LIBERTE DE CONSCIENCE
La garde de la vérité a été confiée à l'Église. — La doctrine du Christ ne pourrait subsister si toutes les consciences avaient le droit de l'interpréter chacune à sa manière. — Scepticisme et crédulité des philosophes ; l'Église seule a su allier dans une même pensée l'éternelle Sagesse et le développement de
I l'intelligence humaine. — Contradictions et conséquences terribles qui résultent de la liberté de conscience entendue dans le sens anti-catholique. — Restrictions apportées à cette liberté par les libéraux eux-mêmes. — Comment le Père Hyacinthe a fait un jour le sacrifice de sa liberté et de sa conscience.
Le faux libéralisme a pour doctrine TafFranchissement de rhomme de toutes les entraves
qui gênent l'expansion de sa liberté naturelle. Sous le couvert de cette maxime, il promulgue la liberté des cultes, la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté d'association, la liberté de commerce et en général, la liberté dans toutes les sphères où peut se développer l'activité humaine. Et ceux dont il a émancipé la raison, à qui il a laissé le droit de tout penser, de tout oser par conséquent, pour qui il n'y a plus de frein, ceux-là luttent surtout contre les obstacles et réclament avant toutes les autres la liberté de conscience.
Que signifie ce mot? En quoi consiste cette liberté?
Un jour le Fils de Dieu entr'ouvrit le ciel, il descendit, il écarta les nuages qui obscurcissaient le flambeau allumé au commencement, il laissa tomber sur la terre attristée quelques rayons du soleil divin, et puis il s'en retourna dans le sein de son Père, emportant les chaînes de l'homme affranchi et lui laissant l'immortelle lumière. Mais sur la terre où souffle sans cesse le vent de l'inconstance qui détruit et renouvelle, il voulait qu'elle fût conservée toute pure et il la plaça à Tabri des orages des passions, au-dessus de la science et de la sagesse humaines dont les
vagues soulevées, tumultueuses, ont tant de fois déjà roulé sur le monde, le couvrant de débris et dévasté les champs qu'elles devaient féconder. Sur un roc inébranlable où vient expirer la rage des flots, il posa le divin flambeau comme un phare destiné à guider notre intelligence errante et douteuse, à éclairer la mer agitée de ce monde, les générations et les siècles, le passé et Favenir. Mais il ne pouvait, sans anéantir la vérité, laisser à chacun la libre interprétation de sa parole *, il en confia la garde à PEglise avec son esprit pour reconnaître et démasquer Terreur, sa force et son autorité pour la combattre, et sa parole pour gage de la promesse qu'il lui fit de ne Tabandonner jamais : « Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »
Mais comme l'enfant curieux et téméraire, tantôt pour ^vous grandir, plus souvent par un faux esprit d'indépendance, vous avez voulu essayer de toutes choses, expliquer ce que vous aviez besoin d'apprendre, et repoussant les conseils quand on vous disait : Prenez garde ! debout sur le banc de sable que la mer allait couvrir, vous la regardiez monter et vous invoquiez votre liberté, votre droit.... de naufrage.
Phaéton voulut un jour conduire le char du soleil et son imprudence lui coûta la vie. Ne dérobez point le trésor sans savoir l'usage qu'on en doit faire, pour ouvrir le vase ne le brisez point. Laissez TÉglise interpréter les vérités dont elle est la gardienne.
