CÉLIBAT ECCLESIASTIQUE
Souvenirs grandioses de la morale primitive conservés dans l'âme païenne. — Témoignages rendus à la virginité par la tradition et l'histoire. — Le christianisme a sanctifié le mariage en le bénissant, et créé la Vierge rêvée par les peuples antiques. — Le célibat ecclésiastique n'est pas un préjugé de l'opinion publique. — Raison de cette discipline. — Ses avantages; ce qui résulterait de son abolition. — Pourquoi les ennemis de l'Église veulent assujétir à la femm^ les ministres du Christ. — Réfutation de leurs objections.
Quand sur la mer profonde un vaisseau fait naufrage et disparaît dans le gouffre immense, souvent il reste encore quelques débris à sa surface, il échappe à la mort quelque victime qui
survit au désastre portée sur une planche fragile, pour attester l'existence du vaisseau disparu, raconter à tous sa grandeur et sa beauté, les espérances, la lutte et le désespoir de ceux qu'il portait. De tout ce qui p*asse et meurt il reste quelque poussière ; sous les rides de la vieillesse et du malheur, sous les sillons creusés par les larmes, on retrouve des traces d'une éphémère beauté, et dans la flamme adoucie des yeux, Tàme jette encore quelque reflet qui la fait reconnaître.
Ainsi submergée par les flots des passions humaines, la morale sublime, donnée à Phomme aux premiers jours du monde, n'avait pas disparu complètement -, on retrouvait des souvenirs grandioses nageant sur la mer de Terreur et de l'iniquité; les générations se retournaient pour •contempler des ruines; quelques pages éparses leur peignaient des beautés idéales, et leur imagination ardente ne pouvait parvenir à les rassembler et à les compléter; des figures sublimes leur apparaissaient resplendissantes dans l'ombre du passé ; leurs philosophes cherchaient en vain ces lumières qui avaient éclairé le berceau du monde; en vain ils essayaient d'en réunir les rayons mourants; le poète habile, ramassant dans
la fange la poussière brillante, malgré lui mêlait For et le plomb et ne créait que des images grotesques. Pourtant au milieu du naufrage et quand la nuit se faisait plus sombre, un rayon tout à coup illuminait le monde vieilli*, et, pla- «nant au-dessus de la terre comme une lignée : d'étoiles, tour à tour brillèrent et disparurent les Socrate et les Platon.
Dieu avait fait T homme à son image, et cette créature prévilégiée jugeait de la beauté et de la vertu par son âme toute belle et toute pure. Rayonnement divin, sans cesse elle puisait à son foyer la lumière, la force et Tamour-, miroir fidèle delà vérité et de la justice, elle voyait, elle sentait plutôt, je dirai presque à la façon de Dieu lui-même, le bien et la perfection ; elle ne connaissait le mal et le vice que comme la négation du bien et de la vertu. Un crime ternit ce ' miroir où Dieu se reflétait et troubla la source pure de F humanité. Abandonnée dès lors à sa pente, elle roulait ses eaux dans un lit boueux, et l'onde allait s^épaississant toujours. Mais de la montagne d'où elle avait jailli, elle avait emporté quelques fleurs dont le parfum n'était pas encore complètement perdu. L'âme enveloppée de nuages gardait un souvenir, et, faible contre
le mal, Phomme respectait la verta et la virginité avait à ses yeux quelque chose de divin.
De tous les points du globe la tradition et rhistoire nous apportent les mêmes témoignages. C'étaient des victimes vierges qu'on immolait aux idoles, persuadés qu'elles étaient plus dignes de la divinité et lui seraient plus agréables. Chez les peuples où la barbarie et la cruauté versaient sur les autels le sang humain, ah ! ce n'était point le sang des vieillards chargés d'ans et d'infirmités, et qui, n'ayant plus que peu de jours à passer sur la terre, eussent sans regret abandonné une vie qui pour eux n'avait plus aucun charme*, ce n'était point le sang de ces misérables accablés de malheur ou de honte et qui, regardant la mort comme un bienfait, eussent en souriant posé leur tête sur la pierre sanglante. Non, il fallait des victimes sans tache-, et l'on arrachait les enfants en pleurs des bras de leurs mères-, et parmi les vierges, on choisissait la plus belle, la plus chaste, et, souriante à la vie, toute rayonnante de jeunesse, pleine d'attraits, d'espérance, couronnée de fleurs, elle traversait la foule qui admirait ses charmes pudiques ; elle recevait les baisers de sa mère et la quittait pour la première fois, c'était pour embrasser la mort.
En Egypte, ceux qui étaient attachés au service des autels devaient garder le célibat. La Grèce, foyer des lumières, sacrifiant à des divinités infâmes, exigeait de ses prêtres une continence absolue, confessant en même temps et la beauté de la virginité, et Pamour des dieux pour cet^e vertu, et la difficulté d'y atteindre puisque leurs dieux eux-mêmes n'avaient pu y parvenir. Rome n'avait-elle point ses vestales qu'elle punissait de mort lorsqu'elles s'étaient laissé séduire, mais dont elle comblait la vertu d'honneurs extraordinaires ? Les consuls devant elles baissaient les faisceaux; la prêtresse de Vesta pouvait faire grâce à un criminel, et Auguste lui accorda la faculté de tester, privilège unique dans la loi romaine, seul digne de récompenser sa vertu singulière. Comme elle s'était élevée audessus des autres femmes, sans doute on pensait qu'il était juste de la placer au-dessus de la loi, et que celle qui avait la force de vaincre le plus irrésistible des penchants devait, à bon droit, jouir des mêmes avantages que le sexe fort.
