A L'HOTEL DE VILLE ! 2G
— Mon fils ! — Où est mon fils ! gémit la înère de Paul, en s'atlachant après lui.
— Votre fils , madame ! — H est dans les rangs de nos ennemis, avec son père!
Marie lâcha prise, et tomba évanouie sur le pavé.
€e MaBsacvt
Dans les fastes sanglans de la guerre , nul tableau plus sombre ne se déroule aux regards, que celui d*une bataille entre concitoyens, lors même que le sort du pays doit s'y décider sans retour, et qu'un prix certain est réservé au vainqueur.
Que sera-ce si deux partis , deux fractions d'un même parti peut-être , s'entr'égorgent au
Îi7'i LE LIBELLISTE
profit d'un lâche pouvoir qui exulte à chaque agonie? car c'est toujours un citoyen courageux de moins, et le machiavélisme qui a envenimé ces haines , mis aux prises ces passions désordonnées , sait trop bien que l'horreur du sang versé, au lieu de retomber sur lui, va ranimer ou raffermir enire ses mains les rênes de l'état épuisé.
La lutte que les agens de Mazarin ont traîtreusement ranimée à l'instant où elle allait s'éteindre, continue toujours plus furieuse.
Saint -André, bourrelé d'angoisses, s'était élancé à travers les balles vers l'arcade par laquelle s'était éloigné son fils.
Derrière le chevet de Saint-Jean-en-Grève, il rencontra une grosse troupe de gens qui tâchaient en vain de forcer une porte de derrière de l'Hôtel-de-Ville.
— Peny ! s'écria-t-il , où est Paul ?
— Dieu vous le dise! répliqua celui-ci. Le jeune homme n'est pas ressorti depuis qu'ils l'ont reçu là-dedans en parlementaire !
Une pensée terrible traversa comme un glaive le cœur de Saint-André : le meurtre des deux
députés autorisait les assiégés à d'implacables représailles!
Il retourna sur ses pas en courant comme un insensé, et enjoignit avec des imprécations aux combattans de suspendre la fusillade ; mais sa voix se perdit dans l'épouvantable tumulte, et, loin d'être obéie des soldats de Bourgogne , elle fut à peine entendue des siens eux-mêmes.
— M. de Beaufort est là-bas ! lui cria-t-on. Demandez -lui des ordres pour les gens des princes!...
Le duc, assis dans une boutique au coin de la rue de la Vannerie, contemplait nonchalamment le combat.
Il refusa de rien prendre sur lui sans l'autorisation de M. le Prince , son général en chef, et engagea Saint -André à envoyer demander des instructions au Luxembourg, ajoutant qu'au demeurant, il n'y avait pas eu grand mal jusque-là.
Outré de fureur et de désespoir, Saint-André se rejeta au milieu de ses compagnons, après avoir dépêché vers M. le Prince.
Le feu de la place et surtout des maisons avait
fait taire presque entièrement celui de l'Hôtel-» II. 48
27>i LE LIBELLISTi:.
de-Ville, et les soldats de liourgoi^ne avaient pu eHectuer leurs approches avec plus de succès que la première fois.
La flamme de deux* bûchers amassés contre l'édifice s'était communiquée aux deux principales portes, enduites par les assaillans d'huile et de résine.
Un moment éclairée par l'ardent reflet de l'incendie, la place était redevenue sombre: des tourbillons d'une fumée opaque s'élevaient des bûchers presque éteints, et de la grande porte dont les débris s'écroidaient en charbons.
Une chance de salut s'offrit à l'esprit de Saint- André : se précipiter le premier dans l'Hôtelde-Ville, à la tête des siens, rendre la vie de tous ceux qui s'y trouveraient responsable de celle de son fils, — s'il était temps encore !
— A moi, camarades, à moi î — Ne souffrons pas que Bourgogne prenne le pas sur nous ici !
Ils l'écoutèrent, cette fois î
Ils se ruèrent sur ses pas, entraînant avec eux la foule qui les entourait, rompirent et engloutirent dans leur masse confuse la colonne de soldats qui s'avançaient en bon ordre à fattaque, et heurtèrent la façade de leur front trop
large pour pénétrer tout entier dans l'ouverture béante que leur livrait la chute de la grand'porte.
Saint-André a disparu h travers les charbons ardens, les ais encore embrasés, la fumée acre et suffocante : tout à coup des traits de feu sillonnent les nuages noirâtres qui emplissent le vestibule- une détonation éclate, et plusieurs des plus hardis assaillans roulent aux pieds de leurs compagnons.
Des coffres , des meubles , des bancs entassés formaient au pied des degrés intérieurs de fortes barrières derrière lesquelles se pressaient l'élite des assiégés avec le courage du désespoir.
— Mettez bas les armes; rendez notre parlementaire ! cria Saint-André , et la vie sauve pour tous !
Mais ses amis s'étaient déjà élancés à l'assaut de la barricade du grand escalier, et leurs adversaires ne répondirent aux off'res du chef populaire qu'à coups de mousquets et de pistolets. L'attaque fut si chaude et la défense si meurtrière, que les cadavres des assiégeans servirent bientôt de degrés à leurs camarades pour
atteindre leurs ennemis par-dessus le rempart qui les protégeait.
