UNE BATAILLE A VUE DE CLOCHER
— A moi, Le Fouilloux! s'écrie le jeune Mancini.
L'enseigne s'élance , et reconnaît le brave enfant expirant sous les pieds du cheval de Condé.
— ' Mort à Louis de Bourbon! rugit-il, et il lâche à bout portant son pistolet sur M. le Prince.
— Ah!... pas si près, l'ami! répond le Grand Condé en faisant feu à son tour.
La balle de l'enseigne avait glissé sur la casaque volante du prince ; celle du prince brisa le crâne de son ennemi.
Ce fut ainsi que tous trois tinrent leur serment!...
M. le Prince se multiplie, il est partout, il rappelle partout la victoire chancelante en son absence, il semble communiquer les ailes de sa pensée aux coursiers de la poignée de braves qui l'accompagnent.
Ici, écrasant les chevau-légers et la Marine, la, repoussant son illustre adversaire, qui avait, pénétré en personne jusqu'au-delà de l'Abbaye, (combat immortel, où les deux premiers capitaines de l'Europe ramenèrent trois fois a la
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clinrge leurs soldats harassés, juscjua ce que Turenne fût contraint craller se rallier hors du fauhourg), puis courant à la rue de Gharenton , où ses régimens étrangers reculent , accablés par l'aile gauche des royaux I
C'est là que la lutte est terrible! La moitié de la noblesse frondeuse y meurt sur les barricades. Ces jardins, ces cultures où luisaient les piques des Espagnols et des Allemands, les mousquetaires royaux les remplissent maintenant, et c'est sur les frondeurs que la mort s'en élance.
On voit l'infanterie étrangère abandonner le combat en désordre : un instant, quatre princes , appuyés à une barricade, soutiennent seuls tout l'effort de l'ennemi.
Le père et son jeune fils, le duc de la Rochefoucauld et le prince de Marsilîac , les deux beaux-frères, MM. de Beaufort et de Nemours.
Ces hommes , les uns vicieux , les autres incapables, dignes de mépris pour leur perversité ou leurs folies, ils sont sublimes en ce moment : la circonstance les. a faits grands comme elle !
Le duc de Nemours, atteint de treize coups dans ses armes , tombe épuisé de sang ; une
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balle blesse au visage le duc de Larochefoucaukl, et Tavcugle ; son fils l'emporte tout sanglant loin de ce champ de carnage !...
Mais les incroyables efforts de Condé tiennent encore le destin en suspens, bien que du clocher de l'Abbaye Ton se puisse voir débordé .<le tous côtés par les divers corps de Tarmée royale, maîtres de plus de la moitié du faubourg !
Nul œil hnmain n'embrasse de ce point central l'ensemble du combat : les chefs des deux partis se voient maintenant de trop près pour songer à s'observer du haut de la tour. Quant aux habitans accoutumés du vaste monastère, ceux d'entre eux qui n'ont pas suivi dans leur maison de ville l'abbesse et ses bénédictines fuûitives, tremblent au fond des celliers du couvent, peu soucieux d'admirer les jeux héroïques qu'on célèbre autour de leur sainte demeure.
Mais si les oiseaux du ciel peuvent seuls plonger leur coup d'œil vertical au cœur du champ de bataille, d'autres regards viennent se briser avec effort à ses deux extrémités, regards également avides, quoiqu'enflammés par des passions bien contraires.
no LE LIBELLISTF.
Lk-bas, sur la colline de Charonne, Ma/ariii attend avec anxiété la prise ou la mort de ce Prince orgueilleux , dont il a supporté si longtemps les mépris avant, de se redresser contre lui, comme le serpent, pour l'étouffer!
Là-bas , Louis XIV endurcit sa vue et son cœur au spectacle des hommes massacrés pour ses plaisirs de roi : il s'essaie par avance au rôle éclatant et peu dangereux de Jupiter-Tonnant, qu'il doit répéter en un plus beau jour au passage du Rhin.