Je viens de parler des anciens, et il m'arrivera sans doute de les citer encore. L'exemple des idolâtres n'est point une autorité pour le christianisme. Non, certes; je n'ai jamais com-
pris la pensée de ceux qui s'efforcent d'appuyer la morale du Christ sur la morale païenne; je crois que deux choses si différentes ne peuvent se prouver Tune par l'autre, et que la morale païenne ne peut être un argument en faveur de la morale chrétienne qu'en les rapprochant pour les opposer Tune à l'autre dans leur action et leurs résultats. Le monde païen était une ruine immense conservant encore des traces de sa splendeur, mais le reptile immonde avait sali les marbres blancs, et la mousse couvrait et rongeait la sculpture des pierres.
Mais ce qui se dégage surtout de cette commune admiration des peuples pour la virginité, retrouvée dans le nouveau-monde comme chez les vieilles nations de notre continent, c'est que ce respect repose sur un sentiment intime que certainement la nature corrompue de l'homme n'aurait jamais éprouvé, mais qui, ancien comme le monde, a sa source dans le Dieu immortel et pur. C'est un des débris échappés du naufrage, un des traits dont Tâme a gardé le souvenir; mais confus, enveloppé de nuages, il n'en est pas moins reconnaissable : il se dégage à travers les vapeurs du sang et les fumées d'un encens idolâtre. Ce que j'ai voulu montrer, c'est Forigine •
d'un sentiment profond, vivace, universel, qui fait pour ainsi dire partie de Phomme lui-même, que n^ontpu étouffer ni la corruption des mœurs, ni la sévérité que certains législateurs ont parfois montrée envers les célibataires, et que vous ne parviendrez jamais à faire mourir.
L'homme voyant le bien et faisant le mal, attiré vers le ciel et attaché à la terre, se prenant d'amour pour des beautés qu'il ne peut atteindre, une perfection qu'il ne peut réaliser, raconte et sa grandeur primitive et sa chute qui du bien lui laissait l'intelligence, l'affection et le désir. Son âme est un génie dont les ailes sont brisées; mais, forte et vibrante encore, sa voix juge, flétrit, élève. Et de cette voix particulière de chacun se forme une voix immense, un concert unanime qui retentit dans les siècles comme l'écho de la parole de Dieu, et que les voix perdues de ceux qui rampent ne sauraient troubler. Chez eux, ce n'est pas le génie du ciel qui parle, c'est l'enfant affaibli, né du siècle et des passions, et qui, penché vers la terre, ne sait plus lever la tête et regarder en haut.
Sur les débris épars, restaurés de notre grandeur première, s'édifia un monument magnifique : la religion du Christ. Elle releva Phumanité en la rapprochant de Dieu ; et, prenant pour type le modèle primitif, elle s'empara d^s plus belles pensées de Thomme, de ses plus nobles sentiments, de ses aspirations les plus chastes, les épura encore, les féconda en leur communiquant cette force qui produisit sur la terre des vertus célestes, des dévouements sublimes et que le paganisme n'avait jamais connus. Elle sanctifia le mariage en le bénissant, et créa la vierge rêvée par les peuples antiques. Le monde admira sa morale, mais, vous, la trouvant trop sublime, vous Pavez calomniée.
a Gomment, dites- vous en parlant des peuples chrétiens, comment en sont-ils venus à se faire du mariage cette basse et honteuse conception qui répugne aux instincts délicats et généreux du cœur, autant qu'aux enseignements de la révélation ? » Quoi ! vous osez reprocher aux peuples chrétiens, à TÉglise de « se faire du mariage une
honteuse conception ! » Nommez-moi donc les nations chez qui le mariage est plus honoré que chez les nations chrétiennes, la religion qui Ta élevé, sanctifié comme la religion du Christ. Dans Pantiquité, dans le monde moderne, dites-moi quels siècles, quels gouvernements ont respecté davantage le lien sacré qui unit deux âmes dans une même pensée et un amour commun, que l'Église et les siècles chrétiens ? Est-ce Rome, où les femmes, nous dit Sénèque, ne devaient plus compter les années par la succession des consuls, mais par celle de leurs maris ? Est-ce la Grèce ? Celle qui plaçait sur ses autels Timpudicité et Tadultère ne nous dit-elle pas assez, sans qu^il soit besoin d'autres preuves, quels étaient ses mœurs et son respect pour le lien conjugal ? Parlerai-je des autres nations ? Et qu'était la femme le plus souvent, sinon une misérable créature destinée à satisfaire les appétits sensuels d'un homme voluptueux ? Elle n'était que cela, et plus elle était belle, et plus elle réunissait de charmes, et plus elle était malheureuse. Pour elle point d'amour, point de tendresse *, le caprice de son maître était la chaîne qui la tenait captive, et plus tard l'épée qui tranchait le lien pour en former un autre. Et
lorsque ce maître avait épuisé à longs traits la coupe du plaisir que la jeunesse et la grâce lui offraient, rassasié sa passion auprès de celle qui en était Tobjet ; lorsqu'il lui avait enlevé ses charmes, ravi sa force et sa beauté, il Pabandonnait, il la rejetait ainsi qu'on tait d'un instrument usé.
La (( conception basse et honteuse ne serait-ce point plutôt cette accusation que vous avez jetée aux peuples chrétiens au mépris de la vérité palpable, indéniable, et ce qui répugne, laissez-moi vous le dire, aux instincts délicats d'un cœur honnête » et d'une âme droite « autant qu'aux enseignements » de l'histoire ? Comment n'avezvous pas été forcé d'effacer ces mensonges im pudents? comment avez- vous osé les écrire?... Si ce n'est peut-être qu'à l'instant où vous traciez ces lignes,... votre regard troublé par la vue de celle qui est devenue votre épouse et votre cœur épris de ses charmes ne voyaient rien de plus suave que son visage, et ne pensaient pas qu'il put exister, même aux cieux, rien de plus pur, de plus délicat, de plus généreux que l'instinct qui vous attirait l'un vers l'autre?... On ne fait pas à l'amour un crime de ses illusions, ni même de ses men-
songes; cependant il est des vérités qu'il n'est jamais permis d'attaquer ni d'oublier.
