I.ES SOMMETS DU L1RAN
Les Jésuites. — Deir-el-Kulat. — Le Purgatoire do Dante. — Les sculptures du Nabr-cl-Kclb. — Le collège de Gbazir. — I.es défilés et les fontaines. — Adonis et Vénus. — Dbiman. — Hasron. — Le bois des Cèdres. — Les Maronites et les Druses. — Lettre de Saint-Louis. — Voyage du comte de Paris. — Joseph Caram et Daoud- Pacba.
Dimanche, 6 Octobre. — La chapelle des Jésuites se trouve dans les faubourgs de la ville, sur la route du Kesrouan. Elle est simple et sans luxe, mais son calme, sa propreté, la rendent bien différente de la plupart des églises de ce pays, qui ne brillent pas par la bonne tenue. La maison des Jésuites est auprès avec des écoles pour les enfants. On y respire ce parfum d’abnégation et de catholicisme qui, à l’entrée du Gesu, à Rome, pénètre tous ceux qui ont encore un peu de foi dans le cœur. Quant aux libres esprits dont les Jésuites sont les bêtes noires, laissons-les en paix, mais qu’ils nous permettent de dire ce que nous pensons, simplement, eux qui remplissent leurs journaux d’extases extravagantes, à propos des révélations de Garibaldi et de l’indépendance de Sainte-Beuve.
Je quitte Beyrouth sous l’impression douce de la bonté, de la simplicité du père Gautrelet. Quoi qu’on
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puisse dire, c’est par nos Jésuites, nos missionnaires, nos sœurs de charité que la France est le mieux représentée en Orient, et que son influence subsiste malgré l’intempérance de langage et les caprices de notre bureaucratie.
La matinée est magnifique, moins chaude que ces jours derniers. Une brise fraîche souffle dans les jardins et balance les palmiers, et de grands panaches qui ressemblent à l’herbe des prairies, si à la mode aujourd’hui en France. Après avoir traversé le Nahr-Beyrouth et d’autres ruisseaux presque à sec dans cette saison, nous nous arrêtons pour déjeuner à un petit café au pied de la montagne, d’où l’on aperçoit tous les jardins, la ville et les vagues lapis-lazuli au delà.
Nous gravissons ensuite des sentiers à pic, à travers une forêt de ces beaux pins d’Italie qui me rappellent toujours la villa Pamphilj, le jardin du palais Colonne, et tant de doux et lointains souvenirs. Plus haut, près du village de Beit-Méry, se trouve un grand caroubier, sous lequel nous faisons halte.
Vers quatre heures, nous arrivons au couvent de Deir-el-Kulat, notre première étape.
Les moines maronites, prieur en tête, viennent nous souhaiter la bienvenue ; les cloches sonnent à toute volée. Je crois que c’est la chaise à porteurs qui nous procure cette réception de gala.
On nous conduit d’abord à la petite chapelle construite au-dessus d’une partie des ruines d’un temple de Baal. Deux immenses colonnes sont encore debout devant l’église, et les fondations sont presque intactes ; elles se composent d’immenses blocs de pierres qui donnent l’idée d’une de ces constructions énormes, que
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le goût mesquin de l’époque actuelle affecte de dédaigner, parce qu’il ne peut les égaler.
Ce temple, comme beaucoup d’autres, fut approprié au culte des divinités de la Grèce et de Rome pendant la domination des Séleucides et des Romains. Un grand nombre d’inscriptions de tous les âges de l’antiquité a été trouvé parmi ses ruines. J’en vois plusieurs dans la cour du couvent ; les bons moines, fort ingénieux, les ont toutes placées la tête en bas.
Nos trois tentes sont dressées sur une plate-forme. Au-dessus flottent les drapeaux français et anglais, signes de ma double nationalité. Plus bas est le camp des chevaux et des mulets, attachés en file le long d’une corde, retenue aux deux bouts par des fiches de fer.
Autour du couvent se trouvent des caroubiers, et ces grands pins parasol qu’on aperçoit de Beyrouth. La vue est splendide, la mer, quarante lieues de montagnes, les mamelons couverts de villages, sur la terre des teintes éblouissantes, et dans le ciel l’azur profond.
La nuit est peut-être plus belle encore. A la clarté des étoiles, les colonnes du temple grandissent, et l’esprit se remplit de songes des anciens jours.
Hiram, l’allié de Salomon, construisit peut-être ce temple. Jézabel y vint peut-être dans sa jeunesse, suppliante devant l’autel. Des cérémonies bizarres, mélange d’idées cosmogoniques et de débauches, se célébraient sur ces cimes. On comprend le prestige qu’ elles exerçaient au sein de ces populations voluptueuses. Aussi, ce fut contre ces Baal, ces Astarté, ces hauts lieux éhontés, que se dirigèrent les efforts du monothéisme, et les imprécations ardentes des prophètes d’Israël.
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7 Octobre.
L’ alba vinceva l’ora mattutina Che fuggia’ innanzi, si che di iontano Conobbi il tremolar délia marina (1 ).
Ces beaux vers de Dante me viennent à l’esprit pendant que le soleil se lève sur les hautes cimes et éclaire au loin la mer. Ils sont du Purgatoire, peut-être plus admirable encore que l’Enfer. Le sentiment catholique se trouve moins dans les supplices que dans la tendresse et le pardon. C’est au moment où le poëte aperçoit une barque, qu’un ange, en battant des ailes, fait avancer sur la mer. Dans cette barque sont les âmes de ceux qui sont morts pendant la semaine sainte de 1300. Casella, son ami, s’approche de lui et l’interpelle par le premier vers d’un de ses poëmes.
Amor che nella mente mi ragiona
Comincio egli allor si dolcemente
Che la dolcezza ancor dentro mi suona(2).
Avant de partir, nous allons à la chapelle. Pendant tout le temps de la messe, un jeune frère servant encense l’autel en murmurant une cantilène monotone* La messe se dit en arabe, sauf les paroles de la consécration qui sont prononcées en syriaque, la langue que Notre-Seigneur parla. Le prêtre lit le Credo entre deux bougies et tourné vers les assistants.
Les ornements sont assez semblables aux nôtres, sauf le haut collet brodé de la chasuble. Ils sont très-mes-
(1) Déjà devant les feux de l’aube triomphale Fuyait le char obscur de l’heure matinale,
Et je voyais la mer trembler dans le lointain.
Purgatoire y chant Ier.
(2) Amour qui parte au fond de ma pauvre âme esclave Se prit l’ombre à chanter d’une voie si suave,
Que sa douceur encore résonne dans mon cœur.
(Louis Ratjsbonne).
quins. Le pauvre vieux moine a les pieds nus dans de vieilles pantoufles.