On se battait de si près que les bourres des poitrlnaux ^ et des escopettes brûlaient les moustaches de ceux dont les balles ne brisaient pas le crâne : des adversaires invisibles les uns aux autres s'entre-déchi raient en passant leurs piques et leurs longs estocs à travers les interstices de la barricade î
Ce fut une horrible tuerie à bout portant !
Dix fois l'opiniâtre résistance des assiégés eût rebuté la fougue populaire, sans le redoutable chef qui la dirigeait.
Saint-André semblait voir dans chacun des défenseurs de l'Hôtel-de-Ville un obstacle qui l'empêchait d'arriver jusqu'à son fils : bondissant comme un lion contre la barrière qui abri-, tait ses ennemis, ii la gravissait sans cesse, toujours repoussé, toujours reparaissant à son sommet; tout son corps s'offrait parfois comme point de mire aux corps des assiégés , et pourtant ^on sang ne ruisselait par nulle blessure,
* Courte arquebuse de gros calibre , ainsi nommée parce qu'on l'appuyait sur la poitrine.
si bien que ses adversaires le contemplaient avec une sorte de terreur superstitieuse !
Enfin, leur résistance parut s'affaiblir : leurs bras et leurs munitions s épuisèrent également, et Saint-André, suivi d*une vingtaine d'hommes intrépides, venait de franchir leur rempart impuissant, lorsqu'une rumeur terrible et des décharges prolongées retentirent en dehors dé la grand'porte.
Paul, après avoir quitté son père, suivit ses instructions, arrêta le mouvement que commençaient les bandes de Peny contre les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et se présenta seul à l'une des portes de sortie, un mouchoir blanc au bout de son épée.
Il fut reçu , non sans difficulté.
Sur les marches d'un escalier qui conduisait à la salle d'assemblée, il rencontra le conseiller Fleury.
Celui-ci , en le reconnaissant , fit un geste comme pour lui recommander la prudence, et, s'adressant à ses conducteurs :
278 LK LlBLLLiSTE.
— Que demande ce jeune homme? dit-il.
— M. Miron ! répliqua Paul presque involontairement.
— Il n'est plus ici !
Paul respira en songeant h Henriette.
— Il s'est échappé; il est allé quérir ses compagnies î ajouta Fleury bas et rapidement.
— Raison de plus pour me hâter d'accomplir ma mission ! pensa Paul.
Fleury l'introduisit dans la vaste pièce où se trouvaient réunis la plus grande partie des notables : c'était un triste et bizarre spectacle que celui de tous ces hommes graves, vénérables même par leurs fonctions ou par leur âge , puisant la poudre de leurs mains noircies dans deux caissons placés sur la table des délibérations , chargeant à coups de maillets les arquebuses et les mousquets qui circulaient sans cesse de leurs mains dans celles des tirailleurs; tandis que d'autres se confessaient, agenouillés devant les curés et les relisieux de l'assemblée, en hommes qui s'apprêtent à mourir.
Les propositions dePaul excitèrent unegrande agitation dans l'assemblée : ses membres les plus énergiques refusaient de rien entendre de la
part des séditieux ^ et voulaient qu'on se confiât au secours prochain de Miron et de quelques autres colonels, sortis avec lui dans la même intention.
Le découragement qui régnait dans la garde bourgeoise, depuis la journée du 2 juillet, devait cependant faire craindre que le dévouement bien connu des compagnies de Saint-Germain- TAuxerrois ne trouvât peu d'imitateurs dans les autres quartiers; aussi la majorité des assiégés se prononça-t-elle pour qu'on arborât aux fenêtres les insignes d'une capitulation. Mais, lorsqu'ils eurent vu deux d'entre eux tomber, interrompus par le plomb des assassins au milieu de leurs paroles de paix, un long cri de fureur fit trembler la salle : Vingt canons de pistolets , vingt lames nues se tournèrent contre l'envoyé dont les promesses étaient si cruellement démenties.
Pressé, enveloppé, saisi, terrassé, Paul sent déjà les pointes d\'îcier sur sa poitrine : il ferme les paupières, et recommande son âme à Dieu!.. .
— Arrêtez ! crie une voix tremblante. Arrêtez, au nom de tous les saints ! — Je le con-
380 LE LIJBELLISTE.
nais : c'est un de mes enfans ! — Laissez-le , ou tuez-moi avec lui !
Paul se souleva, et reconnut, entre les visages irrités de ses ennemis, la physionomie émue et bienveillante d'Isaac Loppin.
— Non ; non : il nous faut sa vie pour celle de nos frères ! — A mort le traître î
— Hé, mes amis, s'il eût été complice de la noire trahison qui s'allait commettre, serait-il venu se livrer à notre discrétion ?
— Gardons-le comme otage! dirent quelques voix.
— Des charges! — Des munitions î — Des charges! crièrent lous ceux qui combattaient. L'ennemi s'avance pour incendier les portes!...