Qui donc a fait du mariage un sacrement? N'est-ce point le Christ? Qui a relevé la femme de l'état d'abjection où la force passionnée Pavait réduite, pour en faire la compagne dévouée de l'homme, pour rendre l'homme fils de la femme et non de l'esclave? Qui nous a procuré cette noble et sainte affection, ce dévoûment sublime, abandonnant librement et joyeusement, embelli encore par une grâce et une suave douceur que ses maîtres n'ont jamais connues, tout ce qu'autrefois la femme vendait ou se laissait ravir ? C'est l'Église du Christ. C'est elle qui a renoué et fortifié les Hens indissolubles du mariage si souvent brisés autrefois ; et depuis c'est elle encore qui, luttant contre les passions déréglées de l'homme et son inconstance, a fait respecter des serments qui sont pour ainsi dire les assises du foyer et la base de tout l'ordre social.
Elle s'est souvenue comme vous de ces paroles du grand apôtre : Sacramentum hoc 7nagniim^ ego aiitem dico in Christo et in Ecclesia. Mais elle n'a rien oublié et elle a retenu ces lignes qui sont aussi de lui : « Celui qui est engagé dans les liens du mariage vit dans la sollicitude
de ses affaires, s'occupe de plaire à son épouse^ et se trouve partagé dès lors dans ses affections et ses œuvres. Celui, au contraire, qui n'a pas d'épouse, ne vit que pour Dieu, et ne cherche que les moyens de lui plaire. »•« C'est parce que, dites-vous, on ne comprend plus la doctrine des apôtres, ni les exemples des premiers chrétiens, qu'on a cessé de voir dans l'union des époux, une chose honorable entre tous, honorabïle connubium in omnibus ; » mais c'est parce que vous avez oublié ce que nous avons retenu, parce que vous regardez les choses d'un œil où les images se confondent et s'obscurcissent, que vous jugez sans liberté, c'est pour cela que vous nous accusez.
Le mariage est la voie commune où le Seigneur engage la créature, et loin de l'en détourner, l'Église, fidèle à la mission qu'elle a reçue de guider l'homme à travers la vie, souvent conseille, ordonne même le mariage à ses enfants : elle bénit l'anneau, symbole mystérieux d'une chaîne d'amour que nul n'aura le droit de briser, et prie le Seigneur de rendre fécondes les unions qu'elle consacre.
« Ah ! si le mariage, dites- vous, n'est qu'une concession à l'infirmité ou même aux passions
de notre nature, je conviens qu'il est pour le prêtre un abaissement et une souillure, mais je ne vois pas davantage comment il s'accordera avec la dignité que confère le baptême, avec la sainteté qu'il exige, et pour être logique, il faudra comme Tertullien, l'interdire à tous les vrais chrétiens. » Soyons justes d'abord, et nous serons ensuite facilement logiques.
Pourquoi, lorsque vous parlez du mariage, ne le touchez-vous jamais que par deux points extrêmes, et lui donnez-vous parfois des couleurs qui ne peuvent convenir à l'union sainte - des chrétiens, et ne s'appliqueraient qu'à cet état de dégradation et de honte que l'honnête homme ne considère qu'en rougissant? Pourquoi, sinon 'pour déplacer les questions, avouant ainsi l'impuissance où vous êtes de résister sur le terrain de la vérité? C'est une union sainte, ou bien « un abaissement et une souillure » ; c'est la mystérieuse et rayonnante image de Tunion du Verbe avec notre chair, de l'union du Christ avec son Eglise, ou bien « une concession à l'infirmité ou même aux passions de notre nature, une basse et honteuse conception qui répugne aux instincts délicats et généreux du cœur; » c'est l'or pur ou le plomb vil. Entre ces traits
opposés vos yeux n'ont rien vu, ou plutôt n'ont rien voulu voir. On sent que vous voulez attaquer r Eglise, mais alors restez sur son terrain, car vos coups ne portent que dans le vide. Les Encratites, les Montanistes ont été condamnés par r Église comme le furent plus tard Luther, Jovinien et tant d'autres.
Mais pour vous, vous ne voyez pas comment le mariage peut « s'accorder avec la dignité que confère le baptême et la sainteté qu'il exige » plutôt qu'avec la grandeur et la dignité du prêtre. Si vous me le permettez, j'essayerai de vous le montrer.
Et d'abord pourriez-vous me dire pourquoi le monde, d'une voix unanime, sans convention, sans autre règle que celle d'un sentiment inné, impérieux, fait un crime aux uns de ce qu'il tolère chez les autres, reproche aux grands ce qu'il excuse chez les petits ^ pourquoi il veut trouver plus de talent chez le maître que chez l'ouvrier, plus de vertus dans le sage et le savant que chez l'homme du peuple, ignorant et courbé sous le poids d'un travail abrutissant; pourquoi l'on exige des magistrats plus de savoir et de justice que des autres hommes ; pourquoi l'histoire, juge impartial, flétrit l'auteur d'un crime qu'elle ex-
cuse ailleurs ? Est-ce que vous ne trouvez là rien qui vous choque, rien qui blesse votre logique ? Assurément non, me répondrez- vous : Fhomme doit être à la hauteur de sa mission, et il est juste de demander plus à la force qu'à la faiblesse; plus une charge est importante, plus celui qui en assume la responsabilité doit posséder de science et de talent; plus les fonctions d'un homme sont nobles et élevées, plus cet homme doit luimême mériter l'honneur et commander le respect.
