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des universités catholiques libres), ils seront élevés dans la haine de la France nouvelle, dans la haine des principes de justice qui forment la base de notre droit national. Ils seront élevés chez nous comme des étrangers ; ce seront des insurgés et des esprits hostiles qu^on formera à Fintérieur; on sèmera là un germe de désordre et de division qui, ajouté aux autres, ne pourra produire que la catastrophe et la ruinée »
Et rÉtat pour se préserver de ce péril, devrait avoir, dans le système de M. Gambetta, le monopole de tout renseignement, et il n'y aurait plus dans la société une âme qui n'ait été formée par rÉtat, pas une intelligence qui n'ait été instruite par TÉtat, pas une conscience qui ne reçoive de TÉtat la direction de sa vie morale.
Je comprends qu'on supprime le privilège, mais pas qu'on établisse une Eglise jouissant d'un pouvoir beaucoup plus grand sur les âmes que l'Église de Jésus-Christ n'en a jamais possédé, puisque l'État est armé d'un monopole complet, absolu, et que toutes les âmes sont obligées de passer sous sa discipline !
I. Discours prononcé à Lille avant les élections de' février, par M. Gambetta.
Il est un privilège qui a sa raison d'être et qui blesse en apparence Pégalité : c'est qu'on exige des diplômes pour les professeurs laïques tandis que la même condition n'est point imposée aux ecclésiastiques et aux religieuses. On parle de les supprimer. J'avoue que les Chambres ne seraient point injustes si elles le faisaient, mais je n'admets pas qu'on essaie de substituer l'oppression à l'abus en disputant au clergé le droit d'enseigner. On prétend, pour s'excuser, que son but est de se substituer à l'ancienne Université, d'être le maître de l'enseignement, d'inculquer ses principes à la jeunesse afin plus tard de dominer la nation, de rendre les Français sujets du roi-pontife et la France l'ennemie de l'Italie. Il y a, dans ces paroles, bien des mensonges, et les faux libéraux ont tort de nous accuser lorsque nous ne réclamons que nos droits parfaitement d'accord avec leurs principes de liberté, tandis qu'ils osent bien exprimer le vœu de voir renseignement aux mains des laïques exclusivement. C'est un reproche que nous aurions, nous, le droit de leur faire.
J'admire le zèle et le dévoûment des professeurs de l'Université, mais autant qu'eux nous aimons la jeunesse, et l'on nous a souvent rendu
cette justice que renseignement supérieur de nos écoles vaut mieux que celui de nos rivaux, que nous avons des choses une grande expérience, et que, possédant la connaissance intime de Tenfant et la science de Thomme, nous avons aussi Part de les diriger. Il est vrai que parfois on nous a fait un crime de notre habileté, on l'a appelée ruse, je ne sais pourquoi.
Voulez-vous que je vous livre notre secret? C^est que nous avons suivi le conseil de nos maîtres qui fut jadis la maxime des philosophes païens : « Connais-toi toi-même » *, et que F étude et la connaissance de soi-même, c'est Tétude de rhomme, et le meilleur moyen d'apprendre à connaître et à diriger les autres. C'est que, tandis que des maîtres agissent avec leurs élèves comme fait parfois un professeur de clinique dans un hôpital, nous n'en sommes plus, nous, à trente des expériences, mais nous sommes certains de posséder le rçmède : convaincus que la religion est nécessaire à l'homme et qu'elle contribue à sa perfection et à son bonheur, nous en avons tait la base de toute la morale, nous l'avons donnée à l'homme pour être son guide, sa force, sa douceur et son espérance. Notre œuvre c'est l'œuvre delà religion.
On ne doit donc pas nous redouter; nous n'avons d'autre arme que celle que vous méprisez : je veux bien encore, du reste, découvrir nos desseins et avouer notre but : c'est de nous dépenser complètement au service de l'humanité. Nos vœux seraient comblés si nous pouvions ne pas travailler en vain, et je mourrais content si, dans ma France en particulier, je voyais une nouvelle génération, forte et courageuse, capable de réparer nos erreurs et nos fautes, libre de tout esclavage et ennemie de tous préjugés.
