‹ Le libéralisme du P. HyacintheChapitre 12 sur 19 · DO · texte numérisé non relu

DO

comme vous le seriez un matin de ne plus voir le soleil.

L'indifférence et Tégoïsme du ministre protestant ne vous émeuvent pas davantage. Vous écoutez Vincent de Paul-, vous entendez Parchevêque de Dublin, Richard, disant à ses ouailles: « Un protestant qui se trouve atteint d'une maladie contagieuse est obligé de ne pas exposer son pasteur au danger de gagner la maladie en l'appelant auprès de lui. » Vous n'en concluez rien, si ce n'est que le langage de l'un est naturel et logique comme celui de l'autre, qu'ils ont tous les deux raison, et que placés dans des situations si différentes, ils ne peuvent être comparés l'un à l'autre. Le savant avec son intelligence, et le peuple avec son bon sens ont pensé comme vous* m.ais jugeant l'arbre par ses fruits, ils préfèrent l'amour et la foi de Vincent à l'égoïsme et aux croyances de Richard : si tous les prêtres ne sont pas des Vincents, seule la religion catholique les peut engendrer.

Et vous, faux libéraux, les auriez suivis jusquelà si vous ne vous étiez constitués les ennemis de r Église, si son prestige n'était pour vous un fantôme effrayant et terrible, une ombre menaçante qui sans cesse vous poursuit et contre laquelle toujours armés, vous luttez en vain. Ne trouvant pas en elle de v'ico. à attaquer, vous lui reprochez ses vertus. Vous vous épuisez en d'inutiles efforts pour assujettir à la femme le ministre du Christ, le faire descendre ainsi au niveau des autres hommes, l'obliger à marcher avec eux dans la poussière, mêlé nécessairement à leurs débats et à leurs querelles; et cela, afin de lui enlever le respect et la confiance dont on l'honore, de lui faire perdre le crédit et la puissance dont vous êtes jaloux, d'arriver peut-être à semer la division au sein de l'Église en créant des intérêts opposés, le faire descendre ainsi au niveau des autres hommes, l'obliger à marcher avec eux dans la poussière, mêlé nécessairement à leurs débats et à leurs querelles ; et cela afin de lui enlever le respect et la confiance dont on l'honore, de lui faire

perdre le crédit et la puissance dont ils sont jaloux, d'arriver peut-être à semer la division au sein de TEglise en créant des intérêts opposés, faisant de chaque prêtre une individualité ayant ses affaires personnelles, ses besoins et ses embarras particuliers, l'isolant autant que possible du corps auquel il appartient, voulant qu'il soit avant tout rhomme du gouvernement, apôtre du Christ, pasteur des âmes... après.

Augmentant les besoins du prêtre tandis que vous lui enlèveriez tout moyen de subsistance et l'obligeriez à vivre d'un travail assidu, le forçant ainsi à abandonner l'étude de la religion, l'instruction du peuple, le soin des malheureux, vous espérez sans doute en faire un misérable pope comme celui dont le Russe ramassa dans la rue le pouvoir abandonné, séparer le troupeau du pasteur, habituer les populations à se passer de celui qu'elles regardent comme leur protecteur et leur soutien, détruire toute science et puis toute foi dans Pâme du clergé d'abord, ensuite dans celle du peuple que personne n'instruirait plus*,... si ce n'est vous peut-être? mais de quels principes et de quels exemples? Vous lui apprendriez la ruse, l'injustice, la trahison, vous lui prêcheriez l'asservisse-

ment des autres et le plaisir de la domination. Maîtres imprudents, prenez garde!...

Et puis encore, ces chiens vigilants qui de loin découvrent Pennemi, jettent le cri d'alarme et ne craignent pas le combat, vous les redoutez, vous; mais lorsque vous les auriez rendus muets, lorsque le clergé et le peuple auraient désappris la science de Djeu et seraient devenus indifférents par leur ignorance, alors personne ne se lèverait plus pour vous répondre, vous convaincre de mensonge et vous démasquer, et vous resteriez les maîtres.... Ayant vaincu le prêtre, par la femme, par le clergé, asservi F Église et détruit son influence, vous auriez atteint votre but suprême, mais il ne le sera pas.