Vous comprenez donc et vous trouvez juste ce mot si souvent répété et que moi-même déjà je vous ai rappelé : Noblesse oblige. Eh bien, écoutez maintenant : l'Église appelle le mariage un état saint; elle Thonore; et c'est dans saint Paul et la tradition catholique, vous le dites vous-même, que vous avez puisé cette comparaison : le mariage est « la mystérieuse et rayonnante image de l'union du Verbe avec notre chair, de l'amour du Christ avec son Église. » Mais au-dessus du saint état de mariage, l'Église admet un état parfait, celui de la virginité ; audessus de cette chaste et immortelle union que vous avez appelée avec justice « la plus pleine, la plus intime, la plus sainte qui puisse exister en-
tre deux créatures humaines » , elle place une union plus pure, plus admirable, plus intime et toute céleste que ne comprendra jamais le cœur engagé dans d'autres liens : Tunion divine, si je puis m'exp rimer ainsi, de Tâme vierge avec le Christ, fils de Dieu, et dans laquelle, dégagée des sens et s'élevant au-dessus de la terre, Tâme humaine n'est plus qu'une flamme ardente et pure, se confondant avec la flamme divine, et produisant éternellement, au contact de l'époux, la lumière qui pénètre les cieux, l'amour qui s'embrase, se concentre dans le Christ et pénètre son cœur, et rayonne sur la terre.
Appelant le mariage un état saint, la virginité un état sublime, se trompe-t-elle ? C'est dans la tradition que vous avez invoquée, qu'elle a puisé ses enseignements ; c'est dans les paroles du disciple bien-aimé qui avait reposé sur le cœur du Christ et connaissait bien les préférences de son âme : « Ils chantaient un cantique nouveau devant le trône de l'Agneau, dit-il, et nul ne pouvait chanter ce cantique que les cent quarantequatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ceux-ci ne se sont point souillés avec les femmes parce qu'ils sont vierges. Ils suivent lAgneau partout où il va : ils ont été rachetés
d^entre les hommes pour être les premiers consacrés à Dieu et à T Agneau. »
C'est saint Paul qui a écrit : « Je dis donc à ceux qui sont dans le célibat qu'il leur est bon d'y demeurer comme moi. ♦>
Lorsque, considérant l'auguste caractère du prêtre, ses fonctions sublimes qui en font un autre Jésus-Christ, l'Église exige de lui non-seulement la pureté qu'elle demande aux autres hommes, mais cette beauté virginale qui éclate dans l'ombre comme la neige sur la montagne ^ lorsqu'elle choisit pour toucher les mystères sacrés les mains les plus pures et les hommes les plus parfaits, agit-elle autrement que le monde que vous-même tout à l'heure vous approuviez? Et son principe ne découle-t-il pas d'un sentiment universel et divin que nul n'a jamais essayé de contredire? La logique peut-elle la forcer à ne demander au ministre des autels demeurant dans le temple que ce qu'elle exige de la foule des, •chrétiens vivant pour la plupart au milieu du monde? Au contraire, quand TEglise dit aux
hommes de tout âge, de toute condition : Soyez purs, soyez chastes, n'est-il pas raisonnable et parfaitement logique de dire aux prêtres : Soyez continents ?
Ce fut la croyance de tous les siècles et de tous les peuples que les fonctions du sacerdoce, élevant Thomme au-dessus des autres hommes, et jusqu'à Dieu lui-même, obligent celui qui les exerce à s'élever autant qu'il est possible au-dessus de la nature humaine, et à se rapprocher de Dieu en gardant la continence.
Ce n'est donc pas à notre époque seulement que vous auriez pu reprocher à « l'opinion publique » sa « coupable connivence avec le joug de fer qui pèse sur les évêques comme sur les prêtres ». Pour être juste, il faudrait même reconnaître que, dans le paganisme, c'est ce que vous appelez Vopinion publique qui a forgé le joug de la discipline. Et vous dites : « Autant je respeae l'opinion publique dans ses manifestations et ses exigences légitimes, autant je la méprise quand elle ne s'appuie que sur le préjugé, i) Mais qui donc décidera entre les exigences légitimes de l'opinion publique et ses préjugés ? Appellerez-vous « préjugé » le sentiment unanime des peuples sur le célibat, leur com-
mune pensée qu'ils maintenaient comme un dogme sacré au sein de la plus effroyable corruption, et lorsque leur croyance condamnait leur conduite? Mais alors, dites-moi ce qui n'est point préjugé, car pour moi je déclare encore une fois reconnaître dans cette voix formée de mille échos la voix de Dieu lui-même, répétée par chaque siècle, chaque peuple, chaque individu. Où donc Puni vers aurait-il puisé ces doctrines, comment les aurait-il conservées à travers la corruption, si elles n'étaient immortelles, si elles n'avaient leur source au-dessus de l'humanité changeante, au sein de laquelle tout meurt excepté ce qui est divin ? Un préjugé rie naît point sans cause apparente ; il ne se maintient pas sans raison ; il ne peut vivre sans appui. Où donc serait la cause qui aurait engendré cet étrange préjugé du célibat, supérieur par sa nature au mariage le plus saint ?
Quelle force l'aurait maintenu au milieu d'un monde esclave des plus viles passions ? Au profit de quels hommes aurait été exploitée cette croyance des peuples ? ^'^^'^ j^'^^^
Un préjugé n'est point immortel, lî n'est point universel -, il disparaît, anéanti par la science ou par le temps. Mais loin que les savants^ les gé-
nies de Tantiquité, qui avaient toute autorité sur le peuple, aient combattu ses sentiments sur la virginité, tous, poètes, philosophes, sage-^^, politiques même, les ont entretenus, tous, ils ont admiré, comblé d'éloges et d'honneurs les vierges qui savaient triompher du monde et d'ellesmêmes. c( Il est beau pour une fille, disait un disciple de Platon, de conserver avec soin la pureté de son corps et de son âme » et Démosthène pensait que « celui qui touche les choses saintes ne doit pas être seulement chaste pendant un nombre de jours déterminé, mais qu'il doit l'avoir été toute sa vie. »
•Vous vous plaignez de voir « chaque jour, par un mélange de crainte puérile et d'égards hypocrites, lès esprits les mieux faits pour redresser les erreurs de leur temps » donner un corps et une forme au vain fantôme de l'opinion publique ; mais il vous faudrait mettre en cause l'antiquité tout entière.
