant quelque temps il cessa tout rapport avec lui.

En \ 207 nous voyons François s’établir dans la plaine, à la Portiuncule, petit bien dépendant d’un couvent de Bénédictins établis près d’ Assise.

. Son cœur débordait de tendresse. Au milieu d’un temps dur où le faible était broyé par le fer il songeait à une association de charité et d’amour sous l’égide de la religion, la seule chose qu’on respectait alors.

Le 16 août 1209 il reçoit parmi les frères mineurs ses deux premiers disciples Pierre de Catane et Bernard de Quintavale. Quelques mois après cent vingt-sept âmes pieuses étaient groupées autour de lui*

Il se rendit alors à Rome qu’il connaissait depuis son enfance et obtint l’approbation du grand pape Innocent III (Gonti 1198-1214).

Les années suivantes sont remplies de prédications

(1) « Frère, entre les deux mers qui bordent l'Ilalie, •

Il est d’âpres rochers, non loin de ta patrie,

Élevés au-dessus des colères du vent.

Ils forment une bosse énorme qu’on appelle Catria, vaste croupe au-dessous de laquelle Est un cloitre fondé pour la prière et Dieu, w

ASSISE ET L’aLVERiNE.

et de voyages. Il écrit sa règle, et des communautés se forment de tous côtés, refuge des âmes opprimées, protestation de liberté et d’amour au pied de la croix. François veut partir pour le Saint-Sépulcre, mais l’orage jette son navire sur les côtes de la Dalmatie, il est obligé de revenir à Ancône. Il traverse alors la France et l’Espagne et veut aller convertir au Maroc le souverain de la dynastie des Almohades qu’on nommait le Miramolin, corruption d’un des titres arabes des califes ; « émir al moslemin » mais il tombe gravement malade et la volonté de Dieu le ramène en Italie. Partout sur son passage il console, il encourage, il soutient bien mieux que ces paladins dont on a dit :

Ils étaient, dans les temps d’oppression, de deuil,

De honte, où Pinfamie étalait son orgueil,

Les spectres de l’honneur, du droit, de la justice.

On voyait le vol fuir, l’imposture hésiter,

Blêmir la trahison et se déconcerter Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée Devant ces magistrats sinistres de l’épée (IJ.

Les âmes les plus endurcies se convertissent à son approche. Dans son élan sublime, il convie la nature entière au grand festin de l’amour. Un oiseau, une brebis, une fleur excitent son admiration et sa reconnaissance pour le Créateur. Dans les campagnes de Sienne il prêche Dieu aux troupeaux. Entre Osimo et Lorette une brebis suit ses pas, les oiseaux volent vers lui, les poissons du lac de Trasimène entendent sa voix. Dans les intervalles de ses voyages il habitait tantôt la Portiuncule devenue

(l) Victor Hugo, Légende des siècles.

ASSISE ET L,’ALV£RNE.

un vaste couvent sous la protection de Notre-Dame-des- Anges, tantôt l’ermitage de Rivo Torto situé un peu plus loin près d’un clair ruisseau, sous les grands chênes. On y accourait de tout le centre de 1* Italie, et vers ce temps où la guerre civile désolait l’Allemagne et l’Angleterre, où le roi Jean signait la Grande Charte de Runameade, où Philippe-Auguste triomphait à Bouvines, on voyait dans les vieilles plaines étrusques, sous les hêtres de l’Apennin, un mouvement d’abnégation et de tendresse qui ressemblait de loin aux beaux jours de la Galilée où la terre émue entendit la parole du Verbe.

Des religieuses avaient adopté sa règle sous la direction de Claire, jeune fille d’une des premières maisons d’ Assise. Pour ceux qui voulaient vivre en chrétiens dans le monde, François avait institué son tiers ordre, sublime franc-maçonnerie catholique, association de charité et de prière qui pourrait sauver bien des âmes et rendre encore de grands services de nos jours. Les plus puissants de la terre, des rois et des reines, aux plus grands moments de la splendeur monarchique, se sont honorés d’être membres du tiers ordre de saint

François.

L’extension que prenaient les frères mineurs tenait du prodige; des âmes d’élite qui devaient devenir de grands saints s’étaient jointes à eux, comme saint Antoine (1) en Portugal.