Du reste, vous-même bientôt jetteriez autour de vous des regards étonnés et inquiets; vous serez épouvantés d'entendre de tous côtés les craquements terribles de l'édifice élevé par vos adversaires et que vous prétendiez vous approprier, les bruits sinistres des pierres qui se détachent; vous verriez en tremblant s'amonceler autour de vous les décombres et les ruines, et disparaître ce que vous réserviez pour votre triomphe. Car les créations du prêtre vierge né pourraient vivre sans lui; comme h corps dont

rame s'est envolée, elles tomberaient dans la poussière et ne se relèveraient plus.

Et lorsque F Église aurait dit par son exemple : le meilleur est de se marier, la perfection est là, le seul bonheur est là, qui remplacerait les vierges de vos hospices, de vos asiles, de vos maisons de charité? Vos administrations ne savent même pas se passer d'elles.

Politiques, législateurs, jurisconsultes, vous qui créez des incompatibilités partout, tantôt redoutant l'impuissance, tantôt l'intrigue, les relations, l'influence, comment ne sentez-vous pas qu'il est de lourdes charges dispensant de toute autre, que les devoirs de l'époux et du père ne peuvent s'allier à ceux du prêtre, et qu'une seule de ces tâches sublimes suffit au cœur humain et à sa force ? Vouloir les embrasser toutes les deux, c'est s'ignorer soi-même et ne pas connaître les obligations qu'on s'impose. Pourquoi blâmezvous l'Église de l'avoir compris ?

J'ai dit : Comment ne sentez-vous pas?... Ah ! plutôt, pourquoi mentez- vous à votre conscience

et à votre raison, en feignant de croire que le célibat de nos prêtres est immoral, contraire à la liberté individuelle, à la nature, à Tordre établi par Dieu lui-même?...

Car, c'est une chose étrange que les ennemis de r Église soient seuls à s'élever contre le célibat et qu'ils plaignent comme de malheureuses victimes ceux qui Pont volontairement et joyeusement embrassé!... Nous avons montré d'où leur vient tant de sollicitude pour le bonheur d'une race qu'ils dévouent à la mort et se flattent de détruire!..; ce soin qu'ils prennent de faire respecter l'ordre établi par Dieu tandis qu'ils vont jusqu'à Dieu lui-même.... cette obéissance aux lois de la nature dont ils se font gloire lorsqu'ils nous enseignent que le hasard aveugle et inconscient en est le maître et qu'il est notre créateur.... Que de bizarres contradictions! quel chaos !

Après tout, cependant, quelques-uns sont peutêtre à la bonne foi, et prouvons que TÉglise, aussi clairvoyante sur ce point que sur tous les autres qui intéressent sa morale, n'a pas agi sans le savoir contre les individus, contre la société et contre elle-même. Regardons....

Le célibat est impossible à garder disent plu-

sieurs. Impossible.... Qui êtes- vous donc et d'où venez- vous? Dans quels siècles avez-vous vécu ?. . . Êtes-vous étrangers sur cette terre?... Seriez vous des ombres de ces âges antiques où des dieux impuissants de marbre et de pierre s'asseyaient dans les temples, alors que Jupiter, Mercure et Vénus recevaient l'encens des mortels ?... Impossible ! Mais le célibat n'est plus un brillant paradoxe ni le rêve d'un esprit exalté. Que l'on combatte des doctrines qui n'ont pas subi d'épreuve, qu'on déclame même contre elles, soit! en ce cas pourtant je dirais avec autant de raison assurément que les républicains aux vieux monarchistes que les raisons ne peuvent convaincre : Essayez. *

Mais quoi ! depuis dix-huit siècles nos prêtres vivent dans le célibat, et vous n'êtes pas con^ vaincus, vous qui espérez en quelques années prouver aux ennemis de la république, que ce gouvernement qu'ils détestent est le meilleur de tous ! Il est vrai qu'en dix-huit siècles les hommes changent, les choses se détruisent ou se renouvellent et qu'une si longue épreuve serait inutile pour l'avenir. Hélas! que de variations dans Tesprit, les mœurs, les habitudes, les aspirations, les besoins du monde depuis le jour où l'empe-

— 26o — reur Auguste lui commandait en maître et que le Fils de Dieu naissait dans une étable. Comme Page nous rapproche de la tombe, la durée des institutions humaines est le signe de leur décadence et de leur mon. Mais il y a une chose qui demeure, c'est le fonds même de Thomme : son inconstance et ses progrès sont encore des preuves de la stabilité de sa nature ; il y a une chose qui est immortelle et qui ne peut changer, c'est la vertu. Les gouvernements tombentparce qu'ils ont vécu ; le célibat restera parce qu'il a prouvé qu'il peut être.

