CHAPITRE IV
SÉPARATION DE l'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT.
Que signifie ce mot : « Séparation de l'Église et de l'État? » — Ce n'est pas l'Église qui a brisé le lien qui l'unissait au dix-neuvième siècle, mais le dixneuvième siècle qui s'est séparé de l'Église. — Prétexte et but de ceux qui veulent séparer l'Église de l'État. — Conséquences de ce divorce. — Solution des difficultés qu'on nous oppose.
Il est un mot qui sert de ralliement à toutes les consciences révoltées contre F Église; ce mot, c'est la séparation de F Église et de TÉtat.
La séparation de P Église .et de l'État, voilà ce qu'elles ont inscrit dans les mandats impératifs présentés aux candidats radicaux, voilà ce
que ceux-ci promettent sans s'en expliquer davantage, car les flatteurs ne discutent pas les ordres du maître, et le peuple est un maître que ne se font pas scrupule de flatter ceux qui recherchent ses faveurs.
Quant à comprendre ce qu'il y a sous ce mot de séparation de T Église et de F État, c'est autre chose, et jamais contre-sens plus grossier ne s'est produit dans la langue politique.
Que signifie ce mot séparation de F Église et de rÉtat? Quel sens lui ont donné tous ceux qui se sont occupés sérieusement des rapports de l'Église et de l'État? Quelles conséquences, enfin, ont-ils tirées de ce principe ainsi formulé?
Ou ce mot ne signifie rien, ou il signifie l'indépendance absolue de l'Église en lace de l'État. Ou ce principe n'est qu'une formule sans portée, ou il a pour conséquence de donner à l'Église la même liberté d'action qu'aux individus, les mêmes droite qu'ont tous les citoyens : la liberté d'acquérir, le droit de posséder, d'être propriétaires sans restriction et sans limites.
Voilà ce qu'implique la séparation de l'Église et de l'État, et voilà aussi les dernières choses auxquelles voudraient consentir les radicaux. Dans ce moc de séparation de l'Église et de
rÉtat, le parti radical ns veut qu'une chose, la suppression du budget des cultes et la sécularisation des édifices consacrés au culte. Enlever auxévêqueset aux curés leur traitement; chasser la religion de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, pour transformer Tune en club et Tautre en Panthéon sans Dieu : tel est le résultat que les radicaux veulent atteindre avec cette formule complaisante.
Nous le démontrerons bientôt.
Vous protestez, Père Hyacinthe, contre le divorce impie autant qu'insensé qu'on s'efforce d'accomplir entre l'Église, qui est notre mère selon l'éternité, et la société du dix-neuvième siècle dont nous sommes les fils selon le temps, et envers qui nous avons aussi des devoirs, des tendresses. Mais ce divorce, qui le réclame, qui le veut accomplir?... qui a rompu l'unité?... contre qui doivent s'élever les protestations?... Ceux qui travaillent à l'accomplissement du divorce et qu'il convient d'accuser, ce sont, pour ne citer qu'eux, les anciens catholiques. S'ils ont
affirmé, par le nom qu'ils se sont donné, leur attachement à Tantique religion fondée par Jésus-Christ et par ses apôtres, et leur opposition à la religion nouvelle que le pape et les Jésuites essayent, dites-vous, de lui substituer, ils ont par leur conduite menti à leur nom ; leurs erreurs sont anciennes, et leur esprit de révolte est vieux comme le monde, mais ils se sont mis en opposition avec cette Église dont ils se prétendent les seuls vrais disciples; ils ont rejeté ses traditions vénérables et ses dogmes pour adopter des usages nouveaux.
Toutefois, Père Hyacinthe, Pacte que vous accomplissiez le jour où vous avez élevé votre a protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctrines et ces pratiques qui se nomment romaines » et votre manière d'agir depuis lors indiquent suffisamment à qui vous imputez la responsabilité. Si rÉglise est la grande coupable, prouvez-le. L'Église, elle est de tous temps et de tous pays ; tous les chrétiens sont ses fils, elle ne répudie aucun de ceux que Dieu lui a donnés ; elle les aime d'un amour immense ; elle encourage et soutient leur faiblesse, guide leurs pas, leur signale les écueils, leur livre sa sagesse, mais elle ne peut soutenir et partager leurs er-
reurs. Ce n'est pas F Église qui a brisé le lien qui Punissait au dix-neuvième siècle, c'est le dixneuvième siècle qui s'est séparé de T Eglise, et qui, non content d'avoir rompu une alliance qui est dans la nature elle-même, voudrait étouffer celle qu'il traite comme une rivale-, ce sont les tils du dix-neuvième siècle qui se sont révoltés contre l'Église; c'est la société du dix-neuvième siècle qui foule aux pieds les lois divines promulguées par l'Église, traite ses vérités de rêveries, ses dogmes de mensonges, rit de ses leçons et de ses menaces, rejette ses lois, l'accuse de vouloir enchaîner le monde et de tramer des complots contre la société, veut de son esprit purger les lois comme d'un poison ; c'est la société du dixneuvième siècle qui se déclare émancipée et décrète la déchéance de Dieu, le maître des empires dans le gouvernement du monde. L'apostasie est le seul moyen que le dix-neuvième siècle a laissé à l'Église de demeurer alliés: l'union est à ce prix... ^a faudrait-il accepter? Non, jamais.
J'aime d'un ardent amour tous les hommes qui, sur la terre, voyagent comme moi, je leur tends la main, j'accepte leur secours *, j'aime toutes les branches qu'une même sève fit naître, et les fleurs qu'entr'ouvre le soleil qui m'éclaire, et
notre ciel d'aujourd'hui; je voudrais en un même amour confondre le siècle qui me fit homme et r Église qui me fit chrétien; mais, forcé de choisir, mon cœur déchiré aime encore mieux son nom de catholique que le titre de citoyen, il préfère la vérité à Terreur, fût-elle involontaire, le règne de Celui qui me créa libre au règne de rhomme qui s'est affranchi de la tutelle de Dieu et fait des esclaves. Il regarde F Église avec tristesse, notre siècle avec un soupir. Tune avec confiance, Tautre avec crainte, tous les deux avec amour et avec espoir.