« L'erreur de Luther, dites-vous quelque part, « n'a pas été dans ce chaste et pieux mariage que a devraient imiter la plupart de ceux qui le mau- « dissent ; elle est uniquement dans sa rupture « avec les traditions légitimes et avec l'unité né- « cessaire de l'Église. » Qu'appelez-vous donc
traditions légitimes ? Qu'est-ce qui à vos yeux légitime les traditions ? Je ne vous ferai pas Finjure de croire que ce sont vos caprices, mais je suppose que c^est leur ancienneté et leur universalité, et à ces titres, le célibat peut être certainement rangé parmi les traditions légitimes. C'est pourquoi il me semble apercevoir une contradiction dans vos paroles. Je ne comprends pas trop, je vous Tavoue, comment un mariage peut être chaste et pieux lorsqu^il se trouve en dehors des traditions légitimes de T Eglise, et que vous même vous appelez la rupture avec ces traditions une erreur : une erreur non pas dans ce sens qui est une excuse plutôt qu'un blâme, mais une erreur qui vous paraît criminelle. Vous n'avez pu, du reste, oublier les terreurs de Luther sur le point de contracter son chaste et pieux mariage : « J^avoue, disait-il, que Popinion humaine est encore un poids qui m'accable, une nuée imposante qui m'obscurcit. » Pressé, tourmenté par sa conscience, il cédait par instants, et s'écriait : « Ils ne me marieront pas. » Puis il se prenait à regretter que Carlostadt, dont il loue Pérudition, n'ait point assez clairement parlé du célibat ecclésiastique, et qu'il ne puisse trouver dans ses écrits rien pour cal-
mer les agitations de son âme, rien à opposer à ce que sa conscience lui répète le jour, lui répète encore pendant ses nuits agitées : « S'il avait apporté des preuves solides de T Écriture ! » soupirait-il. i^- -•*-'q J^u«i;:> il .;
Cependant vôtis 1^ redoutez aussi, et fantôme que vous feignez de mépriser. Croyant vous y soustraire, vous avez prévenu les accusations que Vopinion publique devait porter contre vous et voulu émousser les traits de sa justice parfois satiriques et mordants : « Il voulait se marier, il n'a pas eu le courage de le dire. — Il a parlé de Tinfaillibilité, et ce n'était qu'un prétexte. — Ce beau drame finit par une comédie î » Le mot est un peu piquant en effet, mais il est à remarquer, et la chose certainement n'a pu vous échapper, que tous les réformateurs ont rencontré, sur le chemin désert et pénible de la vie « une noble et a sainte affection, un dévouement sublime, pau- « vre des biens de la terre, riche de ceux de l'in- « telligence et du cœur » qui les a soutenus, encouragés, et qu'ils ont voulu légitimer.
De tous ceux qui ont abandonné l'Éghse aucun peut-être n'a gardé la continence : les faits sont là. Les religions séparées souvent sont nées de ces chastes amours *, elles ont mêlé à la généra-
tion divine un commerce sensuel, et peut-être c'est ce principe, changeant et corruptible dans sa nature parce qu'il est de l'homme, qui fut cause de leurs transformations et de leur ruine. Comme l'homme, elles naissent, grandissent; elles ont une jeunesse brillante quelquefois, pleine d'attraits et de séduction ; mais cet éclat, emprunté aux passions émues, ne dure qu'un jour, et puis elles s'en vont solitaires vers la tombe, sans avoir pu enfanter, opposant à la décomposition qui les menace une résistance d'autant plus longue qu'elles ont plus hérité du principe divin.
Nous verrons tout à l'heure les résultats du mariage des prêtres, et rapprochant les Eglises dissidentes avec leurs ministres époux et pères, de l'Église romaine gardant avec ses ministres vierges l'éclat et la beauté de sa jeunesse, nous laisserons le lecteur impartial. Ce ne sont point des théories que nous mettrons sous les yeux : les théories ne sont parfois que des utopies brillantes qui enflamment et séduisent ; le langage trompe, les faits ne peuvent mentir. Une âme ardente et généreuse peut se laisser entraîner vers le gouffre par une éphémère beauté, mais lorsque le temps met en regard la pratique de
deux doctrines opposées, pour les juger il ne faut que regarder.
« La France comme PÉglise, dites-vous, a be- « soin de l'exemple que je donne, et dont Pavenir, à défaut du présent, recueillera les fruits. » Vous le croyez donc plus puissant que celui de vos prédécesseurs? Et quelles raisons avez-vous d'espérer qu'il sera plus efficace; que l'Église par vous se laissera séduire, lorsqu'elle a triomphé de ceux qui sont venus avant vous -, qu'elle abandonnera pour vos enseignements ses traditions et ses principes, qui ont leurs racines dans la nature même de Thomme et puisent leur vie dans les leçons du Christ? Luther, cet audacieux et insolent génie, était moins présomptueux : « Qu'il est dangereux, disait-il, d'exciter au mariage tant de personnes qui voudraient garder le célibat, quand on a de si faibles raisons pour les rassurer contre les remords de leur conscience !»
Les anciens pensaient qu'il y a une sorte d'^/-
Jinité^ de ressemblance entre la virginité et la
divinité ; qu'elles ont entre elles des communi-
cations intimes *, c'étaient des vierges qui présidaient aux sacrifices et rendaient les oracles. Et chez les Juifs les lévites ne devaient-ils point, pendant Tannée que duraient leurs fonctions saintes, demeurer dans le temple et vivre dans une continence absolue ?