« Le célibat, dites-vous. Père Hyacinthe, doit demeurer, à chaque instant de sa durée, Toeuvre de la grâce et de la liberté. A l' Esprit-Saint tout seul il appartient d'y attirer et d'y maintenir le petit nombre d'êtres exceptionnels qu'il en rend capables. Mais aucune autorité humaine, ni celle des conciles, ni celle des papes ne peut imposer comme un commandement éternel ce dont Jésus- Christ lui-même n'a voulu faire qu'un simple conseil. »

Je pense comme vous. Toute grâce vient de Dieu, et c'est F Esprit-Saint qui la perpétue en nos âmes par une création continuelle ; mais ce qui paraît causer votre crainte est la force de ma

conviction et fait toute ma confiance. C'est une Tour de Babel, il tombe, le monument entrepris par rhomme contre les lois éternelles et la volonté divine; mais ce qu^il éleva par Tordre de Dieu, c'est Dieu lui-même qui le maintient audessus de toute loi. L'autorité qui imposa le célibat au clergé, Tautorité des conciles n'est point une autorité purement humaine, et vous le savez bien : que de fois, même depuis que vous nous avez quittés, n'avez-vous pas invoqué leur parole, persuadé que c'est T Esprit-Saint qui parle, et qui commande quand l'Église assemblée juge et ordonne.

Eh bien ! Celui qui inspire et dirige TEglise depuis le commencement et qui ne l'abandonnera jamais, selon la promesse du Christ, Celui qui dicta la loi violée par vous, c'est Celui-là même qui élève les âmes à la plus grande perfection et les y maintient, c'est l'auteur de toute grâce; c'est le Dieu ^immortel et tout-puissant, donnant à sa créature Tamour du beau, le désir et la volonté d'y atteindre, réalisant dans les âmes ce dont la faiblesse humaine n'est point capable, et accomplissant ainsi lui-même ce qu'il commande. Jamais il n'abandonna que rhomme orgueilleux et vain, méprisant ses

ordres et méconnaissant sa voix immortelle.

Après cela, dire, ainsi que vous Favez fait, que c'est une erreur funeste de regarder Pétat du célibat comme pouvant devenir Tobjet d'un engagement « perpétuel », n^est-ce pas une impiété? n'est-ce pas accuser Dieu de faire des commandements impossibles et Le regarder. Lui, Tinfinie Sagesse et Tinfinie Bonté, comme un être inconséquent et tyrannique, se jouant de sa créature dont il connaît les penchants et la faiblesse.

Ah ! croyez, mortels, que le Dieu qui donne à la source sa pureté, à la colombe sa plume blanche, au soleil son éclat et sa chaleur, au lis sa beauté, croyez que le Dieu qui créa les âmes peut les ennoblir. Croyez que Celui qui fit pour rhomme le ciel bleu, les fleurs et leurs parfums, les concerts des bois et la verdure des champs, croyez que, pour sa gloire, sur cette terre, il fait germer des anges, comme il fait parfois pencher la rose sur l'onde boueuse, comme il jette des rayons au fond des cavernes sombres et fait briller les étoiles entre les nuages; croyez qu'il peut garder la vertu de ces anges, comme il conserve sa blancheur à la neige des montagnes et protège la fleur au sein de l'orage.

Si les âmes des humains d'or et de plomb sont faites, comme a dit le poëte, ah ! croyez encore que le Dieu tout-puissant changea dans ses ministres le plomb en or pur ; croyez qu'il a secoué la poussière de leurs ailes et rendu leur plume légère.

Vous qui parlez de cette force qui pousse irrésistiblement rhomme au mariage, et concluez de là que toute créature lui doit être soumise, croyez que chacun ici-bas a sa mission particulière, que Dieu ne parle pas à tous le même langage et que cette puissance qui entraîne les uns pousse les autres dans des chemins divers.

