FRANCE EN PARTICULIER
La véritable cause des malheurs de la France est l'esprit d'impiété, de division et de révolte qui mine la famille et la société. — On ne saurait attribuer la propagation de cet esprit à l'Église catholique.
J'appartiens à cette Église que vous appelez une secte, à laquelle vous reprochez « ses menées arrogantes et perfides » contre F État et contre la société civile, et que vous voudriez pour ce motif séparer de PÉtat. Mais où est notre arrogance ? où sont nos perfidies? Parce que nous nous
— ibo — sommes comme vous souvenus de cette parole : « Rien n'est si dangereux auprès de Dieu, rien n'est si honteux auprès des hommes, pour un prêtre, que de ne pas dire librement son sentiment », parce que nous avons le tort de ne pas penser comme vous et de Poser dire, parce que nous ne voulons pas, non plus que vous, être des chiens muets, parce que notre conscience nous trace une autre voie que celle que vous suivez au nom de la vôtre, parce que nous élevons nos protestations en face de vos protestations, sommes-nous pour cela arrogants ? Et notre franchise peut-elle s'appeler perfidie ? Qu'il se lève celui que nous avons abusé ! que nos victimes nous accusent ! où sont-elles ? Quoi ! vous nous montrez sanglante, humiliée, courbée sous le joug la France, notre France ; son sang, ses larmes, ses douleurs vous ont fait ressentir a des angoisses vraiment patriotiques » ; et mettant sur la même ligne Pultramontanisme, c'est-à-dire dans votre pensée le catholicisme et l'impiété, vous les appelez des puissances également destructives qui toutes les deux obsèdent l'âme de la France. Vous leur reprochez d'être les ennemis de la patrie.
— i6i — Je vous répondrai d'abord avec le P. Lacordaire :
« Je veux, écrivait-il à Emmanuel, je veux vous mettre en garde contre une pensée capable de vous émouvoir et de vous attrister. On vous dira que Pamour de TÉglise est incompatible avec Tamour de la patrie, le sentiment le plus sacré du cœur de l'homme, et que s'il était possible que Pun fût ennemi de Tautre, ce serait à mes yeux le plus profond déchirement que la Providence eût ménagé à notre épreuve ici-bas -, mais il n'en est rien.
« La patrie est notre Eglise du temps, comme rÉglise est notre patrie de Téternité, et, si Torbite de celle-ci est plus vaste que l'orbite de cellelà, elles ont toutes deux le même centre, qui est Dieu -, le même intérêt qui est la justice; le même asile qui est la conscience, les mêmes citoyens, g qui sont le corps et l'âme de leurs enfants. f' « L'Église, il est vrai, peut être en contradic- I tion avec le gouvernement d'un pays ; mais le 1 gouvernement d'un pays n'est pas la nation, bien moins encore la patrie. Quel est celui d'entre nous qui ait jamais pensé que sa patrie est dans la tête ou le cœur des hommes qui la gouvernent? Notre patrie est le sol qui nous a vu naître,
le sang et la maison de nos pères, Tamour de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre religion. Elle est tout ce que nous croyons et tout ce que nous aimons, sous la garde de ceux qui naquirent avec nous au même point du temps et de Pespace, de la terre et du ciel.
« Le gouvernement n'est pour nous qu'un moyen de conserver tous ces biens dans leur ordre et leur sécurité : et si, loin d'accomplir cette mission, il la trahit ou la déshonore, nous nous réfugions dans le sentiment de la patrie pour y chercher secours, espérance et consolation . Quand Néron gouvernait le monde, Rome continuait d'exister dans ceux qui Taimaient et son forum désert était la patrie de ceux qui en avaient encore une. »
Le jour où la France pourra sentir toute la profondeur de son mal, où la parole lui sera rendue, elle dira que la cause de ses hontes et de ses malheurs c'est le poison de l'impiété et de l'immoralité descendant des hauteurs et filtrant goutte à goutte pour former un fleuve immense qui ronge de ses flots le pied de la montagne v elle dira que c'est l'esprit de révolte sans cesse
— IÔ3 — faisant succéder aux vagues populaires d'autres vagues qui précipitent les premières sur le roc où elles se brisent et qui a fait de la terre un sol mouvant comme le sable, perfide comme Tonde et sur lequel Thomme ne marche plus qu^en tremblant ; elle dira encore que la cause de ses revers et de ses infortunes ce fut Tesprit de division au sein de la famille et au sein de la société.
