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opposa à leur mesure, c’étaït la prospérité qu’ils avaient su eux-mêmes donner au pays ; on avait peur d’un changement.
La réciprocité fut défaite, submergée sous les préjugés du temps et les fausses représentations ; mais on devait quelques années plus tard la remettre en honneur et ses propres détracteurs lui rendre hommage.
Il en fut comme de cette question de la marine (à laquelle je n’ai pas le temps de m’arrêter), tant décriée en 1910, et que les événements ont mis depuis en une lumière dont la mémoire de Laurier n’a rien à craindre. Laurier, dans sa politique navale, avait obéi à son programme de progrès dans l’autonomie : c'était une marine canadienne qu’il voulait établir, sous le plein contrôle de notre parlement.
Mais ce qu’il faut retenir surtout des élections de 1911, c’est le sentiment noble et essentiellement démocratique qui poussa Laurier à en appeler au peuple, avant que son mandat fût expiré. Son gouvernement, d’après la constitution, pouvait durer deux années encore. Il lui eût été loisible de s’accrocher au pouvoir comme Tupper en 1896 ; ou comme le fit en 1913 le gouvernement Borden, de se servir de la clôture pour imposer au parlement l’adoption rapide de son bill de réciprocité. Mais Laurier préféra la voie démocratique, et il rendit ce suprême hommage à la liberté du suffrage populaire de lui sacrifier même le pouvoir.
—Nous allons nous battre pour un principe ! disait Laurier en 1911.
Il fut défait, il est vrai ; mais il légua à son pays un exemple souverain de désintéressement, de respect des droits du peuple, qui vaut mieux cent fois qu’une victoire stratégique.
Revenu dans l’opposition, Laurier n’en demeura pas moins la figure dominante de la Chambre : sa voix continua de prêcher la conciliation et son coeur de battre pour le même idéal et les mêmes principes.
Peu après sa défaite, à la session de 1912, la question des écoles du Keewatin surgit. Quelques députés de Québec (de l’aile défunte des nationalistes) en ap-
pelèrent alors au chef libéral et proposèrent qu’un traitement scolaire différent de celui de Manitoba fût appliqué à ce territoire qu’on y annexait. Ils voulaient ainsi faire revivre toute la question.
Mais Laurier s’y refusa ; et avec cette largeur de vues qui le caractérisait, il ne crut pas devoir embarrasser le nouveau gouvernement dans un but purement politique. À son avis, la question scolaire au Manitoba avait été réglée définitivement, et son propre règlement devait s'appliquer au nouveau territoire. Son attitude fut alors aussi ferme que logique. Il ne voulut pas chercher un avantage temporaire qui l’éloignât des principes qu’il avait maintenus au pouvoir. Et à la fin d’un des plus beaux discours qu’il ait pronon-
cés, il concluait par cette splendide image, le 11 mars M PAË
“Le sentiment populaire qui, en 1890, forcça la législature du Manitoba à abolir les écoles séparées qui existaient à cette époque, était le résultat du conflit entre des passions qui, j'ai lieu de le croire, sont apaisées à l’heure présente. Mais il arrive assez souvent que ces passions ont laissé derrière elles des rancoeurs qui n’ont pas encore disparu. Il en est de la nature humaine comme des éléments. Quand ils sont dérangés par un cataclysme, ils mettent toujours un certain temps à reprendre leur état normal. Quand la tempête a fait rage sur l’océan, quand les vagues ont été soulevées avec fureur, si le vent vient à cesser tout à coup, les nuages disparaissent de l’horizon et le soleil reprend son éclat. Mais longtemps encore, les flots restent agités du mouvement intérieur provoqué par la tempête. La tempête est apaisée, maïs il faut encore un certain temps avant que la sérénité du firmament se réflète sur les eaux paisibles de la mer.