Les balles pleuvaient comme des tourbillons de grêle : l'Hôtel-de-Ville était ébranlé tout entier par le tonnerre de la mousqueètrie...
— Des barricades à toutes les issues! — Vite!
— Vite! — Descendons ! — Fortifions le grand escalier! — Faites des charges! Des charges!
— Enlevez les bancs ! les tables !
Cette épouvantable confusion rendit plus facile au bon curé de soustraire Paul au sort dont on le menaçait, et de l'entraîner dans une pièce
voisine où s'étaient retirés les ecclésiastiques.
Qu'on s'imagine une plus cruelle position que celle d'un jeune homme brave et passionné, condamné h une telle inaction au centre d'un mouvement si terrible, que celle d'un fils et d'un amant ainsi enchaîné, tandis que son père et celui de sa maîtresse vont être aux prises au milieu d'une scène de carnage î
Il songeait avec désespoir à l'impossibilité d'une évasion, quand Isaac, cessant soudain ses oremus y lui saisit fortement le bras :
— Jeune homme, lui dit-il, ce m'est avis qu'avec l'aide de Notre-Seigneur, je viens de vous rendre un petit service : m'octroierez-vous quelque peu d'aide, en récompense?
— Moi, monsieur! — Disposez de moi, corps et àme !
— Un chrétien ne doit ainsi engager son âme à l'étourdie, mon enfant ! — Ce que je requiers de vous, au demeurant, c'est de me prêter assistance pour sauver tant de pauvres âmes que le démon anime les unes contre les autres d'une si damnable fureur, et qui sortent de ce monde en état de péché mortel !
— Gomment ?
— Je vais prendre le saint-ciboire dans la sacrishe de Saint-Jean~en-Grève, et j'irai nie présenter avec lui en face de ces brebis égarées, plaçant le vrai corps de Noire-Seignenr au devant de leurs coups. — Vous, qui êtes sans doute Fun de leurs chefs , vous me seconderez de votre pouvoir, et serez l'acolyte de Jésus- Chîist à cette heure, pour qu'il se souvienne de vous à celle de votre mort!
— Y pensez -vous? s'exclamèrent plusieurs des collègues d'Isaac. Vous jeter ainsi au milieu de ces furieux! Il v va de la vie!
Isaac pâlit , et sentit son cœur faillir; mais ce fut l'affaire d'un instant.
— Je n'avais pas songé à cela , répondit-il avec simplicité. Il vaut mieux que j'y aille seul !
— Non, vous n'irez pas seul! s'écria Paul en lui pressant la main. Si c'est là qu'il faut mourir, la volonté de Dieu soit faite ! — Je ne m'en plaindrai pas!...
Ils descendirent chez le curé de Saint-Jeanen-Grève, qui était au lit, malade, et qui livra à son confrère les clefs de la sacristie.
En sortant de l'église, ils ne la virent cernée que par un faible cordon de gens du peuple.
Le gros des troupes cle Peny pourchassait vers la rue Saint-Antoine quelques détachemens de garde bourgeoise qui avaient fait une faible tentative pour dégager les issues de l'Hôtel-de-Vilie. . Paul s'étant fait reconnaître pour le fils de Saint-André, on Je laissa passer avec son compagnon.
Au débouché de l'arcade Saint-Jean, ils se trouvèrent subitement sur la fatale Grève, rendue plus sinistre par les clartés douteuses du crépuscule. Des milliers d'hommes s'y agitaient avec des hurlemens sauvages, et s'engouffraient dans l'espace vide des portes de l'Hôtel, comm.e dans les gueules d'un enfer; des tambours retentissaient au loin du côté des tanneries, et annonçaient de nouveaux combats et de nouvelles victimes !
Paul sentit trembler le bras de messire Isaaô^: une sueur froide dégouttait du front de l'honnête vieillard ; mais cet homme faible, timide , absolument dépourvu de courage physique , était alors dominé par des sentimens qui subjuguaient, pour ainsi dire, sa volonté même et triomphaient de sa nature.
Us avancèrent.
Une troupe de gens du peuple, mêlés aux soldats, venaient detre repoussés de la porte voisine de l'arcade Saint- Jean.
— Les enragés! grondait Landry l'imprimeur, ivre de poudre, de chaleur et de bruit; les endiablés ! ils s'imaginent donc nous faire dire : assez j les premiers ! Ils en auront le démenti, mille tonnerres î — Eh bien, qu'est-ce donc qui se passe là-bas ? Est-ce que vous couardez, vous autres?
Le son perçant de la clochette qui précède habituellement le viatique se faisait entendre à trente pas.
Une partie des camarades de Landry s'étaient attroupés avec des rumeurs diverses autour de deux hommes qui les haranguaient avec chaleur : l'un d'eux élevait au-dessus de sa tête une sorte de vase que Landry entrevit indistinctement. Il ne reconnut point Paul.
L'œil de la haine fut plus sagace.