Maintenant si de tels vœux sont un crime on peut nous condamner; si notre système d'éducation est mauvais, qu'on le prouve ; mais sur quoi s'appuierait-on ? L'expérience est pour nous, et si je voulais invoquer la raison, que nous opposerait-on ?
Le devoir dont quelques-uns prétendent faire l'unique base des lois a besoin d'un appui ; le devoir, que l'on croit imposer à l'homme comme une règle absolue, a dans l'homme même des ennemis; cette barrière n'a pas de consistance. Le devoir a parfois des rigueurs et des amertumes devant
— 19^ — lesquelles le courage recule : quelle puissance alors invoquerait-on? Si on repousse Tempire doux et fort de la religion il ne restera que la force matérielle, cette force qui engendre la haine, la perfidie, et qui dégrade en même temps celui qui remploie et celui contre qui elle s'exerce. Qu'on choisisse, il n'y a pas d'autre alternative : Tautorité morale qui plonge ses racines au sein de la religion et se fonde en Dieu lui-même, et le fouet du maître d'esclaves. Mais cette verge on doit craindre de l'employer; elle dessèche le cœur, elle flétrit, elle raidit la volonté au lieu de l'assouplir et de la fortifier ; elle tera monter jusqu'à la main qui s'en sert des flots de colère, et la puissance, ainsi que la fortune, est inconstante et perfide.
En dehors de la religion, la vérité, la justice, l'ordre, les vertus nécessaires à leur maintien et que tout homme doit pratiquer, ne sont que des reflets pâles et souvent ternis, car Dieu est le seul principe de toute justice comme il est seul notre maître. Toute puissance vient de Lui et nul sur la terre n'a le droit de commander qu'en son nom. Néanmoins, les dépositaires du pouvoir moderne ne veulent pas être ses mandataires, et à ses droits ils ont opposé ceux du peuple, ainsi
qu'on oppose un ennemi à un autre ennemi, comme si Dieu n'était pas le principe et le chef des sociétés aussi bien que le créateur et le maître des individus, comme si la puissance du peuple, au lieu d'être une émanation des droits de Dieu, était une autorité indépendante et jalouse.
Jadis le peuple obéissait à Dieu dans la personne des princes, et si néanmoins leur autorité eut parfois des révoltes à combattre et l'ordre à rétablir, que sera-ce quand le peuple, tendant chaque jour davantage à l'indépendance, et pénétré de la morale nouvelle, ne verra dans celui qui commande au nom de la loi qu'un chef nommé par lui, hier mendiant son vote, aujourd'hui son appui pour se maintenir au pouvoir si laborieusement obtenu.
Ceux qui ont accusé d'intolérance et de rigueur les souverains dépendant de Dieu et lui devant compte de leur administration, ont trouvé bon d'enlever au peuple souverain le frein qui maintenait dans la justice les chefs des nations ; en le rendant indépendant de toute autorité, ils l'ont affranchi de tout devoir, de toute règle et ils en ont fait un despote. « Le peuple, a-t-on dit, a le droit d'effacer ses lois, même les plus
justes. » Et fut-il jamais tyran plus sanguinaire que le peuple? Consultez Thistoire. Vous me direz peut-être qu'abusant de son autorité, il ne le fit jamais que pour se venger des outrages et reprendre ses droits usurpés. Si vous ne vouliez que juger le monde, je vous dirais : Regardez ce qu'il pourrait être*, mais lorsqu'il s'agit de comparer, il faut considérer les hommes, non pas tels qu'ils devraient être, mais tels qu'ils sont; car les principes admis de bonne foi et les préjugés des temps doivent peser dans la balance. Lors même que vous vous élèverez contre l'antique puissance des rois, il vous faudra cependant admettre qu'elle était légitime aux yeux de tous ; que le pouvoir était considéré par le peuple lui-même comme appartenant nécessairement aux rois, et que ceux-ci, en maintenant et défendant au besoin leur autorité, ont toujours cru maintenir et défendre des droits sacrés comme ceux que le peuple revendiqua plus tard au nom de la liberté. C'est donc à ce point de vue qu'il vous faut étudier les sociétés chrétiennes avant de les condamner. Car il serait injuste de juger, avec l'esprit moderne, des actes empreints encore des sentiments barbares que le temps ne pouvait faire disparaître en un jour, inspirés par des
- igS préjugés abandonnés et des principes qui ne sont plus les nôtres; ce serait se renfermer dans des vues étroites et absolues, incompatibles avec la justice et la vérité. Inspirez-vous donc, pour juger une époque, des idées même de cette époque, représentez-vous les difficultés qu'elle eut à combattre, et vous trouverez que les rois eurent aussi jadis des vengeances à exercer, et que, s'ils écoutèrent souvent la clémence, le peuple, lui, pardonna rarement.