Et ne vous prévalez pas de ce que le Christ lui-même n'a pas fait aux prêtres une loi du célibat, pour l'appeler une invention humaine, un préjugé, une erreur. Le Christ avait seulement préparé les matériaux de son Église, et lorsqu'il retournait aux cieux: Demeurez dans la retraite, et priez, dit-il aux apôtres. Je vais vous envoyer l'Esprit de vérité qui vous communiquera toute science. Il leur avait dit des choses merveilleuses et donné une morale sublime; ils n'avaient pas compris, ils n'avaient pas retenu : TEsprit-Saint les instruisit. Il leur avait enseigné la crainte de Dieu, l'amour de sa

science et le mépris du monde ; ils avaient vu leur maître saisi, traité comme un criminel, et ils avaient fui ! L'Esprit-Saint leur donna le courage d'affronter et de souffrir la mort pour la défense de la vérité. Le Christ avait montré sa préférence pour la virginité: c'est à TEsprit- Saint qu'il appartenait d'en faire une loi pour ceux qui seraient choisis.

Le célibat n'est pas un dogme, j'en conviens avec vous; mais vous ne pouvez refuser à une immense société ce que vous regardez comme nécessaire à tout gouvernement, toute association, toute famille même; vous ne pouvez nier le pouvoir législatif de l'Église sans attaquer le dogme et sans effacer cette parole du Christ à ceux qu'il établit pour gouverner les siens : « Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. »

Et ne vous souvient-il pas des punitions terribles infligées autrefois par Dieu lui-même aux Israélites coupables, non pas d'avoir enfreint les lois écrites sur les tables, mais d^avoir manqué aux règlements secondaires que Moïse était chargé de communiquer au peuple ?

Que dans l'origine l'Église ait été moins absolue pour l'observance du célibat, cela se com-

-^ 265 — prend : De même qu'un malade ne revient pas subitement à la santé, qu'un tempérament ne se transforme pas tout d'un coup, le monde sauvage encore ou corrompu par Rome, devait être régénéré avant d'atteindre à la perfection*^ il fallait purifier le foyer pour qu'il pût y germer des vierges.

Cependant nous trouvons déjà, dès je pre mier siècle, dans les constitutions apostoliques, ces paroles : L'évêque, le prêtre et le diacre, c( après leur ordination, ne peuvent point avoir d'épouse. » Cette loi a été maintenue depuis qu'elle a été formulée, et son antiquité, et les anathèmes lancés contre les violateurs de lous les siècles, sont une réfutation péremptoire de l'accusation portée de nos jours contre l'Église.

Ceux qui prétendent qu'en imposant le célibat au clergé elle n'a eu d'autre but que de briser les liens qui l'attachent à sa patrie et de fonder au sein de chaque nation une milice imposante par son nombre, forte et puissante par son union et son influence, jouissant de tous les droits des citoyens, sans en avoir les devoirs, entièrement soumise et dévouée au pape, toujours prête à trahir la patrie pour la livrer aux vues ambi-

tieuses de Rome, ceux-là méconnaissent renseignement élémentaire de Phistoire.

Je ne vous rappellerai pas le but de P Eglise dans rinstitution du célibat, vous le connaissez aussi bien que moi; vous savez que TEglise a j oui presque à son origine, sur les grands comme sur le peuple, sur les nations comme sur les individus^d'une influence qu'elle devait à la beauté de sa doctrine, à la sublimité de ses principes divins, et qu'elle pouvait se passer de ce qui n'eût été qu'un moyen. Plus tard, alors que le clergé était pour ainsi dire l'unique puissance, et que Rome voyait à ses pieds les empereurs respectueux et soumis, le célibat fut toujours le diadème de l'Église; mais son sceptre, c^était la foi et la piété des peuples, leur reconnaissance pour celle qui les avait préservés de mille dangers et continuait de les protéger et de les défendre contre les injustices et les exactions de cette époque encore à demi barbare; c'était aussi la science du clergé quand l'ignorance cpuvrait d'un voile sombre la terre entière : car la science a son prestige et son autorité et nul ne peut s'y soustraire pas plus qu'il ne peut se défendre d'aimer la lumière.