J'ai vu parfois rouges de honte et pleurant de rage, cachant leur visage dans leurs mains lorsqu'ils comparaient leur siècle aux âges passés, des hommes prodiguer non pas, comme vous à rÉglise, mais au christianisme, les reproches et l'insulte-, leur impiété qui semblait triomphante lui disait avec une amère ironie et un mépris vengeur : Toi qui prétends régénérer le monde, où donc nous as-tu menés? tu nous as jetés dansTabîme d'où tu voulais, disais-tu, nous i:aire sortir^ les siècles que tu condamnes ont Ij^roduit des peuples de héros^ et nous, tes fils, mous ne sommes que des dégénérés ; ta morale ;.]>arfaite a engendré le vice, la faiblesse, creusé Tabîme, et nos pères étaient si grands!... Ton influence maudite est la cause de notre perte...
Qu'ils cessent de se plaindre, et qu'ils se montrent justes : ce n'est pas la religion qu'il faut
— - 1 64 — accuser, mais eux-mêmes. Ces hommes illustres par leur grandeur morale, vulgaires par leur nombre, qu'engendrèrent la Grèce et Rome, et que vous, hommes du progrès, vous contemplez de loin avec respect, vous regardant tout confus comme des nains auprès de ces peuples antiques, eh bienî ces hommes ne séparaient point rétude de la religion de Tétude des sciences, et Part du gouvernement était intimement lié à la puissance morale de la religion. Ils connaissaient pourtant Part de former et de diriger les hommes, ceux qui leur inspiraient un tel mépris de cette vie mortelle, un si grand courage, un dévouement si complet, un tel amour de tout ce qui grandit et élève, du beau et du vrai, tant d'horreur pour tout ce qui dégrade, que trente siècles passés, tout remplis d'étonnenient nous les admirons encore. Les républiques d'alors ne pensaient pas que la piété envers les dieux fût une faiblesse, mais la religion était en honneur; le respect des dieux était la vertu des héros et de ceux-là mêmes à qui vous avez conservé le nom de sages. Ils pensaient et avec raison, ce me semble, que la liberté des individus et la grandeur des nations ne sont que la résultante de l'accomplissement des devoirs particuliers, puis-
— i65 — qu'elles ont pour base Tordre et la justice, pour garantie le respect de tous par chacun et de chacun par tous*, ils croyaient encore que Pidée abstraite du devoir et la force matérielle, arme que le christianisme a brisée depuis, sont impuissantes à maintenir ces vertus qui ont leur siège dans la conscience, où règne seule la religion. Et ils étaient tellement convaincus de Pimpossibilité de gouverner sans elle, qu'ils n'entreprenaient rien sans avoir consulté les dieux et les avoir priés de leur être favorables; nulle cité 'ne s'élevait sans l'intervention d'une divinité; ïj tous les empires avaient des dieux pour protecteurs : la religion n'eût pas existé qu'ils l'auraient forgée ; ils n'auraient pas senti au fond de leur âme ce lien mytérieux qui unit l'homme à son Créateur, la société à son principe, que la n religion fût née des besoins mêmes du gouvernement.
Il n'en a pas été ainsi de nos jours. Lé joug • de la religion a paru lourd à nos contemporains Mît ils l'ont secoué; ses vérités et ses lois sévères Mit ils les ont rejetées; son influence les a irrités Kit ils l'ont combattue de toutes leurs forces. Dieu, pour quelques-uns, c'est le Croquemitaine 'des enfants; la révélation, c'est un conte de fées '
— i66 — dont on rit quand on devient grand, c'est la légende qui servit à fortifier le pouvoir oppresseur et inique, qui effraya nos pères, qui nous amuse et que nous redirons à nos enfants dans les soirées d'hiver. Le Christ est une noble figure que les temps ont grandie; sa vie, sa morale, ses œuvres, c'est de Phistoire. Il a sa place marquée dans les fastes du monde, et le professeur en parle comme il parle des dieux d'Homère et de Virgile. Cherchant à se passer de Dieu, ils ont, autant qu'ils l'ont pu, fait le vide autour d'eux, et c'est le vide , cette chose affreuse pour l'homme, ce mal, le pire de tous, qui a creusé l'abîme et les y a conduits. Car, touchant la religion, le vide est pire que l'erreur, je devrais dire plutôt qu'il n'est pas possible, et vous ne tarderez pas à le sentir. Si, un jour, il leur arrivait encore de supprimer le Christ, la raison humaine et la fausse liberté ou plutôt Terreur et le despotisme se hâteraient de le remplacer.