Vous prétendez que le pouvoir tel qu'il est consacré par la religion catholique énerve et corrompt les rois les plus vertueux; mais quelle assurance me donnerez-vous qu^il ne pervertira jamais le peuple? Le peuple, est-ce donc une nature supérieure que rien ne peut altérer ? Non, au contraire, tout autour de lui, au-dedans de lui conspire à le rendre craintif sous le joug, mais terrible au pouvoir; fort contre la douleur physique, mais faible dans les luttes morales. Et après tout, le pouvoir est-il si enviable?... J'oubliais encore que vous Favez, pour le peuple, dégagé de la responsabilité.
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Peut-être Tesprit moderne créera-t-il un ordre social et même un ordre moral, sur la base des vérités scientifiques I Eh bien ! abordons la science, comme elle est, avec ses mœurs, ses préventions, ses impertinences. La science écarte dédaigneusement, par une sorte de question préalable^ toute vérité et toute loi révélée. La science a la prétention de ue se rendre qu'aux faits. Voyez donc l'Angleterre : dans ce pays, la loi de Dieu est la loi de F État, sanctionnée par le droit séculier, et la famille est stable, PÉtat prospère, Tautorité obéie avec respect au foyer paternel et dans le gouvernement de la chose publique. Voyez au contraire les nations où a prévalu la maxime constitutionnelle de PÉtat sans Dieu, et là vous trouverez toutes les plaies rongeantes, Peffondrement de la famille et de la société, le nihilisme de Popinion, Peffarement et la déroute des hommes d'ordre, l'irrémédiable effacement national. La science veut des faits, en voilà. Mais poursuivons dans ses derniers retranchements le naturalisme athée.
Les docteurs ne connaissent, disent-ils, d'autorité que celle de l'observation et du procédé expérimental. Et cependant que font-ils, les malheureux? Ils annoncent que le temps est vgiu où l'humanité va pouvoir se passer de la loi révélée, et qu'ils vont, eux, mettre l'ordre social en équilibre sur les problématiques découvertes, sur les points d'interrogation, sur les données perpétuellement changeantes et fuyantes de la science. Qu'est-ce que cela, sinon l'hypothèse élevée à sa plus incommensurable audace de gratuité et d'affirmation ^jcnV)n?Qu'est-ce que cela enfin, sinon faire table rase des faits et renier totalement, cyniquement, le procédé expérimental qu'on proclame seul légitime ? Nommez-moi une nation ou une cité ayant édifié l'ordre des rapports moraux et sociaux sur les recherches de la science, sur les hypothèses de la biologie, de l'histologie, de la géologie, etc.... Qu'on multiplie sans fin ces ologies, qu'on en crée de nouvelles, aura-t-on détruit un vice, assaini une corruption; aura-t-on suscité dans l'humanité une force morale de plus, ajouté quelque chose aux énergies du bien? Les savants incontestés confessent que la science naturelle ne peut rien pour le redressement des rapports moraux.
Science et ordre moral sont deux sphères, deux mondes, sans action, sans prise Tun sur Tautre. Les nations qui n'inclinent pas à la ruine, fondent Tordre social sur la religion; les peuples dont la loi est athée se déchirent de leurs mains et sont réduits à ne plus même résoudre le problème de vivre.