Nous redescendons la montagne. Le Ras-Beyrouth, la baie de Saint-Georges, les bois de pins, la côte, se déroulent sous nos pieds comme une carte géographique.
Sous le grand caroubier où le sentier d’aujourd’hui se bifurque avec celui d’hier, nous rencontrons un seigneur maronite monté sur un magnifique cheval. Je suis frappé de sa courtoisie et de sa cordialité. En pays maronite un catholique se trouve véritablement parmi des frères.
Par Kubbaryeh et Mar Elias nous gagnons la mer. Plaine fertile entre les montagnes et les sables rouges de la plage. A Mar Elias on nous montre une église dédiée au prophète Élie. Tous nos hommes s’y arrêtent pour prier. Il est à remarquer combien sont vivaces encore dans ces pays, les souvenirs terribles du grand nûhy d’Israël.
Après une heure de marche sur le sable, le long de la mer, nous traversons le défilé du Nahr-el-Kelb, et nous venons faire halte sur une terrasse couverte de branchages, aux bords du fleuve, près du gué.
Le défilé du Nahr-el-Kelb (le fleuve Lycus des anciens) est un chemin étroit creusé dans la pierre entre la mer et un cap de rochers. Il est célèbre par une belle inscription romaine et par une série de tablettes sculptées dans le roc qui datent de l’antiquité la plus reculée. Elles sont au nombre de neuf, six dénotent par leur style leur origine assyrienne, les trois autres sont égyptiennes. Ces dernières sont attribuées à Sésostris de 1400 à 1500 ans avant Jésus-Christ. Hérodote parle en effet plusieurs fois de figures, d’inscriptions laissées
par ce prince, mais il mentionne toujours des colonnes. Voici du reste le passage principal.
Quand ce prince (Scsostris) rencontrait des nations courageuses et jalouses de leur liberté, il érigeait dans leur pays des colonnes sur lesquelles il faisait graver une inscription qui indiquait son nom, celui de sa patrie, et qu’il avait vaincu ces peuples par la force de ses armes ; quant aux pays qu’il subjuguait aisément et sans livrer bataille, il élevait des colonnes avec des inscriptions pareilles, mais il y faisait ajouter l’emblème de la femme, marque de leur lâcheté... J’ai vu de ces colonnes en Syrie... (Hist. II, 102, 106.)
Quant aux tablettes assyriennes les antiquaires croient qu elles furent T ouvrage d’un ou de plusieurs des monarques qui envahirent le pays soit pour le conquérir, soit pour marcher contre l’Égypte et parmi lesquels fut Salmanasar qui détruisit Samarie et Sennachérib dont un fléau soudain anéantit la puissante armée.
Quoi qu’il en soit, ces tablettes si anciennes, si mystérieuses frappent vivement l’imagination. — Beaucoup de traditions populaires entourent ce cap, et dans des débris de maçonnerie qu’on aperçoit sous la vague les Arabes prétendent reconnaître ceux d’un chien magique dont la gueule tournée vers les vents de la mer jetait dans la tempête de formidables aboiements.
L’inscription romaine date du règne de Marc Àurèle (161-180), qui comme tous les Antonins fit beaucoup pour cette partie de l’empire. — Avec sa forme élégante et ses belles lettres bien gravées elle est encore claire et nette comme si elle datait d’hier. — Une inscription française au contraire faite pendant l’expédition manquée de 1860 est déjà presque illisible, tant le travail est médiocre et le rocher mal choisi. — Ce n’est pas grand dommage, car elle est d’un goût bien mé-
diocre. — Quelle triste idée elle donnerait de notre civilisation, de nos arts à des peuples qui ne nous connaîtraient pas. — En vérité, notre étonnante infériorité pour de certaines choses doit provenir de nos travers actuels. — L’avenir, le passé surtout sont dédaignés. — — On ne se soucie que du présent. — La terre va manquer, on ne prend le temps nécessaire pour rien.
À cette saison les caravanes traversent le Nahr-el-Kelb à gué ; en hiver elles trouvent plus haut dans la gorge un vieux pont réparé par Fakreddin.
Un chemin creux à travers une plaine riche en cultures de toute] espèce nous conduit à Ghadir Serba où nous campons.
Les croisés parcoururent cette plaine où ils rencontrèrent les premières cannes à sucre.
Voyez Albert d’Aix et Raymond d’ Agiles.
Tranquilles, bien accueillis par les Maronites, ils se réjouissaient après leurs longues fatigues au milieu de l’abondance de ce beau pays.
Au-dessus de notre camp sur les premières collines nous apercevons Bkerki, résidence d’hiver du Patriarche, tandis qu’il passe la saison chaude à Bdiman près des Cèdres, où nous irons le visiter. — Un peu plus haut est le couvent des Lazaristes, Antoura. D’autres couvents s’élèvent sur le penchant des montagnes, et, ce soir, à l’Angelus, le son des cloches proclame sur les hauteurs la gloire de la consolatrice des affligés.
8 Octorre. — La chaleur était extrême à Serba et les grands pastèques ne suppléaient pas entièrement à l’eau mauvaise et insuffisante.
Nous reprenons avec plaisir le chemin des montagnes
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que nous ne devons plus quitter avant de descendre dans la Célésyrie.
Nous longeons la baie de Djouni avant d’aborder la montée de Ghazir au bas de laquelle sont quelques restes d’un édifice antique dont on ignore la destination.
Un drame sanglant, scène de gloire ou de honte pour l’Islam, au choix, se passa sur les bords de cette baie de Djouni lors de la conquête de la Syrie sous les premiers successeurs de Mahomet.
Damas avait été prise après un long siège (634). L’humanité d’Abou Obeidah, le plus magnanime des compagnons du prophète après Ali, avait accordé une capitulation aux chrétiens. Il leur avait permis de quitter Damas avec une partie de leurs richesses. Mais c’était contre la volonté du féroce Galed, que Mahomet avait surnommé le glaive de Dieu. Au bout de trois jours lui aussi il quittait Damas.
Ses cavaliers souffrirent horriblement en traversant les montagnes, mais il pressait leur marche et ne s’arrêtait qu’aux heures de la prière. Enfin ils aperçurent le camp des chrétiens qui, se croyant en sûreté, attendaient sur les bords de la baie de Djouni les vaisseaux qui devaient les conduire à Constantinople. Éperdus, sans défense, ils furent massacrés jusqu’au dernier par les ordres de Caled, dont la férocité n’épargna ni femmes, ni enfants.