Les païens mêlaient à leur religion Terreur et quelquefois le crime; ils eurent le tort de réunir souvent dans les mêmes mains et de confondre l'autorité spirituelle et la puissance temporelle; mais ils avaient conservé une somme de vérités et de principes qui leur permettait de s'élever et
l de grandir. Avec une imagination ardente et passionnée, ils étaient cependant positifs, tandis que vous, faux libéraux, indolents et faibles, vous plaisez dans le vague; ils redoutaient le néant, vous y tendez de toutes vos forces; ils ne voulaient pas mourir en quittant la terre, et vous ne voulez pas vivre; F immortalité de Tâme était la pensée dominante des peuples d'autrefois, vous vous faites gloire de nier cette vérité, qui fut le principe des vertus antiques et le fondement de la grandeur des âges passés. C'est Pespoir de la vie future et de la récompense promise au courage et à la piété qui fit naître dans les âmes les nobles pensées et développa dans les cœurs les sentiments généreux; c'est à lui que souriait le soldat lorsqu'il cherchait la mort sur les champs de bataille ; c'est là que les hommes philosophes puisaient dans la douleur ce calme stoïque qui vous étonne. Plus tard le paradis de Mahomet n'a t-il point opéré des prodiges et fanatisé des populations entières?
Nous périssons faute de principes, entends- je de toutes parts. Eh bien, c'est vrai, nous avons tout détruit, nous avons fermé la source où se trempaient les âmes; nous n'avons plus de principes parce que nous n'avons plus de croyances;
— i68 — il ne nous reste que des abstractions qui fatiguent ou des vapeurs qui pénètrent Pâme pour l'affaiblir; rien pour relever le courage qui défaille, rien pour soutenir la vertu qui s'étiole, et la vertu ne se soutient pas dans le vide.
Il y a des choses que la raison n'explique qu'en descendant au fond du cœur de l'homme; souvent un mal est causé par un autre mal. Modernes, lorque vous contemplez muets les gloires du passé, à quoi songez- vous? Votre regard semble plonger au fond âes choses, mais pourquoi? je n'en sais rien, car à quoi bon étudier son modèle si ce n'est pas pour le copier ? à quoi bon comparer son travail à l'œuvre du maître, si ce n'est pas pour découvrir les défauts de son propre ouvrage, les corriger et apprendre à mieux faire? Admirateurs stériles des anciens, lorsque vous voudriez leur ressembler, comment ne cherchez- vous pas à les imiter ? que dis-je? vous paraissez au contraire vous appliquer à faire le contraire de ce qu'ils ont fait. Est-ce impuissance ou lâcheté ? Non, mais une fausse liberté vous a séduits, l'orgueil vous dirige, et votre volonté trop faible ne sait pas résister et votre passion s'applaudit elle-même.
« Il sera toujours sage aux hommes, disait
— iGg — naguère une voix plus autorisée que la mienne, d^étudier et d'admirer ce que le temps a respecté, car il ne respecte que ce qui est grand et ce qui est vrai. » Instruits déjà par Pexpérience autant qu'ils étaient guidés par leur raison et leur jugement, les sages d'autrefois disaient qu'une nation ne peut vivre et grandir si son gouvernement n'a point pour base et pour appui la religion ^ et les sages d'aujourd'hui, alors que les siècles ont confirmé les vieux principes, les regrettent et les méprisent dans leur orgUeil superbe, et, artisans de notre ruine, ils nous accusent d'en être les auteurs.
