UNE BATAILLE A VUE DE CLOCHER
en hâte à créneler , à percer leurs mnrs comme ceux d'aillant de forteresses improvisées.
Là-bas, dans la rue de Charenton, le long des jardins de l'hôtel Rambouillet, flottent des drapeaux rouges que divise la croix blanche de Saint-André : ce sont ceux des piquiers espagnols, reconnaissables à leur petite taille, à leurs visages basanés , à leurs fraises empesées et à leurs pourpoints rayés , moins encore qu'à leur taciturnilé farouche.
Plus près se reposent sur leurs mousquets de grands et blonds Allemands, tout haletans et jurant cler teufel sous le soleil qui échauffe leurs salades d'acier.
Des fantassins gascons et poitevins amoncellent les grès enchantant, à côté de compagnies lorraines, wallonnes et flamandes.
Sur l'esplanade du faubourg, en face de la porte Saint-Antoine, close et inexorable, sont entassés les bagages de l'armée, sous la garde d'une faible réserve.
Et de temps en temps, à travers toutes les rues et tous les postes, galope avec de brèves stations un escadron aux superbes chevaux, aux cavaliers empanachés.
M. le Prince, au milieu de celte étrange armée recrutée dans toute l'Europe, semble moins le chef de la noblesse française, prêt à donner bataille à la tête de son ordre, que celui d'une grande compagnie y se fortifiant dans une cité dépeuplée par ses bandes furieuses.
Mais la scène va changer; à ce prologue pittoresque va succéder l'action d'un chaud et terrible drame.
Déjà l'impétueux Condé a gravi par trois fois jusqu'au sommet de la tour abbatiale pour reconnaître les dispositions des royalistes, et s'est étonné de les voir encore immobiles.
A la place de Turenne, il se fût déjà précipité sur les retranchemens ennemis, comme à Frey bourg.
Mais, depuis deux heures, les drapeaux de l'armée royale s'affaissent sur leurs hampes, et, malgré les courriers qui se croisent entre les hauteurs de Charonne , où s'aperçoivent les caresses dorés de la Cour, et l'état-major de Turenne, les lignes du vicomte restent au repos sur leurs piques.
C'est que le grand homme de guerre a préjugé d'un coup d'œil la résistance de son rival
TJÎSE BATAILLE A VLE DE CLOCHER 105
et le sang qui paiera la victoire, s'il commande l'attaque avant l'arrivée de larrière-garde et de la grosse artillerie, en marche sous le maréchal de La Ferté ;
Et le capitaine, à qui Ton doit l'axiome quil
faut trente ans pour faire un bon soldat y est
peu disposé à en sacrifier quelques milliers a
l'impatience de courtisans téméraires loin du
péril ;
Il cède cependant : des ordres du ministreroi ont niis à couvert sa responsabilité sans consoler son cœur paternel.
Et les officiers qui l'entourent agitent leurs chapeaux à plumes avec des cris de joie : la charge sonne; les cavaliers mettent pied à terre; l'armée entière se resserre en triple colonne qui s'*avance, piques baissées et mèches allumées, vers les trois grandes issues du faubourgs
Trois détonations formidables ont éclaté comme des mines embrasées sous les pas des assaillans; de lourds nuages de fumée traversés de mille éclairs enveloppent les barricades; les royalistes ont franchi le fossé; la lutte est en* gagée!
La triple mêlée approche : les nuées de poudre
104 LE LlBELLlSTi:.
reculent vers le eloeher devenu le centre de kl bataille; les premières barrières sont forcées.
Mais les réserves accourent soutenir leurs bataillons qui chancellent. La lutte se ranime plus égale: tous les murs crevassés lancent du plomb et se hérissent de pointes acérées; toutes les fenêtres semblent des gueules ardentes qui vomissent la flamme et la mort.
Et quels magnifiques épisodes se détachent au premier plan de ce tableau épique !
Voyez-vous cette troupe brillante qui s'avance a travers les barricades de la rue de Charonne, poussant l'épée dans les reins les frondeurs fugitifs?
Ce drapeau bleu et vert, à la croix blanche ^ est celui du régiment de la Marine, corps d'élite légué par Richelieu à Mazarin, et que celui-ci a donné à son jeune neveu.
Ces hoquetons galonnés, ces guidons bleus fleurdelysés d'or, désignent assez les chevaulégers et les gardes de la reine, plus fiers et plus radieux aujourd'hui qu'aux pompes tranquilles de la Majorité.
Trois hommes, beaux, intrépides, à la fleur
imZ BATAILLE A VUE DE CLOCHKR. KKi
fie Tàge, volent à la tête de cette fougueuse attaque :
Tous trois entrés cVun pas triomj)hant clans la voie de la fortune, initiés i\ cette faveur des cours qui fait priser si haut la vie, et tous trois . jouant leur vie avec l'insouciance forcenée du désespoir.
L'un est le marquis de Saint-Mégrin, lieutenant général et commandant des clievau-légers delà reine ; fautre, Le Fouilloux, enseigne des gardes de cette princesse , jeune favori d'un jeune roi ; le troisième , enfant de seize ans , aux cheveux bruns, aux yeux pétillans de courage et d'intelligence, c'est Mancini, fils de la sœur du despote, et le seul être pour qui semble s'amollir la sécheresse du cœur égoïste de Mazarin.
Les trois amis ont juré ensemble de ne chercher que M. le Prince à travers la bataille, de le tuer ou de mourir à la peine; l'un pour sa ])ropre querelle , les deux autres pour celle de leur frère d'armes !
Tout fuit ou meurt devant eux. Les royalistes balaient comme un torrent toute la rue de Ghi*-
ronne, jusqu'au point où elle se jette en tournant dans celle du Faubourg-Salnt-Anloine.
Les voilà qui débouchent dans la Grand'Rue, les voilà parvenus à quelques cents pas des bagages et du fossé de Paris !
— Victoire! crient-ils. — M. le Prince! où est M. le Prince?
Il n'est pas loin!
La terre tremble sous le galop d'un escadron qui arrive ventre à terre au front des Mazarins.
La Maison de la reine et les soldats de la Marine reculent en désordre , rompus par cette charge irrésistible. L'on v'oit les chevaux trouer de leurs poitrails celte infanterie désordonnée , et les vaillantes épées de la noblesse frondeuse se lever et tomber à grands revers sur les têtes des royaux.
Les trois amis se sont jetés à travers les cavaliers, sans voir leurs compagnons fuir derrière eux. Saint-Mégrin, couvert de sang, insensible à ses blessures, parvient à deux pas du prince; il brandit son épée pour la lui plonger dans le flanc , quand une balle lui traverse le cœur!