Un homme qui s'était tenu depuis assez longtemps à l'abri des balles , sous la voûte de l'arcade Saint-Jean, et qui venait de s'approcher de Landry, avait reconnu le fils de Saint-André. — Ce qui se passe la-bas ! répondit-il : ce sont
LE MASSACRE. *ÀQ6
de bons chrétiens qui conseillent au populaire de laisser la besogne et de se départir d'ici.
— Ouais! rugit Landry.
— C'est un prêtre ! murmura-t-on aux alentours.
— Oui î cria l'inconnu. C'est ce Mazarin d'Isaac Loppin , qui vient faire le papelard ! — A bas ! — A mort !
Et il lâcha un coup de pistolet sur le curé de Saint-Germain, que quelques-uns de ses auditeurs , émus de repentir, avaient exhaussé sur leurs épaules.
Vingt armes à feu partirent à la fois comme par un entraînement frénétique. îsaac échappa aux bras qui le tenaient, et retomba dans les rangs de la foule.
Des cris d'horreur s'élevèrent de l'endroit où il avait disparu ; mais au même instant s'élança une clameur bien plus vaste du côté des tanneries : — La garde bourgeoise ! — Aux armes ! — Aux armes! Et la multitude se précipita en masse au-devant de ses nouveaux adversaires.
Paul avait relevé le pauvre Isaac atteint de deux blessures : avec l'aide de quelques arti-
îiaO LE LlBliLLISTE.
sans, il parvint à l'emporter à travers la foule jusqu'à une boutique qu'on apercevait entrouverte au coin de la rue de la Vannerie.
Leur brusque entrée fit reculer plusieurs seigneurs qui se levaient pour sortir.
— M. de Beaufort ! s'écria Paul en envisageant l'un d'eux.
Ce nom ranima le vieillard.
— M. de Beaufort! murmura-t-il d'une voix qui s'affermit peu à peu, M. de Beaufort présent à cette boucherie! — Un petit-fils d'Henri IV, laissant égorger des Français par leurs frères! — Les voilà donc ces princes que je révérais comme les représentans de Dieu sur terre! — On eût mieux agi de m 'achever tout à l'heure que de me laisser vivre pour voir semblable chose !
— Bah! répliqua le duc, qui avait d'abord considéré avec surprise ce vieux prêtre tout sanglant, bah! vous n'en mourrez pas, bonhomme , et vous en verrez bien d'autres ! D'ailleurs, pourquoi vous fourriez-vous là-dedans?
— Pourquoi? s'écria Isaac avec l'énergie qu'inspire l'indignation aux âmes les plus dou-
ces, — poury remplir votre devoir, puisque vous le délaissez si vilainement! pour réparer le mal que vous faites, Monseigneur!
' — Vous manquez de respect à Son Altesse, dirent les gentilshommes
Paul froissait son épée avec colère. ..
Un feu roulant éclata près de là
— Laissons ce vieux fou, cria Beaufort, et allons voir comment on reçoit messieurs de la garde bourgeoise !
Ils s'élancèrent dehors, et Paul les suivit, confiant aux soins des gens de la maison messire Isaac , qui s'était évanoui de fatigue et de douleur.
Les compagnies de Miron , formées en colonne , chargèrent avec une telle vigueur qu'elles trouèrent la niasse compacte qui roulait contre elles, et que leur tète perça jusqu'à la grand'porte,à finslant où la barricade du grand escalier était forcée par Saint-André.
Les assiégés, reprenant courage à ce secours inattendu, (irent face sur les degrés à leurs ennemis : pris entre deux feux, Saint-André et les siens se retournèrent impétueusement contre ceux qui venaient arrêter leur victoire.
«i88 LE LIBFXLISTE.
Des clameurs furieuses apprirent quelques instans après à Miron et à ses compagnons, que leur colonne était rompue , et qu'ils étaient coupés du reste de leurs amis
Les uns jetèrent bientôt leurs armes en demandant quartier : les autres combattaient encore, sans autre espoir que de vendre cher leur vie : les assiégés, perdant tout espérance, se pressaient en fuyant sur les marches de l'escalier.
Saint-André, croyant trouver enfin le passage libre, se précipita vers les degrés.
Un homme se plaça en face de lui, la rapière au poing, devant la barricade renversée.
Saint- André leva son épée en grinçant des dents ; mais il s'arrêta.
A la lueur des torches que portaient plusieurs des siens, il avait reconnu son adversaire.
— Rendez-vous, monsieur Miron, lui dit-il, et je vous garantis la vie sauve; mais, place! faites-moi place à l'instant !
— Me rendre ! — A toi, brigand ! — Te faire place ! — Pour que tu puisses consommer tes attentats sur les bons citoyens, sur les notables...
— Eh, viens les sauver avec moi, insensé!
LE MASSACRE. *i89
Viens, ou ccarlc~toi ; car mon fils est là-haut, mon fils, entends-tu?
— Ton fils ! répéta Miron avec une sorte de frénésie. Toi et ta race êtes toujours mêlés à la destinée des miens pour notre malheur ! — Il faut que cela finisse I Meurs, ou tuemoi.
