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CHAPITRE XX

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Florence et les Florentins. — Bologne. — La Garisenda. — Les tableaux.

— Le prince de Prusse. — Les nouveaux mariés. — Parme et le Corrége. — Marie-Louise — Ferrare. — La folie du Tasse. — Padoue.

— Les monuments de Venise et le peuple vénitien. — Palladio et Vicence. — Vérone. — Can Grande et Dante. — Champs de bataille.

— Les palais de Mantoue. — Les trois lacs. — Milan. — Saint Charles Borromée. — Pavie et la Chartreuse. — Turin. — > Les Piémontais et le Piémont. — Retour en France.

25, 26 et 27 Avril. — Nous quittons Pontassieve de bon matin par le chemin de fer, et une heure après nous sommes à Florence. L’arrivée à Florence est charmante; ce n’est pas grandiose, tant s’en faut, mais les collines gracieuses couvertes de villas, les dômes et les tours de ville ont un aspect élégant et joyeux.

Nous ne dirons que peu de mots sur Florence; c’est un des lieux de l’Italie les plus connus et sur lequel on a le plus écrit. S’il fallait parler des monuments, par où commencer et comment choisir? Du reste, on n’a le droit de décrire un ville pareille qu' après de longs séjours, et quoique j’y sois passé une dizaine de fois, je n’y ai jamais habité. Florence n’a pas gagné à devenir la capitale du nouveau royaume d’Italie. (Que n’est-on resté dans la bonne ville de Turin !) Autrefois c’était un bijou,

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assez petit, il est vrai, mais élégant, gracieux, finement ciselé. La vie y était d’un bon marché extrême. On y trouvait une petite cour peu gênante et qui attirait les Anglais enchantés de dîner chez un grand-duc. On y était tranquille et doucement entouré d’une atmosphère artistique. Certes le caractère des Florentins laissait et laissera toujours à désirer, mais au moins ils n’étaient pas exaspérés par le dérangement de leurs chères habitudes.

Maintenant tout est changé ; Florence prend des airs de grande ville qui ne lui vont aucunement. Les hôtels rivalisent de cherté avec Paris, Londres ou Vienne, et le café Doney a surpassé les prix et l’extravagance de Bignon. La masse de la population profite peu de ce renchérissement, et mécontente, ennuyée, elle donne un libre essor à son insolence naturelle. Elle finira par chasser les étrangers qui ne seront pas avantageusement remplacés par quelques douzaines d’avocats napolitains vivant dans des greniers et mangeant on ne sait où.

La ville manque de promenades publiques. On se lasse du Lung-Arno. Une consigne assez pédante terme le beau jardin Boboli, sauf pour quelques heures les jours de fête. Les souverains ont trop d’agréments de tous genres pour devoir se refuser aux quelques ennuis de leur position. Leroi d’Italie n’est presque jamais au palais Pitti, il habite plutôt la ferme de San Rossore près de Pise entourée de forêts giboyeuses. Il devrait livrer le jardin Boboli au public et ne pas singer les monarques absolus.

Les Cascines sont trop loin pour les piétons, et le tarit cher et absurdement compliqué des fiacres amène sans cesse des disputes.

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Du veste, avec l’exception de la laide et désagréable ville de Livourne, que tous les voyageurs qui s’y connaissent s'efforcent d’éviter, Florence est l’endroit de l’Italie où la police municipale est le plus mal faite et où l’on a le plus à se plaindre des cochers, des facchini, etc. La populace de Florence (cela tient-il aux vieilles idées républicaines !) a toute l’indépendance hargneuse des Français, mais elle n’a pas leurs qualités. Elle est sans énergie, peu honnête, peu guerrière, et ces défauts ne sont qu’ imparfaitement rachetés par son amour pour ses grands hommes et son sentiment des beaux-arts. Elle est pédante, et un garçon de restaurant vous reprend avec une superbe amusante si vous n’employez pas pour nommer les plats les pures expressions toscanes.

Les Florentins méprisent les Piémontais comme des lourdauds qui parlent mal l’italien. Les Piémontais déclarent de leur côté que les Florentins sont les plus antipathiques de tous les Italiens et qu’ils ne sont bons qu’à parler indéfiniment. — Je suis fort tenté de leur donner raison.

Ce qu’on ne peut ôter à Florence, c’est le charme de ses rues, où l’on vit dans un monde de beauté artistique, où l’on rencontre à chaque pas quelque chef-d’œuvre depuis le Persée de Benvenuto Cellini, jusqu’aux statues d’Or San Michèle et jusqu’aux portes du baptistère de Ghiberti.