Ici, sur la plate-forme d'une tour de la Bastille, quelques obscurs démocrates sont debout en face de la colline qui porte la royauté, le pied sur sa vieille et sombre citadelle.
Car c'est un défenseur de la cause populaire qui commande à la Bastille; c'est le fils du vieux Broussel , le sieur de Louvières.
Lui, Peny et plusieurs de leurs amis errent parmi les canons muets de la forteresse , écoutant se rapprocher les feux roui ans de la mousqueterie, s'efforçant de saisir les mouvemens des armées à travers les îles de pierre entre lesquelles elles se débattent.
— Quelle journée! dit Louvières. .
lnb: bataille a vue de clocher. m
— Terrible, en effet, répondit un autre. Ce sont deux rudes jouteurs qui s'enferrent , noblesse et royauté !
— Amen pour toutes deux ! s'écria Peny. Oyez leur de Profundis !
Et, s'élançant aux créneaux, il entonna d'une voix puissante un ancien chant de la Ligue, qui avait fait retentir les rues de Paris au temps de la chute du dernier Valois.
Il chante, et la fusillade éclate comme une grondante ritournelle entre les strophes de sa chanson ;
Il chante, et les aigres fanfares des trompettes, le sifflement des balles , la note unique et incessante des tambours battant la charge, accompagnent d'un orchestre monotone et sauvage cet hymne des jours de tempêtes!
Electrisés par la flamme de ses yeux , par l'ébranlement de sa voix résonnante, ses compagnons se prennent à bras-le-corps, frappen t en cadence la plate-forme de leurs talons, et répètent ;
Reprenons la danse !
Allons : c'est assez!
Le printemps commence :
Lei rois sont passés ! . . .
lis LT. LIBELLISTE.
— Pas (Micorc! dit une v€)ix.
— Le rliant cessa devant le nouveau venu : c était Saint-André.
Il saisit par la main Peny et Louvières; et, fies ramenant aux créneaux, leur désigna du doigt la place d'armes du faubourg.
On y voyait refluer les débris de tous les réûimens de M. le Prince, forcés d'abandonner leurs positions devant des forces trop supérieures: ils s'entassaient dans cet espace resserré comme pour s offrir en masse à la mitraille ennemie. Le combat avait cessé, mais pour peu de temps sans doute; car M. de Turenne ne pouvait tarder une heure encore à recevoir son artillerie.
— Comprenez-vous ceci? dit Saint- André.
— Ce sont la monarchie et la féodalité qui s*égorgent! répliqua Peny.
— Non, c'est la monarchie qui égorge la féodalité ! — Vous n'entendez pas la noblesse française râler sous le genou du despotisme?
— A nous donc l'héritage de la victime et du meurtrier ; d'un vaincu mort, d'un vainqueur mourant
— Le vainqueur non ! non ! il aura encore
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assez de vie pour nous accabler sous sa victoire. Si l'armée des princes est exterminée aujourd'hui , avant huit jours Mazarin sera dans Paris, vous pouvez m'en croire.
— Mais que faire donc ?
Saint-André garda un instant le silence, et reprit d'un accent légèrement altéré :
— Ce que M. de Beaufort n'a pu exécuter ce matin ! — Soulever le peuple ! — Seconder Mademoiselle! — Forcer le duc d'Orléans à livrer l'ordre de l'ouverture des portes !
— Sauver M. le Prince I s'écria Peny d'un air de stupéfaction profonde.
L'autre ne put dire : oui ! — Mais il pencha la tête en signe d'assentiment, et s'affaissa sur lui-même comme épuisé d'un effort inoui.
Peny s'inclina en fixant sur lui un œil étonné.
— Puisque c'est vous qui l'avez dit, il faut bien que cela soit ! répondit-il. Faisons donc peur à M. d'Orléans, cela n'est pas bien difficile! Je vais haranguer le peuple à la Place-Royale.
— Et moi, aux Halles! dit Saint-André.
— Et moi , dit Louvières , je vais pointer mes canons. Ils n'auront été de long-temps à pareille fête !
pn\).