Oui, j'ai foi dans leur réconciliation, parce que j'ai foi en Dieu et foi aussi dans la raison que rhomme reçut de son Créateur; le délire qui la trouble à l'heure présente cessera ; comme dans la vie de l'homme, il est dans la vie des nations et du monde des crises terribles amenées par un mal lent et profond et qui décident de la vie et de la mort.
L'humanité traverse un de ces moments de crise, elle est dans une agitation extrême comme la mer à l'approche de la tempête. Vous avez foi dans le principe vital du monde, dans le rapprochement de l'Église et des sociétés, et cette
espérance nous réunit lorsque les moyens de ia réaliser nous séparent.
Enfant admirateur de Page où vous vivez, vous voudriez que F Église, pour condescendre aux exigences du siècle, se prêtât aux fausses interprétations de la doctrine du Christ et fît des concessions à Terreur, qu'elle retranchât de sa morale tout ce qui choque la délicatesse des hommes sensuels de notre époque, que Thomme, en un mot, fût le moule, sur lequel elle se façonne, qu^il fût Pidole, elle l'esclave.... jamais. Aimez votre siècle, aimez-le de toutes les tendresses de votre âme, mais aimez-le sans faiblesse ; qu'un attrait naturel ne vous rende pas aveugle et injuste.
Je proteste avec ce qui reste de chrétiens parmi vous contre le divorce entre l'Église et la société du dix-neuvième siècle, mais j'accuse cette société d'en être l'auteur; vous protestez « contre ces doctrines et ces pratiques qui se nomment romaines, dites-vous, mais qui ne sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements, toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer la constitution de l'Eglise, le fond comme la forme de son enseignement, et jusqu'à l'esprit de sa piété ; » moi, je proteste
contre les doctrines révolutionnaires et impies des philosophes de nos jours, héritiers des principes et des maximes mal compris de 89, contre les pratiques athées des sociétés, contre vous qui essayez de rompre F unité de F Église et de changer le fond de son enseignement en en modifiant la forme. Vous protestez « par-dessus tout contre la perversion sacrilège de l'enseignement du Fils de Dieu, dont Fesprit et la lettre sont également foulés aux pieds par le pharisaïsme de la loi nouvelle » ....
Arrêtez.... c'est contre vous-même que s'élèvent vos protestations. Ne vous arrive-t-il jamais, dans vos citations, d'élaguer tout ce qui vous pourrait condamner et de prendre seulement ce qui, détaché du reste, semble vous donner raison ? Et n'avez- vous pas foulé aux pieds ces paroles que le Christ un jour adressa à ses apôtres et qui donnent à l'Église sa force et son autorité : « Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. » « La sincérité avec les autres et quelquefois avec ellemême est ce qui manque le plus à la conscience contemporaine, » avez- vous dit quelque part. Jamais mot plus exact ne fut écrit ; mais, s'il est vrai que « vous ayez fait de l'absolue sincérité.
surtout dans les matières religieuses, la règle invariable de vos paroles et de vos écrits, » je puis croire qu'elle est d'abord la règle de vos pensées et de votre conscience, et qu'au fond de votre âme peut-être vous avouerez avoir quelque peu mérité l'accusation que j'ai retournée contre vous.
Quel est donc le prétexte de ceux qui veulent séparer l'Église de l'État ? Le voici : on reproche aux catholiques d'établir une solidarité réelle entre certains gouvernements, certaines dynasties, et la cause de leur Église. Mais de quel droit rendrions-nous notre religion solidaire d'un régime politique, sans l'assentiment et, je vais plus loin, sans la volonté formelle du chef de l'Église? Or, depuis quand le Saint-Siège a-t-il déclaré la cause religieuse nécessairement liée à une restauration de la maison de Bourbon en France, et de la dynastie salique en Espagne ?
Bien éloignée de favoriser des compétitions de partis, la Papauté a pris une attitude de neutralité vis-à-vis d'elles, et les catholiques, comme
tels, n'ont pas eu une autre attitude que la Papauté. On les a vus accepter tous les régimes politiques et ne leur demander que d'observer les règles de la morale publique et du droit des gens, de rester fidèles aux grands principes sociaux, en dehors desquels les peuples ne peuvent être que malheureux. C'est ainsi qu'en France ils ont servi successivement le gouvernement de' Juillet et la république de 1848, l'empire et la république de 1870. C'est ainsi qu'en Espagne ni la royauté d'Isabelle, ni la république de Castelar ne les ont trouvés rebelles.
Nos adversaires devraient le savoir : l'Église catholique ne peut pas lier sa cause à celle d'un gouvernement, ni d'une dynastie, ni d'un régime politique, parce que ce* sont là choses fî'agiles et périssables, et qu'elle est divine et immortelle. Qu'il y ait eu des sympathies, des préférences, nous ne le nions pas et nous ne pourrions le faire sans nier des faits avérés *, mais à qui faut-il imputer les causes de cette sympathie? Elle ne s'adressait pas à un parti, elle ne reposait pas sur la confiance envers un homme ou dans une combinaison politique : les hommes changent si souvent et les régimes politiques ont si peu de garanties, l'attitude des catholiques
était dictée par des principes d'un ordre bien supérieur à des intérêts humains. Les gouvernements qu'ils défendaient leur paraissaient plus conformes aux besoins de la société et aux sains principes de Tordre social et religieux.
Voilà le seul but des catholiques ; quel est celui de leurs adversaires ? Quelles seraient les véritables conséquences du divorce social ? Et d'abord qui le réclame? Ce n'est pas PÉglise, ce ne sont pas les catholiques pour qui néanmoins on prétend travailler. Sont-ils si simples qu'ils ne sachent pas juger ce qui leur est avantageux ou nuisible, et profiter des moyens de grandir et de s'étendre? Cependant on les trouve ingénieux, pleins de finesse et de ruse; voudrait-on faire l'expérience de leurs lumières et s'assurer s'ils sauront découvrir le piège ?