“Nous savons tous par les enseignements de l’histoire et par notre propre expérience que les passions qui ravagent le coeur humain excèdent de beaucoup en violence celles du vent et des flots Nous savons par notre propre expérience, par celle des autres pays et par l’enseignement de l’histoire, que lorsque les passions populaires ont été soulevées, la communauté con-
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tinue à ressentir l'effet de leur violence longtemps après la disparition des causes qui les avaient provoquées, par une mutuelle tolérance, que la paix et la concorde peuvent être rétablies.
“C'est en m’appuyant sur les enseignements de cette expérience que je me suis efforcé de guider les destinées de mon parti depuis le jour oû le commandement m'en a été confié. J’ai appris par l’histoire, surtout par l’histoire de ce pays, que la meilleure manière de défendre, même les causes les plus sacrées, c’est par la modération, le respect des autres et le respect de soimême... Quelle qu’ait été la récompense de mes efforts en ce sens, cette conduite que j’ai tenue au pouvoir, je la tiendrai dans l'opposition. Jamais je ne lèverai la main pour semer la discorde dans ce pays.”
Il convient aussi de signaler l’attitude prise par Laurier à la session de 1912-13 sur le fameux tribut Borden de trente-cinq millions, que le premier ministre tory proposait de donner à l’Angleterre.
Tandis que la plupart des députés élus comme nationalistes approuvaient le tribut, Laurier le combattit en Chambre par un grand discours où il réaffirma sa politique d’une marine canadienne, autonome et proposa la construction de deux escadres, l’une sur l’Atlantique, l’autre sur le Pacifique.
M. Borden refusant d’en appeler au peuple, les libéraux firent à son bill de tribut une lutte homérique qui se termina par l'établissement de la clôture en 1913; mais le Sénat, fidèle à la pensée de Laurier, tua le bill.
Quoique chef de l’opposition, le grand homme exerçait encore une influence prépondérante.
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VI. — La guerre. — La session d’août 1914. — Les assemblées de recrutement.— La conscription et la campagne de 1917. — Laurier en 1919. — CONCLUSIONS.
I1 me faut conclure ; pas avant cependant de vous avoir retracé l'attitude courageuse entre toutes de Laurier pendant la guerre et aux élections de 1917.
Quand la guerre éclata, le parti conservateur était en mauvaise posture ; les finances du pays confinaient à la crise et le mécontentement populaire se manifestait déjà avec régularité aux élections partielles qui se succédaient.
Laurier cependant, à la première séance qui réunit le parlement en août 1914, n’eut pas un moment d’hésitation. Se plaçant au point de vue du Canada tout entier et de la grande cause de l’humanité, il offrit ou gouvernement le concours généreux de son parti à toutes les oeuvres de guerre.
“Il est de notre devoir, disait-il fièrement, devoir plus impérieux que tous les autres, de faire savoir immédiatement, dès le premier jour de cette session spéciale des Chambres canadiennes, à la Grande-Bretagne, à ses alliés comme à ses ennemis, que le Canada n’a qu’une pensée et un désir et que tous les Canadiens se groupent autour de la mère-patrie, fiers de savoir qu’elle ne prend pas part à cette guerre pour un motif égoïste, ni dans un but de conquête, mais pour conserver son honneur intact, pour remplir ses engagements et pour défendre la civilisation contre le désir effréné des conquêtes et de la puissance.”
Et pendant les premières années de guerre, il se multiplia dans des assemblées de recrutement, oû sa voix se fit des plus éloquentes pour stimuler l’enrôlement volontaire parmi ses compatrriotes.