Mais, dira-t-on, nous ne voulons pas proscrire la religion, seulement c'est aux prêtres à l'enseigner. Quelle est donc la base de cette différence établie par les libéraux entre la science de la religion et les sciences humaines? Celles-ci sont-elles plus utiles, plus nécessaires à l'homme ? Contribuent-elles davantage à sa perfection et à son bonheur ? Non, au contraire, si les sciences humaines sont utiles, celle de la religion est indispensable, et si celles-là contribuent au perfectionnement de l'homme, ce n'est qu'en se rapprochant de Dieu. Si l'intelligence humaine a besoin d'aliments, le cœur a besoin de soutien; si l'esprit, avide et curieux, interroge l'air, la terre, le ciel, l'homme rencontre partout une
puissance cachée qu'il veut découvrir : il ne peut être heureux, il ne peut vivre sans Dieu.
Et cependant, d'où vient que ceux qui cherchent à grandir Thomme, en lui imprimant le sentiment de sa dignité, rabaissent et son origine et ses destinées ? D'où vient que voulant le rendre meilleur, ils mettent en oubli une morale qu^ils avouent sublime ? D'où vient encore que, prétendant travailler au bonheur du peuple, ils dépensent tout leur zèle à lui procurer des connaissances utiles, et qu'ils ne songent pas à lui donner celle qui console et qui fortifie, celle que réclame tout homme venant en ce monde, et se demandant qui l'a jeté sur ce globe, s'il n'y est venu que pour travailler, souffrir et puis mourir, s'il importe d'être vertueux ou méchant. Peut-être on s'en préoccuperait davantage, si le Christ pouvait effacer son souvenir de la terre et sa religion disparaître.
On prétend faire le bonheur de l'homme? J'écoute, je cherche.... Les questions commerciales, politiques, matérielles sont en général les seules qui nous occupent. Est-ce donc à elles exclusivement qu'il appartient de rendre un peuple heureux? L'a-t-on étudié ce peuple? S'eston rendu compte de ses besoins, de ses aspira-
tions? On les a souvent confondus avec ses passions qui nuisent à sa liberté et à son bonheur, et, de tous ses désirs, on n'a satisfait que ceux qui se trouvaient conformes à ses vues, utiles pour atteindre un but caché. La religion, rien même que le mot, fait errer sur les lèvres de la plupart des hommes de notre temps un sourire de mépris ; ils n'en sont pas les instituteurs, il est vrai ^ l'autorité civile et Tautorité religieuse sont deux puissances distinctes, mais est-il juste qu'on ne donne jamais à la religion qu'un regard dédaigneux et méprisant? Je ne réclame point des gouvernements l'exclusion de certaines sectes, des privilèges pour les autres; je voudrais seulement plus de justice chez les uns, moins d'indifférence chez les autres.
Le zèle pour l'instruction est louable, mais si on trouve sage de ne pas s'en rapporter aux familles du soin de faire instruire leurs enfants, quel motif peut inspirer plus de confiance lorsqu'il s'agit de la religion ? On doit savoir, et on sait bien, que l'enfant ne trouvera pas, au sein de la société, la religion combattue par des manœuvres, plutôt que l'instruction que l'on propage. Et cependant, pour les pères malheureusement trop indifférents, quelque chose parlerait
encore en faveur de Tinstruction, c'est qu'elle est la clef de toutes les situations ambitionnées de nos jours, ouïe seul moyen d'arriver aux places, aux honneurs, d'échapper, pour vivre, à l'obligation d'un travail manuel, qui semble être devenu honteux et que tout le monde dédaigne, tandis que les résultats de l'éducation religieuse frappent moins certaines classes d'individus que seuls les intérêts matériels parviennent à toucher. On s'excuse encore de son indifférence, et on dit que l'État donnant l'exemple de la religion, et s'occupant d'en faciliter la connaissance, exercerait sur la conscience des citoyens une influence illégitime. Mais une influence, on l'exerce nécessairement, et l'individu la subit forcément, qu'on le sache bien ; si donc il faut se défendre d'une chose, ce n'est pas de l'influence que l'on peut avoir autour de soi, mais il faut prendre garde à ce qu'elle ne puisse produire que le bien. L'homme est imitateur, il aime en général ne point penser tout seul, ne point agir seul en dehors de toute voie tracée. Il subit l'influence de la famille, de la société, de son siècle, l'influence même des lieux et des choses -, il ne peut se suffire à lui-même, et il puise au dehors ce qui est nécessaire à la vie de son intelligence
comme au soutien de son corps : il respire un air commun qui s'altère et se corrompt, si la religion ne renouvelle constamment son principe vital.