Au contraire, la plupart des hommes qui demandent à grands cris la séparation de l'Église et de l'État, qui en font la condition sine quâ 7ion de la liberté, son principe et son objet, sont par leur doctrine et leur conduite les ennemis de l'Église : c'est assez dire quel est leur but, la liberté qu'ils poursuivent et les résultats qu'ils espèrent. Car je ne leur ferai point l'injure de les penser assez aveugles pour, sans le savoir, agir
— i3o — dans notre intérêt, et je ne les suppose point assez courtois pour le faire sciemment. Et ils le seraient, que nous, gens de cœur, nous prendrions leurs amabilités pour une insulte. Assurément ils n'ont point pour mobile de mettre en pratique la sublime morale du Christ dont ils ne veulent point pour maître, et de nous rendre le bien pour le mal qu'ils nous accusent de leur faire ; plutôt ils croiraient faire une œuvre agréable à Dieu (ou à leur vengeance) en nous mettant hors d'état de nuire *, ils ne cherchent pas non plus la plus grande gloire de l'Eglise qu'ils n'aiment pas, ni la perfection et le bonheur des catholiques qu'ils détestent.
Une telle générosité est contraire à l'ordre naturel des choses ^ et, tenez*, républicains, royalistes, bonapartistes, vous tous qui vous disputez la France en ce moment, et ne craignez pas de faire les plus monstrueuses coalitions pour faire triompher votre parti, n'est-il pas vrai, lorsque vous voyez des adversaires politiques agir parfois de concert avec vous, que vous êtes loin de croire à leur désintéressement, et que si le gentil minet vous caresse, ce n'est pas vous qu'il suit ? Cela c'est de la prudence la plus vulgaire ; mais nous, nous avons aussi le droit, que
— i3i — dis-je ? le devoir d'être prudents, et notre raison n'a pas abdiqué. Toutefois ils ne mentent pas ceux qui nous disent qu'ils travaillent pour nous en travaillant à la séparation de l'Église et de l'État, car ils savent bien que nous ne les croyons pas davantage que l'assassin qui nous assurerait de sa tendresse en nous posant le couteau sur la gorge.
Les juges, lorsqu'ils ont à prononcer sur la culpabilité d'un homme, s'enquièrent toujours avec exactitude des liaisons, des rapports, des faits et gestes du prévenu avant son arrestation, et les renseignements qui leur sont donnés forment la base de leur jugement.
C'est que la connaissance des hommes est d'un puissant secours pour apprécier leurs actes, et nous pourrions déjà nous édifier sur les desseins de nos adversaires.... Les débats sur la liberté de l'enseignement supérieur l'ont assez clairement prouvé. M. Challemel-Lacour, qui exprimait la pensée du radicalisme, n'a laissé aucun doute sur la manière dont son parti entend la liberté de l'Église vis-à-vis de l'État.
Aux yeux du libéralisme, donner la liberté à l'Église, c'est lui enlever tous ses droits et lui dénier toute action publique et sociale. Le libé-
ralisme donne à F Église le droit de posséder, de juger, de faire des lois qui aient une sanction extérieure. Il ne veut pas la reconnaître comme un véritable empire spirituel, investi de tous les droits inhérents à l'existence d'un empire; mais il Tenvisage comme une pure abstraction religieuse, professée par un nombre plus ou moins grand de citoyens, qui ne pourront jamais, quels qu'ils soient, et quels que puissent être leurs motifs, se refuser à obéir aux lois de l'État. La liberté que les libéraux veulent accorder à l'Église n'est rien de plus, ni rien de moins que celle-là. Elle est synonyme de mort sociale...
La pensée fondamentale du libéralisme moderne, c'est l'absorption par l'État de toute autorité sociale, et sa suprématie absolue, même dans les choses de la religion. L'important pour lui, c'est la souveraineté de l'État, et la phrase incidente concernant l'Église libre n'est quun leurre fort en usage chez les libéraux pour jeter un peu de poudre aux yeux des gens superficiels.
Mais, dites-vous. Père Hyacinthe, on doit être prudent surtout lorsqu'il s'agit de condamner; et puis de nos jours on voit tant de bizarres choses qu'il faut craindre de juger téméraire-
— i35 — ment... Et puis encore, il ne faut pas scandaliser le monde, lui qui croit si difficilement le mal et qui ne parle jamais qu'à bon escient : témoin les journaux qui jamais sans preuves ne nous ont accusés devant la France et devant le monde de fomenter des troubles au sein de notre patrie, d'y semer la division et de travailler à la rendre esclave; témoin vos insinuations calomnieuses contre les évêques à qui vous reprochez d'avoir menti à leur conscience parce qu'ils ont adhéré au dogme de l'infaillibilité.
Mais comment se fait-il que, tandis que vous paraissez gémir des divisions au sein de la société comme au sein de l'Église, et désirer de toutes les forces de votre âme cette fraternité qui confond les peuples en un seul, les rassemble pour marcher vers un même but et se réunir sous la bannière du Christ, tandis que l'unité en Dieu est la pensée et le rêve de votre cœur, comment se fait-il que vous désiriez, vous aussi, maintenant, la séparation de l'Église et de l'État? Dieu est le principe de l'homme et le père des sociétés -, la charité du Christ et sa morale forment le ciment qui seul peut les unir, la religion est la sève qui les fait vivre; et vous, qui croyez « au triomphe définitif de la vérité et de la justice, à l'organi-
— i34 — sation d'une Eglise et d'une 'société parfaites, au règne de Dieu et de son Christ en ce monde » et qui voulez travailler à cette grande œuvre, vous pensez donc que le plus sur moyen de la réaliser est l'emploi d'une mesure dont certainement vous n'avez pas calculé les conséquences, que les rationalistes, les matérialistes de toutes sectes désirent comme favorables à leurs projets, et que les méchants regardent comme l'aurore de leur puissance.