S'il était juste et convenable que les hommes appelés à communiquer avec la divinité, à s'interposer entre elle et le peuple coupable, à offrir les sacrifices qui n'étaient que la figure de nos augustes mystères, fussent détachés de toute affection charnelle et vécussent dans la mortification, où trouvera-t-on des mains assez pures, des cœurs assez chastes pour présenter au Dieu éternel et tout-puissant une victime sans tache qui n'est point de la terre, mais qui vient des cieux pour retourner aux cieux ? Les anges euxmêmes ne sont pas purs devant ce Dieu -, comment osera paraître en sa présence l'homme marchant dans la poussière, battu par les vents et les orages, luttant avec peine contre les étreintes de la chair, tout imprégné des émanations du vice qui s'exhalent autour de lui, ayant l'âme ternie par les vapeurs de la terre comme la glace par un souffle léger ?
Qui donc remplira le saint ministère? Qui
aura la hardiesse de toucher le corps virginal du Christ, s'il n'est vierge lui-même ? Prêtant au sacrificateur sa puissance et son autorité, la victime de Tautel, notre Dieu en fait un autre lui-même, et, à son tour, empruntant la voix et le corps de son ministre, il s'incarne en lui pour aiasi dire, et Thomme et le Verbe unis, confondus, ne sont plus qu'un seul être, et leurs deux âmes ne doivent plus être qu'une âme, et leurs cœurs qu'un seul cœur, immolés par le même glaive, consumés par la même flamme. Dans cette union intime, le prêtre, associé par le Christ à son sacrifice comme à son ministère, devient comme le Christ lui-même, le représentant de l'humanité, l'âme de la nature, il est à Dieu et à tous *, sa pureté doit être la pureté du Christ, son dévouement le dévouement du Christ ; son regard et sa pensée doivent habiter les cieux, mais son cœur doit embrasser et les cieux et la terre. Offrande de l'homme à Dieu, il doit être, comme autrefois les dons d'Abel, de Noé, d'Abraham, des patriarches, ce qu'il y a sur terre de plus beau, de plus pur, de plus admirable, de plus grand, de plus noble, le lis qui croît sur la montagne au-dessus des autres fleurs, ouvrant son calice aux rayons du soleil.
à la rosée bienfaisante sans se laisser souiller par la poussière du chemin ; il doit être un parfum suave, une prière, un encens s'élevant jusqu'à Dieu, et réaliser le parfait chrétien.
L'aigle qui contemple le soleil bâtit son aire au sommet du rocher sauvage ; comme lui le prêtre habitué à regarder Téternelle lumière, a sa demeure au-dessus des nuages qui enveloppent la terre ; mais son regard les pénètre sans en être obscurci ni troublé, et puis il remonte calme et pur pour se reposer en Dieu. Les peuples, les individus dispersés sur le globe, il les I personnifie dans un seul être : Thumanité misérable et souffrante, à qui il a voué toute son âme et donné tout Tamour de son cœur. C'est pour Dieu et pour elle qu'il s'immole tout entier, , ses joies, ses affections, sa vie même, heureux I de se sacrifier en aimant ceux qu'aima le Christ et de vivre comme il a vécu, vierge. Car Tambition de celui qui aime est d'imiter l'objet de son amour.
Ne plaignez pas le prêtre : votre pitié menteuse est une calomnie ; c'est le coup d'aile du vampire, la caresse d'un traître.
Ne le plaignez pas, et gardez- vous de le blâmer... Qui a enfanté ces vierges, sans cesse occupées à panser les plaies dePhumanité, à soulager les douleurs, consolant le pauwe, adoucissant la souffrance à Tenfant, au vieillard, prodiguant son amour et ses soins ? Comment ont été élevés ces hospices, asiles de toutes les misères et de toutes les infortunes ? Est-ce dans le cœur de la femme, fait de dévouement et de tendresse, qu^ont germé tant de créations sublimes ? Est-ce la mère de vos fils, rendue plus compatissante par sa maternité même ; est-ce Taudace de son amour généreux qui les a réalisées?... Mais d'où vient que les protestants n'ont point comme nous de vierges? Kt encore où sont leurs Belzunces, leurs Fénélons, leurs Vincent de Paul?...
Dieu seul est créateur ; Fhomme est un copiste qui choisit son modèle et travaille sur un type primitif. Il ne saurait engendrer qu'un être semblable à lui : ne vous étonnez donc pas si le ministre protestant, père de famille, n'a pu donner des vierges à son Eglise. Les merveilles de la charité que vous admirez, hommes méchants et injustes, c'est au prêtre vierge que vous les devez, à celui que vous accusez d'insensibilité
Le génie de Tamour ne fut que son auxiliaire, et ces anges de dévouement qui se font vos mères, vos sœurs, vos filles, c'est encore à lui que vous les devez.
Car pour être à tous, il ne faut être à personne, et pour avoir le droit de se donner, il faut s'appartenir. Le prêtre pourrait-il adopter le genre humain pour famille, aimer comme ses fils ceux qui n'ont plus de père, si ces êtres doux et chers qui égayent vos demeures, s'asseyent à votre table, vous aiment et vous caressent, s'ils viennent, ses enfants, son épouse, réclamer leurs droits et son cœur tout entier ? Serait-il juste qu'il les repoussât, ou devrait-il abandonner la famille du Christ devenue sienne?-..
Car il faudrait choisir : l'amour des enfants emplit le cœur tout entier; et vous n'adoptez guère de fils, vous, que lorsque la nature vous en a refusé.