Cependant s'ils avaient voulu, s'ils voulaient encore,. maintenant!... Cette source altérée où les peuples antiques trouvaient la force et la vertu, elle coule à pleins bords au milieu d'eux, purifiée et rendue plus féconde. Mais l'austère vérité ne va pas à leur caractère aventureux ; ils se détournent avec fierté des chemins qu'ont tracés les pas de leurs ancêtres, et pour essayer la réalisation de leurs songes ils jouent le monde entier. Les généraux d'Athènes et de Sparte, les consuls romains se dévouaient pour leur patrie ; à présent c'est la patrie qui est sacrifiée à l'ambition des partis et des sectes. Autrefois les ar-
— lyo — mées obéissaient au plus brave, et le général supportait comme ses soldats la fatigue et les privations, affrontait comme eux le péril ; nous avons vu, nous, le soldat souffrir et se battre avec courage, bien qu'avec désespoir souvent, parce qu'il préférait la mort à la honte ; tandis que son chef n'avait d'autre souci que celui de ne pas mourir et de passer gaîment son temps. Les récompenses sont données à la faveur, jadis c'était au mérite. A Athènes, à Rome, les auteurs des révolutions se fussent appelés traîtres; en France se courbant sous leur joug on les nomma libérateurs. L'amour de la patrie n'est plus qu'un vieux mot qui sert d'excuse à bien des ambitions, un parfum des âges passés qui par instants nous enivre encore, quelque chose qu'on aime et qu'on respecte comme ces vieux monuments, ses contemporains, dont il fut la pensée; autrefois c'était le lien des citoyens et rame des nations -, le chez soi, le foyer, c'était la patrie; y a-t-il encore des foyers domestiques?...
La sagesse était respectée jadis, et l'expérience consultée ; nous rions, nous, de ceux qui en vivant ont appris l'art de bien vivre. Il semble que. la raison soit Tapanage exclusif de la folle et
— lyi — présomptueuse jeunesse, et la prudence de Page, les conseils de la crainte. Pauvres enfants ! si nos pères sont de glace, pour ne point embraser le monde, le feu qui nous dévote a besoin de leur contact.
La tempérance était la vertu des anciens ; ils mangeaient pour soutenir leurs forces et non pour se procurer des jouissances ^ la fatigue, la faim étaient les assaisonnements des mets de Sparte -, la sobriété rendait la santé plus robuste et Tesprit plus actif. Aujourd'hui, hélas !... Il y a des statistiques qu'on ne pourrait consulter sans honte et sans tristesse ; on serait épouvanté si Ton examinait ce que les droits, vainement accumulés sur les alcools pour en empêcher Tusage immodéré, rapportent chaque année au Trésor.
L'esprit d'impiété et de révolte, voilà la première cause de notre décadence, mais ce n'est pas la seule. Auprès de son foyer l'épouse demeure solitaire et désolée, tandis que l'homme s'en va respirer ailleurs un air corrompu souvent ^ Fautel élevé pour être leur rempart est un mur qui les divise *, le Christ venu pour réunir tous les rayons en un même foyer, tous les •cœurs dans une seule flamme, tous les parfums
en un même vase, au lieu d'être un lien, n'est plus qu'une barrière.
Et l'enfant, cette communauté de pensées, de souvenirs, d'espérances, cet être doux et charmant qui confond deux, âmes, cette prolongation de la vie, cette perpétuité de l'amour, il n"'est plus qu'un lien charnel et impuissant. La tendresse de la mère retient quelque temps sous son aîle chaude le trésor de la famille; elle prépare la page où se doivent tracer les grandes leçons et les grands devoirs ; elle dispose la cire où d'autres graveront l'image et imprimeront leur cachet. La tendresse du père et le devoir du citoyen confient à des maîtres inconnus le trésor et l'espoir de la société ; n'importe quelle plume, n'importe quel moule, l'essentiel est que l'enfant devienne un homme, qu'il sorte du creuset entièrement purifié, débarrassé de ces légendes et de ces vues d'un autre âge que le sexe faible, ignorant et crédule, a conservées et qu'il engendre dans les âmes de ses fils avec des baisers et des caresses -, il faut que l'école efface le plus beau trait de ressemblance entre la mère et son fils, qu'elle brise le plus doux lien, que l'enfant apprenne à rire de ce qui le faisait aimer et qu'il respectait autrefois, qu'il sache se moquer des pieuses
croyances de sa mère, traiter avec dédain comme des hypocrites ou regarder avec pitié comme dépourvus de sens et de jugement ceux qui remplissent leurs devoirs de catholiques.