Vous trouvez « légitime e: désirable » la séparation de l'Église et de l'État « qui consiste dans la suppression du budget des cultes, dans l'élection des pasteurs rendue aux troupeaux, dans le gouvernement de l'Église par l'Église elle-même. » D'abord je vous ferai remarquer que personne n'ose donner à sa demande une autre explication; c'est le but avoué, et qui, je crois, paraît à beaucoup non-seulement avouable, mais sage et utile. Toutefois, nous l'avons déjà vu, il en est qui dissimulent mal leurs espérances derrière leurs sourires, et d'ailleurs quoi-
que tout parfumé de justice et de sainteté, le but avoué n'est pas, il s'en faut, exempt de reproches! L:. suppression du budget des cultes fait sourire les économistes qui voient le Trésor grossi des sommes qu'il n'aura plus à verser; tous les fonctionnaires, les employés de l'Etat qui convoitent le modique traitement affecté aux prêtres comme un accroissement du leur; le capitaliste avare, le voluptueux qui espéreraient voir diminuer l'impôt, et garderaient dans leur bourse ou dépenseraient ailleurs les quelques francs qu'ils remettent forcément entre les mains de l'État.
Eh bien, supposons le budget des cultes supprimé, les sectateurs devront alors fournir aux besoins de leur culte et de leurs ministres respectifs ; mais comment se fera la répartition de cet impôt? Nécessairement chaque communion formera une société particulière, avec ses répartiteurs, ses receveurs particuliers, sa caisse particulière, ses employés spéciaux soumis à un contrôle spécial et indépendant, sans aucun rapport avec le gouvernement de l'État. Or, vous le savez, les rapports s'établissent, les liaisons se fondent sur l'intérêt commun et les besoins réciproques. Les partisans d'une même doctrine
— i36 — se trouveront donc tout naturellement unis et rapprochés par des liens qui exclueront les disciples d'une autre secte. Il y a là, Messieurs les unitaires, vous qui nous reprochez de semer la discorde, il y a dans votre mesure un germe de division qui peut se développer au point de former dans TÉtat des nations distinctes, quasi étrangères Tune à Fautre, et ne se réunissant qu'aux jours du péril commun.
Toutefois je sais bien ce qu'ils pensent au fond de leur âme : Nous ne sommes plus au moyen âge, disent-ils; les esprits et la politique ont bien changé depuis les jours où catholiques et protestants se battaient dans les rues*, le temps des luttes armées est loin de nous; aujourd'hui les questions religieuses, les intérêts religieux occupent généralement parmi nous un rang trop secondaire pour devenir jamais ni un lien puissant, ni une cause de schisme. Et puis la séparation de l'Église et de l'État, telle que nous la souhaitons et que nous l'espérons, aura pour résultat d'affaiblir les liens des coreligionnaires en augmentant l'indifférence des hommes. — Ils comptent sur le sommeil?... Qu'ils prennent garde de faire un faux calcul ; car ils vont éveiller ceux qui dorment, et arriver peut-être au but
'qu^ils veulent fuir. Beaucoup de gens paraissent peu soucieux de leurs affaires tant que d'autres s'en occupent pour eux; deviennent -ils les gérants de leur fortune, obligés de veiller sur leurs intérêts, ils se métamorphosent complètement et leur indifférence fait place à la plus grande activité. Sûrement leur projet, s'il était adopté, aurait pour conséquence médiate et naturelle la diminution de la religion en France; mais il est aussi bien certain que la question du budget des cultes va tirer de leur léthargie grand nombre d'hommes qui de la religion ne connaissent que le mot ; peut-être en s'occupant de ses intérêts matériels ils auront le désir, la curiosité de la connaître-, et c'est ma conviction, cette mesure créera en peu de temps plus de catholiques que les meilleures raisons et les plus beaux discours.
Cependant, je le veux bien, regardons comme nulles les conséquences de la séparation de l'Église et de l'État, tant que la perception de l'impôt se fera sans difficulté. Mais il n'y a point ici -bas de paix perpétuelle : des conflits peuvent survenir entre les receveurs et les contribuables, qui les apaisera ? Si quelqu'un refuse de payer, aura-t-on le droit de le forcer? Sont-ce les lois et
— i38 — la justice du gouvernement qui vont intervenir ? ou bien la société religieuse aura-t-elle son code et ses moyens de répression ? Et ne voyez- vous pas que d'un côté, sous prétexte de maintenir Tordre et la paix, TÉtat va de nouveau s'immiscer dans les affaires religieuses, tandis que de l'autre il va se diviser profondément ? De plus, la perception de l'impôt pour les besoins du culte étant séparée de la perception de l'impôt pour le gouvernement, le nombre des receveurs augmentera forcément, et les frais aussi ; or le peuple n'aime pas de voir chaque année monter le total de ses impositions ; il est écrasé, vous le savez bien, et on cherche parfois à alléger un peu son lourd fardeau en diminuant ailleurs le nombre des employés.
Mais si l'on n'établissait point d'impôt, si les frais du culte étaient couverts librement par la générosité des fidèles, les choses n'iraient-elles point parfaitement? Oui, pourvu que ces frais fussent couverts, mais le seront-ils ? Non. Cependant on me montre les sommes énormes recueillies partout pour le pape; j'entends des voix me demander s'il serait plus difficile d'obtenir des paroissiens pour l'église de leur village, pour le prêtre demeurant au milieu d'eux, vivant
— i39 — avec eux, se dévouant pour eux, ce que Ton obtient pour le pontife qui est à Rome, pour l'érection de sanctuaires dont on pourrait fort bien se passer, pour la construction d'églises dans les pays étrangers. On me réplique que toutes les sommes, versées inutilement entre les mains du pape, suffiraient largement à l'entretien des ministres et aux frais du culte. Passons, sans nous arrêter maintenant à ce mot inutilement. Je sais que la générosité des catholiques dépasse de beaucoup les besoins personnels de Pie IX; les dons qu'on lui offre sont la protestation muette mais éloquente de tous les catholiques, l'expression de leurs sentiments, la satisfaction qu'ils donnent à leur cœur d'enfant dévoué de l'Église et du Saint-Siège, l'innocente vengeance de leur amour; et à tous ces points de vue il serait difficile d'obtenir pour une autre œuvre le même produit que pour celle qu'on a pieusement appelée : l'œuvre du denier de Saint- Pierre; mais je sais aussi, et ceux qui parlent ne l'ignorent pas, que tous les points de la France ne sont pas également religieux, ni tous également riches, ni tous également généreux. Je sais, et ils le savent aussi bien que moi, qu'il est certaines gens, certains petits peuples qui donneraient
pour n'avoir point chez eux de curé dont la seule présence est une prédication muette des devoirs qu'ils foulent aux pieds, une accusation et un reproche, qui donneraient, dis-je, le double de la somme nécessaire à Tentretien du ministre.