La montée de Ghazir est longue et le soleil darde sur des escarpements sans végétation. Arrivés en haut, au contraire, nous trouvons de frais jardins, des eaux courantes et tout le charme de la verdure et de l’ombre. Ceci est une particularité du Liban. La partie moyenne
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est gracieuse, fertile, tandis que les premières collines sont toujours d’une grande aridité.
Ghazir est la capitale de la province maronite par excellence, le Kesrouan, qui a échappé aux massacres de 1860 grâce à l’énergie de Joseph Caram. Ce n’est qu’une bourgade, mais un bazar assez animé, quelques jolies maisons lui donnent un air de petite ville. L’émir Beschir, dont nous parlerons plus tard, naquit ici dans un des palais de la famille Chehab. Ce palais, fort agrandi et embelli (car il faut appliquer au terme palais le style fleuri de l’Orient) est occupé maintenant par les Jésuites. C’est un de leurs premiers établissements en Syrie. Ghazir est à la fois une maison d’éducation et un séminaire. Le bien qu’ils ont fait dans ces montagnes est incalculable. Outre les jeunes prêtres d’élite qu’ils ont élevés, leur exemple a excité l’émulation la plus heureuse sur les écoles, sur les séminaires maronites où l’instruction religieuse était bien insuffisante. Autrefois les jeunes séminaristes les plus distingués étaient obligés d’aller étudier à Rome, comme fit le patriarche actuel. Grâce aux jésuites ils peuvent, sans quitter le Liban, s’imprégner du véritable esprit romain.
Après quelques heures de halte, je m’arrache avec peine au bienveillant accueil des pères de Ghazir et je pars pour Ain-Tabrid vers lequel les mulets se sont dirigés par un autre chemin. Je désire profiter de ce beau temps pour visiter les hauts sommets. Cette partie du voyage serait plus sûre en quittant Beyrouth une dizaine de jours plus tôt. Avis aux voyageurs.
Avant de partir, le savant père Bourquenaud, archéologue distingué qui a parcouru toutes ces contrées, me
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donne des renseignements intéressants et utiles sur la Galilée et la topographie évangélique autour du lac de Tibériade.
On ne m’avait pas exagéré les difficultés de la route. Une bonne note au drogman Joseph Élias pour ne pas l’avoir déclarée impossible. Il faut avoir le feu sacré des voyages, d’autres diront le diable au corps pour la tenter. Mais nous sommes bien dédommagés. Les paysages égalent, mais en aspects plus sauvages, les plus beaux sites de l’Apennin de Gênes, ou de la sierra Nevada.
Nous dominons d’abord la vallée d’Àramoun jusqu’au village de Saïd-el-Haklé, puis après avoir traversé l’ombre épaisse d’un bois de chênes verts dont les racines puissantes enlacent les grands rochers, nous apercevons sous nos pieds la gorge de Delepta. La scène est presque fantastique de beauté.
Nous nous engageons dans un étroit sentier sur lequel se penchent les branches, à cinq ou six cents mètres audessous un torrent écume parmi des maquis d’arbustes couverts de leur feuillage d’automne ; plus bas sont des jardins d’orangers et de grenadiers. Des couvents s’élèvent sur les flancs des ravins avec leurs terrasses plantées de pins et de cyprès, et terminant l’horizon, joyeuses, éblouissantes, se déroulent le9 ondes bleues de la Méditerranée.
De petites nuées humides descendent des hautes cimes, elles nous entourent un instant, nous cachent le paysage* puis se dissipent bientôt dans l’azur;
Nous montons encore. Au sommet du col, petit village de Rachin entouré de rochers dentelés comme les ruines d’un vieux château. Cet endroit est peu connu;
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Je le recommande aux géologues. Ici et plus loin vers Nebah-el-Hadid on trouverait, ce me semble, de curieux phénomènes de la période glaciaire. C’est dans des moments pareils qu’un voyageur regrette son ignorance en géologie.
Nous trouvons notre camp établi près d’une source (Ain-Tabrid) .
Pendant qu’on prépare le dîner, je gravis une éminence qui domine le camp. Nous sommes au milieu d’un vaste cirque. La vue est immense , vraiment Alpestre.
Il y a quelques nuages sur les sommets. Tout l’occident n’est qu’une fumée fauve, tandis qu’à l’est, la haute cime du Sunnin qui a la forme de l’Etna, se colore de teintes roses, mais elles sont froides, car cette scène est automnale et c’est là son charme, après les chaleurs accablantes de la côte de Syrie.
Tenant des villages que nous apercevons dans les vallées, et des vignes qui grimpent au penchant des montagnes, des troupes de Maronites chargés de hottes de raisin arrivent à un pressoir commun construit sur la colline. Le camp, la chaise à porteurs et notre mauvais arabe semblent les divertir beaucoup*
Du reste le moment des vendanges est toujours gai, Cela date de Bacchus,
Notre camp est de bonne humeur ce soin Pour dédommager les hammals de leurs fatigues, le cuisinier leur prépare un immense plat de rizj Le gros Torus lé guette avec amour, bien décidé à ne pas le perdre dés yeux; ses grosses lèvres savourent d’avance le régal.
9 Octobre; — Après ùne bonne nuit fraîche nous
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quittons Ain-Tabrid, et nous descendons à travers des vignes et des taillis de pins et de rhododendrons vers Meiruba, un des plus jolis village du Liban. Les jésuites de Ghazir y viennent passer les plus fortes chaleurs de l’été.
Comme partout en pays maronite nous sommes accueillis avec cordialité par le curé et les notables de l’endroit. Après une courte halte sous les vieux noyers, près de la petite église, nous repartons pour Kalat el Fakra que nous apercevons de l’autre côté d’un ravin profond.
Le sentier est bordé d’arbustes odorants et de fleurs
d’automne, l’air en est embaumé. Ce doit être un merveilleux parterre au printemps, mais sur ces hauteurs le climat est très-incertain jusqu’à la mi-juin.
La Bible toujours si exacte n’oublie pas ces fleurs, ces odeurs suaves du Liban.
« L’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban » dit Salomon à l’épouse dans le cantique des cantiques.
« Répandez des parfums comme le Liban. » (Ecclés. XXXIX, 8.).
Plus tard, dans les temps de honte, INahum, qui prédit la seconde ruine de Ninive, s’écrit: « La fleur du Liban est flétrie. » (I. 4).
Kalat el Fakra est une masse de ruines romaines, bien construites en pierres de taille, qui étonne l’esprit au milieu de cette solitude alpestre. On croit reconnaître les fondations d’un temple, mais le principal édifice paraît être un grand tombeau romain dans le genre de ceux qui bordent encore la voie Appienne. On se perd en conjectures pour savoir en l’honneur de qui a pu être
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construit dans le désert un si somptueux monument. Adrien, qui passa un été dans ces montagnes, l’éleva peut-être pour quelque favori. Nous grimpons parmi les blocs de pierre jusqu’au sommet du tombeau. Vue splendide sur les escarpements blanchâtres du Sunnin ; il se nommait autrefois le Sanir.