Cette excuse est donc pour le moins ridicule. Si Ton paraît indécis, sans opinions, ne voit-on pas que le prétendu respect pour la conscience d'autrui, qui n'est en réalité que Tindifférence ou la dissimulation, est un exemple pernicieux ? Depuis quand, en effet, Tindécision que Ton appelle faiblesse en certains cas, Tindifférence réelle ou affectée sont-elles des vertus? Et depuis quand un gouvernement doit-il s'abstenir de faire le bien ou ce qu'il croit tel, crainte d'être imité ? Singulières choses ! La franchise, qui est chez les individus une qualité, est-elle donc un crime chez les gouvernements ? Mais il n y a qu'en matière religieuse que nos adversaires raisonnent ainsi : lorsqu'il s'agit de politique, d'opinions philosophiques, ils ne sont ni si timides, ni si réservés; sur ce terrain brûlant et ces matières controversées, ils sont absolus; s'agit-il de religion, la sagesse consiste à n'admettre rien et à douter de tout. Si les gouvernements redoutent en cette grave matière que leur influence et l'intérêt ne déterminent des hommes
sans conviction à suivre leurs exemples, pourquoi profitent-ils au contraire de cette même influence pour attirer à leur parti des individus que rintérêt seul y pousse ? Comment alors ne craignent-ils pas de ne trouver que de vils esclaves, lorsqu'ils cherchent des partisans dévoués?
Comment encore, s'ils n'osent point avouer leurs croyances, osent-ils laisser voir leurs doutes ? Lorsqu'ils craignent de paraître catholiques, pourquoi ne redoutent-ils pas de paraître athées ? Est-ce qu^ils ne voient pas qu'il leur faut absolument choisir entre la foi, l'indifférence, le doute ? Comment se fait-il qu'à l'influence vivifiante du christianisme, ils préfèrent les langueurs du doute ou l'absurde de l'athéisme ? Et encore, ceux qui au nom de la liberté de conscience s'interdisent de paraître catholiques, d'où leur vient ce droit de n'être rien ?
Jusqu'à présent j'avais toujours cru que nul n'a le droit de tenir la vérité cachée, mais que la faire connaître est pour tous un devoir, comme la charité est une loi. J'ai même cru voir cette pensée dans les principes des. libéraux, dans les projets de philantrophie : me serais-je trompé ? Et si on me dit : Mais nous n'oserions nousmêmes, dans les questions épineuses où la foi
et la raison sont en présence, décider où est la vérité, où est Terreur, je répondrai à ceux qui cherchent des prétextes pour ne pas croire : Jugez Tarbre par ses fruits ; la doctrine qui rend les hommes meilleurs doit enseigner la vérité. Qui donc pourrait se plaindre d'un gouvernement religieux, traitant tous les sujets avec équité et justice, et laissantà chacun, sans distinction de religion, tous ses droits de citoyen? Pense-t-on qu'il soit plus facile à un gouvernement sans religion, d'être juste envers les catholiques, qu'à un gouvernement catholique • d'être impartial pour tous? Au contraire, celui-ci ne puisera-t-il pas, dans ses croyances mêmes, des motifs d'équité, tandis que celui-là se trouvera nécessairement poussé vers l'arbitraire ?
Peut-être m'objecterez-vous ce fait vulgaire à force d'être rappelé, la Saint- Barthélémy? Mais on n'ignore pas que le caractère défiant et soupçonneux de Catherine de Médicis et la faiblesse de Charles IX ont seuls été les auteurs de la trahison criminelle si souvent et si injustement reprochée à l'Église. Mais l'Inquisition?... disent mille voix triomphantes. Tandis qu'on ne saurait compter les bienfaits que le christianisme versa sur le monde, l'Inquisition est le seul
crime que les adversaires de l'Église lui jettent sans cesse à la face, cependant qu'au nom de Tordre ils se sont arrogé, eux, le droit de piller et d'égorger, et seraient prêts, s'ils le pouvaient, ils osent Tavouer, à faire disparaître aujourd'hui comme des êtres dangereux, « prêtres et religieuses ». Si rinquisition eut des rigueurs^» à nulle autre pareilles, » ceux qui ont étudié l'histoire sérieusement et avec impartialité reconnaîtront du moins que plus d'une fois les cruautés du redoutable tribunal furent de la part des papes;, champions du progrès et de la civilisation, gardiens de la justice et défenseurs de l'opprimé, l'objet de protestations contre les mœurs d'une époque qui était loin d'avoir dépouillé complètement toute sa barbarie et qui se plaisait encore au meurtre et à la violence.