Prétendriez- vous que sa mission se borne à les transmettre, mais qu'il est du droit et du devoir de chacun de les interpréter à sa façon et que c'est en cela que consiste la liberté ? Est-ce que Dieu, en confiant le dépôt de la vérité à l'Église, lui aurait refusé l'intelligence de cette même vérité? Possédant le flambeau, elle ne pourrait s'en servir, enseignant la lettre elle ne saurait en découvrir le sens, et ne redirait aux peuples que des mots semblables à l'écho stupide qui répète sans comprendre les sons qui l'ont frappé ! L'Évangile, ce code parfait de la morale, serait un corps sans vie que le méchant pourrait animer de son souffle impur, au contact de son âme servile, un livre ouvert à tous les commentaires de l'ignorance et de la mauvaise foi ; l'autorité que le Christ donna à son Église serait une autorité dérisoire, le commandement qu'il fit de l'écouter, une moquerie! De la vérité pure et immortelle, des enseignements divins vous faites
la pâture des philosophes impies, des sceptiques, des incrédules qui ne savent qu'une chose : nier ce que leur intelligence abaissée ne comprend point, blasphémer ce qu'ils n'ont point le courage de pratiquer.
Et, en présence de Finsolence des uns et de la perfidie des autres, vous voudriez que F Église ressemblât à un chien muet, voyant sans aboyer entrer le loup dans la bergerie, regardant impassible et insensible souffler le vent des passions, et monter, pour obscurcir la lumière, ces nuages de poussière que partout sous ses pas soulève l'orgueil de la raison humaine. Et puis, insolente ironie ! si plutôt ce n'était une de ces contradictions fréquentes qui sont de votre part un aveu, vous osez bien quelquefois demander à l'Église, que vous feignez de mépriser, l'approbation de vos erreurs. Vous ne l'obtiendrez pas. Le jour où vous-même vous vous êtes retranché de son sein, vous avez appelé cet acte un devoir de conscience; eh bien! l'Église aussi a sa conscience, libre de toute servitude honteuse, qui lui défend de pactiser avec l'erreur, et vous n'avez pas le droit d'appeler sa conduite intolérance. Mais vous voudriez vous venger d'elle, comme l'enfant se venge de la pierre qu'il a
heurtée ; la vérité qu'elle vous montre est un reproche qui vous blesse.
Une et immuable comme Dieu lui-même, la vérité pourrait-elle subsister si toutes les consciences avaient le droit de l'interpréter chacune à sa manière ? Divisés par Tinégalité de leur intelligence, l'inconstance de leur nature qui leur fait approuver aujourd'hui ce qu'ils blâmaient hier, les hommes le sont bien plus encore par la différence de leurs caractères, leurs penchants naturels qui, dans toutes les questions soumises à leur appréciation et à leur jugement, font que les uns frappés du bien, qu'ils croient découvrir, n'aperçoivent le mal que comme une ombre légère, tandis que d'autres, par une disposition contraire, semblent ne voir le bien qu'en miniature et le mal à travers un microscope. Et si ces différences produisent tant d'opinions diverses, de contradictions, engendrent tant de débats et de luttes, même pour les choses d'un intérêt secondaire, que serait-ce si vous abandonniez à la libre discussion de l'homme les vérités qui sont
au-dessus de son intelligence et que ses passions le pousseront à combattre? si, à la règle fixe et invariable de TÉglise vous substituez la balance inégale de la raison humaine où d'avance elle a jeté ses caprices et des inclinations perverses? Bientôt défigurée, outragée, insultée, trahie, la vérité n'aurait plus d'asile sur la terre, en vain elle ferait entendre sa voix plaintive, mais ferme et grave, qui Pécouterait, qui pourrait-elle encore charmer?
Notre raison, certes, elle a ses droits, elle est l'œil de notre âme, le juge du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur ; mais la foi est le flambeau dont Dieu pour elle illumine les objets, et si elle le repousse, elle s'agite en vain dans l'obscurité *, il ne lui reste plus que des lueurs incertaines, semblables à ces blanches clartés, mensonges perfides, que la nuit jette également sur les prairies et sur les eaux.