« O Tyr! tes vaisseaux sont construits avec les sapins de Sanir. » (Ézéchiel, XXVII, 5.)
Quatre heures de Fakra à Nebali el Hadid. A une demi-heure de Fakra, le pont Naturel, arche immense de rochers posée à 100 pieds au-dessus d’un ravin. Aigles qui tournoient dans l’air. Deux belles sources, celle du lait (Nebah el Leben) et celle du miel (Nebah el Asal). Le paysage grandiose, mais trop nu, trop blanc.
Nous contournons une immense montagne avec des échappées de vue sur la mer, puis nous montons encore pour arriver au col qui sépare la vallée du Lycus de celle du fleuve Adonis.
Privé par la maladie des ascensions sur les montagnes (Zermatt, Gressoney), je jouis doublement de ces scènes alpestres.
Au sommet du col est un petit couloir, sauvage, isolé, plein d’arbustes nains et de fleurs, un de ces coins perdus où l’on aimerait à faire le « kief » à l’ombre des grands rochers.
Un quart d’heure de descente nous conduit à Nebah el Iladid (la fontaine de fer).
Avec les cèdres ce sera le camp le plus élevé du voyage. Nous sommes de 6 à 7000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le camp est dans les nuages d’abord, mais à mesure qu’approche le coucher du soleil, ils se lèvent graduel-
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lement comme des rideaux successifs dans quelque féerie, Peau d’Ane ou Rothomago. Le ravin du Nahr Ibrahim est devant nous avec ses souvenirs des mythes du paganisme. Un écrivain classique dirait que ce sont les doigts roses de Vénus qui se posent sur les montagnes lointaines et que c’est le sang d’ Adonis qui teint de rouge T occident.
A la tombée de la nuit un bruit de cloches monte d’un monastère situé sous nos pieds à une immense profondeur.
10 Octobre. — Nuit très-froide. Admirable lever de soleil sur les montagnes. Ligne de carmin qui suit le sommet des hautes cimes.
En descendant le long de la vallée du Nahr Ibrahim nous arrivons à la source d’Afka.
Un vrai fleuve sort en bouillonnant d’un amphithéâtre formé par d’immenses murailles de fauves rochers. Il tombe aussitôt en cascade dans un ravin escarpé. De grands noyers, des cyprès, des lauriers roses, des genêts, restes des vastes forêts d’autrefois, couvrent de leur ombrage ces eaux limpides et glacées. Un ciel éblouissant d’une élévation inconnue aux tristes pays du nord, jette ses splendeurs sur cette gorge sauvage.
C’est ici que la mythologie plaça la scène de la blessure d’ Adonis. Vénus inconsolable y vint pleurer le beau chasseur, et à l’anniversaire de sa mort, chaque année, le fleuve roulait à la mer des ondes ensanglantées. Les filles de Sidon et de Tyr, à l’automne, venaient joindre leurs lamentations à celles de la déesse de beauté.
Adonis personnifiait le soleil, et le phénomène naturel que rappelait cette fable était l’absence de la chaleur
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et de la lumière au milieu des brames et des neiges de l’hiver.
Mais le sensualisme mystique base des cultes de l’Asie présidait à ces cérémonies bizarres. Un temple magnifique fut élevé près de la fontaine sacrée. Le bruit de ses fêtes impures y amenait les débauchés du monde' romain. Le scandale augmenta avec la décadence du polythéisme. Lisez la vie de Constantin, d’Eusèbe (III, 55) . Le premier empereur chrétien ne pouvait le tolérer. Il donna l’ordre de chasser les prêtres et de renverser le temple dont les ruines occupent encore une plateforme à droite de la source. Un peu plus loin est le village d’Afka habité par les Moutoualis.
Ces peuplades que l’on croit originaires de la Perse furent refoulées dans le Liban par l’orthodoxie Sunnite. — C’est ainsi que s’v réfugièrent les Maronites, les Drases. Les montagnes furent toujours l’asile des persécutés.
On sait que les Musulmans se partagent en deux sectes principales, comme les Chrétiens en Catholiques et en Protestants. — Les Sunnites auxquels appartient la Turquie, l’Afrique du Nord, Khiva, Boukkara reconnaissent Aboubekr, Omar et Othman comme véritables successeurs du prophète et admettent les traditions qui viennent de ces califes. —
Les Chyites dont la Perse est le principal boulevard, les regardent au contraire comme des usurpateurs et n’accordent d’autorité qu’au gendre de Mahomet, Ali et qu’à ses descendants les Onze Imans. — Une haine ardente règne parmi ces sectes. — Elle est envenimée par l’antagonisme de l’esprit iranien et de l’esprit arabe
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et par le souvenir des cruautés affreuses qui marquèrent le triomphe des Omniades sur la famille d’ Ali.
Ce prince, unedes belles figures de l’histoire de l’Orient, s’était fait adorer de la Perse qu’il avait conquise à l’Islam. — Les désastres de sa race, le carnage de Kerbela sont bien faits pour émouvoir l’imagination des peuples.
Les Moutoualis sont Chyites. — Turbulents, insoumis ils suscitent bien des difficultés aux pachas turcs. Ils sont au nombre d’une cinquantaine de mille. Leurs sièges principaux sont Baalbek et les provinces de Bechâra et de Chômai* vers Tyr et Sidon.
Ils vivent en assez bonne intelligence avec les Maronites. Comprenant le double jeu de la Turquie, ils ne voulurent point concourir en 1860 à l’extermination des chrétiens, -r- S’ils s’étaient joints aux Druses excités par des misérables, le désastre aurait été encore plus grand.
Ils ont un type très- marqué, assez petits avec quelque chose de perçant et de farouche dans les yeux, — ils ressemblent à nos Bohémiens.
De AlkaàAkourah, bourgade Maronite, nous suivons l’autre paroi de la vallée de l’Adonis et venons camper au-dessus du village sous deux noyers immenses qui se voient au loin.
D’ici on pourrait gagner directement Baalbek par un col moins élevé que celui des Cèdres en passant par le lac Yammouneh espèce de lagune desséchée en été. — Sur ses bords se trouvent des restes de constructions antiques. — Ce lac sur lequel on raconte toutes sortes de traditions bizarres inspire aux Arabes une invincible terreur.