Si ces conditions ne sont point remplies, si Tentant, lorsqu'il a grandi, n'a point pour symbole : J'ai foi dans le génie de l'homme et dans sa puissance, indépendante de ces lumières appelées divines; j'ai foi dans sa raison-, elle seule est ma loi et la règle de ma croyance *, le pape et le clergé catholique sont les ennemis du progrès *, ils opposent des barrières à la civilisation ; l'homme est l'unique maître de ce monde, de la science et du progrès ; aucune main que la sienne ne travaille à ses destinées; cet enfant ne méritera jamais le nom d'homme au sein de la société nouvelle. La religion qui régénéra les peuples, qui trempait les hommes d'autrefois, qui engendra les chevaliers et fit éclore les plus beaux génies, aujourd'hui on l'accuse de corrompre la jeunesse, d'affadir les individus, d'amollir les races et de les abâtardir, de faire de l'homme un esclave soumis, sans raison, sans volonté, une machine dont le moteur est le pape et le régulateur l'ambition des jésuites.
Le schisme est au sein de la société où chacun
a son idole et son drapeau, cherche de Tor et non la prospérité de la nation, la fortune plutôt que la justice, les honneurs plutôt que la sagesse, la volupté et non le bonheur de Thumanité:^ régoïsme domine comme un tyran • le maître et le serviteur se regardent ainsi que des traîtres ; celui-ci convoite sans cessa, celui-là tremble constamment; tous les deux cachent des armes, l'un pour attaquer, l'autre pour se défendre.
On sent le mal, on le redoute, et pour le conjurer, tandis que le professeur remplit auprès de ses élèves la tâche qu'il s'est imposée, prêtant Toreille à tous les échos de la presse, le père s'en va répétant : La division est partout et c'est la cause de notre faiblesse ; soyons unis pour être forts ; et il croit, en parlant ainsi, avoir accompli son devoir.
O mes concitoyens î les phrases ne vous sauveront point ; sensibles quelquefois, vifs, bavards, légers, inconstants, pourquoi ne montrezvous de la femme que les défauts ! que n'avezvous sa pitié pour la victime qui vous implore et que seul votre dévoûment peut sauver. Mais l'amour et le spectacle ont énervé votre âme ; le vice a sur la scène remplacé la vertu^ le héros qu'on préfère ce n'est point le plus noble ni sou-
vent le plus vertueux; autrefois le théâtre était récole de la gloire et de Fhonneur, on en a fait récole des passions -, jadis on y chantait les grands hommes et les grandes œuvres, on y exalte aujourd'hui ce qui cherche les ténèbres et se traîne dans la fange. Chaque soir vous mettez vos habits de fête et vous allez applaudir ce qui révolte toute âme honnête et dont vous-même vous rougissez le matin *, vous allez vous égayer des faiblesses de rhumanité et donner votre approbation au crime. Les Romains allaient voir Pesclave à qui pesait sa chaîne mourir en défendant sa vie; vous regardez en souriant Hercule abandonner la peau de lion et déposer sa massue, Phomme s'avilir et la vertu expirer, sans que sa voix plaintive trouve en vos âmes plus d'écho que jadis la prière du gladiateur.
Assez longtemps votre fière raison a été le jouet des illusions et des mensonges, la captive de vos imaginations, assez longtemps vous avez versé des larmes comme Tenfant sur des maux supposés, sur la souffrance d'un amant malheureux, regardez la patrie, ne laissez pas s'élargir ses plaies pour n'avoir point le courage d'appliquer le remède : c'est être criminel que de trouver ses plaintes importunes et de couvrir sa voix
par des chants, c'est être criminel que de rire quand elle souffre, et de songer au plaisir quand elle appelle au secours ; c'est être criminel que de lui refuser.... sa vie s'il le fallait.
Et cependant nul ne veut pour elle sacrifier son idole, ni abjurer ses haines. O mes concitoyens, secouez votre âme et cherchez votre cœur; reprenez-le si vous l'avez donné, éveillez-le s'il est endormi-, s'il est languissant, faible, meurtri, Dieu, mais Dieu seul le peut guérir et fortifier, demandez-lui qu'il le fasse ou qu'il vous en donne un autre : Il est toujours vivant, l'Esprit qui changea la face du monde en renouvelant les cœurs.