Ah ! je Pavais prévu, vous souriez d'un sourire malin et rempli de satisfaction. Votre jeu réussit à merveille et vous avez raison de vous réjouir en applaudissant à la liberté du peuple et à Pusage qu'il promet d'en faire. Qui n'envierait cette liberté qui rend l'homme inquiet et tremblant devant le souvenir de la justice et du devoir, devant celui qui fait penser à Dieu ! Quel bonheur et quelle gloire pour la France de posséder et de répandre une telle liberté! Hâtez-vous de la lui donner afin qu'elle redevienne la reine des nations et la maîtresse du monde et qu'elle puisse s'asseoir, noble et fière entre la tyrannie du mal qu'elle aura engendré et la vengeance du bien qu'elle répudie !
Ils n'ignorent pas non plus qu'il est des populations très-religieuses mais en même temps très-pauvres et dans l'impossibilité de pourvoir par elles-mêmes à l'indispensable du culte-, leur misère sera donc un obstacle au libre exercice
de leur religion, et cependant les faux libéraux, loin de chercher à leur venir en aide, les privent de tous secours • tout est pour le mieux, pensentils, et ils applaudissent à leur mesure, et ils sont fiers de son succès.... Quelle pensée y a-t-il au fond de toutes ces choses ? Quel est le mobile qui dirige vers des résultats si opposés en apparence, et aboutissant à une fin unique?...
Toutefois suspendons encore notre jugement, car ceux que nous sommes tentés d'accuser comptent peut-être sur les populations plus riches et plus généreuses pour venir en aide à celles qui n'ont que des ressources très-insuffisantes. Cependant ils savent comme moi qu'il y a des paroisses pauvres d'autant plus ignorées qu'elles sont plus petites, moins commerçantes et plus misérables; et la charité soulage peu les maux qu'elle n'a point vus et les besoins qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Et puis la répartition des secours, fût- elle confiée aux mains les plus habiles, est une chose très-délicate, qu'il est presque toujours impossible de faire selon les besoins variables de chacun. Il suffit pour s'en convaincre de connaître quelque peu une ville quelconque et de voir combien de souffrances demeurent inconnues, oubliées lors même qu'on
apporte dans la distribution des secours un soin si scrupuleux.
Ce n'est pas tout, et voici encore une des raisons qui ont valu à Pœuvre du denier de Saint- Pierre le succès qu'on espérerait en vain pour une autre : c'est que le malheur et l'épreuve ont sur le cœur des droits et une puissance que ne saurait acquérir le besoin permanent. Le choc qui brise la félicité d'un homme brise aussi l'âme qui en est le témoin, tandis que la vue d'une souffrance habituelle ne lui cause que peu d'impression; on est plus touché de la détresse de celui qui fut grand et heureux que de la misère de l'homme qui ne connut jamais que la pauvreté; à l'un on donne avec largesse, on est plus avare pour l'autre. On verse avec générosité quand on a l'espoir de terminer des maux comme on travaille avec ardeur pour achever un ouvrage; mais la libéralité se lasse, s'engourdit en présence de besoins incessants, la pitié s'émousse et l'oreille s'habitue à la plainte. Croyez-vous que les Danaïdes n'auraient point travaillé avec plus d'ardeur si leur tonne eût pu se remplir et leur tâche s'achever ? Et pensez-vous que les besoins des églises et du culte se perpétuant, ne lasseront jamais le courage et la charité ?
La charité c'est un devoir, c'est vrai, mais la générosité n'est pas une loi universelle : c'est un astre dont les nuages par instants nous peuvent priver, une flamme que le vent fait vaciller, éteint et rallume; il faut attendre qu'elle nous réchauffe et supporter son absence. D'ailleurs il faut tout prévoir : momentanément les ressources peuvent manquer, et la générosité, ne dût-elle jamais se démentir, se trouver paralysée; les fortunes, de nos jours surtout, s'évanouissent comme un songe ; le commerce et Tindustrie ressentent le choc de tous les mouvements qui s'accomplissent autour d'eux ; tout influe sur leur tempérament sensible, les pensées, les idées, les imaginations, la crainte, le rêve.
A notre époque plus que jamais, il survient à chaque instant des moments de crise terrible qui portent partout le désordre, la gêne et la ruine. Eh bien, quand tout est en souffrance, quand vient à se ralentir ou à s'arrêter la roue qui pousse la machine, que les populations les plus industrielles et les plus riches voient tarir la source de leur prospérité, qu'il ne leur reste plus que For de la pitié, des désirs et des regrets inutiles, êtes-vous prêts à les remplacer ? Avez- vous trouvé le moyen de fournir alors aux besoins du
culte?... Grave question que vous n'avez pas le droit d'écarter, surtout quand déjà le soupçon plane sur vous.
Et si vous laissez le problème sans solution, ou si elle n'est pas satisfaisante pour les populations, qu'arrivera-t-il ? Les gouvernements ne devraient point oublier que la religion est dans la nature même de Phomme, qu'elle lui est nécessaire, que le culte est essentiel à la religion, et que, priver des hommes d'autel et de prêtre, c'est jeter au sein du pauvre surtout le désespoir qui fait mourir et la haine qui tue.