Là rue Saint-Antoine offre en ce moment un triste et lugubre spectacle.
Les guichets de la porte , toujours fermés aux combattans valides, s'ouvrent par une tardive pitié devant les nombreux blessés du parti des princes , et font ainsi de l'entrée de Paris le privilège des mourans.
C'est une chose vraiment lamentable à voir
116 LE LIBFXLISTE.
que ces chevaux meurlris, épuisés, la tête pendante, qui ramènent à pas lents leurs maîtres langulssamment couchés sur leurs crinières rougi es ;
Ces longues files de chariots encombrés de victimes, et distillant le long de leur route une rosée de sang ;
Et ces malheureux soldats, mutilés loin de leur patrie pour la querelle des autres, tendant aux Parisiens leurs mains affaiblies, et ne sachant même pas, pour la plupart, implorer en français du linge pour panser leurs corps criblés de coups, de leau pour étancher la soif qui les brûle !
La foule s'attroupe surtout avec une silencieuse stupeur autour des nobles frondeurs qu elle a vus tant de fols étaler dans Paris leur faste orgueilleux.
Ce sont leurs plaies sanglantes qu'ilslui étalent maintenant! C'est sa compassion qu ils lui demandent !
Tous ces beaux jeunes gens, paies, défigurés, couverts d'horribles blessures, étendus comme des cadavres sur les chariots qui les rapportent , tâchent encore de se soulever pour po-
PENY. HT
&er avec grâce devant les femmes en pleurs; D'autres repoussent les bandages qu'on leur offre , et se font promener par la ville , montrant à la multitude leurs poitrines déchirées pour solliciter sa pitié en faveurs de leurs compagnons qu'on massacre là-dehors !
— Mordieu, que je suis un grand niais!
— Que je suis une grande dupe! grommelait Pen}'-, en contemplant cette scène douloureuse d'un œil qui se mouillait en dépit de lui-même!
— Voilà que je m'apitoie sur ces gens-là comme s'ils étaient des nôtres, comme s'ils n'en avaient pas bien gagné autant et davantage ! — Foin de moi ! Je crois , par la mordieu , que je vais travailler de bon cœur pour leur compte î — Diablç m'emporte , va !
Il parut réellement travailler de bon cœur l'instant d'après, lorsqu'il s'adressa au peuple en gourmandant son inaction.
— Dites donc, camarades, est-ce que vous, croyez qu'il n'y ait rien de mieux à faire qua de rester les yeux écarquillés et la bouche béante à regarder passer ces pauvres diables? — Hé! vous ne demandez pas mieux ; tout ceci vous dé? plaît fort, dites- vous! — Venez à la Placer^
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Royale! à la Place-Royale, mordieu, nous y serons mieux pour causer d'affaires ensemble!
Le cri : à la Place-Royale ! se prolongea dans toute la rue; et Peny, exhaussé sur une table en dedans de la grille, se vit bientôt entouré d*une masse disposée aux émotions violentes par ce qu'elle venait d'avoir sous leè yeux.
Son éloquence rude et chaleureuse ne tarda pas à faire bouillonner comme une fournaise cet inflammable auditoire.
A ses appels aux armes contre les bataillons du Mazarin , auxquels on laissait remporter une brillante victoire dans les faubourgs de Paris, l'irritation populaire alla crescendo du simple murmure aux explosions de clameurs furieuses.
L'aspect de la Place -Royale était étrange alors î
Des groupes d'enfans sales et déguenillés se suspendent à cette grille dorée , où s'adossaien^ naguère les galans en pourpoints de soie, et les donneurs de sérénades.
Sous les élégantes arcades, domaine des beautés à la mode, se pressent des rangs épais d'hommes aux bras nus , aux visages hâves, aux yeux étincelans.
PENT. Il»
Les hautes croisées des pavillons tricolores seules ne sont point envahies par cette population étrangère; et là seulement apparaissent les vrais habitans de la Place-Royale , légitimant par leur présence l'occupation de leur territoire.