Avez-vous jamais réfléchi à ce qui serait ar-

rivé, vous êtes-vous quelquefois demandé ce que seraient aujourd'hui les nations catholiques si le clergé au moyen âge eût été marié ? Leur ambition étant excitée par Pamourde la famille, au lieu d'être les arbitres des princes et de la paix, les évêques eussent profité des querelles de leurs voisins pour s'agrandir ; sous prétexte de punir rinjusticeet les crimes des grands, en vertu de leur autorité spirituelle et sûrs de l'appui des populations, ils eussent déposé le prince coupable et joui de ses dépouilles. De tous les peuples catholiques l'Eglise aurait pu former un vaste empire qui se fût démembré presque aussitôt. Le seigneur évêque eût, comme le seigneur du moyen âge, rêvé l'indépendance et cherché à s'affranchir de la domination d'un maître. Et il y serait parvenu, parce que tant de peuples divers ne pouvaient être contenus et dirigés par la même main, parce que surtout il n'aurait pas eu contre lui le peuple, cette force ennemie du seigneur et maîtresse de la victoire, qui fit la puissance des rois en haine de ceux qui l'opprimaient et le méprisaient. La cour du prince, évêque ou abbé, eût été ce que furent trop souvent les cours des princes, le rendez- vous de tous les plaisirs et de toutes les jouissances.

Alors enivrée de puissance et de gloire, livrée à ses passions, r Église avilie fût tombée dans la boue et eût entraîné dans sa ruine les nations et les peuples soumis à son empire. Loin d'avoir vaincu et civilisé les barbares, l'Europe eût été subjuguée par la sauvage énergie de ses envahisseurs *, le fer du farouche musulman eût fait courber sa tête si fière, et le barbare du Nord, réclamant sa part de butin, eût achevé la victime et déchiré ses membres sanglants. Le Turc, aujourd'hui encore, vous tiendrait sous son joug, non pas le Turc adouci au contact de la civilisation chrétienne, mais le Turc sans pitié et son janissaire terrible. Malheur à vous si la force vous revenait avec la vie, si l'amour de la liberté osait germer dans votre âme.

Non, ce n'est point l'ambition de Rome, mais plutôt sa sollicitude qui a imposé le célibat au clergé; son but, à l'égard des maîtres de la terre, n'a été que de protéger contre eux la liberté du prêtre, lorsque se comparant au maître du ciel, ils osaient poser ce dilemme : Dieu ou moi.

En vain vous alléguez qu'un homme n'a pas le droit de s'engager à passer sa vie dans le célibat ; mais il le fait à l'âge où les passions ont le plus d'ardeur et d'empire, après avoir invoqué

Dieu et comptant sur sa grâce. Il obéit à cette voix qui parle à toute âme, mais disant à chacune des choses différentes, et cette voix ne trompe jamais.

Eh quoi ! un homme à 23 ans, lorsqu'il a pu connaître les plaisirs du monde, n'aurait pas le droit de leur préférer d'autres jouissances, et de sacrifier à Tamour de Dieu Tamour inconstant de la créature, quand ignorante encore des misères de la vie, ne voyant dans le mariage qu'un acte d'émancipation, puis la liberté, les honneurs, une femme à 1 5 ans peut irrévocablement lier son sort à celui d'un homme qu'elle connaît à peine.

Ah ! si si Ton trouve de loin en loin un prêtre qui a pu regretter son engagement, avouez que le repentir vient aussi et bien souvent à l'âme des époux. Les tribunaux, les codes sont là pour l'attester, et que de faits encore se dérobent ! que de choses la pudeur cache au grand jour !

Si vous trouvez les lois de l'Église intolérantes et immorales, il vous faudra convenir que celles de l'État le sont bien davantage, et que pour être conséquent avec vous-même, vous devriez permettre à l'homme et à la femme de rompre leurs serments. — Mais vous m'accusez à mon

tour d'immoralité; ce raisonnement vous paraît un blasphème, une attaque contre la famille et la société, bien qu'il soit la conclusion logique de vos principes. Je me hâte de reconnaître que vous avez bien fait de n'être pas logique.

Vous dites, avec un semblant de vérité, que dans le mariage comme dans les engagements ordinaires de la vie, que les notaires ne rédigent avec un soin si minutieux que pour empêcher rhomme de reprendre sa parole s'il venait à la regretter, le caractère ordinairement a seul à souffrir, tandis que le célibat violente la nature elle-même, auxlois de laquelle il n'estpas permis de s'opposer, que cette violence dégénère souvent en une lutte terrible et donne lieu à des chutes épouvantables. Je pourrais répondre à cette objection que le maître de la nature c'est le Dieu au nom duquel l'Église commande, et que s'il a fait à l'espèce une loi de se reproduire, il ne l'a point imposée à l'individu, que l'humanité est une famille où chacun a sa tâche, un corps où les membres ont leur rôle particulier. Jetez un coup d'œil sur la nature et vous serez convaincu .