Je viens de me rencontrer avec vous. Père Hyacinthe, dans la même pensée, et j'ai porté la même sentence que déjà vous avez portée; mais contre qui?... De l'esprit d'impiété, de division et de révolte qui mine les sociétés, ne nous accusez pas ; ce n'est pas à nous qu'il faut imputer la faute et jeter la pierre. L'histoire, censeur sévère, l'avenir, maître qui corrige les
— 177 ^ leçons de chacun, venge les outrages, enlève les places usurpées, retire à l'un son masque, à l'autre le manteau d'ignominie qu'on lui avait jeté sur les épaules, l'avenir et l'histoire diront que nous avons combattu de toutes les forces et de toutes les puissances de notre âme les principes dissolvants qui exercent leurs ravages au cœur de la France, que le contre-poison a été repoussé et la main qui le présentait accusée.
J'ai entendu quelquefois les ennemis de l'Église lancer contre elle leurs sarcasmes et leurs injures : les plus acharnés étaient toujours les plus ignorants, car de nos jours c'est le genre ; on apprend non pas à la connaître, mais à l'insulter. Au milieu de ce monde qui, dites-vous, demande « le pain de l'instruction universelle et gratuite, » lorsque nous enseignons la première des sciences, l'indispensable, celle qui découvre à l'homme le secret de son existence et de ses destinées, sa noblesse et ses titres, on nous ac- . cuse de jeter des ombres et de créer des esclaves.' L'intelligence est seule l'objet de tous les soins dans la plupart des établissements universitaires ; examinez les livres, les brochures, les rapports; partout on demande de nouveaux programmes et de nouvelles méthodes, des machines de corn*.
pression qui permettent de loger plus de mots et de livres dans la faible cervelle de Tenfant ; mais les réformes que Ton réclame n'ont rapport qu'à rhygiène et à la manière de développer et de former Tintelligence. Le cœur!... Vous chercherez en vain ce mot ; il semble que Tenfant en soit dépourvu, ou que le soin du cœur est un soin inutile, ou qu'il n'ait besoin pour grandir ni de sève, ni de soleil, ni de rosée. Sortant de la serre du foyer, habitué à la douce chaleur qui le fit éclore, et privé tout à coup d'abri, de soutien, des rayons qui le faisaient vivre, il meurt, ou ployé par le vent s'incline vers la terre.
Dans nos collèges, en même temps que l'esprit nous cultivons le cœur, la plus belle partie de l'âme ^ est-ce pour cela que notre enseignement est méprisé, calomnié?... ou bien les succès de nos élèves auraient-ils rendu jaloux ceux qui font étalage de leur absolu dévoûment à la France et à l'avenir des générations ?
Médecin habile, le catholicisme a voulu guérir la France de ce mal lent qui cache la mort sous une apparence de santé ; il l'a envoyé reprendre la vie où elle l'avait puisée, respirer l'air et se réchauffer au soleil qui fortifièrent sa jeunesse.
et la malade s^est moquée du médecin et de son remède, lui assurant qu'elle se portait mieux que lui. Par la voix du pape et des évêques, le catholicisme a dénoncé Timpiété comme la rouille qui ronge le fer, le reptile qui suce le sang; et les peuples ont dit avec un sourire : Nous ne sentons point de mal. Avertis par le catholicisme que les révolutions engendrent le désordre et la mort, les nations ont répondu en se tâtant le pouls agité par la fièvre : Il bat comme à vingt ans!
Tous les jours, nous appelons l'attention sur la presse immorale et mensongère qui inocule le . poison dans les âmes; nous ne cessons d'en montrer les terribles effets et de les combattre; nous avons dévoilé le cœur de l'homme sans religion, l'âme d'une société sans Dieu ; l'homme et la société se sont révoltés contre nous, ils ont crié à la trahison et prétendu qu'ils avaient le droit de mourir et n'ont pas besoin de Dieu pour vivre. Nous avons prêché la soumission aux puissances, le respect de l'autorité; on nous a traités tantôt comme de vils flatteurs, tantôt comme des intrigants avides, et accusés de vouloir rétablir l'esclavage. Quand nous avons enseigné la justice, on a répondu par la spoliation'
— i8o — et le vol •, lorsque nous avons essayé de réunir les factions divisées et les partis, les disciples de Machiavel ont flairé partout Todeur de la poudre et préparé leurs armes. A côté des droits de rhomme nous avons placé ses devoirs, mais c'est en vain que nous les rappelons au père, au citoyen, à Pépoux, au chrétien, personne ne nous écoute; nous, du moins, nous avons la conscience d'avoir rempli le nôtre.