En mai J 210, moins de dix ans après la prise d’habit des deux premiers disciples, un chapitre général fut réuni à sainte Marie des Anges. On le nomma chapitre

(l) Appelé saint Antoine de Paduuc, du nom de la ville qui fut le principal théâtre de ses prédications et où l’on admire encore son magnifique tombeau.

ASSISE ET l’àLVERNE.

des Nattes, à cause des espèces de cabanes couvertes de nattes qu’on fut obligé d’élever pour loger la multitude ; cinq mille religieux y assistaient.

Le cardinal Ugolino Conti, protecteur de l’ordre, qui fut pape de 1227 à 12/il et canonisa lui-même le fondateur, s’écria en présence de cette grande assemblée quil vint visiter de Pérouse : En vérité, voici le camp de Dieu.

François adressa alors des lettres modestes et sublimes à la fois à tous les souverains de l’Europe, les exhortant à la charité et à la paix. Ses disciples propagèrent partout ses doctrines, et l’on peut attribuer à son influence le répit que T humanité eut dans la plupart des pays de l’Europe au milieu du xm° siècle. Saint Louis, par exemple appartenait au tiers ordre.

Le chapitre terminé en août 1219, François et quelques compagnons partirent d Ancône pour 1 Orient. Cette fois sa navigation fut heureuse et il alla aborder en Égypte ou les restes de la cinquième croisade (1) assiégeaient Damiette. Mécontent des débauches de l’armée chrétienne amollie par le climat corrupteur de 1 Égypte et ayant échoué dans sa tentative de conversion du sultan Melek-el-Karnel (2), neveu de Saladin, il quitta le camp et parcourut les côtes de Syrie; mais les récits de son voyage sont très-confus, et il paraît avoir été assez court puisque nous le retrouvons en Italie en 1220.

1 1\ André, roi de Hongrie, et Jean de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, en étaient les chefs. Le premier avait été obligé de retourner dans ses

*^2) Le sultan paraît ne pas avoir voulu lui faire aucun mal. 11 le laissa aller et venir librement. Peut-être le prenait-il pour un fou. Cette infirmité est toujours privilégiée en Orient. Melek-el-Kamel était du reste ua prince doux et éclairé; ce fut lui qui céda Jérusalem à Frédéric II, 1228.

ASSISE ET L’ALVERN-EJ -?/ v

Là il eut à lutter contre un esprit mondain qui avait envahi beaucoup de ses couvents. Du vivant même du saint fondateur, on voit chez les frères mineurs des traces de ces décadences périodiques qui se sont toujours produites chez les Franciscains et jamais chez les Jésuites.

La raison en est bien naturelle. L’ordre de saint François immensément nombreux, se recrutant dans les classes pauvres, où il est beaucoup plus facile d’avoir de fausses vocations, demandant peu d’études, acceptant facilement et vite toutes les âmes troublées, ne pouvait pas avoir la cohésion puissante de l’œuvre admirable de saint Ignace de Loyola, mais il répondait à un besoin universel du xin° siècle et il sortait d’un élan d’amour qui n’a jamais pu être surpassé.

La santé de François d’ Assise avait toujours été mauvaise, ses forces diminuaient; il se démit du généralat de l’ordre et au printemps de 1 22A, il monta avec quelques compagnons sur la montagne del’Àlvernia, haut sommet entre les sources du Tibre et celles de l’Arno, où le comte de Monte-Feltro lui avait lait bâtir un ermitage.

Là, au sein d’une nature alpestre, sous les sapins et les hêtres ou retiré dans le creux des rochers, il songeait incessamment au mystère d’amour de Jésus-Christ crucifié. Des visions sublimes le mettaient en rapport continuel avec Dieu. Enfin le jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix, Notre-Seigneur lui apparut crucifié et s’approchant de lui, le marqua des signes de la Passion. Ses mains et ses pieds portaient de profondes blessures et sa poitrine était percée d’un coup de lance.

A l’approche de l’hiver, François descendit de la montagne pour retourner à Assise ; le bruit du miracle s’était

ASSISE ET L’âLVERNE.

répandu de tous côtés. Dans toutes les villes qu’il devait traverser, Arezzo, Cortone, Perouse, des populations entières se pressaient sur son passage; en baisant ses plaies les malades étaient soulagés.