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11 Octobre. — Après une longue montée en quittant Akourah, nous longeons pendant plusieurs heures la crête des montagnes. Ces solitudes sont grandioses mais trop arides. — L’ œil se fatigue à voir tant de blanc et de bleu. — Nous apercevons au loin le cap de Botroun, Tripoli, la mer. Plus tard, on commence à distinguer au nord, les jardins d’Ehden le fief de Joseph Caram. — Bientôt, après une descente escarpée et comme par un coup de théâtre, une vallée magnifique s’offre tout à coup à nos yeux. — Sur ses pentes entourées d’arbres, de jardins, sontDhiman, Hasron, Bcharreh, plus bas le monastère de Kanobin et ce ravin plein de chapelles , de grottes, de cellules d’anachorètes qui se nomme la vallée des Saints.
Dans le second volume de son voyage en Orient M. de Lamartine en a donné une description éloquente, mais elle est trop longue, trop surchargée, elle fatigue et ne laisse rien dans l’esprit. — L’exubérance est dans la nature, mais dans l’art il faut de la sobriété. — Comparez cette description avec certains tableaux de Jean- Jacques qui resteront éternellement jeunes et charmants. —
Le Patriarche maronite, Monseigneur Massad, est encore à Dhiman où il s’est rendu directement après avoir débarqué à Tripoli. Les grandes chaleurs de cette année le retiennent plus longtemps que de coutume dans les hautes montagnes. — Nous retrouvons avec lui Monseigneur l’archevêque de Baalbek.
Dhiman est une résidence très-modeste et n’a de palatial que la grande quantité de personnes qui en encombrent les cours. — Les Prêtres et les seigneurs maronites viennent de toutes les parties du Liban pour
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saluer le Patriarche à son retour d’Europe, et pendant que nous ‘sommes avec lui, une députation de Moutoualis arrive. Ils sont richement armés et montés sur de beaux chevaux noirs.
Le salon de réception, assez grande salle entourée de divans circulaires, est situé au haut de la maison. — Il ouvre sur deux terrasses. — Celle du nord domine la vallée des Saints et la masse imposante du monastère de Kanobin. — Celle de l’est est tournée vers la montagne des Cèdres. — Le Patriarche nous les montre au loin comme un point de broussailles vertes, au milieu d’une immense solitude blanche.
Les patriarches habitaient autrefois Kanobin, mais cette gorge était d’accès difficile; de plus, elle est assez malsaine en été. L’air n’y circule pas, et le soleil dardant sur les rochers y répand une chaleur insupportable. C’est le cas de certaines vallées de la Suisse, que l’on croirait fraîches à cause de leur élévation au-dessus du niveau de la mer. Ce sont de mauvaises résidences d’été. Mieux vaudrait être à Naples.
Le prédécesseur de monseigneur Massad s’établit à Dhiman, où l’air est excellent et la position plus commode.
L’hospitalité cordiale du Patriarche voudrait nous retenir une nuit, mais les tentes, les bagages ont été en avant par une autre route, et dans la soirée, nous allons les retrouver à une heure plus loin, près du grand beau village de Hasron.
12 Octobre v — Nous quittons Hasron par un temps ravissant et marchons vers Bcharreh, un des endroits les plus peuplés de la partie maronite du Liban. Nous
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rencontrons à chaque instant des hommes qui vont ou qui viennent de la vendange. Le pays est vert, bien cultivé. Deux immenses fers à cheval successifs, formés par de hautes montagnes s’étagent devant nous.
Pour gagner Bcharreh, nous passons au fond du premier, puis, après une longue montée, triste, pénible, aride, dévorée par un soleil brûlant, nous arrivons à une vue admirable sur les bords du second fer à cheval au centre duquel est le bois des Cèdres.
De loin, il ne paraît que comme un point de verdure au milieu de l’immense solitude blanche et nue, mais quand on entre sous son épais ombrage, on éprouve un véritable ravissement. Sous ce dôme de verdure, on respire un air frais et vivifiant, doublement agréable après les chaleurs de la côte ; une quantité d’oiseaux chantent dans les branches, et par des échappées de vue, on aperçoit tantôt les montagnes roses, tantôt un ciel de saphyr.
Le nombre des arbres n’est cependant pas considérable. Dans l’après-midi nous les avons comptés avec le plus grand soin. Il n’y en a que 384, dont une vingtaine sont isolés, un peu en dehors du bois. Le bois lui -môme s’élève sur quatre ou cinq petits monticules. Unedouzaine d’arbres sont d’une antiquité remarquable. Il faut sept hommes, bras étendus, pour faire le tour de celui qui porte le nom de père Géramb le voyageur, et celui de Julia, la fille de M. de Lamartine, qui mourut si jeune à Beyrouth ; huit hommes pour un autre, six pour un troisième. Mais ces arbres, trop vieux et abîmés par les voyageurs, sont bien inférieurs en beauté à une centaine d’autres cèdres, de la plus belle venue, qui peuvent avoir de 300 à 400 ans. Dans tous les environs, on voit
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de petits buissons de cèdres à fleur de terre, mais la dent des troupeaux les empêche de pousser.
Voici donc tout ce qui reste de ces forêts fameuses , qui fournirent à Salomon la charpente du temple de Jérusalem, dont la Bible parle si souvent, et que les prophètes citaient comme des exemples de magnificence et de force.
Ainsi dit le seigneur Jéhovah : Et moi je prends de la cime d un cèdre élevé et je le place; du haut de ses branches je cueillerai un rameau tendre et je le planterai sur une montagne haute et élevée.
Sur la haute montagne d’Israël, je le planterai, et il poussera des branches, et il portera du fruit, et deviendra un cèdre magnifique. Et sous ce cèdre habiteront tous les oiseaux et tout ce qui vole; à l’ombre de ses branches ils habiteront. (Ézech., XVII, 22, 23.)
Voyez Assur; c’était un cèdre sur le Liban, beau en ses branches, répandant au loin l’ombre de son vaste feuillage, magnifique en sa hauteur et élevant sa cime entre ses rameaux touffus. Les eaux l’avaient nourri ; l’abîme l’avait fait croître s’échappant en fleuve autour du lieu où il était planté, et en- * voyant de là ses canaux à tous les arbres de la campagne. Ainsi il s’était élevé au-dessus de tous les autres arbres delà campagne. Ainsi il setait élevé au-dessus des autres arbres, et ses rameaux s’étaient multipliés et ses branches s’étendaient au loin, vivifiées par les grandes eaux. Tous les oiseaux du ciel faisaient leurs nids dans ses rameaux, et tous les animaux des champs déposaient leurs petits sous son feuillage; à son ombre habitaient des peuples nombreux. Il était beau dans sa grandeur, dans la longueur de ses rejetons, parce que sa racine était près des grandes eaux... Parmi tous les arbres du jardin de Dieu, il n’y en avait point qui l’égalait en beauté. Je l’avais fait beau par la richesse de son feuillage, et tous les arbres de délices qui se trouvaient dans le jardin de Dieu étaient jaloux de lui. C’est pourquoi Jéhovah le seigneur a dit : Parce qu’il s’est enorgueilli de sa hauteur, parce qu’il a élevé sa cime audessus de ses rameaux touffus, et que son cœur s’est enflé de son élévation, je l’ai livré aux mains de la plus puissante des nations et à tous ses caprices : je J’ai rejeté à cause de son im-
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piété. Et des étrangers, les plus violents parmi les peuples l’ont coupé et l’ont renversé sur les montagnes; et ses rameaux sont tombés dans toutes les vallées, et ses branches ont été brisées dans tous les ravins ; tous Jes peuples se sont retirés de son ombre, et l’ont abandonné. (Ézéch., XXXI.)