Les belles précieuses , loin de refermer leurs fenêtres avec effroi, applaudissent de la voix et des mains à l'orateur qui plaide pour sauver la fleur de chevalerie. Madame de Châtillon crie aux armes! Madame de Wemours quitte le chevet de son mari blessé, pour exciter le peuple en faveur de son frère, le duc de Beaufort, demeuré seul sur pied avec Condé, de tant de princes et de généraux !
Peny s'enivre tout entier de ces cris, de ces acclamations, de ces rafales rugissantes, vents déchaînés dont il est l'Eole !
Ce sont là ses concerts, sa poésie, à lui ! la seule qu'il comprenne! ce sont là les harmonies puissantes qui exaltent son âme, comme une autre s'inspire aux cantiques majestueux de l'église ou aux mélodies amoureuses des oiseaux. Alors cet homme se dépouille de tout ce qui est en lui de vulgaire : sa haute taille grandit encore , sa poitrine se gonfle, son œil flamboie.
il respire à longs traits Tatmosphère orageuse qui l'entoure, il s'échauffe à l'incendie qu'il a lui-même allumé chez les autres; et sa parole, ranimée par ce feu qui lui revient plus ardent à travers tant de cœurs, va, comme un fleuve délave, fougueuse, éclatante, irrésistible!
Il a cessé de parler, et reste plongé dans une indescriptible extase; le regard fixé sur celte mer vivante dont il a soulevé les flots , et qui lui rend fascination pour fascination.
Une clameur le rappelle à lui-même.
— Aux armes! — ^ A la porte Saint-Antoine!
— Non! s'écrie-rt-il , au Luxembourg! C'est chez M. d'Orléans que nous trouverons les clefs de la porte !
Et la tumultueuse assemblée s'écoule à sa suite par la rue Royale.
Des tambours battant une marche retentissent le lonff de la rivière.
Appuyé sur le parapet du pont Notre-Dame, un jeune homme regarde tristement défiler plu-
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sieurs compagnies de la garde bourgeoise, qui débouchent de la rue de Gèvres "^ sur le terrain embarrassé de vieilles et sales barraques de teinturiers et de tanneurs, où fut construit depuis le quai Pelletier.
Ce n'est plus là cet ardent écolier avide de mouvement et de bruit, palpitant d'aise aux approches de l'émeute, ainsi que l'oiseau de mer à celles de la tempête, et toujours prêt à se plonger dans le tumulte comme dans son élément.
Ces tambours auxquels répondent de menaçantes rumeurs, les volées des cloches en branle dans les quartiers Saint-Antoine et Saint-Paul, les échos lointains de la bataille, loin de rallumer Téclair de ses yeux et de faire bondir son cœur, semblent redoubler l'accablement profond qui obscurcit ses prunelles et incline sur son épaule son front abattu.
Toute celte chaleur juvénile, qui bouillonnait à la surface de son âme , est rapidement tombée avec ses illusions et son enthousiasme politique.
Le pressentiment du dénoûment prochain
* Qui existait alors sur l'emplacement du quai de ce nom.
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et fatal qui doit terminer la crise actuelle; l'horreur des luttes civiles qui renvironnent, poursuivent Paul jusqu'aux pieds d'une femme chérie, et viennent effrayer de leur voix lugubre le bonheur auquel il demande en vain un refuge.
Les deux familles ne s'étaient guère quittées depuis quelques jours.
Paul et sa mère étaient depuis le matin dans la maison de la rue des Prétres-Saint-Germain, lorsque les premières nouvelles d'une émotion populaire à la Place-Royale arrivèrent à M. Miron.
Il venait de recevoir communication d'une lettre adressée par le roi en personne au parlement et au corps-de-ville, pour leur enjoindre de ne pas laisser entrer M. le Prince dans Paris.
Le parlement avait commandé aux colonels de prêter main-forte à l'exécution de cet ordre.