C’est ainsi qu’il guérit saint Bonaventure, tout petit enfant alors, et qui devait devenir une des lumières les plus illustres de l’ordre des Frères Mineurs et de la doctrine catholique.

François d’ Assise vécut encore deux ans et mourut à la Portiuncule, le h octobre 1226. Moins de deux ans après, contre l’habitude ordinaire de l’Église, il fut canonisé par le pape Grégoire IX, qui vint vénérer son corps qui avait été transporté à Assise.

Plus tard, le pape Benoît XI (1303-1305) institua mie fête en l’honneur de ce miracle des stigmates qui eut des milliers de personnes pour témoins, dont parlent tous les contemporains et dont l’évidence historique embarrasse ceux qui ne veulent croire à aucun prix à des faits miraculeux.

Voici ce que Dante écrivait des stigmates et de la mort de saint François d’ Assise.

Nel crudo sasso intra Tevere ed Arno Da Cristo prese Y ultimo sigillo,

Che le sue membra du’ anni portarno

Quando a colui, ch’ a tanto ben sortillo,

Piacque di trarlo suso alla mercede,

Ch’ ei merito nel suo farsi pusillo;

A i frati suoi, si com’ a giuste erede,

Raccomando la sua donna piu cara,

E comando che l’amassero a fede (1).

(1) Et c’est là sur un roc entre le Tibre même

Et l’Arno, que le Christ lui donne un sceau suprême Stigmate écrit deux ans sur ses membres meurtris.

ASSISE ET L’àLVERNE.

En gravissant la colline d’ Assise parmi les haies d’aubépine couvertes d’une verdure tendre, nous apercevons tout d’abord les substructions immenses, en arcades, du couvent de saint François.

Trois églises l’une sur l’autre. Dans la première, vie de saint François de Cimabue et de Giotto. Dans la seconde, sombre, irrégulière, admirables fresques de Giotto, mais j’en parle par ouï-dire, n’ayant jamais pu les voir distinctement. La troisième est une crypte dont le style dorique contraste avec la belle architecture gothique d’en haut.

Au centre est un riche tombeau qui contient le corps de saint François. Il est scellé aux armes de Pie YIÏ (1) , et l’on ne donne jamais des parcelles de ses os. J’avoue que j’aime extrêmement cette règle des Franciscains, qui a été aussi adoptée parles Dominicains, à Bologne,, pour le corps de saint Dominique.

Sur la place d’ Assise, inondée de soleil, déserte ainsi que les rues de cette petite ville à l’aspect monastique, est un portique romain bien conservé. Les proportions des six colonnes corinthiennes cannelées sont excellentes. La frise est très-simple.

L’extérieur de l’église de Sainte-Claire est d’un bon gothique, l’intérieur, où l’on nous montre le corps de

Quand il plut à celui qui pour cette œuvre immense L’avait choisi, de lui donner la récompense Conquise justement par son humilité,

A ses frères, ainsi qu'à des hoirs légitimes,

Il confia l’épouse, objet de feux sublimes Én la recommandant à leur fidélité.

(1) L’endroit exact ou le cercueil en pierre de saint François d’Assise avait été déposé était oublié. On le retrouva au commencement de ce siècle en faisant des réparations.

ASSISE ET l’àLVKRNE.

la sainte, a été entièrement gâté par des restaurations.

On n’a guère touché, au contraire, à l’église et au couvent de Saint-Damien , ce qui en rend la visite intéressante. C’est là que sainte Claire s’établit d’abord ët quelle repoussa, un ostensoir à la main, les troupes de Frédéric II, composées des Arabes qu’il avait établis à Lucera.

De saint Damien nous descendons un sentier trèsescarpé et visitons F ermitage de Rivo Torto avant de revenir à Notre-Dame-des-Anges.

En 1860 et 1861, les troupes envoyées à Assise pour surveiller le suffrage et garantir la sincérité du vote (ridicule comédie dont la Prusse a eu au moins le mérite de se passer dans le Sleswig et dans le Hanovre) ont commis quelques dégâts dans le couvent. C’était peut-être sans mauvaise intention.