Je m'étonne d'une chose : lorsqu'un gouvernement pousse le scrupule jusqu'à ne vouloir pas reconnaître publiquement ce qu'il croit être la vérité, de crainte, dit-il, d'influencer ceux qu'il juge penser mal et par conséquent agir mal, comment, lorsqu'il s'appelle Y Université^ ose-t-il approuver et recommander certains ouvrages qu'on s'empresse de mettre aux mains des futurs citoyens dans toutes les écoles placées
sous la tutelle de l'État? Est-ce qu'il ne s'aperçoit pas qu'il nous montre la glace où se reproduit sa pensée tout entière ? Est-ce sans intention qu'il ouvre la fenêtre et nous pousse à y regarder? Un livre est toujours au fond l'exposé d'une doctrine, il se fait le défenseur d'une opinion ou se déclare son adversaire, se constitue le juge du bien ou du mal, il encourage au vice ou console la vertu : un livre, c'est une âme.
On ne veut point paraître catholique, afin que cet exemple ne détermine aucun individu à agir comme soi, mais pourtant on va créer des indifférents et des athées. Car ceux qui aspireront à devenir fonctionnaires de l'État seront forcés de mettre leurs opinions en harmonie avec le gouvernement; les citoyens religieux seront regardés comme incapables de tenir la balance égale entre- les différentes sectes, et exclus de toutes charges*, pour faire des lois d'où sera bannie l'influence religieuse, il faudra des hommes sans croyances.
D'ordinaire les lois s'inspirent des mœurs, mais on va, sans nul profit pour le peuple et à son détriment, tourner les lois contre les habitudes religieuses d'un pays et établir entre elles une lutte inégale et impie : le sommet de l'échelle
sociale se trouvant occupé par Tindifférence ou rirréligion, le peuple, imitateur des grands, deviendra indifférent et irréligieux; lorsque le mal est en haut, il ne tarde pas à pénétrer les couches les plus éloignées et les plus profondes. Les politiques, les représentants de la France, se reprochent cependant Tun à Pautre de ne pas s'inspirer des besoins et des aspirations du peuple pour lui donner un gouvernement....
Mais toutes les fois qu'il se montre favorable à la religion, alors il n'est plus question ni de l'autorité du peuple, ni de sa liberté; ses droits sont nuls, ses aspirations des absurdités, et on cherche à le réformer. . . par l'influence de son esprit^ de ses principes et de ses itistitutions.
Le poëte demandait qu'ow pût aller 77tême à la messe : ainsi le veut la liberté, disait-il; et dans les ateliers, dans les usines, dans les manufactures, les libéraux foulent aux pieds ce droit du malheureux courbé sur son travail. Tandis que chaque jour ils courent à leurs fêtes, à leurs plaisirs, l'ouvrier n'a même plus cette journée du dimanche qu'autrefois il donnait à Dieu, à son âme, à sa famille. Ses enfants, il les connaît à peine ; ils sont endormis quand il rentre, ils dorment encore quand il les quitte; il n'a
M pas le temps ni de les embrasser, ni de recevoir leurs caresses; il ne peut les voir jouer autour de lui ; leur gaieté, leurs sourires ne le délassent point de sa fatigue, ne chassent point sa tristesse, ne Tencouragent jamais. Il n'a pas le temps de les former ni de les diriger à travers la vie. Et c'est le prétendu philanthrope qui lui inflige ces deux privations et Tempêche d'accomplir ses devoirs de père, cependant qu'il vante avec' des grands mots et des phrases pompeuses les joies du foyer et les vertus qu'il développe., vertus qui élèvent l'homme et lui procurent la paix et le bonheur, qui sont une garantie pour les sociétés, un gage de la grandeur et de la puissance des nations. Tandis qu'il va répétant : « La société ne peut être régénérée que par la famille », c'est lui qui en brise les liens, et le peuple, lorsqu'il l'entend, pleure ou menace. Les époux, les enfants, que le foyer ne rassemble plus, cherchent d'autres plaisirs. Abandonnés pour ainsi dire à eux-mêmes, les fils s'en vont où les poussent leurs penchants-, le cœur de l'homme se dessèche ou se laisse aller à ses passions, et l'atelier devient un foyer criminel et commun.