On a dit, et souvent avec raison, que le céUbataire est un être exclusif et égoïste ; toutefois ces défauts ne sont point l'effet du célibat ; bien plutôt ils en seraient la cause, car si l'homme n'a point fondé de famille, n'est-ce pas le plus souvent parce qu'il n'avait pas assez d'amour ? En face de ce monde d'égoïstes heureusement
restreint, il est des cœurs généreux qui avaient embrassé la terre etTespace; mais tout à coup, rétrécissant leurs cercles, ils sont revenus sur eux-mêmes comme les ondulations des flots troublés dans leur calme : un autre amour répondant à leur amour, tout s'éclipsa, et les deux flammes sœurs devinrent un foyer commun, centre d'un monde nouveau et d'affections nouvelles. L'ambition, les vœux, les efforts de ces êtres unis, tout alors changea d'objet; ils ne firent plus que prêter ce qu'ils donnaient autrefois; le cercle étroit de la famflle remplaça pour eux l'univers et leurs ailes inutiles se brisèrent. Ainsi se dessèche et tombe la brillante fleur qui tantôt envoyait au loin ses parfums ; et la plante garde sa sève et son amour pour celles qui lui devront l'existence. Car le mariage transforme rhommebien plus que les années : c'est lui qui, absorbant tous les rayons, laisse de glace et dans l'ombre ce que le cœur autrefois éclairait et réchauffait.
Le prêtre, lui, n'est pas un célibataire égoïste; il entend les soupirs de par delà l'Océan; il aime... et pour le sauvage du désert, le barbare d'une île inconnue qui le fera mourir peut-être, il se sacrifie aussi généreusement et plus com-
— 24:) — plétement que vous ne faites, pères tendres et dévoués, pour des fils reconnaissants. Sa paternité vierge mesure retendue de son amour à rhumanité et à ses maux. Il est au chevet du pauvre qui souffre, penché sur la couche du pestiféré, auprès de ceux qui vont mourir, respirant sans craindre la mort un air empoisonné. Il est sur les champs de bataille, répandant partout les consolations, le pardon, Pespérance et les bénédictions de Dieu.
Le ferait-ii s^il avait des enfants ?... Quand ici-bas rien ne vous attache qu'un ami qui peutêtre demain vous oubliera, quitter la vie est pénible déjà. Mais quand on est par Tamour retenu sur la terje, quand Pâme est enchaînée à d'autres âmes par des liens qu'on aime et que chaque jour resserre, la mort est une horrible chose. Et lorsque vous Pavez vu menacer un père de famille, que de fois de par le monde vous avez ouï, et vous avez dit peut-être : « Si du moins il n'avait pas d'enfants ! s'il avait pu vivre quelques années encore!... » Et le malheureux père, lui, jetant les yeux sur ces êtres tant aimés qu'il laisserait orphelins, sans appui, sans protecteur, sans guide, sans affection sur la terre où l'on souffre, sans pain quelquefois, aurait Pâme brisée
et îl maudirak la mort^ et il aurait voulu se battre contre elle ainsi qu'on fait contre un brigand.
Oui, certes, les sentiments du père et le devoir d'un ministre se heurteraient dans un choc terrible, et souvent le père oublierait qu'il est aussi pasteur, et qu'à l'exemple du Maître il doit donner sa vie pour ses brebis. Les pleurs de son épouse et sa tendresse pour ses fils ébranleraient son courage. Il craindrait de ramener avec lui la mort, hôte cruel et traître, et de la laisser asseoir à son foyer, parmi ces enfants roses et blonds qui le pressent en souriant de ne pas les quitter ou de revenir bientôt. Il craindrait, lorsqu'à son retour ils viendraient au-devant de lui, de les tuer en les embrassant et d'être le meurtrier de ceux qui lui doivent la vie. Il redouterait les angoisses mortelles et les reproches de la mère; et
i.reculerait, la voix de la nature s'unissant à la conscience contre la conscience elle-même. Vous le savez bien, vous qui avez imposé le célibat au défenseur de la patrie, de crainte qu'il ne fût lâche et déserteur aux Jours de combat, lorsqu'il songerait à sa temme et à ses enfants.
Mais dans les jours de lutte, de quelque côté que penche la balance, le ministre époux et père
n'échapperait point à vos coups, et vous le blâmeriez toujours d'avoir sacrifié un devoir à un autre devoir : prêtre, il ne serait pour vous qu'un fanatique, père de famille, qu^un lâche.
L'État élève et instruit avec les deniers de tous, les fils de ceux qui succombent sur Parène sanglante; mais lorsqu'il cherche à se dispenser légalement de payer sa dette aux ministres du culte, adopterait-il leurs enfants ? Et que deviendraient ceux-ci? Une légion de misérables, sans asile et sans pain, mendiant par nécessité, puis par habitude et par métier; ou bien, lorsque le courage leur manquerait pour supporter leur infortune, ils maudiraient leur père et sa religion, cause de leurs maux, rÉtp.t qui les laisserait périr, et la société ingrate et injuste.
Voyez ce qui se passe autour de nous. Les Églises séparées ont permis le mariage à leurs prêtres; sont-elles plus florissantes, leurs ministres plus vertueux et plus respectés ? Pour goûter constamment à la coupe de joie et d'angoisses versée à chaque foyer, sont-ils plus compatissants et plus dévoués? Et s'ils connaissent davantage les misères humaines, par eux ceux qui souffrent sont-ils mieux consolés, les pauvres plus secourus ?... Que l'Angleterre et ses légions
de misérables se lèvent et nous répondent ! que la triste Allemagne parle aussi à son tour ! Montrez-nous les institutions charitables, les fondations pieuses de vos ministres!...
Ils nous ont pris nos églises, nos monastères, nos collèges, et ils les ont laissés tomber dans la poussière : ils n'ont rien édifié, ils n'ont rien conservé !