Mais ce qui cause une impression bien pénible, bien défavorable pour le gouvernement nouveau, c’est de voir les quelques vieux moines laissés à la garde du monastère obligés de s’habiller en prêtres séculiers. S’ils veulent garder les vêtements de leur ordre, non-seulement on les chasse impitoyablement, mais on refuse de payer la pension dérisoire de 300 francs par an qui leur a été accordée à grand’ peine. C’est à ces misérables chicanes, bien dignes de l’esprit étroit et pédant de la bureaucratie révolutionnaire française quelle imite, que l’administration italienne consume son temps au lieu de s’occuper des finances délabrées, du brigandage des provinces méridionales qui tombent dans l’État de la Grèce ou de la Turquie.

Ajoutons cependant que la bonhomie et la douceur naturelles de ce peuple charmant ne pouvaient dispa-

ASSISE ET L ALVERXE.

raître en un jour. La révolution en Italie n’a imité ses maîtres français que jusqu’à un certain point. Elle a reculé devant l’échafaud. Quelques assassinats comme « moyens moraux » peut-être, mais la guillotine érigée en système politique, jamais.

Nous quittons Assise par un bel après-midi, et nous sommes à Pérouse au bout d’une heure.

Delà station à l’hôtel, bonne demi-heure de montée.

Pérouse est située sur le point central d’une rangée de collines qui rayonnent à l’entour.

La ville haute, construite au milieu avec les faubourgs sur les coteaux secondaires, a tout à fait la forme d’un crabe. Elle offre une grande ressemblance avec Sienne, qui l’emporte cependant à cause de la beauté de sa cathédrale et d’un horizon encore plus étendu.

Toutes deux ont le caractère sévère de ce pays moins mou que la Toscane, moins imposant que Rome, zone intermédiaire qui fut fameuse au moyen âge. Toutes deux ont un air de noblesse et d’abandon, non de misère, car les environs sont suffisamment fertiles, trèssains, et la population n’est pas trop nombreuse.

La dernière fois que nous vîmes Pérouse, cet aspect nous frappa vivement. C’était en décembre 1866. Je venais d’assister aux fêtes de Venise et à l’ouverture du premier parlement de l’Italie unie à Florence.

Le contraste entre la foule qui se pressait dans ces villes et les rues désertes de Pérouse, au pavement uni, aux grandes maisons noires datant du moyen âge, était bien fait pour intéresser les yeux. De l’esplanade de la citadelle détruite, on découvrait cette haute vallée du Tibre, où s’exhala peut-être le soupir le plus ar-

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dent de l’âme humaine vers son Créateur; à l’occident, tout le violet et tout le cerise de la palette du ciel tombaient en cascades vers Radicofani. Je goûtais ce sentiment mystérieux si charmant qu’on éprouvait avant les chemins de fer en approchant de Rome, et que je mentionne pour les vieux voyageurs en Italie qui le connaissent bien.

Aujourd’hui , Pérouse fête le mariage du prince Humbert avec sa cousine germaine, la princesse Marguerite de Savoie, qui se célèbre ce soir à Turin.

Rues pavoisées, musique militaire au Corso, illuminations, feux de Bengale la nuit. Le tout assez convenablement fait. Mais on voit que c’est un effort spasmodique de ceux qui, l’Italie une fois constituée tant bien que mal, trouveraient bien triste de la défaire et acceptent comme nécessité politique un mariage de raison entre le pays et la maison de Savoie. À part cela, qui se soucie sérieusement en Italie de la famille royale, sauf en Piémont, et même là, depuis les tristes événements de Turin en septembre 186â, amenés en grande partie par le manque de jugement et la paresse intellectuelle du roi, le sentiment dynastique a bien diminué.

En Angleterre, en Autriche, où l’on trouve des familles régnantes profondément enracinées dans leurs États, les effusions de dévouement peuvent quelquefois faire sourire, mais elles sont respectables comme tout ce qui est vrai. Ailleurs elles ne sont souvent qu’attristantes tant elles manquent de sincérité.

23 Avril. — Remarquez à Pérouse — Les fresques du Pérugin dans la Sala del Cambio. C’est son chefd’œuvre.

ASSISE ET l’aLVERNE.