Je pourrais vous dire encore, P. Hyacinthe, qu'une assertion sans preuves n'est rien. Enveloppant votre pensée d'un demi-jour pro-

pice à la cause que vous défendez, d^un demijour qui grandit les objets et jette dans l'espace des ombres fantastiques : « Il n'est pas « un seul cas, avez- vous dit, où l'Église puisse « interdire le mariage à ses prêtres, il en est « mille où elle devrait le leur commander. » C'est une délicate façon de traîner un ennemi dans la boue : feignant de cacher charitablement ses fautes, on étend un voile, et sous ce voile qui I ne recouvre rien, le monde croit à des crimes, et le but est atteint.

Jamais à aucune époque le célibat ne fut mieux observé que de nos jours. Si l'on rencontre des prêtres, des religieux qui ont manqué à leurs serments, le nombre en est petit, et vous aureiz pu sans scrupule répéter leurs noms, car l'Église n'a point dissimulé leurs faiblesses. Mais lorsque le monde s'en est prévalu contre elle et lui a jeté le sarcasme et l'insulte : Ceux qui travaillaient à ton édifice ont changé la truelle pour la pioche; les maîtres qui enseignaient les lois les ont eux-mêmes foulées aux pieds : efface-les par pitié pour toi, car la honte plane sur ta tête, et ta ruine est certaine -, l'Église alors s'est levée avec fierté; elle a hautement condamné le coupable et maintenu sa loi en

lui donnant une nouvelle sanction. Et de même que la punition, infligée par un père à Fenfant qui aurait méprisé ses ordres, rend plus coupables ceux qui oseraient encore les enfreindre, les fautes de vos prédécesseurs, loin d'être pour vous un argument sont une condamnation anticipée de la vôtre à cause du blâme dont elles ont ont été frappées.

Pour ne parler que du célèbre concile de Trente, dont les décidons ont été et sont encore universellement respectées, ne savez-vous pas qu'il appela Panathème sur la tête de quiconque oserait soutenir que le prêtre peut avoir une épouse. Invoquer parfois son autorité, la rejeter au contraire lorsque nos opinions se trouvent condamnées, c'est ne plus reconnaître d'autre loi que celle de nos caprices ou de nos passions.

« J'en suis convaincu, dites-vous, la France a comme P Église a besoin de l'exemple que je « donne, et dont 'l'avenir, à défaut du présent, « recueillera les fruits. » Hé quoi! pensez- vous sérieusement qu'un jour il forcera l'Église à abroger sa loi sur le célibat ? Mais alors le serviteur, méprisant les ordres de son maître, pourrait dire : Plus tard il m'en donnera le droit, et le voleur espérer que la fraude et l'injustice de-

# 273 viendront choses licites. Et pourquoi ne croiraiton pas aussi que Dieu, fatigué de voir les mortels fouler aux pieds ses commandements, enverra de nouveau son Christ sur la terre pour les effacer et empêcher les misérables humains de se perdre par milliers. Alors il remplacera Pancienne Église par une nouvelle et choisira pour chef..... vous peut-être? Non, il ne sera plus besoin de chef, pas plus qu'il ne sera besoin de juges, de tribunaux, de prisons, le jour où grâce à vous, les nations auront enfin reconnu qu'elles ont tort de faire des lois, puisqu'on les viole sans cesse, qu'il serait juste et bon de les abolir, de déchirer les codes, et de laisser les passions se satisfaire

Hélas! qui jamais a pu croire que la révolte de quelques hommes contre des principes, dont les siècles ont éprouvé la sagesse, fût une raison pour les détruire?

Quoi! le monde se tait devant une foule de célibataires qui sont tout à la fois le fardeau et l'opprobre de la société, et il se tourne contre celui dont la vertu répare ces hontes, relève l'homme et couvre de sa charité les maux causés par un amour coupable. Vous reprochez au prêtre de ne pas donner de fils à sa patrie ? Eh ! ne vaut-

il pas mieux soulager la misère que d'accroître

le nombre des misérables? Mais- encore

comptez- vous pour rien les enfants que la charité recueille, qui mourraient sans lui, et dont il fait des citoyens fidèles et soumis? Comptezvous pour rien les hommes, et ils sont nombreux, qu'il a conservés à la société, en les retirant ou les préservant des vices qui les auraient fait vivre et mourir dans les prisons, inutiles à leur pays ? Comptez-vous pour rien les suicides qu'il a empêchés, en parlant à Pâme un langage que lui seul sait parler et soulageant avec son cœur, plus encore qu'avec sa pièce de monnaie, une misère qui appelait le crime, et qu'oa n'aurait osé confier qu'à lui ?