— Tu le veux ! — Ainsi soit donc ! — Place, vous autres !
Des éclairs jaillirent de leurs fers entre-croisés : le combat fut court; Miron, heurté par des insurgés qui grimpaient sur les débris de la barricade, fit un faux pas, et glissa en avant, son épée alongée vers Saint-André. *
Celui-ci n'eut que le temps de rompre, au moment où la pointe piquait son justaucorps.
Sa lame tranchante , parant en quarte, décrivit en sifflant un demi-cercle , et alla tomber de tout son poids sur le jarret tendu de Miron.
— Ah! traître, s'écria Miron, c'est un coup de Jarnac!
Il s'était affaissé pesamment sur lui-même, et ne se releva pas.
Saint- André sauta par-dessus son corps, et
franchit Vescalier en quelques élans, tandis que II. 19
des rugissemens étouffés s'échappaient de sa bouche : — Mon fils! — mon fils!....
Miron parvint, en rampant sur le ventre, à se traîner hors du passage des vainqueurs qui le foulaient aux pieds , et il resta étendu dans son sang au fond de ce péristyle, jusqu'alors monument d'orgueil pour sa famille, et qui, bâti par le père ^ , devait voir le fils massacré par ses concitoyens.
Tout a coup, un homme qui traversait le vestibule en le parcourant de ses regards rapides, arrêta sur le blessé son œil luisant à travers les mèches touffues d'une perruque noire, et se pencha vers lui pour chercher à le reconnaître.
— Est-ce point M. Miron, que je vois-là si mal en point?
Un gémissement sourd lui répondit :
— Ah ! ah ! Grand merci donc à qui nous a épargné la moitié de la besogne ! — A notre tour, présentement!
* François Miron , prévôt des marchands dans les dernières années du règne d'Henri IV, acheva la façade de l'Hôtel-de- Ville , et fit faire le bas-relief représentant Henri IV à cheval , dont celui qui existe aujourd'hui est une copie.
Miron jeta un grand cri en sentant une dague s'enfoncer dans sa poitrine.
L'assassin avait retiré son arme, et la levait pour redoubler, quand il fut jeté violemment contre la muraille.
— M. Miron ! cria une voix délirante.
Paul, brandissant son épée avec rage, couvrait de son corps le colonel qui gisait sans mouvement.
— -Mort à Miron! hurla l'assassin; et ce cri fut répété par plusieurs hommes accourus autour d'eux.
— Mort au premier qui bougera !
— Voyez-vous, reprit l'autre montrant le jeune homme à ses compagnons, ce faux-frère qui protège les ennemis du peuple? A mort tous les deux!
Il chancela, en poussant un hurlement de douleur; Paul, d'un revers, lui avait fait voler trois doigts de la main dont il le désignait.
Des cris menaçans se firent entendre : des piques s'abaissèrent contre Paul, mais tous hésitèrent à frapper; ils l'avaient reconnu pour l'avoir vu avec Saint- André à la croix de ^a Grève.
'i92 LE LIBKL LISTE.
— Qu'est-ce que ce tapagc-là ? Est-ce qu'ils tiennent encore, les gredins ? gronda la voix retentissante de Laudry, qui se précipitait dans le vestibule avec une nouvelle troupe.
— C'est un traître ! cria l'assassin , en levant vers l'imprimeur sa main sanglante. C'est un traître qui nous arrange ainsi pour défendre les Mazarins !
Laudry s'élança en avant, éleva des deux mains son lourd poitrinal, et le fit descendre comme la foudre sur la tête de Paul.
Le jeune homme tomba raide de sa hauteur sous les pieds de son meurtrier.
Les bras de Laudry défaillirent, et laissèrent échapper farquebuse; tout son corps trembla, et il devint aussi pâle que sa victime !
— M. Paul I s'écria-t-il.
Un hideux sourire, où une satisfaction féroce combattait la souffrance physique, contracta le visage de fauteur de cette catastrophe.
— Le maître sera content! murmura-t-il. Je le suis aussi, quoiqu'il m'en coûte!
Saint-André était arrivé en un instant au pre-
LE MASSACRE. îiOS'
mier étage de rHôtel-de-Ville; des cris de fureur et d'épouvante, des hurlemens de mort retentissaient dans tous les corridors, sur tous les escaliers.
11 se jeta sur la porte de la salle d'assemblée, avec plusieurs de ses compagnons; mais leurs efforts , leurs coups et leurs menaces furent longtemps inutiles.
Une rumeur effrayante se fif entendre à l'intérieur. Les deux battans cédèrent enfin, et Saint-André entra dans la salle.
Une partie des gens de Peny venaient d'y pénétrer par une autre issue : la plupart des notables avaient fui ou s'étaient cachés dans les retraites les plus obscures de l'hôtel; mais quelques-uns n'avaient pas eu le temps de quitter ce lieu fatal, et un conseiller au parlement fut terrassé par des furieux, à trois pas de Saint- André.