Le 27 au soir nous quittons Florence par le chemin de fer de l’Apennin. Les travaux en sont remarquables, surtout un tunnel en forme de S majuscule. Les vues sont belles, principalement quand on voyage en sens inverse en venant vers la Toscane; nous arrivons dans la nuit à Bologne.

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28, 29 Avril. — Bologne a un grand air. — La place avec les palais, la façade inachevée de Saint-Pétrone et la belle fontaine en bronze. — Les tours dont une, celle des Asinelli (du nom de la famille qui la construisit) est la plus élevée des Romagnes, et dont une autre la Garisenda, bien autrement penchée que celle de Pise, eut l’honneur d’inspirer une comparaison au Dante.

Quai pare a riguardar la Garisenda Sotto il chinato, quando un nuvol vada Sovra essa si, ch’ eila incontro penda :

Tal parve Anteo a me che stava a bada

Di vederlo cbinare, e fu talora

Che io avrei voluto ir per altra strada (1).

Les arcades qui bordent toutes les rues. — Il y en a de tous genres grandes, petites, basses, élevées, ioniques, doriques, moyen âge, renaissance. Les maisons modernes ont en général d’affreux pilastres, mais il se trouve de vrais chefs-d’œuvre dans le style cinque cento, comme en dehors de l’église de San Bartolomeo près de la tour des Asinelli. —

Les églises. — Saint-Pétrone dont les sculptures du portail sont si belles. L’intérieur a un caractère incomparable d’unité et de grandeur. L’élévation, l’élan sublime des cathédrales gothiques du Nord sans rien de sombre pourtant. Si cette église avait été terminée, elle eût surpassé le dôme de Milan. —

(1) Comme par un effet bizarre de mirage,

Sur la Garisenda, lorsque passe un nuage,

La tour semble au regard prête à se renverser :

Tel me parut Antée alors que de la rive Je le vis s'incliner; mon angoisse (ut vive Je tremblais sur le do9 du monstre réprouvé.

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Saint-Dominique, qui s’élève sur une place à laquelle deux colonnes votives et deux grands tombeaux du moyen âge, sous des baldaquins, donnent un aspect tout particulier. Une partie des murs en brique de l’église est surmontée d’une frise de marbre d’un fini merveilleux et où l’ornementation de l’architecture antique est mêlée avec celle du moyen âge.

Saint Dominique qui mourut à Bologne le 0 août 1221, est enterré ici ; son monument est un chef-d’œuvre de Nicolas de Pise. — Curieux tombeau de Taddeo Pepoli. — Inscription sépulcrale du fils naturel de l’empereur Frédéric II, Ensius, roi de Sardaigne, qui fut fait prisonnier par la république de Bologne et gardé captif jusqu’à sa mort.

En retournant vers le centre de la ville, remarquez le beau palais Bevilacqua avec ses proportions heureuses et ses pierres taillées en diamant. —

La galerie de tableaux de Bologne est une des belles collections de l’Italie. La sainte Cécile de Raphaël s’y trouve, mais je n’essayerai pas de redire l’explication charmante de Monseigneur B*** comme je n’ai pas osé parler à Rome de son interprétation si originale et si profonde des chambres de Raphaël au Vatican.

Remarquez le martyre de sainte Agnès et la Vierge au Rosaire du Dominicain, la communion de saint Jérôme d’Augustin Carrache. Belle ordonnance des tableaux de l’école bolonaise. Ils ont un air de famille, et les têtes de femme ont de la ressemblance avec le type des belles dames de la cour de Louis XIV.

Un grand peintre qu’on apprend à connaître ici est le Francia (1460-1533). On peut le comparer au Perrugin avec lequel il a des analogies, mais il est moins

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monotone et son coloris est meilleur. On sent qu’on approche de Venise. Un saint Sébastien, est presque aussi chaudement enlevé que celui du Titien dans la galerie du Vatican à Home.

La Madona délia Pieta du Guide est son chef-d’œuvre malgré le manque d’unité ; l’expression de la sainte Vierge est admirable ainsi que la tête de saint Charles Borromée et la pose de saint Procule.

Dans d’autres tableaux le Guide revient à ses airs penchés et à ses grandes figures fades qui m’empêchent de l’aimer beaucoup.

La vie de Bologne est agréable. Stendhal, fin connaisseur de l’Italie, l’appréciait extrêmement.

Les femmes y sont très-belles et rappellent les Romaines.