Et faut-il s'étonner si le cœur vide et privé de toute satisfaction cherche les richesses, si Pou-
vrier fait des grèves, se révolte contre ses maîtres, si parfois il ne recule pas même devant le crime pour se procurer Por et les jouissances qu'il donne? Il oublie le Ciel, récompense de son travail et de ses peines; on ne lui parle plus de Dieu; il n'entend que son maître discutant intérêts et capital, spéculant sur le travail de ses ouvriers, calculant ce que lui rapportera son usine marchant un jour de plus par semaine, ce qu'il lui en coûterait pour laisser chômer son fourneau le dimanche.
Quand donc la liberté sera-t-elle autre chose qu'un mot, une promesse? Quand les lois protégeront-elles les droits les plus saints des individus et des familles ? Quand forceront-elles le maître à respecter la conscience de ses ouvriers ? Pourquoi lorsqu'un malheureux ne veut pas consentir à être une bête de somme, que dis-je, une machine, lorsque pendant un jour il a osé se reposer de ses fatigues et laisser son âme s'épanouir, lorsque, au nom de la liberté de conscience, il remplit les devoirs que lui impose la religion, pourquoi le lendemain son maître a-t-il le droit de lui fermer la porte de l'usine, de l'atelier, de priver de pain une famille entière, de condamner à une honteuse mendicité Pou-
vrier qui rougit de recevoir une aumône et qui demande du travail ? Pourquoi a-t-ii le droit de le réduire au désespoir et de le pousser au crime?
Après cela, quand on recommande au peuple de s'instruire, n'est-ce pas une moquerie? Et quand le fera-t-il ? C'est à peine s'il a le temps de se souvenir. On veut qu'il puisse se mettre au courant des affaires de son pays, acquérir assez de connaissances pour choisir ses représentants et le faire avec intelligence et discernement; mais quel jour, mais à quelle heure? Son vote souvent sera l'expression du sentiment de son maître, ou bien une opposition sans autre motif que l'envie ou la vengeance.
Les institutions, les maximes, les principes prétendus libéraux vont éteignant en l'homme toute aspiration, tout espoir, toute consolation, tout sentiment au profit de la soif de l'or et de l'ambition : principes de la haine et du crime, seules causes des guerres qui ont souillé le monde, désolé la terre et les nations, cependant que vous rêvez Tuniou de tous les peuples, une paix perpétuelle.
Mais pourquoi. Père Hyacinthe, vous êtesvous si peu préoccupé de cette question vitale, essentiellement pratique, de la transformation
sociale de la France ? Vous Pavez bien énoncée, mais vous n^avez pas indiqué tous les éléments précis de solution. Vous n'avez rien dit de l'enseignement de la jeunesse. Au lieu d'aborder si souvent un sujet trop personnel, pourquoi n'avez-vous pas laissé tomber de vos lèvres une parole, ou de votre plume, quelques pages qui eussent révélé votre pensée, au détriment peut-être de votre popularité, mais non sans intérêt pour le pays. Croyez-vous avoir exercé une bien grande influence sociale par ce que vous appelez votre exempte et qui a inspiré la plupart de vos écrits et de vos conférences? Le petit nombre des prêtres qui vous ont suivi et l'impression générale produite par votre mariage^ ont dû vous édifier suffisamment sur l'opportunité et la mo- - ralité d'un pareil acte, et si je traite maintenant la délicate question du célibat, c'est parce qu'elle est de votre aveu même la principale cause de votre désertion, le point capital de votre controverse.