Miron eut à surmonter, pour pouvoir sortir de chez lui , un soulèvement presque aussi redoutable que celui qu'il voulait étouffer audehors.
Ce ne fut pas sans peine qu'il repoussa les belles et bonnes raisons de sa femme, les prie-
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res d'Henriette et de madame Martineau ; car ses pix)pres sentimens militaient intérieurement contre sa résolution.
Il tâchait en vain de se dissimuler qu il allait travailler très probablement au profit du Mazarin, et cette conviction ne laissait pas d'agir fortement sur son esprit, lorsque madame Miron , se laissant tromper à l'air décidé par lequel son mari cachait son incertitude, perdit patience le plus malencontreusement du monde.
Les formes colériques qui succédèrent à ses argumens calmes et sensés produisirent une réaction assez habituelle, et raffermirent l'âme ébranlée du colonel.
Il se débarrassa du blocus qu'on avait formé autour de lui , et sortit.
Un instant après il était à la léle de ses compagnies que le premier coup de tambour avait trouvées prêtes et sous les armes.
Paul le suivit malgré les alarmes de sa mère. Il promit à Henriette de veiller sur les jours du colonel, et s'élança hors de la maison ^ remercié d'avance par un regard plein de tendresse et de douloureuse inquiétude.
Il ne se plaça cependant pas dans les rang&
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où commandait le père de sa maîtresse, car en face se trouverait peut-être dans un moment l'ami le plus cher qu'il eût au monde.
Telle était la pensée qui brisait 1^ courage du malheureux jeune homme.
Tout à coup il tressaillit et prêta l'oreille avec anxiété.
La garde bourgeoise avait fait halte; un grand bruit venait du côté de la Grève : c'était celui d'une multitude en marche.
Paul descendit l'escarpement du pont et s'avança à travers les tanneries.
On voyait à vingt toises la tête d'une colonne de peuple armé en partie de piques et d'arquebuses.
— Apprêtez vos mèches! cria Miron.
Cet ordre fut répété par une voix plus reten-~ tissante encore que la sienne. L'œil de Paul en suivit la direction, et reconnut Peny !
Miron fit quelques pas en avant :
— Au nom du roi et du parlement, s'écria-til, mettez bas vos engins de guerre, et retournez chacun en votre logis. Nul, fors les colonels quarteniers , n'a droit de mener par la ville un tel train de gens en armes. Au nom du roi et du
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parlement, vous dis -je, dispersez -vous sans délai!
— Monsieur, répondit Peny , nous ne rendons point obéissance à un roi qui n'a pas encore l'âge de raison, ni à un parlement qui ne l'a plus! A l'heure qu'il est, il n'y a d'autre droit en France que celui de la nécessité!
— Voilà des maximes dignes de vous , en effet, éternel moteur de séditions! Vous ne serez content que vous n'ayez fait égorger la moitié de Paris par l'autre! Vous jouez là un beau rôle, monsieur î
— Je ne le troquerais pour le vôtre, sur mon âme ! J'aurais estimé à honneur autrefois d'être le colonel Miron des Barricades , mais du diable si je voudrais être le Miron, serviteur de madame Anne et du Sicilien !
' — Pardieu, dit Miron furieux, je ne suis pas ici pour ergoter avec vous comme en Sorbonne! Retirez- vous, ou je vous fais arquebuser.
— Nous sommes en mesure de répondre surle-champ à vos procédés.
— En joue! cria Miron.
Les mousquets tombèrent sur leurs fourches; l'on entendit crier les rouets des arquebuses, et
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des pierres vinrent rouler aux pieds du colonel.
En ce moment un homme, s'ouvrant brusquement un passage entre les premières files de la garde bourgeoise, se jeta dans l'étroit intervalle qui séparait les deux troupes prêtes à en venir aux mains.
— Paul ! s'écria Miron étonné. — Es-tu fou? — Veux-tu donc te faire tuer ?
— Tuez-moi si vous voulez, vous ou lui ! Vous continuerez alors sans obstacle cet horrible combat! — Vous pouvez commencer le feu de part et d'autre, mais les premières balles seront pour moi !