Cependant, que deviendra le ministre du culte au milieu d'une paroisse sans ressources aucunes? L'abandonnera-t-il ? Non, jamais, lorsqu'il devrait y souffrir les privations les plus dures, la faim. Gomment y vivra-t-il? Pauvrement, mais de quoi ? Voulez- vous qu'il se fasse ouvrier ou mendiant? Voulez- vous qu'au lieu de cultiver les âmes, de bénir les mariages, de baptiser les enfants, de consoler les malades, d'offrir pour les vivants et pour les morts le sacrifice de bénédiction et de salut, d'instruire et le peuple et ses fils, voulez-vous qu'il aille bêcher les champs, arracher l'herbe, faucher le blé, tisser les toiles ?
Si de lui le peuple n'attend que cela, vous pouvez le renvoyer, il peut partir; ses bras seront remplacés avantageusement peut-être, la terre ne manquera point d'ouvriers. Mais si vous lui demandez autre chose, est-il juste de l'accabler ? Pourquoi exiger de lui ce que vous n'avez pas le droit de demander aux serviteurs à gages que Ton nourrit chez soi, ce que le maître le plus brutal jamais n'a songé à exiger de ses noirs esclaves? Eh quoi! vous voulez que le prêtre, lassé au service des âmes, emploie toute sa nuit à gagner son pain du lendemain, ce pain qu'il arrosera de ses sueurs en travaillant pour elles?... Aimez-vous mieux qu'il aille s'humilier et tendre la main, celui qui ne l'ouvre jamais que pour donner et pour bénir? Et devant qui? Devant des pauvres qu'il soulage aujourd'hui et qui croiront recevoir quand on leur demandera, qui entendront, surpris et attristés, une prière qu'ils ne pourront exaucer, au lieu des paroles qui faisaient descendre en leur âme l'espérance et la consolation.
Pourquoi tient-on à donner, surtout à certains des fonctionnaires de l'État, une position indépendante? On le doit, dites- vous, à la dignité des représentants du pays et de l'autorité, et cela
contribue au maintien de Tordre et au respect des lois. Vous trouvez la chose bonne, utile, nécessaire même jusqu'à un certain point, puisque vous la maintenez. Je pense comme vous ; rhomme a besoin pour accomplir son devoir, d'une force qui lutte contre sa faiblesse, et son amour-propre le porte à se révolter contre ceux que sa vanité dédaigne. Aidons-le donc à faire ce qu'il doit en donnant à l'autorité, non point le faste qui éloigne ni les grandeurs qui accablent le petit, mais cette indépendance qui maintient la liberté d'action et conserve à chacun son rang et ses droits. Laissons-la au prêtre, cette indépendance, ne l'obligeons point à mendier, car lui aussi il a droit au respect et à l'obéissance : n'est-il point le représentant de l'autorité divine, le maître de la vertu et de la morale au milieu du peuple, le chef et comme le père d'une portion de la grande famille chrétienne ! Et serait-il juste, est-il dans l'ordre que le père aille tendre la. main à ses fils ? aurait-il encore pour les instruire et les reprendre la même autorité ? Ceuxci plutôt ne mépriseraient-ils point les leçons et les reproches de l'homme qui attend d'eux son pain de chaque jour et qui tantôt leur parlait en suppliant? Vous qui voudriez voir aboli le célibat
ecclésiastique, dites-moi, que ferait le prêtre s'il avait des enfants à nourrir et à élever ? Toutefois, ce n'est point pour annoncer la vérité que le prêtre a besoin d'indépendance, n'est-il pas libre? Mais c'est afin de rendre sa parole plus efficace; ce n'est point pour accomplir son devoir, mais pour aider les autres à le remplir.
Je ne vous ai rien appris, ce me semble, en vous montrant les embarras que créerait la suppression du budget des cultes; tout ce que je vous ai dit, vous le savez parfaitement; alors pourquoi s'amuser à bouleverser les institutions, à les remplacer, lorsqu^'elles sont bonnes, par des mesures qui tendent à produire le désordre? Vous savez ce qu'il est grand, le nombre des catholiques indifférents, sur la générosité desquels il ne faut point s'édifier, et cependant vous comptez sur les largesses des fidèles pour subvenir aux besoins du culte; comment se fait-il donc que chez les peuples, même les plus patriotes, on n'ait jamais pensé à rendre l'impôt facultatif?... Comment se fait-il que l'homme, avec les mêmes moyens, en face des mêmes besoins prenne, pour arriver aux mêmes résultats, des mesures différentes?... Pourquoi encore dé-
charger les uns de Timpôt pour laisser le fardeau aux classes moyennes qui sont restées les plus dévouées à la religion et qui sont relativement les plus généreuses?
Mais voici une solution aux problèmes que nous avons longuement étudiés et que nous n'avons pas su résoudre, une réponse péremptoire aux questions qui nous semblaient un triomphe. Elle me saisit, me glace, me réchauffe et me réduit à un silence humiliant. Il nous faut l'admettre, avouer que nous avons été aveugles dans notre manière de voir et injustes dans nos soupçons, que nous avions tort et que nos adversaires ont raison. Tout cela est pénible à confesser publiquement devant ceux qui ont déjà la raillerie sur les lèvres, qui vont rire de notre mortification, se prévaloir de nos aveux et s'en servir contre nous. Du courage pourtant, et soyons francs*, sachons reconnaître que notre raison peut se tromper quelquefois-, ce n'est p as un mérite vulgaire à notre époque que d'être franc et loyal.