Les paroles prophétiques d’Isaïe se sont accomplies. Le nombre des arbres de cette forêt , échappé à la flamme sera si petit qu un enfant pourra les compter . (Isaïe, X, 19.)
Notre campement, sous le bois des cèdres, est le dernier que nous ferons en pays maronite et dans le Liban proprement dit. Avant de quitter cette montagne, il sera peut-être bon de dire quelques mots de son histoire et de parler du peuple maronite, qui nous touche de si près comme catholique et comme Français.
Les hautes vallées du Liban, faciles à défendre, accessibles seulement par d’étroits sentiers et cependant fertiles, furent de tout temps des lieux de refuge contre l’orthodoxie qui régnait dans les plaines , quelle fût chrétienne ou musulmane.
Quelques auteurs prétendent donc que les Maronites étaient à l’origine des hérétiques, qui suivirent dans la montagne un prêtre nommé Maron, à l’époque des persécutions de l’empire grec contre les monothélites. Mais Faustus Nairon, écrivain distingué, qui publia plusieurs ouvrages théologiques à Rome, à la fin du dix-septième siècle, réfute cette opinion et soutient, au contraire, que le pieux anachorète Maron fut un des principaux champions de l’orthodoxie, au milieu des controverses sans fin des hérésies subtiles de l’Orient. Une des raisons que donne Faustus Nairon, et qui ne manque pas de force quand on connaît les usages de l’église romaine, est celle-
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ci : si le nom de Maronites eût désigné une secte quelconque, comme celui de Nestoriens, d’Eutychiens, Rome ne l’aurait pas laissé à ce peuple.
Quoi qu’il en soit, sous le règne du Pape Honorius Ier (625-GiO), on voit à Rome un prêtre maronite, Jean, surnommé le second Maron, qui est consacré par le pontife comme patriarche d’Antioche. C’est le titre que porte encore le patriarche du Mont-Liban.
Pendant les premiers temps du moyen âge, on perd de vue les Maronites, et c’est à ce moment que deux autres peuplades s’établissent dans la montagne, les Moutoualis ou sectateurs d’Ali, poursuivis parla haine des califes Omniades, et les Druses, adorateurs de Hakem, calife Fatimite d’Egypte, chassés de ce pays après l’assassinat du fondateur de la secte, et de la Syrie, par la maison des Abbassides. Depuis longtemps aussi dans le nord du Liban, subsistait obscurément la tribu idolâtre des Ansarieh, adorateurs de Vénus, et qui ont conservé, jusqu’à nos jours, son culte dépravé.
Lorsque les croisés arrivèrent dans le Liban, ils furent bien surpris de trouver une population chrétienne qui les accueillit avec joie. Pendant les deux siècles suivants, les Maronites aidèrent toujours les chrétiens d’Europe et combattirent souvent près d’eux, comme le prouve la lettre suivante de saint Louis précieusement conservée dans les archives du couvent de Kanobin.
Au prince maronite du Liban .
Notre cœur s’est rempli de joie lorsque nous avons vu votre fils Simon, à la tête de vingt-cinq mille hommes, venir nous trouver de votre part pour nous apporter l’expression de vos sentiments et nous offrir des dons, outre les beaux chevaux que vous nous avez envoyés. En vérité la sincère amitié que nous
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avons commencé à ressentir avec tant d’ardeur pour les Maronites, pendant notre séjour à Chypre, où ils sont établis, s’est encore augmentée.
Nous sommes persuadés que cette nation, que nous trouvons établie sous le nom de saint Maron, est une partie de la nation française; car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux. En conséquence, il est juste que vous et tous les Maronites jouissiez de la même protection dont les Français jouissent près de nous, et que vous soyez admis dans les emplois comme ils le sont eux-mêmes. Nous vous invitons, illustre émir, à travailler avec zèle au bonheur des habitants du Liban, et à vous occuper de créer des nobles parmi les plus dignes d’entre vous, comme il est d’usage de le faire en France. Et vous, seigneur patriarche, seigneurs évêques, tout le clergé; et vous, peuple maronite, ainsi que votre noble émir, nous voyons avec une grande satisfaction votre ferme attachement à la religion catholique et votre respect pour le chef de l’Église, successeur de saint Pierre à Rome; nous vous engageons à conserver ce respect et à rester toujours inébranlables dans votre foi. Quant à nous et ceux qui nous succéderont sur le trône de France nous promettons de vous donner, à vous et à votre peuple, protection comme aux Français eux-mêmes, et de faire constamment ce qui sera nécessaire pour votre bonheur.
Donné près de Saint-Jean-d’Acre, le vingt et unième jour de mai douze cent cinquante, et de notre règne le vingt-quatrième.
Lors de la destruction des derniers établissements chrétiens sur les côtes de Syrie, un grand nombre d’ Occidentaux se réfugia dans la montagne et il est incontestable que beaucoup de Maronites actuels ont du sang français dans les veines. LaFrance influente à Constantinople par son alliance avec l’empire ottoman contre la maison d’Autriche, protégea toujours les populations du Liban qui restèrent dans une grande indépendance tantôt sous des princes maronites, tantôt sous des émirs druses.
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A la fin du dernier siècle et jusqu’en 1840, nous voyons le Liban gouverné par un homme remarquable, l’émir Beschir. Issu de l’illustre famille arabe des Chehab, il naquit à Ghazir dans la maison où est établi maintenant le collège des Jésuites. 11 s’empara du pouvoir absolu, non sans de grandes cruautés, mais sa main puissante donna l’ordre et la prospérité à tout le Mont-Liban. On ne sut jamais au juste s’il était mahométan, druse ou maronite. — Les Maronites assurent cependant qu’il mourut dans la foi catholique. — On le regrette beaucoup aujourd’hui; de son vivant, on était fatigué de sa sévérité implacable.