Nous devons partir pour Modène à trois heures, le 29. Mais les fêtes de Florence mettent tous les oraires au défi. Tant pis pour les voyageurs paisibles. Il est vrai que ce n’est pas tous les jours qu’un prince royal se marie. Hier nous avons eu le prince royal de Prusse qui a été reçu avec enthousiasme pour faire une démonstration contre la France. 11 a été visiblement enchanté des cris de «Vive le vainqueur deSadowa! »

Aujourd’hui c’est le prince Humbert qui arrive avec sa blonde et gentille fiancée.

La population, charmée de la bonne grâce, de la timidité, du désir évident de plaire de la jeune princesse, lui fait un accueil infiniment meilleur qu’on ne l’espérait après les émeutes du mois passé. Le 3"’% le hme et le 8mo grenadiers, l’artillerie à pied, etc., font la haie. Ce sont des troupes magnifiques, le sang est si beau en Italie. Avec un bel uniforme les régiments de gre-

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nadiers égaleraient presque l’infanterie de la garde en Angleterre; mais l’uniforme italien est affreux. Ce n’est pas une critique. Ce serait au contraire la plus grande folie que de faire des dépenses de luxe militaire.

Le prince et la princesse de Piémont parcourent la ville et repartent sur les quatre heures après avoir déjeuné à la préfecture. Un déjeuner est une chose obligatoire dans ces occasions-là, et il faut que les estomacs princiers aient une grâce d’état. Que nous envions peu ces existences qui nous paraissent celles de for- *

çats enguirlandés; mais les uns sont nés dans ce milieu et accoutumés à ce métier dès l’enfance, et quant aux parvenus, le plaisir de se pavaner console de tout. Faisons donc économie de compassion.

Le pays est riche entre Bologne et Modène. Il est couvert d’une éblouissante verdure; à gauche est l’Apennin, Peu après Bologne on traverse le Reno. Ces fleuves-torrents bouleversent tout. On ne trouve plus de traces de l’ île funeste où fût conclu le second triumvirat entre Lépide, sot et pusillanime, Antoine, sanguinaire et dissolu, et Octave, le plus infâme des trois.

Mais il fut heureux, il pensionna les gens de lettres, et la postérité le nomme Auguste.

Modène a une cathédrale curieuse, une belle tour, des tableaux, une descente de croix en terra cotta de Begarelli et des remparts plantés de marronniers.

Nous n’allons pas à Parme cette fois-ci, mais je n’oublierai jamais mes deux visites à cette ville agréable et belle dans son abandon, le Baptistère lombard, les terrasses du grand jardin avec la vue des Alpes d’un côté et des Apennins de l’autre, le charme profond des anges blonds aux yeux noirs des fresques du Corrége.

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Plus que tout autre peut-être, ce grand maître eut le sentiment intime de la beauté.

Marie-Louise était très-aimée à Parme et on lui garde un affectueux souvenir. Elle était charitable et douce. Pourquoi reprocher si durement à cette pauvre femme de ne pas être restée inconsolable de la chute de son impérieux mari, quelle craignait, quelle n’avait jamais aimé et quelle avait été contrainte d’épouser par des raisons politiques ?

Nous revenons de Modène à Bologne par une soirée ravissante. La lune jette ses lueurs perlées sur les collines et la plaine. Les grenouilles coassent dans les marécages et l’on entend dans la campagne toutes les rumeurs des nuits d’été.

30 Avril. — C’est toujours avec regret que l’on voit disparaître les tours de la vieille Bologne. Le chemin de fer de Ferrare traverse un pays fertile, un peu marécageux. Le bleu du ciel et la verdure de la terre s’allient avec toute l’harmonie vaporeuse d’une belle journée de printemps.

A ce voyage nous n’avons pas été revoir Ravenne, mais nous ne pouvons trop conseiller aux voyageurs de visiter cette ville pleine de souvenirs, avec son horizon superbe, ses admirables églises, et sa forêt de pins chantée par Dante et par Byron.

En entrant à Ferrare, nous sommes frappés du silence et de l’absence de mouvement. Un petit coin, au centre de la ville, a une certaine animation, le reste est presque désert.

La façade de la cathédrale est compliquée, bizarre, mais assez belle. Les colonnes du porche reposent sur

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des nains baroques, portés eux-mêmes par les inévitables lions en marbre rouge de Vérone. Dans l’intérieur voyez un beau groupe en bronze. Notre-Seigneur crucifié se détachant sur un fond peint en bleu, deux figures de saints de chaque côté.

Le château de Ferrare, édifice en brique aux tours encorbelées, entouré de larges fossés pleins d’une eau stagnante, a un aspect hollandais ou allemand du Nord. Ce n’est pas là la demeure qu’on aurait donnée en imagination à ces princes brillants de la maison d’Este, patrons de l’Arioste et du Tasse, patrons assez tyranniques et capricieux du reste.