Les deux chefs s'étaient arrêtés avec une sorte de stupeur : une énergie extraordinaire et soudaine animait la physionomie, accentuait la voix du jeune homme ; la détermination puissante de son regard avait quelque chose de celui de Saint-André.
— N'est-ce donc point assez, reprit-il, que des milliers de Français s entre-tuent sous nos murailles, sans que vous, vous couriez sus mutuellement , comme gagnés, à leur exemple , de quelque frénésie de meurtre? Encore, si vous
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aviez toujours porté des couleurs opposées; si l'un avait dû, de tout temps, voir en l'autre un ennemi ! Mais vous! si long-temps habitués à défendre ensemble la liberté ! — Vous , le neveu de Broussel, ce vénérable père de la Fronde! — Vous, son libérateur au grand jour du 27 août ! Quel démon d'enfer vous possède ! — Ah ! que grande serait la joie du Mazarin s'il pouvait jouir d'un tel spectacle ! Il croirait déjà se voir rentrant dans Paris sur vos cadavres!
Les deux partis regardaient avec hésitation leurs chefs immobiles : on lisait sur tous les visages ces émotions électriques qui agissent avec tant de promptitude sur les hommes assemblés.
Paul abaissa presque sans résistance Fépée du colonel; et, s'attachant à lui d'un bras, il étendit l'autre vers Peny.
— Approchez! s'écria-t-il. C'est la patrie qui vous en conjure par ma bouche ! — - Approchez, et joignez vos mains comme autrefois ! Le jour est venu d'oublier nos maudites querelles !
Miron ne cherchait point à se dégager de l'étreinte qui le retenait ; ses regards fixés en terre et la contraction de ses traits annonçaient un violent combat.
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— Mordîeu , murmurait Pony , en secouant la tête, ce petit drôle ma tout remué! Où diableî a-t-il pris tout ce quil nous débile?
Et il s'avançait insensiblement, comme fasciné par l'impérieuse supplication qui s'élançait des yeux de Paul.
Tout à coup il s'arrêta en bondissant sur luimême, et releva impétueusement sa rapière.
Derrière lui avait tonné une décharge de mousquèterie; puis un horrible tumulte décris^ de coups de feu, de cliquetis d'armes.
— Trahison! cria le peuple. La garde bourgeoise nous a pris en flanc! — Trahison !
C'étaient en effet deux compagnies qui avaient fait un détour par les petites rues, et venaient d'attaquer sans ordre.
Des clameurs de v^engeance s'élevèrent; plusieurs coups d'escopettes et de pistolets partirent, accompagnés d'une volée de pierres et Miron vit tomber morts à ses côtés un tambour et un sergent.
— Feu! s'écria-t-il, en repoussant Paul. — Feu!.....
Avant que la fumée fût dissipée, Peny et les plus audacieux de ses compagnons avaient joint
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corps à corps leurs adversaires, et les serraient de si près que les mousquets étaient devenus presque inutiles.
Ce choc , dans un espace si resserré , fut suivi d'une mêlée indicible : les premiers rangs des deux colonnes s'étaient confondus en un chaos de lutteurs se colletant, se terrassant, s*étouffant, de bras enlacés pour s'arracher les mousquets et les arquebuses, de mains fourrant dans les jours de cette masse tournoyante des canons de pistolets et des lames de couteaux ; car les épées elles-mêmes étaient devenues trop longues après les piques.
Sur ce petit nombre de combattans pesait en arrière le gros de la garde bourgeoise , entraînant à la dérive par son poids les champions actifs; car une force semblable n'agissait pas en sens contraire delà part de la multitude : celle-ci s'agitait en désordre entre une double attaque, au lieu de réunir son impulsion sur un seul point.
Peny et les siens furent repoussés jusqu à la Grève.
— Bas les armes! cria Miron, en reformant les files rompues de ses gens; mais Peny revint à la charge avec fureur.