L’émir Beschir avait pris parti pour les Égyptiens : aussi à la suite de la coalition de 1840 on s’empara de lui, et il fut déporté à Constantinople, puis à Thessalonique où il mourut de chagrin et peut-être aussi de vieillesse, car il avait plus de quatre-vingts ans.
Sous le règne (car on peut l’appeler ainsi), de l’émir Beschir, les Maronites et les Druses avaient vécu en bonne intelligence. Cette concorde portait ombrage aux hommes politiques de Constantinople. On résolut de susciter la brouille et l’antagonisme. On nomma un caï macan maronite pour le nord de la montagne, un camaïcan druse pour le sud. Les Maronites furent tracassés dans le sud, ainsi que les Druses dans le nord, c’était un résultat inévitable. On poussa les Druses à se placer sous le protectorat de l’Angleterre. Enfin pour consolider leur pouvoir au milieu du désordre et de la ruine, les Turcs firent naître les événements de 1860 qui les débordèrent.
La guerre civile commencée dans le sud du Liban et suivie d’ affreux massacres, gagna la Syrie, Zahleh,
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Damas. Le Kesrouan ne fut préservé que grâce à l’énergie de Joseph Caram, chef d’Ehden, qui garda les défilés et sut aussi concilier les Moutoualis ; quant à Beyrouth, elle fut sauvée grâce à l’arrivée de bâtiments de guerre européens.
On aurait cru que ces massacres marqueraient la fin de l’autorité ottomane en Syrie. Elle était arrivée au dernier degré d’abaissement. Incapable pour le bien, elle était encore puissante pour le mal.
Voici lejugement qu’en portait avec une exactitude parfaite un jeune prince français bien jeune alors, le comte de Paris qui « ne pouvant apprendre à connaître autrement son pays, auquel il est tout dévoué , était allé chercher jusqu’au fond de l’Orient tout ce qui pouvait lui rappeler les antiques gloires de la France. » Accompagné par son frère le duc de Chartres, par le marquis de Beauvoir et quelques autres amis de l’exil, il parcourait la Syrie au printemps de 1860, et se trouvait * dans le nord du Liban, au moment où commençaient les massacres.
Seuls craints, seuls respectés, méprisant de fait le pouvoir du Sultan, dont ils reconnaissent l’autorité nominale, les chefs de bande qui parcourent la Syrie, sont les véritables maîtres du pays.
C’est à eux que le voyageur doit demander aide et protection. L’émir Harfoucbe, condamné à mort depuis longtemps, parcourt impunément avec ses cavaliers la vallée de Baalbek; les cheiks des Bédouins Anazé occupent la plaine de Homs et rançonnent cette ville; enfin Akiel-Aga gouverne sans contrôle toute la Galilée depuis le Jourdain jusqu’à la mer. L’histoire de ce hardi partisan mérite peut-être d’ètre rapportée; elle est un exemple curieux de la faiblesse matérielle du gouvernement turc et de la dépendance à laquelle il est réduit en gardant les airs de commandement.
Algérien de naissance, mais élevé en Égypte, où il devint
Baclii-Buzouk de Méhémet-Ali, Akiel-Aga commandait pour lui à Nazareth lorsque la Syrie fut rendue aux Turcs. Après quelques ménagements hypocrites, ceux-ci s’emparèrent de sa personne par trahison et l’envoyèrent aux galères à Constantinople. Mais assez heureux pour en sortir, grâce aux amis qu’il s’était fait durant sa prospérité, il retourne en Galilée, où son nom n’était pas oublié. Quelques vagabonds réunis autour de lui forment bientôt le noyau d’une tribu. Bon et généreux, il se fait aimer de tous ceux qui le sei"vent et attire auprès de lui l’Arabe errant à la recherche du plus fort, comme le paysan, qui, de guerre lasse, abandonne le rôle de pillé pour celui de pillard. Aussi, trente-deux tribus lui obéissent-elles aujourd'hui; depuis Naplouse jusqu’au Carmel, depuis Césarée jusqu’à Bânias, son autorité est incontestée, et il lève sans difficulté sur tous les villages de.ee vaste district le quart du produit de la récolte, moyennant quoi, il est vrai, il leur garantit la possession du reste. Les Turcs se sont hâtés de composer avec lui aussitôt qu’il a été puissant Ils lui payent aujourd’hui 30,000 francs par an. Mais habiles à déguiser leur faiblesse sous de pompeuses paroles, ils lui ont donné la mission officielle de faire la police du pays, et décorent ce tribut du nom de traitement. Il leur a mal réussi un jour de vouloir prendre ces vains mots un peu trop au sérieux.
« Nous étions tranquillement campés au pied du Thabor, me disait le mois dernier un parent d’Akiel-Aga qui nous a accompagnés à Tibériade, quand nous vîmes arriver de Damas un prétendu Caïmacan à la tète de 700 cavaliers. Il envoie à Akiel un firman qui le destitue et le somme de lui céder la place. Celui-ci qui se sentait le plus fort veut se donner l’avantage de la modération, et engage l’intrus à se retirer sans tenter le sort des armes; car, dit-il, si j'occupe le pays au nom du Sultan, je ne dois mon pouvoir qu’à moi-même et ne le céderai à personne.
Mais ses envoyés sont insultés, et désormais la poudre seule peut décider entre les deux compétiteurs.
Akiel-Aga, qui a appris la guerre à l’école de Soliman-Pacha, prend aussitôt ses dispositions pour le combat; il défend de tirer un seul coup de fusil avant son signal, et jure de tuer de sa main le premier qui lui désobéira. Précaution inutile, car tous les Arabes enrôlés volontairement sous ses ordres ont en lui une aveugle confiance. C’est en vain que les Turcs, abordés par trois colonnes tirent au hasard dans toutes les directions.
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Personne ne leur répond. Enfin une décharge à bout portant les met en désordre; on les pousse, on pille leur camp, et deux cents d’entre eux restent sur le terrain. Plusieurs des nôtres, il est vrai, partagèrent leur sort. » Et le cheik nous montrait 6ur son épaule une récente et profonde blessure, souvenir de ce sanglant combat.
Il oubliait d’ajouter, tant cela lui paraissait naturel, que le pacha de Damas, voyant revenir son lieutenant seul et battu, s’était hâté de confirmer Akiel-Aga dans les fonctions publiques auxquelles il était si difficile de le faire renoncer.