— Lâchez cet homme ! s'écria-t-il; et, se précipitant vers lui, il le releva d'une main puissante. \
— La vie ! — Je te donne la vie ! dit-il d'une voix rauque et brisée, mais rends-moi mon
'I'34 LE LIBELLISTË.
fils! — Notre parlementaire! — Où est-il? — Parleras-tu ?
— Grâce! murmura Tautre haletant. On n'a point fait de mal à l'envoyé ! — Il est libre ! — Il est sorti d'ici depuis long-temps!
— Il est hors d'ici ! — Dis-tu vrai ? — L'avezvous laissé aller sain et sauf?
— Il est parti dans la compagnie du curé de Saint-Germain, pour exhorter vos gens à la paix.
En proie à mille émotions opposées d'espoir et de crainte, Saint-André balança un instant, puis retourna sur ses pas.
Quand il redescendit dans le vestibule, il le trouva presque désert: les portes intérieures et les débris des barricades étaient en feu ; leur lueur rouge éclairait les cadavres amoncelés ck et là sous le péristyle.
Saint-André fit quelques pas....
Il jeta soudain un cri effroyable, inoui, surhumain , un cri qui domina tout ce concert de damnés, dont les accens lugubres montaient de toutes parts vers le ciel!
Puis il resta comme pétrifié dans son inexprimable horreur î
LE MASSACllE. aO^
Le ciel était noir et orageux au-dessus deFHôtel-de-Ville , d'où sortaient par intervalles des bouffées de flamme et de fumée;
Et des tempêtes de voix rugissantes s'élançaient du dedans et du dehors de l'édifice ; des scènes de carnage se multipliaient dans tous les alentours de la Grève, où l'on voyait les fugitifs de l'assemblée, protégés en vain par quelques chefs populaires, tomber sous les piques des argotiers et des soldats.
Mais rien dans ces masses d'infernales clameurs n'avait été si terrible à entendre que ce cri; rien dans ce mouvement forcené de si terrible h voir que cet homme immobile!...
Une nouvelle rumeur s'éleva du côté des tanneries.
— M. le Prince! criait-on sur la place, M. le Prince !
Ce nom frappa Saint-André d'une secousse électrique : ses yeux, perdant leur fixité hagarde, errèrent autour de lui; il reconnut Peny et un grand nombre de ses amis, qui le considéraient avec compassion et terreur.
— Frères , leur dit-il , vous m'avez juré d'attendre mon signal [X)ur mettre a mort M. le
Prince ! — Ce signal, je vous le donne ! — Etesvous prêts?
— Marchons !
Un carosse à six chevaux venait de déboucher sur la Grève.
Ils allèrent vers lui divisés en petits groupes; puis tout à coup ils se resserrèrent, écartant tout ce qui n'était pas des leurs, et reformèrent leur cercle sur la voiture.
— M. le Prince! cria Saint-André, en passant la moitié du corps par la portière.
— Que lui voulez-vous? répondit une voix féminine avec effroi. — Il n est pas ici! Il n'est point venu !
C'était mademoiselle de Monlpensier qui venait, au refus de M. le Prince, faire ses efforts pour arrêter le massacre !
xxxu.
€a Me!^s( b^e Jlartô,
Le temps est resté gris et couvert depuis le grand orage qui a éclaté la nuit du massacre; un jour triste pénètre dans le sombre vaisseau de Saint-Germain-l'Auxerrois, à travers ses ogives surbaissées, sur les vitraux desquelles bruit faiblement une pluie fine et continue.
Des bandes noires, semées de larmes d'argent, entourent la nefcomme une ceinture; et sur une
semblable tenture se détachent le crucifix et les flambeaux du maître-autel.
Et, par intervalles, la cloche lugubre du glas, faisant vibrer les verrières et mugir sourdement lorgne, rebondit long-temps sous les voûtes.
La boutique est presque déserte : seulement, assises près de l'enceinte du chœur, quelques femmes vêtues de noir s'entretiennent à voix basse, et semblent attendre.
— Quelle piteuse matinée ! On dirait le ciel en deuil comme l'église ! C'est un vrai temps a porter des morts en terre !
— JJne piteuse matinée ! Vous dites vrai , ma voisine, car c'est là une bien triste cérémonie pour la paroisse !
— Une si brave famille !
— x\llez : il faut bien qu'il y ait un autre monde, sans quoi Dieu n'accablerait pas ainsi les bons dans celui-ci.
— Si ce pauvre M. le curé n'était retenu au lit par ses blessures , ce lui serait un fier crèvecœur que d'officier en cette occurrence.
— On dit que madame Miron veut venir !
— Pas possible !
— Madame Ferrand, sa voisine, vient de nie
l'assurer. Malgré son état, à ce qu'il paraît, elle a encore assez de raison pour savoir ce qui se fa it au jourd'hui . Elle a déclaré résolu ment qu'elle ne quitterait pas son homme jusqu'au bout.
— Il est donc vrai qu'elle a la tète...