Très-près de ce grand palais, dans l’hôpital civil, est le trou nommé la prison du Tasse, mais qui n’est rien moins qu’authentique. N’importe, c’est l’usage d’v venir. On voit encore sur les murs les noms de Casimir Delavigne et de Lamartine; quant à celui de Byron, il a été détruit par le duc de Modène en voulant enlever le morceau de plâtre sur lequel il se trouvait. Si l’histoire est vraie, elle ne donne pas une haute idée de l’esprit de ce potentat.

Le Tasse fut-il prisonnier d’État ou vraiment fou ? Nous avons déjà parlé de ceci à propos de Sant-Onofrio. Peut-être la vérité se trouverait- elle dans un mélange des deux idées. Un peu de folie, mais aussi des accès de colère et d’une juste indignation pendant lesquels des vérités dangereuses auraient été prononcées.

Ferrare a quelques belles maisons particulières, restes de sa grandeur passée. La maison de F Arioste, construite par lui et où il mourut, est très-simple. Briques rouges, cinq fenêtres, deux pilastres, une petite corniche. Elle a néanmoins un certain cachet grâce à la solidité et

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aux bonnes proportions, qualités que dédaignent les architectes modernes.

Le tombeau du poëte se trouve à la bibliothèque. Il est du xvii® siècle et d’un goût médiocre.

On nous montre plusieurs de ses autographes, des lettres, des pièces de vers. Son écriture rappelle celle de certaines familles royales ; mais l’écriture, le papier, l’encre étaient plus solides qu aujourd’hui. Faites la même observation à Parme et à la bibliothèque Ambrosienne à Milan.

La soirée est magnifique. Nous allons au Montagnone, la promenade de Ferrare. Elle est jolie et assez bien tenue. On a fait des plantations nouvelles, les arbres anciens ne sont pas trop mutilés, mais personne n’y vient.

Rien ne peut donner une idée de la dépopulation de Ferrare. Du haut des remparts on croit voir la campagne des deux côtés, tant les jardins de l’intérieur de ,1a ville sont vastes. La mélancolie d’aspect est grande et elle nous semble avoir gagné les habitants. Cependant les villes de province de France sont encore plus mortes, plus ennuyeuses, et nous aimerions mieux demeurer ici.

!rr Mai. — Nous partons de Ferrare au moment où le Amc grenadiers y arrive. Nous ne pouvons trop louer l’excellente tenue et l’air martial de ces belles troupes. A trois milles de Ferrare on traverse le Pô à un endroit nommé on ne sait pourquoi Ponte Lagoscuro, car il n’y a que dix-huit mois qu’un pont y existe.

Quand nous sommes venus ici pour la première fois en 18 <3A et que nous remarquions les immenses forti-

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fications faites par les Autrichiens nous nous doutions peu que deux ans après la Vénétie devait être délivrée du joug tédesque.

La brume du matin couvre toute la vallée du Pô A Monselice, jolie village couronné par un donjon féodal, on entre dans les collines Euganées. Ce massif de coteaux aux contours gracieux est un vrai bouquet de fleurs comme le Sahel d’Alger. Au coucher du soleil sur les vieux remparts de Padoue, par les beaux soirs d’automne à la place d’armes de Venise, on voit apparaître ces collines vaporeuses sur le rose horizon, charmantes, comme un rêve des îles Fortunées. C’est dans leurs vallons que mourut, en 137A, Pétrarque. Il était né en \ 304 à Arezzo. Son tombeau se trouve dans la petite ville d’ Arqua.

Padoue m’a toujours plu; quoique plus ou moins déchue, elle a encore assez d’animation. La vérité m’oblige à ajouter qu’à l’exception des principaux monuments elle est fort mal construite. Les arcades sont de bien faibles imitations de celles de Bologne.

L’église de Sainte-Justine est immense. L’intérieur est très-imposant, mais elle fut changée par les Autrichiens en magasin de fourrage, et elle contient peu d’objets intéressants.

Saint-Antoine, au contraire, nommé ici 11 Santo, est un vrai musée ; magnifique candélabre en bronze qui porte le cierge pascal. Superbes tombeaux, car à mesure que l’on approche de Venise, ce luxe, grand partout en Italie, augmente encore.

Les bas-reliefs de la Chapelle de Saint-Antoine sont admirables. Saint-Antoine était un Portugais d’une fa-

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mille distinguée. Devenu disciple de saint François d’ Assise, il fut envoyé ici, où il se fit tant aimer par des prodiges de zèle et de charité, que sa mémoire vit encore dans le peuple de Padoue.