Tandis que le prêtre catholique n'a d'autre soin que de soulager la souffrance, le ministre protestant songe nécessairement à sa famille; s'il entend quelquefois la plainte du pauvre, il écoute aussi l'impérieuse voix de l'amour paternel. Dans les palais du riche et du puissant parfois ils se rencontrent, l'un sollicitant pour ses pauvres, l'autre briguant pour ses fils la protection et les honneurs-, le premier, humble et digne, promettant pour récompense les bénédictions du ciel-, le ministre, ambitieux et souple, oubliant son âme et à certaines heures sacrifiant les articles fondamentaux de sa foi.
Nul n'oserait déranger de son travail ni troubler dans son repas le pasteur protestant ; assis à tous les foyers, assailli encore dans sa demeure, le prêtre catholique est le confident de toutes les douleurs et de toutes les infortunes, le conseiller
de tous. Le monde entier et Texpérience de tous les jours donnent le plus formel démenti à certains hommes prétendant que le célibat du clergé est un obstacle à la confiance. Vous qui ne lui donnez pas la vôtre, vous ne la lui accorderez pas davantage s'il était marié. Vous redouteriez alors, et avec quelque raison, Tesprit de la femme et ses insinuations perfides , la faiblesse de l'homme, sans presque s^en apercevoir, abandonnant aux caresses les secrets de son âme. Soupçonneuse et défiante, parfois absurde dans ses jugements et ridicule dans ses prétentions, la femme verrait partout des rivales ; c'est alors qu'opposant les devoirs de Tépoux à ceux du pasteur, elle reprocherait à son mari de la laisser seule et triste pour aller consoler les autres^ d'être Tappui et le défenseur de tous, tandis qu'il abandonne celle-là même qui lui a tout donné et dont il est le protecteur et la joie. De son côté, craignant de porter ombragea cette susceptibilité jalouse, la femme qui sur la terre souffre et pâtit, et plus que personne a besoin de conseil et d'espoir, resterait abandonnée à toute l'amertume de sa douleur-, car elle n'a d'autre soutien que le cœur paternel du prêtre et ses paroles d'encouragement et de paix.
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On a tant vanté la liberté du célibat, on Ta proclamée , qu'a-t-elle produit ? L'asservissement de T Église à rÉtat et, par cela même, Tavilissement du clergé, le défaut de science religieuse et Taltération croissante de la foi. C'est la réponse écrite par l'expérience : elle est là, sensible, palpable, pour qui veut seulement ouvrir les yeux.
Car les souverains jaloux du pouvoir ont souvent jeté un regard d'envie sur l'autorité religieuse qu'ils jugeaient propre à maintenir la leur; tantôt ils l'ont combattue, voulant l'asservir lorsqu'elle leur résistait. Mais jamais ils n'ont pu triompher d'un clergé dont le seul amour est Tamour de Dieu, l'unique ambition sa gloire, la seule crainte, celle de le trahir en trahissant leur foi. Alors, pour venger leur affront, ils ont, comme le schismatique Henri, forgé une Église dont ils fussent les maîtres, et créé une milice qui se laissât prendre à leurs amorces, qui fût, non la dépositaire delà loi et de l'autorité religieuse, mais l'auxiliaire servi le du monarque et de ses caprices. Et pour cela, quel fut leur secret? Qu'a-t-il fallu?... Une seule chose. Ils ont, par des liens charnels, retenu sur la terre et laissé sans défense, celui qui planait au-dessus d'eux;.
ils l'ont fait boire à la coupe qui enivre, et, enchaînant au rivage Taigle de la montagne, ils ont vaincu. Tous ont employé le même moyen, et tous ont réussi. Car auprès des maîtres de la terre, si rarement satisfaits, pouvoir leur donner, c'est le devoir.
Engagés, en suivant la voie de Dieu, dans les liens de la famille, les autres hommes sont dans leur élément, pour ainsi dire, et peuvent y vivre heureux et libres ; mais le prêtre, lui, parce qu'il a entre les mains une grande puissance, a vendu sa liberté en consentant à devenir père. Placé entre sa famille et son souverain, Tambition et les besoins de Tune, les passions de l'autre, il trouvera le repos et sera rendu à lui-même lorsqu'il n'aura plus rien à accorder, plus rien à demander, plus rien à refuser.
Que de fois le ministre protestant, surtout à l'origine de la réforme, n'a-t-il point troqué sa conscience contre la protection ou la faveur d'un prince! Pour lui, il saurait s'en passer, mais à quelles faiblesses, à quelles lâchetés l'amour paternel ne descend-il pas ?
Ce que la liberté de conscience, faussement interprétée par l'orgueilleuse raison, avait commencé, le ménage l'achève. Vous savez bien
pourquoi nos prêtres seuls n'ont pas craint d'élever la voix contre le crime audacieux et le vice puissant, pourquoi seuls ils sont restés libres, pourquoi, tandis que le ministre protestant se courbe, on s'incline devant notre clergé; pourquoi la foi des autres Églises, à l'état de transformation constante, va s'altérant et s'affaiblissant toujours, lorsque la nôtre n'a jamais varié. Et c'est là, hypocrites, le secret de vos inconséquences, de votre haine souriante et de votre sollicitude perfide pour le clergé célibataire.
Il y a bientôt un siècle que, proscrits, traqués, ne pouvant plus chez eux remplir leur saint ministère, nos prêtres s'en sont allés par delà les frontières et se sont répandus partout. L'exemple 'de leur dévoûment et de leurs vertus fit cesser bien des préventions et ouvrit les yeux aux nations égarées, à celle-là surtout qui, traître et perfide souvent, sait néanmoins juger des choses et rendre hommage à la vérité. Là, sans doute, est l'origine de ce mouvement grandissant chaque jour et qui ramène au sein de l'Eglise ses enfants désabusés d'Angleterre et d'Allemagne. Pour vous, trop habitués à voir le prêtre se donner tout entier, vous ne l'admirez pas-, mais vous seriez surpris de le voir se reprendre un instant