Et si ce n'est point encore assez, ignorez-vous que. sur les plages lointaines et sauvages où le missionnaire catholique ose seul se fixer, c'est lui qui prépare les voies aux peuples de l'occident? Mères de France, lorsque vous jetez un regard de tendresse, sur vos enfants, vous avez pitié de ceux que leurs mères abandonnent et vous ouvrez pour eux votre boyrse en même temps que. vos cœurs, priant Dieu qu'il conserve vos fils. Le père aussi a compassion, mais pour sauver ceux qui meurent là-bas, il ne saurait

laisser les siens. Le plus noble guerrier lui-même hésiterait : le prêtre catholique y vole plein d'ardeur sans penser à la mort qui Pattend. Mourir quand l'ennemi recule, quand la victoire vous jette un laurier, quand l'histoire inscrit votre nom sur ses pages, ce n'est pas mourir, c'est naître à la gloire ! Mais mourir pauvre, oublié, inconnu, quelle autre âme encore cette pensée peut-elle animer qu'une âme généreuse entre toutes, se donnant par amour et 'pour le plaisir de se donner, méprisant la terre et regardant les cieux ? Quelle autre âme encore que celle du prêtre vierge? 11 va, il transforme les hommes -, il rend à l'humanité des fils, il les élève, il les instruit -, il leur fait aimer, en même temps que Dieu, la. France, lui donne des amis reconnaissants et dévoués, lui prépare des alliés, car il est surtout Français, le missionnaire. Puis, ces enfants grandis par ses soins, il les laisse au milieu des leurs pour être les apôtres de la civilisation, travailler avec eux à l'union des peuples et au bonheur de ceux qui les avaient condamnés à mourir.

Toutefois, je n'ai pas la prétention d'empêcher le monde de combattre le célibat, car beaucoup le font plutôt par système que par convie-

tion. Ceux-là seulement dont les grands mots : la nature, la liberté, le devoir ont surpris la bonne foi, pourraient trouver ici quelque chose d'utile ; mais pour les autres, il faudrait pouvoir remplacer dans leurs âmes la perfidie par la justice, le mensonge par la vérité, et les affranchir des liens dont eux-mêmes se sont garrottés.

Ils devraient pourtant songer que si les lois humaines reçoivent par la force leur exécution, r Église n'oblige personne à se faire prêtre, ni par conséquent à garder le célibat.

Et vous. Père Hyacinthe, lorsque vous lui reprochez d'attaquer la liberté des individus, et que • vous criez si haut à l'intolérance, si vous sentez encore aujourd'hui sur votre tête la main du pontife, vous avez sûrement oublié ses paroles :« Vous êtes encore libre, vous a dit l'évêque, avant de vous admettre au nombre des ministres du sanctuaire, et après vous avoir représenté la grandeur et la sainteté du serment que vous alliez faire ^ vous êtes encore libre ! et si le fardeau vous paraît trop lourd et le serment trop difficile à garder, vous pouvez vous retirer. » Vous avez juré.... Et plus tard encore, sollicitant rhabit du Carmel, c'est vous qui avez demandé à r Église de recevoir de nouveau vos

engagements et votre foi. Et loin qu'elle ait jamais cherché à vous imposer son joug, ne vous souvient-il pas de la lenteur qu'elle mit souvent à satisfaire vos désirs; sage lenteur, qui était le contrepoids nécessaire de cette ardeur inconsidérée qui n'a qu'un temps!

Ah ! qu'il est à craindre pour votre épouse, que votre conscience qui vous a fait un devoir de trahir vos serments de prêtre et de religieux, serments faits librement et après réflexion, ne vous impose plus tard le devoir de trahir vos serments d'époux! Il est à craindre pour elle que le vent inconstant qui souffle sur votre âme n'en fasse de nouveau vaciller la flamme : Qui a trahi son Dieu peut trahir sa dame !

Page 1