La lontaine à trois étages de Nicolas et Jean de Pise et en face, au-dessus de la porte du palais communal, le griffon en bronze, l’emblème de Pérouse et le lion symbole du parti guelfe, comme l’aigle était celui des Gibelins. —

Dans la cathédrale restaurée récemment, mais sans goût, un grand sarcophage de marbre rouge contenant les restes de trois papes, l’illustre Innocent III, Urbain IV et Martin IV (1281-1285), Tourangeau gastronome comme le sont fort souvent les compatriotes de Rabelais, et qui mourut d’une indigestion après avoir mangé des anguilles du lac de Bolsène.

E quella facia

Ebbe la santa chiesa in le sue braccia :

Dal Torso fu, e purga per digiuno

L’anguille de Bolsena, e la vernaccia (1).

(Dante, Purgatoire, XXIV.)

La porte d’Auguste, magnifique par la solidité, et par cela seul, car l’ornementation de pilastres doriques et de petits boucliers est mesquine.

Pérouse fut rebâtie par Auguste. Elle avait été bridée par lui pendant les guerres civiles qui précédèrent sa victoire définitive d’Actium. Le détestable tyran y fit périr plusieurs centaines de chevaliers romains devant l’autel de César, digne malgré toutes ses fautes d’un moins vil pontife. 11 était calme et bien élevé du reste, %

(1) ... Et celte face blême

Eut l’église en ses bras; il était de Touraine.

Il jeûne pour ces bons pinperneaux de Bolsène

Qu’il faisait arec soin cuire dans du vin doux.

ASSISE ET L’ALVERNE.

et quand on lui demandait grâce, il répondait avec un flegme poli : « Mais non, il faut mourir. »

Près de. cette porte aux souvenirs sinistres une petite rue dont je n’ai pas besoin d’indiquer la destination porte le nom de Yia Piacevole (rue agréable). C’est bien une naïveté italienne.

Dans la partie moins haute de la ville, remarquez encore le tombeau de Benoît XI dans la vaste église inachevée de Saint-Dominique. Base en marbre rouge, sarcophage orné de riches sculptures, avec le pape couché au-dessus, au pied de la Madone et de plusieurs saints. Colonnettes en spirales ornées de mosaïques. Ce pape était un moine dominicain, il succéda à Boniface VIII en 1303. Pieux et doux, il s’appliqua à réconcilier les partis en Italie. 11 avait presque obtenu entre autres choses le rappel de Dante à Florence, quand il mourut subitement empoisonné, dit-on, par les ordres de Philippe le Bel, qui voulait interner la papauté en France comme * le désira plus tard Napoléon. Clément VI n’était pas un Pie ,VII ; aussi le roi réussit pour un temps, au grand dommage de la religion catholique.

Plus loin la promenade publique avec quelques beaux marronniers. Ces arbres à la mode sous l’empire et que l’administration française fit planter en beaucoup d’endroits, Milan, Parme, Ferrare, etc., ont toujours été moins mutilés. Est-ce une tradition de l’horreur des jardiniers français pour ces tailles ridicules?

A onze heures nous prenons le chemin de fer pour Arezzo.

La végétation est assez peu avancée ; elle le serait presque autant en Angleterre ou en Irlande. Ce n’est

ASSISE ET l’ALVÊRSE.

pas la première fois que nous faisons cette remarque en Italie. Cela doit provenir de la sécheresse.

Au bout d’une heure nous apercevons le lac charmant de Trasimène avec ses eaux d’un bleu laiteux, les couvents de ses îles vertes et un pic couvert de neige à l’horizon. C’est un de ces jolis coins de pays qu’on aurait tant de plaisir à explorer tranquillement.

La fameuse bataille de Trasimène eut lieu à l’extrémité septentrionale du lac. Sans leur impéritie les Romains devaient triompher. L’armée carthaginoise avait immensément souffert entre la Trebbia et ici sur l’Apennin et dans les marécages de l’Arno et de la Chiana. Annibal, au lieu de profiter de sa victoire, fut obligé d’aller se refaire dans le riche pays qui borde l’Adriatique. Son génie politique et militaire aussi admirable que celui des Alexandre et des Jules César lutta longtemps contre la force des choses, mais Rome était destinée à vaincre. C’était un édifice solidement et patiemment construit en pierres de taille, tandis que Carthage n’était qu’une décoration de théâtre richement dorée.