Voilà comment le gouvernement turc fait respecter son autorité
. . . . Au milieu de cette anarchie, le fanatisme musulman s’est réveillé. Si le désir de s’affranchir de toute contrainte est le principal mobile de ces populations, on retrouve cependant au fond de tous les cœurs la haine des chrétiens indigènes, complices à leurs yeux des Européens. Dans ce désordre même les Turcs, impuissants pour le bien, mais encore actifs pour le mal, ont su organiser une vaste conspiration religieuse. La société musulmane, blessée par le contact des Européens, souffrant matériellement et moralement de leur invasion, était toute prête à tenter contre eux un dernier et violent effort. En excitant ces passions le gouvernement turc s’est laissé aller un moment à ses vrais sentiments et à l’instinct de sa propre conservation. En effet, s’il oscille entre l’Orient, sur lequel il règne, et l'Occident auquel il obéit; obligé de toujours dissimuler, il doit sentir plus vivement encore que les autres Orientaux les humiliations de la tutelle européenne.
Et d’ailleurs, sachant que son existence est intimement liée à celle de cette société musulmane qui ne peut supporter le contact de l’Europe, il devait chercher dans le réveil de ses passions le moyen de ressaisir quelque autorité sur elle.
La guerre sainte, préchée partout, les chrétiens de toutes les sectes indistinctement massacrés partout, les Européens partout insultés et massacrés, ont été la dernière ressource à laquelle il a eu recours pour se relever de son affaiblissement.
Tel est, autant qu’on peut en juger au milieu du bruit et de la confusion des événements le caractère de cette crise. L’impuissance démontrée du gouvernement turc et l'état de la Syrie, obligent l’Europe à y remédier d’une manière quelconque. Sa politique, j’aime à le croire, ne sera inspirée que par un véri-
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table intérêt pour les populations orientales dont le sort est entre ses mains.
( Damas et le Liban.)
On pouvait croire que les populations chrétiennes plus industrieuses, beaucoup plus nombreuses, seraient affranchies de toute domination réelle de la Turquie et que le Liban formerait un État quasi-indépendant comme la Serbie, ce qui, appliqué sur une large échelle, serait selon nous la meilleure solution de la question d’Orient. Il n’en fut rien; l’habile diplomate turc Fuad-Pacha tira un grand parti des rivalités des puissances européennes, il opposa la France à l’Angleterre, chose fâcheuse, car l’accord de ces deux grandes puissances est toujours heureux pour l’humanité. Bref, le gouvernement turc revint dans la montagne, plus puissant qu’ auparavant. La France avait pour candidat aux fonctions de gouverneur général du Liban, l’émir Medjid de la famille Chehab, choix qui n était pas heureux, Joseph Caram aurait mieux valu. L’Angleterre s’y opposa, et l’on nomma par compromis l’Arménien Daoud-Pacha, chrétien il est vrai, mais entièrement voué à la politique de Constantinople.
Daoud-Pacha ne manque pas, dit -on, de talents administratifs, il est grand travailleur, sait à merveille plusieurs langues européennes. Mais on parle beaucoup de sa vénalité et de sa duplicité. 11 n’a pas un ami. Même ses quelques partisans politiques disent volontiers que ce n’est pas un homme estimable.
11 paraît avoir mis beaucoup de perfidie dans ses rapports avec Joseph Caram. Ainsi on prétend dans toute la Syrie, qu’il le fit attaquer par trahison le 6 janvier 186(3, pendant qu’il entendait la messe dans un
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couvent situé à l'embouchure du Nahr Ibrahim, afin d’avoir un prétexte de rompre un accord conclu par l’intervention des consuls, et de brouiller ceux-ci avec son rival.
Les documents me manquent pour raconter les détails de la lutte entre Daoud- Pacha et Joseph Caram; du reste, ses victoires dans la proportion d’un contre cent ont été tellement amplifiées par l’imagination maronite, qu’il est bien difficile d’arriver à la vérité.
Voici seulement les faits principaux.
Dès l’arrivée de Daoud-Pacha dans le Liban, il y eut une grande méfiance entre lui et Caram ; qu’on songe à ce que les Maronites avaient souffert, à leurs espérances déçues, et personne ne pourra s’en étonner.
Joseph Caram finit par être exilé à Constantinople au mois de décembre 1861. C’était une singulière récompense pour celui dont le courage avait préservé le Kesrouan des massacres. A ce moment au contraire, les égorgeurs druses revenaient chez eux.
Caram resta près do. trois ans à Constantinople, mais la nostalgie le prit et dans l’automne de 186A il revint sans permission à Ehden, son village.
À la fin de l’année 1865, les exactions de Daoud-Pacha absolument contraires au règlement de 1861, amenèrent uue démonstration dans le Kesrouan, mais les montagnai ds se tenaient sur la défensive, et les consuls allaient arranger l’affaire en donnant presque tort au Pacha, quand celui-ci, ainsi que je l’ai déjà dit, les fit attaquer par trahison le jour de l’Épiphanie.
L’habile diplomate turc parvint par un moyen ou par un autre à changer les dispositions d’abord favorables des consuls, et la guerre commença.
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C’est ici que les Maronites placent le récit des plus merveilleux exploits. Ce qui est certain c’est que Joseph Caram se défendit avec habileté et courage et que le Pacha turc ne se montra pas à son avantage. Toute sa conduite fut empreinte de perfidie.
Ainsi, étant entré à Ehden soi-disant d’une façon pacifique, il fit piller et brûler sous ses yeux les maisons de la famille Caram.
La lutte dura toute une année. Ce qu’on reproche le plus à Caram dans ce temps-là, ce fut son alliance avec l’émir Harfouch, le brigand moutouali de Baalbek.
Enfin, dans les premiers jours de Janvier 1867, Joseph Caram ayant tourné les troupes de Daoud-Pacha marchait sur Beyrouth quand il fut arrêté par le consul de France. Il consentit à licencier sa petite armée et étant venu à Beyrouth (où le peuple lui fit une réception royale) il s’embarqua pour l’Algérie le 1er Février
En ce moment l’état de la montagne est fort grave et Daoud-Pacha continue ses menées contre la nationalité maronite.
Depuis que j’ai quitté le Liban, différents changements ont eu lieu. Le consul de France M. Des Essarts qui, à tort ou à raison, était considéré comme un ennemi par nos protégés maronites a été remplacé par le consul de Damas M. Rousseau, très-aimé de toute la population chrétienne. Daoud-Pacha lui-même, qui croyait devenir Un quasi-souverain du Liban, a été rappelé à Constantinople.
Nous ne savons rien de son successeur, mais espérons en tout cas que la France usera de sa force pour
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protéger ce noble petit peuple maronite, catholique, Français de cœur et qui malgré quelques défauts est la nationalité la plus vivace, la plus industrieuse de toute la Syrie, la plus digne d’attirer la sympathie de l’Occident.