Qu'a-t-elle produit toutes les fois qu'abandonnée à elle-même elle fut et sa règle et sa loi ? Écoutez : l'histoire des peuples est la leçon des siècles-, vous Tavez lue dans vos livres autrefois, permettez cependant que je vous la rappelle, car vous semblez l'avoir l'oubliée. Abusée par Timagination, la fière raison se laissa vaincre encore
et dominer par les passions : elle devint esclave; elle mit Terreur à la place de la vérité et substitua au Dieu immatériel des images grossières. Et quand elle eut fait la nuit dans le monde, elle sentit rhorreur des ténèbres, mais elle ne put les dissiper ; il y avait autour d'elle un vide immense qu'elle ne pouvait combler ; tous les fantômes furent pris pour des réalités, toutes les aberrations de Tesprit eurent des apologistes -, les principes de la justice furent méconnus, la morale outragée ; le droit était à la force et les lois ordonnaient les violences ; tout ce qui était petit, pauvre, souffrant était accablé; tout ce qui était beau, grand, noble, vertueux, méprisé, et la dignité humaine fut traînée dans la boue *, c'était le règne de la raison.
Que peut-elle aujourd'hui cette fière raison ? L'ignorant comme celui que vous appelez sage, les ennemis du Christ comme ses disciples, le misérable qui hait la vérité, comme celui qui Taime, tous vont se mettre à l'œuvre. Ils vont juger la sagesse de Dieu, leur intelligence vadé« ciderde ses lois, de ses principes. Ils vont revoir le code de morale que Dieu donna à Phomme, et puis ils prononceront, juges éclairés et impar. tiaux. Ils prononceront... mais qui donc sera
obligé de les croire ? Personne, ce me semble, car alors ce ne serait plus la liberté de conscience que beaucoup ont rêvée et qu'ils cherchent à réaliser. Mais alors le petit, le peuple, habitué à écouter avec docilité ceux qui ont le dépôt de la vérité, que va-t-il devenir? Et quand il vous interrogera, que lui répondrez- vous? Oserez- vous sans hésiter lui dire : Suivez-moi ? oseriez- vous mettre votre raison au-dessus de la raison des autres et croire votre intelligence supérieure ? oseriez-vous blâmer celui qui fle pense point comme vous, et affirmer que votre manière de voir est la meilleure et la plus sûre ? Et quand le bon sens du peuple, simple mais droit, vous dira que toutes les interprétations ne peuvent être également justes, que tous les systèmes ne peuvent être fondés, que toute contradiction suppose nécessairement Terreur, que la vérité ne peut exister également dans des principes opposés, comment le satisferez- vous ? Et quand ce peuple hésitant vous pressera de vous expliquer, de dissiper les ombres qui enveloppent son âme, quand il vous suppliera de lui donner la paix et l'assurance, que lui répondrez- vous ? Embarrassé, vous vous détournerez peut-être, et alors le misérable s'en ira avec sa tristesse et son désespoir,
— 5o — inquiet, agité ; son âme toujours désolée, errante comme un pauvre sans abri, comme un aveugle sans guide, se reposant parfois sous un buisson d'épines, étouffant, faute de vérité, comme un corps privé d'air, s'étiolant comme la fleur sans soleil. Elle frappera à toutes les portes, demandant une aumône qu'on s'empressera de lui donner et qu'elle n'osera porter à ses lèvres de crainte qu'elle ne soit un poison.
Cependant vous avez éveillé ces désirs insatiables, précurseurs des bouleversements, qui remplissent l'esprit et le cœur et qu'on ne satisfait jamais, et le peuple souvent voudra saisir les fantômes que vous lui avez montrés, et d'autres aussi hardis que vous prendront pour point de départ l'endroit où vous vous serez arrêté ; ils feront de vos doctrines la préface de leurs enseignements, et s'autorisant de vos paroles et de vos exemples, ils poursuivront la route où vous êtes entré, ils arroseront la tige que vous avez plantée et la verront produire, je vais vous dire quoi.
Ils s'empareront des aspirations du peuple, ils en feront le prétexte de leurs envahissements, le glaive de leurs pensées, l'instrument de leur ambition que dans leur ignorance et leur