A Arezzo il y a de belles tombes dans la cathédrale et tout autour un jardin avec de grands arbres qui ressemble au clos silencieux de Saint-Thomas de Canterbury (entretenu d’une laçon si déplorable par l’opulente église anglicane, tandis qu’en revanche les demeures où logent les chanoines avec leurs nombreux enfants sont des modèles de confortable) .

Place avec une maison à portiques de Vasari trèsvantée, je ne sais trop pourquoi.

Santa-Maria-cIella-Pieve avec une singulière façade, composée de trois rangées de colonnes toutes différentes l’une de l’autre.

ASSISE ET i/ALVERNE.

Pendant que je l’examine, un cordonnier sort de sa boutique, un fachino s’arrête, et les voilà qui discutent avec moi les mérites de cette architecture. Ceci est tout à fait dans le goût toscan.

Je prends ici une voiture pour Bibbiena, trajet de trois heures en marchant bien.

En sortant d’Arezzo nous suivons une vallée bien cultivée fermée par des collines sans grand caractère. Les routes sont bonnes. Les villages aux rues dallées ressemblent à de petites villes. La campagne est suffisamment fertile, mais elle n’a pas l’aspect plantureux des Romagnes et de la Lombardie. C’est un paysage essentiellement toscan, quelque chose d’élégant, mais d’un peu sec.

Ces remarques s’adressent aux personnes qui connais sent bien l’Italie ou à ceux qui aiment à observer les nuances ; elles deviennent rares. Les lettrés modernes sont si orgueilleux, si absorbés dans leur personnalité qu’ ils dédaignent de pareils détails. Ils recherchent lasynthèse, comme un bas bleu qui en visitant les environs de Naples s’écriait avec satisfaction : « Je suis enchantée de ne pas avoir vu ces rivages avant d’avoir écrit les Jumeaux d’Hellas; j’aurais été moins synthétique. » Il est vrai quelle avait eu l’idée heureuse de placer le palais de Caserte au bord de la mer où une reine entendait chanter son amant dans une barque.

A Arezzo j’ai besoin de timbres-poste. Je donne 50 cent, en argent. La monnaie qu’on me rend est un billet de 10 cent, de la Banque populaire.

En route le cocher prend un verre de vin, prix 14 cent., mais il n’en veut payer que 13 parce

ASSISE ET L’ALVERNE.

qu’il donne cette grande somme tout entière en bronze.

Je cite ces deux exemples pour montrer la pénurie monétaire greffée sur la liarderie toscane.

La première est déplorable. On n’est pas très-tenté de blâmer la seconde, quand on connaît l’imprévoyance, le gaspillage par amour-propre et la misère chronique des orgueilleux ouvriers parisiens.

Bibbiena est une petite ville proprette, mais mélancolique et peu animée. C’est la capitale du Casentino, province dont il est souvent fait mention dans les auteurs toscans.

Elle s’élève sur une colline au centre d’un amphithéâtre de montagnes qui ont une teinte roussâtre due aux forêts de chêne encore dépouillées. La plus élevée de ces cimes, dent isolée où les chênes sont remplacés par de sombres bois de sapins, est l’Alvemia, le « crudo sasso intra Tevere ed Arno. »

24 Avril. — Aux premières clartés du jour nous partons pour l’Alveme dans un petit cabriolet suspendu à la diable, mais c’est encore étonnant qu’on puisse passer en voiture par de tels chemins.

Nous traversons plusieurs ruisseaux de montagnes qui portent leurs eaux claires à l’Amo. Cerisiers en fleurs d’abord, taillis de chênes et de châtaigniers ensuite, où nous entendons pour la première fois, cette année, le cri du coucou.

La végétation cesse en approchant du couvent. Ce sont des champs arides parsemés de blocs de pierres; mais le long des haies à peine vertes fleurissent les violettes des bois et ces primevères qui me font toujours

ASSISE ET L'ALVERNE.

songer au dernier printemps heureux en Irlande, avant que la vieille maison fût touchée par T aile de la mort.

Les moines de l’Alvernia n’ont pas encore été molestés, car le couvent (les Franciscains ne possédant rien) appartient à la municipalité de Florence qu’on désire ne pas mécontenter.