Au parc Sohmer, le 27 septembre 1917, dans une grande assemblée qui réunissait 15,000 personnes, il définissait nettement la politique du parti libéral à ce sujet :
“Messieurs, sur ce point-là (la participation), il y a trois théories : il y a d’abord la théorie impérialiste
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qui veut que, sans discussion, sans y regarder, sans porter de jugement, le Canada prenne part à toutes les guerres de l’Angleterre. Il y a la théorie nationaliste, également aveugle, qui veut que sans discussion, sans y regarder, le Canada ne prenne jamais part aux guerres de l’Angleterre. Et enfin, il y a la théorie libérale, la théorie que j’ai toujours défendue et que je défends encore, que le Canada est un pays libre et que c’est au Parlement canadien et au peuple canadien de déterminer s’il prendra ou s’il n’y prendra pas part. Et, messieurs, ayant posé ce principe, je n’ai pas hésité à déclarer que, dans ce cas-ci, on devait prendre fait et cause pour les Alliés.” * * #
Mais, le 18 mai 1917, le gouvernement Borden voulut aller plus loin ; et malgré des promesses réitérées à l’effet contraire, il proposa sa fameuse mesure de conscription. Il offrait en même temps à Laurier et à son parti une coalition, comportant pour le chef libéral et ses principaux lieutenants un nombre déterminé de portefeuilles.
Pour un autre homme que Laurier, l’offre eut pu paraître alléchante : c'était, coloré d’un prétexte de patriotisme, le pouvoir assuré sans la moindre lutte, c’était même à brève échéance la suprématie qui n’eut : pas manqué de lui valoir son prestige personnel dans ce nouveau ministère.
Mais Laurier était incapable de sacrifier à ces avantages extérieurs un principe souverain, celui pour lequel il s’était déjà battu en 1911 : le principe du suffrage populaire. (C’était au peuple, à la majorité, de décider si notre participation devait aller jusque là, et non pas à un groupe d’autocrates ne tenant plus de mandat que de leur propre volonté.
On sait ce qui arriva.
Laurier fut pratiquement seul à combattre la coalition et son patriotisme d'emprunt. L’union fut formée, dans l’été de 1917, du refus de Laurier d’ensevelir les droits du peuple dans le cercueil doré du pouvoir.
Ah ! ce fut un spectacle édifiant.
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Pendant près d’un mois, tandis que s’agitaient au dehors et que complotaient politiciens torys et libéraux, Laurier restait isolé à sa résidence ; et seul il opposait à tous leurs mouvements la force souveraine de son silence.
Mais enfin, la coalition l’emporta : et par les pires procédés électoraux, sous le saint nom du patriotisme devenu une fois de plus “le dernier refuge des bandits,” elle reçut du pays un verdict favorable.
Tout fut mis en oeuvre pour battre Laurier en 1917 et son libéralisme : les attaques les plus violentes contre notre race et des procédés électoraux odieux, sans précédent dans notre histoire. Ajoutez à cela la défection de presque tous les lieutenants libéraux de langue anglaise.
Mais rien ne put abattre son courage et sa détermination. Agé de plus de soixante-quinze ans, il parcourut le pays d’un océan à l’autre, et prononça de vibrants discours en faveur de la liberté du peuple et du droit de suffrage.
Et bien que le parti libéral fut défait en décembre 1917, — au lendemain de l’élection, quand la fumée de la bataille fut dissipée et après que ses adversaires eurent accumulé mensonges, calomnies, fraudes et préjugés de toute sorte, — Laurier n'en restait pas moins, dans tout son prestige inviolé et intact, plus grand que la défaite elle-même,
Laurier continua, tout le long de l’année 1918, de diriger les destinées du parti libéral. Malgré son grand âge, il avait conservé une incomparable lucidité et une force non commune de caractère : il restait à la fois l’idole et l’espoir des siens.
Mais la fin était inévitable ; il lui fallait subir la loi inexorable de l’existence, brève et éphémère, même pour les grands hommes et les plus nobles intelligences.
Le pressentait-il quand, le 12 janvier 1919, il prononçait à Ottawa, à la réunion de l’Association libérale d’Ontario, ces fières paroles qui furent parmi ses dernières :
“J'ai été placé à la tête du parti libéral, il y a déjà