‹ Le libelliste, 1651-1652Chapitre 3 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

sa LE LIBELUSTE.

— Vous voulez rire! — Allez, mes gars, on a beau trahir la bonne ville de Paris , qu'elle ne se trahisse pas elle-même, et rien n'est perdu! qu'elle s'érige en commune, par la mordieu! commune et république !

— A bas les rois! — Commune! commune!

— Vive la républicfue!

Un tumulte inexprimable suivit ces exclamations nouvelles pour les échos de la Seine.

Les deux orateurs s'étaient joints à travers la foule, et se serraient la main avec force.

— Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, dit Peny.

— Oui, répliqua Saint-André. Si cela prend ainsi, nous serons bientôt en face de la garde bourgeoise : offrons-lui union contre la Cour et les Princes! — Ah! faisons prévenir ceux de Messieurs qui sont a nous^ ils nous soutiendront si nous nous portons au Parlement pour l'obliger à lever des soldats.

Il s'interrompit soudain : son coup d'œil rapide avait distingué de loin une grande agitation au débouché du pont, vers le carrefour des Trois -Maries.

— Qu'est-ce? cria Peny. Hé donc, compaings; à quoi vous amusez-vous? — Vive la commune de Paris, mordieu!

La multitude répétait encore les mêmes cris; mais elle se tournait assez généralement du côté de la Samaritaine, près de, laquelle on apercevait plusieurs cavaliers qui semblaient haranguer le peuple.

Saint-André se mordit les lèvres : ses poings se crispèrent, puis il désigna des doigts à Peny un homme au visage blême , encadré d'une longue chevelure blonde et filandreuse, et dont le feutre galonné d'or était surchargé de plumes blanches.

— M. deBeaufort ! éclata le neveu deBroussel. Que cinq cents diables d'enfer l'emportent !

Ils étaient trop éloignés pour entendre distinctement le duc; mais ils le voyaient s'agiter sur sa selle avec des contorsions de maniaque, ôterel renfoncer successivement son chapeau, et tour à tour tendre les bras et montrer les poings à son auditoire, qui paraissait l'interrompre fréquemment.

Les deux amis s'approchèrent au moment où il s'écriait de tous ses poumons :

— Qui ose accuser M. le Prince de trahison ? Où est-il celui-là, que je l'étripe, que je l'échine, que je lui rompe le dos? — Qui doute ici de sa bonne foi?

— Nous! — Nous! — Nous ne nous fions pointa lui! répondit-on du sein des groupes où s'étaient mêlés nos héros. — Sa paix est faite!

— Ça n'est pas vrai ! — Voulez-vous en savoir plus que moi , qui arrive du camp à l'heure même? — Ce sont ces gueux de Mazarins qui vous l'ont dit, les fils de catins! — Ecoutez ceci, mécréans, et vous verrez bien!

Il tira de sa poche, et lut ou plutôt cria une lettre adressée par M. le Prince au duc d'Orléans, pour lui exprimer son désespoir de la défection des Lorrains , et l'intention où il était de venir défendre Paris contre l'armée mazarine»

— Hem ! Qu'en dites-vous à présent, chiens d'entêtés? Voyez- vous pas, clair comme le soleil de Dieu , que c'est le paillard de cardinal qui nous veut désunir pour avoir meilleur marché de nous ? — Au Palais, mes petits ! Je vas toujours mon grand chemin , moi! Ah ! ah ! — Allons demander aux robins l'arrêt d'union avec

les princes, et nous aurons beau jeu, ventresaint-gris î

— Vous laisserez- vous piper encore à de telles promesses ? criaient a leurs en tours Saint- And ré, Peny et quelques-uns des leurs.

Mais leurs voix furent couvertes par les ac* clamations des gens de M. de Beaufort, hurlant tous à la fois : — L'union! l'arrêt d'union !

Saint-André parcourut d'un coup d'œil les flots populaires qui les environnaient, croisa les bras et regarda Peny en silence.

Celui-ci frappait du pied avec rage.

Les groupes les plus proches semblaient hésiter encore ; mais il les voyait prêts à lui échapper comme les autres.

Il poussa un soupir du fond de son âme, et dit , d'un accent moins sonore que de coutume :

— Eh bien donc, enfans ! puisque M. le Prince est encore des nôtres, au parlement, et guerre aux Mazarins!

Et il suivit en maugréant le torrent qu'il n'avait pu parvenir à guider.

Les deux grands meneurs s'étaient trouvés pris à l'improviste par la nouvelle si peu présumable de la perfidie du Lorrain ; et, n'ayant pas^

le temps de préparer à loisir tous leurs ressorts pour la mettre à profit, ils s'étaient dirigés en toute hâte, avec cinq ou six affidés, vers les halles en passant par le Pont-Neuf.

On vient de voir le résultat de leurs efforts, et l'on connaît les événemens de cette journée.

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Il s'est levé, ce soleil du 2 juillet qui doit éclairer la dernière bataille de la féodalité contre la monarchie !

Tout annonce une journée telle que Paris n'en a point vue depuis le commencement des luttes de la Fronde.

Cette fois Paris ne descend point dans la lice ; il paraît vouloir demeurer simple spectateur des

ZS LE LIBELLISTE.

jeux sanglans qui vont s'ouvrir sous ses remparts.

M. le Prince, forcé de se replier devant les forces très supérieures de la cour, a marché sur la capitale par Bourg-la-Reine; et, passant le pont de Saint-Cloud, a mis la Seine entre lui et l'armée royale.

Mais son habile rival , le vicomte de Turenne^ ne s'est point laissé attirer sur ses pas ; au lieu d'aborder de front cette position trop facile k défendre, il est allé franchir la Marne à Lagny^ et s'est avancé de là sans obstacle jusqu'à Saint- Denis; tournant ainsi et prenant à revers les presqu'îles de la Seine et le fleuve lui-même.

Il n'y avait pas de temps à perdre pour faire une dernière tentative sur la grande ville : Condé, après avoir traversé en toute hâte le bois de Boulogne, est venu se présenter avec son avantgarde à la porte Saint-Honoré.

Elle est demeurée fermée à ses bataillons, d'après les ordres du gouverneur de Paris et du corps-de-ville, fidèlement exécutés par la garde bourgeoise ; et l'armée des princes défile à travers les faubourgs, le long du mur d'enceinte, espérant toujours voir quelque pont-

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