— Perdue, ma chère !... Mon Dieu, oui! Il y a de quoi ; vous allez voir ! — Le soir que vous savez, la pauvre femme était bien inquiète, bien ahurie y comme tout le monde , — plus que loul le monde même, puisque son mari était a la bagarre, et que les nôtres étaient restés chez eux. Voilà quelqu'un du quartier qui accourt lui dire qu'il a vu de loin son homme, qu'il lui revient! — Ce n'était qu'une imagination , comme vous pensez ! — Voilà madame Miron en grande joie ! Elle attend : pas de mari ! — Au bout d'une heure ou deux, il lui revient de fait , c'est-à-dire son corps sur une civière : car sa pauvre âme était déjà partie ! — Ça lui a causé une telle révolution que sa cervelle s'en est tout-à-fait dérangée.
— Et madame Martineau ! — Savez - vous l'histoire ?. . .
— Silence 1 — Les voici !
La psalmodie lamentable du Miserere se iài-
sait entendre vers le grand portail : les deux filé^ d'un convoi s'avançaient lentement sous le porche.
Les femmes se levèrent avec cette curiosité avide d émotions qui se mêle toujours à la pitié, lorsqu'elle n'est pas le seul sentiment caché sous les dehors de celle-ci.
— Quoi ? — Toutes deux ! — Elles sont là toutes deux !
Un murmure de compassion parcourut la foule qui affluait dans l'église par toutes les portes.
C'étaient en eft'et la veuve et sa fille qui suivaient le cercueil !
Madame Miron allait , dirigée par Henriette dans sa marche inégale, et laissant errer au hasard ses yeux largement ouverts, dont le regard fixe et atone était impossible à soutenir.
Oii Henriette prenait-elle la force de soutenir sa mère, tandis que son corps mince et svelte semblait prêt à plier sous son propre poids, comme une jeune tige courbée par le vent ?
Un cercle noirâtre entourait ses paupières gonflées; ses joues et ses lèvres étaient blanches comme celles d'une statue de marbre : tout son
Visage portait la trace effrayante des deux journées qui venaient de s écouler.
Durant deux jours, ses yeux s'étaient reportés sans relâche du cadavre d'un père à une mère en délire; durant deux jours, sa pensée était demeurée vacillante entre ces deux calamités comme entre deux abîmes.
Sa raison y avait survécu, mais à quel prix ! Cette belle et ravissante Henriette n'était plus que l'ombre d'elle-même !
Et pourtant il y avait dans son désespoir une sainte et chrétienne résignation : la catastrophe qui la frappait avec les siens n'était point imprévue pour elle ; elle avait long-temps prié avec larmes pour qu'elle fût détournée de leurs tètes. — Maintenant, elle s'en laissait briser sans se plaindre.
On n'eût su dire laquelle émouvait le plus, de la fille qui sentait si profondément son malheur, ou de la mère, qui en perdait par moment le souvenir pour le retrouver à de subites et terribles lueurs !
L'office funèbre commença : Henriette eut le courage de s'unir à voix basse aux prières qui s'élevaient en faveur de celui qui n'était plus :
dernière et solennelle preuve cVamour qui se puisse donner aux morts !
Elle écoutait, recueillie, cette épître du jour des Trépassés, qui commence ainsi : «Mes frères, voici un mystère que je vais vous apprendre. Nous ressusciterons tous, etc. » Etranges et sublimes paroles, dont la mélopée, empreinte d'une tristesse grandiose et consolante, semble le chant de Tange de la mort, révélant aux hommes les secrets que Dieu a cachés derrière les barrières du tombeau.
Voici que d'autres prêtres entrent dans la nef, par le portail septentrional.
Ils sont précédés d'une croix ,et suivis d'une autre bière , qu'on dépose près de celle du colonel.
Cette bière pour tout cortège une femme en habit de veuve, appuyée sur deux domestiques.
Henriette lève les yeux de ce côté.
— Lui aussi ! gémit-elle d'une voix faible; et elle s'évanouit.
Elle avait reconnu la mère de Paul.
Elle n'en avait point eu de nouvelles depuis qu'elles s'étaient quittées dans la fatale soirée.
Absorbée clans une douleur sans bornes, elle avait oublié le sort incertain de Paul, pour le sort trop cerlain de son père; et ne retrouvait le sentiment de son amour qu'auprès du corps inanimé de son amant.
— Laissez ! laissez ! dit madame Miron en voyant qu'on voulait emmener sa fille : son père ne serait pas content si elle le quittait déjà. — Laissez-la, vous dis-je ! — Reviens a toi, mon enfant ! Qu'as-tu donc ? ^ — Tiens : il y en a deux au lieu à'un ^ à présent ? — Eh bien ! qu'est-ce que ça te fait ? — Tu ne saurais avoir deux pères là-dedans, après tout?
Son regard tomba sur Marie.
— Ah î c'est vous , madame ! — Ah ! je comprends, à présent ! — C'est à vous, celui-là!
— Cependant vous n'aviez pas de mari, vous !
— C'est donc votre fils ! — Il est parti avec mon ami ! — Tant mieux ! mon mari l'aimait fort, votre Paul : il aura sa compagnie pendant la roule; elle est bien longue, voyez-vous!