On nous dit avec un ton de docteur et de maître: « Il n'est pasjusteque les citoyens appartenant à une Église, étrangère à la vôtre, paient vos ministres et contribuent aux frais d'un culte
différent du leur, opposé au leur. Cest un abus qui n'a duré que trop longtemps et qu'il faut détruire ; c'est un outrage à la liberté de la conscience sur laquelle nous n'avons aucun droit, c'est un joug humiliant qui opprime l'âme que nul ne peut asservir. » Avec son vêtement de justice et de liberté ce langage a de quoi séduire les âmes les plus droites et les cœurs les plus généreux. Est-ce un piège tendu à l'honnêteté ? est-ce la sincère expression d'un sentiment faux qui a prévalu, faute de lumières ? Je ne saurais le dire, je n'aime que ce qui est vrai ; mais je respecte tout ce qui est sincère, et je ne veux accuser personne, persuadé que beaucoup ont été trompés par la beauté du langage et l'éclat des vertus. Il séduisit autrefois mon œil charmé : dans les bornes de la raison et du possible, l'indépendance est mon rêve, et j'aime la liberté... autant que mon âme dont elle est le plus noble attribut-, puis un doute survint dans mon esprit, et je tâchai de l'éclaircir....
Vous souvient-il de ces longues discussions qui, pendant deux mois, soulevèrent des orages au sein de la première Constituante et aboutirent à la consécration du principe du salaire des -cultes par l'État? Cela me revint à la mémoire
— i5o — tandis que je cherchais perplexe, si les apparences ne m'avaient point trompé. D'un côté la France était épuisée, ses finances dans un désordre extrême, la dette publique énorme; chacun cherchait un remède au mal profond de TÉtat. L'antique piété et aussi la reconnaissance des fidèles avaient rendu les ordres religieux et le clergé propriétaires de richesses considérables. Elles n'étaient pas incompatibles avec l'esprit du cloître, car elles furent plus encore la propriété du pauvre que celle du prêtre et du moine. Mais le peuple et l'État, qui les avaient souvent convoités, prétendaient que ces biens étaient devenus une cause de désordre et avaient altéré le sublime esprit de la religion ; et dans ce moment de crise, chacun instinctivement avait jeté sur eux ses regards comme sur la planche unique mais assurée du salut. La détresse et l'opulence étaient dans la même famille, l'une auprès de l'autre *, elles se regardaient et songeaient.... le droit, la liberté, la justice, la vertu et mille questions jetées au milieu de questions de finance, par instants leur faisaient baisser les yeux ou leur donnaient un courage extraordinaire et une verve brûlante.
Ne répétons pas ce que d'autres ont dit sou-
— i5i — vent avant nous, ne discutons pas sur des faits nécessaires dans une certaine mesure, injustes dans une autre balance. La nation s'était emparée des biens destinés à Fentretien du culte et des ministres, mais on s'engageait à fournir aux besoins de ceux qu'elle laissait sans ressources. C'était une bien faible compensation pour tant de richesses enlevées à leurs possesseurs, mais elle paraissait tellement naturelle et nécessaire que nul n'osa s'opposer à ce qu'elle fût accordée, excepté ceux qui pensaient qu'on allait par cette mesure placer l'Église sous la dépendance de l'État. Eh bien ! comment ce dédommagement légitime serait-il aujourd'hui devenu une injustice ? C'est ce que je ne comprends pas. La France a consacré le principe du salaire des cultes^ elle a rendu des décrets, et ces décrets, le caprice, un prétexte admis sans examen n'ont pas le droit de les effacer ; il faut des raisons sérieuses. La production de faits nouveaux ou inconnus à l'époque de la promulgation de la loi , et modifiant la situation, l'injustice de cette loi elle-même et l'abus des droits accordés peuvent seuls motiver l'abrogation des décrets. Or l'État ne peut invoquer aucune de ces raisons. L'Église n'est point entrée en pos-
session de ses richesses, et ses droits ne peuvent être annulés.
Je sais bien que la Constituante, en votant le salaire des cultes, s'est surtout appuyée sur ce considérant « que le culte est un devoir pour tous, que tous sont censés en user, et quela milice sainte est entretenue de même que l'armée, pour l'utilité d etous y> -, mais pouvait-elle dire autre chose? Rappeler le motif qui Pobligeait à pourvoir aux frais du culte quand F État jusqu'alors n'avait pas eu à s'en préoccuper, n'était-ce point se reconnaître, en quelque manière, coupable de spoliation et de . vol ? Ajoutons que le décret du 2 1 novembre 1789 a été sanctionné par le concordat de 1 80 1 . Il faut donc, en tout cas, un accord des deux parties pour déchirer un contrat authentique, régulier, indéniable.
C'est donc en vain que des hommes convaincus mais craintifs ont allégué l'indépendance de l'Eglise qui s'opposerait, selon eux, à ce qu'elle acceptât du gouvernement ce qu'ils appellent le salaire de ses fonctions. L'Église, c'est vrai, est nécessairement indépendante de l'État, mais ce qu'elle en reçoit ne nuit en rien à sa liberté Le clergé ne tend point la main; il accepte avec ^ dignité le paiement d'un débiteur acquittant sa
— i53 — dette et demeurant toujours son obligé. En France, on croit faire l'aumône à ceux qu'on a dépouillés avec leurs propres richesses -, on s'arroge le droit, si tel était le bon plaisir des maîtres du moment, de refuser au prêtre ce qui lui est dû : ce serait alors le droit de la force et le fait d'une puissance malhonnête, l'histoire trop souvent répétée du loup et de la cigogne.
Le clergé est depuis longtemps habitué à l'injustice, mieux que vous il connaît les hommes et sait à travers le mensonge reconn.iître et démêler les fils de l'intrigue . Il est la force morale des gouvernements, leur appui, leur autorité, leur puissance *, mais ni la flatterie, ni l'insulte, ni les honneurs, ni le glaive n'en feront jamais l'esclave et le complice. Vous souvient-il de ce grand seigneur qui devint archevêque de Cantorbéry et dont le roi d'Angleterre Henri II espérait faire une créature aussi dévouée que puissante ? Le beau gentilhomme devint l'illustre prélat qui défendit les droits de l'Église contre le despotisme de son maître, plus tard le généreux martyr que le monarque blessé sacrifia à son ressentiment.