Le couvent est vaste, mais sans beauté. Au-dessus est une forêt splendide de chênes et de hêtres séculaires. Elle est pleine des souvenirs de saint François. Ici les oiseaux quittèrent les branches pour voler à lui, plus loin est la grotte où il reçut les stigmates et le rocher qui se fendit le jour de la mort du Sauveur. Après avoir rêvé quelque temps sur cette sainte montagne, et fixé dans nos yeux le vaste paysage, nous reprenons le chemin de Bibbiena, d’où nous repartons pour Pontassiève à trois heures de l’après-midi. Nous devons traverser toute la partie la plus haute du Gasentino et franchir le col fort élevé de la Consuma avant de redescendre dans la vallée de l’Arno.

Nous trouvons d’abord le village de Poppi et sa haute tour. C’est au pied de ce village que l’évêque d’Arezzo rallia un moment ses hommes après la désastreuse bataille de Campaldino (juin 1289).

Les Gibelins y furent mis entièrement en déroute par les Guelfes de Florence. Dante tout jeune, et Guelfe alors, assistait à cette bataille. Il en est question dans un de ces beaux passages du Purgatoire plein de l’idée du pardon. Dante rencontre Buonconte de Montefeltro dont on n’avait jamais pu retrouver le cadavre après le combat.

Ed io a lui : Quel forza, o quel ventura Ti traviô si fuor di Campaldino,

ASSISE ET i/ALVERNE.

Che non si seppe mai tua sepoltura?

Ob, rispos’ egli, appiè del Casentino Traversa un’ acqua ch’ ha nome TArchiano Che sovra l'Ermo nasce in Apennino.

Là,ve’l vocabol suo cl i venta vano,

Arriva’ io, forato nella gola,

Fuggendo a piedi, e sanguinando ’l piano.

Quivi perdei la visla e la parola :

Nel nome di Maria fini’ ; e quivi Caddi, e rimase la mia carne sola.

Io dire ’l vero e tu’ 1 ridi’ tra i vivi :

L’ angel di Dio mi prese, e quel fl* inferno Gridava : 0 tu dal ciel, perché mi privi?

Tu te ne porti di costui 1* eterno,

Per una lagrimetta, che ’l mi toglie :

Ma io faro del altro altro governo (I).

Quel intérêt saisissant dans cette lutte de l’ange des ténèbres et de l’ange de vie! Buonconte raconte ensuite , comment pour se venger le démon entraîne son corps à la mer.

Nous passons ensuite le champ de bataille avant de traverser l’Arno bordé ici d’une forêt de saules étêtés.

(t) ' .Te lui dis : Quelle force ou mauvaise aventure A donc à tous les yeux caché ta sépulture En arrachant ton corps aux champs de Campaldin? « Au pied du Cascntin, répond l’ombre de l’homme, Un fleuve va coulant, qu’Archiano l’on nomme.

Sa source est sur l’Ermo, dans le mont Apennin.

A l’endroit où celte eau fuit dans l’Arno perdue J’arrivai, moi, blessé, la gorge pourfendue,

Fuyant à pied, tachant la terre de mon sang.

Là, je perdis ensemble et la vue et la vie,

Et mon dernier soupir fut le nom de Marie.

Je tombai, je restai chair morte, sur le flanc,

Va, rapporte aux vivants ce récit véritable.

L’ange de Dieu, me prit alors; l’ange du diable Criait : « Suppôt du ciel, pourquoi me le ravir?

Tu me prends sa substauce éternelle, son Ame;

Pour une simple larme, il m’échappe l’infâme!

Mais sur le corps je vais me venger à loisir! »

ASSISE ET L’ÀLVERNE.

La montée commence ensuite, la vigne cesse bientôt. Le pays propret, bien cultivé en céréales, coupé de bonnes routes, prend l’aspect de certaines Vallées de la Suisse, du côté du Jura plutôt que de celui des Alpes. Ce qui ajoute à l’illusion, c’est un ciel terne où un soleil pâle lutte avec la brume. La montée est longue et pénible. Un vent froid balaye le sol. Un peu avant d’arriver au sommet, on aperçoit une belle vue sur les cimes neigeuses de la Falterona (chaîne centrale) et de l’embranchement de montagnes qu’on nomme Pratomagno.

En descendant à Pontassieve avant que la nuit nous surprenne, nous apercevons les sombres forêts de pins de Valombrosa.

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