Les premières notes du Dies irœ mugirent dans le chœur : cet hymne lugubre ébranla tous ses nerfs en dissipant, pour un instant, les ténèbres de son esprit
Elle jeta un en perçant et reloinba sur son siège, fondant en larmes et se tordant les mains. On profit^ de l'affaissement qui suivit cette explosion de douleur pour Tarracher à cette scène funèbre : elle se laissa entraîner sans résistance.
Henriette, revenue à elle, la suivait machinalement, lorsque Marie, qui avait paru jusqu'alors insensible a ce qui se passait près d'elle, la regarda fixement, montra du doigt le drap noir qui recouvrait les restes de Paul, et dit d'une voix claire, mais étrangement accentuée :
— Il est là !
Henriette se retourna en chancelant, fléchit les genoux, appuya sur le poêle son front et ses
lèvres
Puis elle alla rejoindre sa mère.
La catastrophe qui l'avait privée de son père l'avait préparée à tout, en la détachant de tout; il lui avait semblé que tous les liens se rompaient, que toutes les affections terrestres s'abîmaient autour d'elle.
Si sa blessure eût été cicatrisée par le temps, c'est avec d'atroces souffrances que la mort de
LA MKSSE DES MORTS. 30i»
Paul l'eût rouverte : succédant imniédialement * au premier, ce second coup ne saurait presque ajouter au paroxysme de ses douleurs, mais il rend mortelle une plaie guérissable peut-éire.
Tout fut dit pour Henriette en ce monde, quand elle eut vu la porte de l'église se refermer entre elle et ceux qu'elle avait aimés.
Et pourtant elle sentit qu'elle ne le pouvait quitter, en y laissant sa malheureuse mère, et elle se résolut de vivre !...
-^ Nous voilà seuls, mon Paul ! dit Marie après les avoir vues disparaître.
Bien qu'elle eût parlé bas, elle avait été entendue; car un profond sou])ir lui répondit.
Elle ne le remarqua point.
On ne voyait pas sur ses tralis ni dans ses attitudes le délire ou la stupéfaction morne qui alternent bablluellement dans de seniblables infortunes; mais son aspect produisait une impression IndéHiiissable.
Ses facultés semblaient ranimées d'une énergie nouvelle : son âme fermentait dans un corps prêt à se dissoudre, comme si les forces de i'une croissaient en proportion de la faiblesse
de Tautre, et que Tesprit indestructible pres- II. 20
sentît Cl s'ett'orçât de hâter le moment de s'élancer dans l'autre monde où l'attendait l'objet de sa tendresse.
Quand l'instant fut venu de reprendre la route du champ du repos, et qu'on s'approcha pour enlever la bière de son hls, on voulut la retenir à sa place , mais elle s'écria d'une voix aiguë :
— Nous enviez-vous donc le dernier quart d'heure que nous ayons à passer ensemble!
Et, se débarrassant de ceux qui l'arrêtaient, elle fît trois pas, droite, raidie et m,ue par une force surnaturelle; puis sa tête se pencha en arrière, ses jambes plièrent, et elle fût tombée à la renverse , si la vieille femme de charge ne l'eût reçue dans ses bras.
11 y avait là depuis un moment un homme, dont l'œil creusé par des angoisses infinies ne s'écartait pas de la veuve.
En butte, sans le savoir , à l'attention de tous, sourd aux murmures mêlés de crainte et de menace qui grossissaient aux alentours, il demeurait immobile et les bras croisés , derrière l'un des piliers de la nef.
Quand il vit défaillir Marie, il quitta son abri et courut involontairement à elle.
Marie s'arracha des bras de sa servante par une secousse si terrible qu'elle la rejeta contre terre : elle se redressa, les mains étendues, le visage bouleversé, la bouche béante, alla heurter la bière encore posée sur ses tréteaux , et y resta étendue sans mouvement.
Un double cri avait fait retentir les voûtes.
— Marie ! — Geoffroy !
C'était donc devant le cercueil de leur enfant qu'ils devaient se retrouver î
Une grande rumeur s'entendait à l'une des portes : des soldats du régiment de Bourgogne entraient dans l'église, la pique au poing.
— Par ici ! — C'est lui ! le voilà ! crièrent plusieurs voix. — L'auteur du massacre! le meurtrier de M. Miron! — ^ Ils le viennent prendre! — Ils se mangent donc les uns les autres !
Ainsi soit-il!
— Geoffroy Saint- André, dit le chef des Bourguignons, en lui mettant la main au collet, je vous arrête comme prévenu de tentative d'assassinat contre M. le Prince!
— Un moment ! s'écria Saint-André.
Il le repoussa, et, s'élançant vers Marie, il la
souleva et l'étreignit fortement contre sa poitrine.
Elle parut se ranimer à cet embrassement : ses paupières s'entrouvrirent, ses lèvres répondirent par une pression convulsive à celles de Geoffroy
Son sein s'affaissa brusquement; sa tête, en retombant, battit du front l'épaule du Libelliste
Elle était morte !
— Je vous suis maintenant, dit Saint-André.