La chaleur est grande. Nous passons une heure de repos fort douce sous les beaux ombrages du jardin botanique. Il est baigné par un des nombreux canaux qui traversent la ville. La bonne terre, les soins des jardiniers, l’abondance d’eau en font un petit paradis. Les oiseaux chantent dans l’épaisse verdure. Des plantes exotiques mêlées aux fleurs de nos climats embaument l’air.

Les arbres, entièrement respectés par la scie des émondeurs, sont aussi beaux que dans un parc anglais. Avis aux ridicules préjugés de ceux qui prétendent que les arbres meurent en Italie s’ils ne sont pas odieusement mutilés.

Au bout d’un verger plein de mûriers et de roses, est la chapelle peinte en entier par Giotto. Elle se nomme Santa Maria del Arena. Restée dans la famille des comtes Gradinigo de Venise, elle est merveilleusement conservée.

Giotto composa ces fresques en 1306 pendant le séjour que Dante exilé fit à Padoue. On peut être certain que les deux illustres amis eurent ici des entretiens sur l’art.

Les scènes de la vie de Notre- Seigneur ont une grande noblesse. Le Jugement dernier est fort curieux. L’enfer est un peu trop féroce et bizarre, mais les têtes des élus sont pleines d’une expression pieuse. On voit beaucoup de moines parmi eux. Le siècle était encore sous l’impression des vertus de saint François

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d’Asisse et de saint Dominique. L’âge de la raillerie, des contes de Boccace, n’était pas venu,

11 n’y a que deux heures environ de Padoue à Venise.

Aussitôt arrivés nous allons à la place Saint-Marc, où la musique militaire joue des airs d’opéra.

Je ne puis exprimer le plaisir que j’éprouve à me retrouver dans cette chère et belle Venise. La place Saint-Marc me semble plus belle que jamais. Le ciel est pur, l’architecture se détache admirablement bien sur le sombre azur du soir.

2,3 Mai. — Deux journées heureuses passées à revoir. Que de palais, que d’églises, que de monuments de tous genres dans cette ville jadis si riche et si puissante et qui fut longtemps le trait d’union entre l’Orient et l’Occident ! Le palais des doges demanderait h lui seul plusieurs mois d’étude. On ne se lasse pas d’admirer ses sculptures, ses bronzes, ses statues, la Venise triomphante de Paul Véronèse et l’originalité et la hardiesse de son architecture. Remarquez le gros pilier qui soutient l’angle du côté de la Piazzetta.

L’Académie de peinture possède une magnifique collection.

Rien ne peut être plus suave que les madones de Bellini, mais il est monotone, défaut dans lequel ne tombe jamais Raphaël. La Visitation, un des premiers ouvrages du Titien, et l’Assomption, un de ses derniers, montrent les progrès accomplis par soixante-cinq ans de travail. On sait que le Titien mourut presque centenaire.

L’Assomption, la Présentation au temple et plusieurs

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autres tableaux de Paul Véronèse procurent une sensation de plaisir immédiate, qui n’est nullement cherchée. C’est le propre de la vérité et delà splendeur du coloris; il faut plus d’étude et d’analyse pour apprécier la composition et le dessin.

Étudiez la série de tableaux de Carpaccio, la Vie de sainte Ursule. —

La magnifique église des Frari est d’un gothique pur, peu orné. Elle date de la seconde moitié du xni® siècle, quand l’ordre fondé par saint François d’ Assise avait envahi toute l’Europe grâce aux principes de vie et d’amour qu’il contenait.

Cette église est le Santa Croce de Venise. Si les personnages qui y sont enterrés sont un peu moins illustres, les sépulcres de la renaissance l’emportent en beauté.

Les tombeaux du doge Tron (mort 1472) du doge Foscari (mort 1457) sont de véritables édifices. J’en dirai autant des tombeaux modernes du Titien et de Ganova. Ce dernier est une imitation du monument de l’archiduchesse Marie-Christine dans l’église des Augustins à Vienne, mais elle est bien inférieure à l’original. Je préfère quelques tombes secondaires comme celle de Jacques Marcello. Elle forme un médaillon oval adossé au mur. Au-dessus d’un sarcophage richement orné soutenu par des cariatides, est un guerrier, la lance au poing, entre deux beaux enfants, ses fils probablement.

Derrière l’église est la scuola (ou confrérie charitable) de San Rocco. Elle est couverte à l’intérieur de fresques et de tableaux qui montrent la fécondité prodigieuse du Tintoret. Mais faits trop à la hâte, ils sont

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