C'est une fière milice que Vesclave de Rome^ la soldatesque et la valetaille de Pie IX \ vile
et méprisable on la laisserait ramper, on ne Tinsuite que parce qu'elle est noble et grande; parmi ceux qui craignent de l'asservir, il en est qui lui reprochent quelquefois de n^être pas assez simple et de ne point se prêter facilement à leurs caprices. Car elle ne se courbe pas devant tous les commandements, et il n'est point aisé de lui faire baisser le front. Soumise à toute loi juste, elle l'observe et la fait observer scrupuleusement ; mais, devant celle que Dieu n'approuve point, elle relève fièrement la tête pour répondre avec calme et fermeté comme autrefois les apôtres aux Romains : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes » ; l'esclave de Rome n'est l'esclave que du devoir, et le devoir c'est Dieu qui l'impose. Est-ce que le clergé de l'Allemagne ne sait point garder son indépendance ? Vous le trouveriez partout aussi inflexible devant la colère de l'homme et la vengeance des gouvernements quand leurs lois sont en contradiction avec les lois divines. Parcourez l'histoire, vous rencontrerez peut-être un prêtre que les promesses ont séduit ou les menaces épouvanté, mais un clergé servile,il vous faudra le chercher dans les Églises qu'une prétendue liberté sépara de l'Église romaine.
IDD —
Chassez donc ces craintes qui se sont emparées de votre âme vertueuse, tellement amie de la justice qu'elle redoute même jusqu'à l'action de celle-ci sur l'injustice : la crainte, croyez-moi, est une mauvaise conseillère. L'Église vous assure qu'elle saura devant l'État garder sa liberté d'action comme elle sait respecter celle de la société civile. D'ailleurs, pourquoi tant d'appréhensions? Les prêtres ne sont point des fonctionnaires dépendant de l'État, mais lors même qu'ils le seraient, suffit-il pour perdre son indépendance d'accepter un emploi rétribué par le gouvernement ? Certes, il serait grand en France, le nombre des esclaves. Et ce serait nos plus grands hommes qui se seraient ainsi vendus!... Oh! l'immense et vil marché ! Cependant, il faut en convenir, tout est devenu vénal ; le népotisme s'est établi partout, mais nous, nous ne vendons point nos consciences aux marchands, et la monnaie qui déshonore n'a jamais eu cours chez nous. Du reste notre ambition a pour bornes le bien général, et nos personnes n'ont que faire de la faveur des gouvernements.
Eh quoi ! ce grand mot de justice que vous avez invoqué, qui se dressait devant moi comme une séduction, et m'entraînait vers votre parti.
— i56 — voilà qu'il est devenu mon arme contre vous. Cependant, je le sais, les gouvernements ont pour leurs propres fautes, une conscience trèslarge ; ils se persuadent facilement que les crimes, qu'ils commettent au grand jour, ne sont que des peccadilles, et que le temps a le pouvoir de légitimer ce que condamne la loi. Aussi vous ne me paraissez point convaincu et vous trouvez peutêtre que ma raison à moi se contente de peu, .que je suis d'une naïveté étrange et que mes principes sont trop à Tantique. Soit ; autrefois les familles payaient les maîtres de leurs enfants: comment avez-vous trouvé plus convenable que rÉtat rétribuât lui-même les instituteurs parce •qu'en se dévouant à Téducation du peuple, en formant des citoyens, ils contribuent à la grandeur et à la prospérité des nations ? Je suis de votre avis, mais quel est, dites-moi, le principe de toute justice et le fondement de l'éducation ? N'est-ce point la religion ? La loi de Dieu maintenue par l'Église a empêché plus de crinies que les jugesn'en ont jamais eu à examiner, elle protège l'ordre, mieux que la prison et le code pénal tout entier ; et à ce point de vue comment des citoyens pourraient-ils se plaindre de contribuer à l'entretien des ministres de la religion
puisqu'ils contribuent pas cela même au maintien de Tordre public et moral ? Car les gouvernements ont besoin de Tappui de la religion.
Toutefois la mission de celle-ci n'est point de leur prêter sa force*, elle les soutient parce qu'elle fait respecter l'ordre qu'ils doivent maintenir, et elle se trouvera toujours en contradiction avec un gouvernement injuste. Aussi n'est-ce point la rémunération de ses services que demande le ministre du culte ; il travaille pour la gloire de Dieu et le bonheur de l'humanité, et n'attend point son salaire ici-bas *, mais il réclame de la justice humaine, en vertu de son droit et au nom du peuple qu'il veut rendre heureux, ce qui lui rendra la tâche plus facile.
Un ancien ministre de l'instruction publique disait après Talleyrand que l'instruction élémentaire étant nécessaire à tous, il en résulte qu'elle est due à tous-, que l'État doit à chaque citoyen le nécessaire à condition qu'il le puisse donner, que par conséquent l'instruction primaire doit Stre gratuite et universelle. Remarquez d'abord que ces observations sont faites par des libéraux, ît comparez ce langage avec celui qu'ils tiennent lorsqu'il s'agit de l'étude de la religion. L'instruci:ion élémentaire est nécessaire à tous, — je ne
— i58 — contesterai pas, — mais pensez-vous que la religion soit moins indispensable? Et si TÉtat doit à chaque citoyen le nécessaire, s'il est tenu de lui procurer autant qu'il est en son pouvoir tout ce qui peut contribuer à l'élever et à le rendre heureux, faut-il, en matière religieuse, afficher rindififérence et le dédain ? S'il doit respecter la liberté des individus et surtout leur conscience, il ne se croit pas moins obligé de leur donner la lumière, puisqu'il essaie même d'empiéter sur celle-là, au profit de l'instruction qu'on voudrait rendre obligatoire dans l'intérêt du peuple, je le veux bien, de l'État, encore. Mais comment se fait-il qu'on semble craindre de commettre un nouvel attentat contre la liberté en tendant à l'Église une main amie, et en contribuant sans pression aucune, à faire connaître la religion ? Est-ce encore l'amour du peuple qui inspire ces pensées ?. .. ou bien une autre passion qu'on n'ose pas avouer, la haine de Dieu même, et de son Christ?