Non, nous n'avons point causé les maux de notre patrie. Il y a longtemps que le terrible mal la mine sourdement ; la grande Révolution fut la première crise, et n'est-ce pas elle, dites-vous, qui a fait en grande partie du moins l'ultramontanisme ?
Il est vrai que, par amour pour la vérité, ou pour justifier vos accusations, vous ajoutez immédiatement : « Sans doute l'ultramontanisme est bien antérieur à 1789, mais il n'avait pas droit de cité dans notre pays... Le livre qui le résume avec le plus de modération et d'autorité, celui du jésuite et cardinal Bellarmin, avait été brûlé à Paris par la main du bourreau. » Mais poursuivis, exilés, comment les ultramontains auraient-ils pu vous nuire ? Est-ce l'obscur prisonnier du fond de son cachot, sans partisans,
— i8i — ■sans amis, détesté partout où il est connu ^ est-ce le banni, lorsque toutes les frontières sont gardées et que les montagnes interdisent aux vents de laisser passer son souffle, qui auraient pu bouleverser et changer la France ?
D'autres ont prouvé que la bise qui la transforma n'est pas venue d'Italie, mais d'Angleterre : à quoi bon répéter ce qu'ils ont écrit? Vous le savez bien, vous qui prenez plaisir à plonger votre regard au fond de toute chose, à découvrir les causes de tous les phénomènes de l'histoire et de la métaphysique, à pénétrer les secrets des siècles, à chercher le sol où plongent les racines de tout ce qui s'élève, d'où vient la sève qui le nourrit *, vous qui aimez les profondeurs de la pensée, les échos des âges antiques et qui parfois essayez de lire ces pages indéchiffrables de l'avenir que Dieu seul peut révéler; assis sur le rivage, vous n'aimez pas voir couler l'onde sans en connaître la source, et votre imagination travaille quelquefois à satisfaire votre esprit inquiet. Mais il est des matières graves qu'une sage raison, une intention pure, une justice exempte de préjugés ont seules le droit d'examiner humblement sous l'œil de Dieu qui voit tout ce qui échappe à nos reg ards, guidées
par son, esprit qui gouverne le monde avec sagesse et équité. Car souvent il y a, à côté du principe qui garde, le principe qui corrompt, à côté de la vertu, le vice; facilement, Thomme qui juge par ses seules lumières, confond les eaux différentes qui coulent dans le même lit et attribuent à la source le principe malfaisant jeté par la main d'un ennemi. N'essayez point de juger le Dieu dont les secrets sont impénétrables, qui courbe et qui relève, qui éprouve les nations comme les individus et punit les fautes des uns comme les péchés des autres. Je me trompe : pour juger Tâme immortelle de rhomme, parfois il attend qu'elle quitte ce monde, tandis qu'il a placé en la terre la balance où il pèse l'âme mortelle des nations.
Peut-être avez-vous été autrefois professeur : n'avez-vous pas vu les meilleurs élèves commettre des fautes? Et vous les repreniez de leurs rares manquements afin de les rendre meilleurs encore, d'éloigner d'eux le sommeil qui énerve ou l'orgueil qui précipite. Eh bien, pas plus que l'élève, pas plus que l'homme les nations n'étant impeccables, elles ont aussi besoin de ces corrections salutaires qui renouvellent l'énergie et stimulent le courage. Vous souvient-il comme
— i83 — Dieu traitait autrefois son peuple choisi, le seul qui le connût et en faveur duquel il avait opéré tant de prodiges?...
L'absolutisme politique, et encore plus Tabsolutisme religieux, dites-vous, ont engendré les maux dont les races latines, et F Espagne en particulier, souffrent aujourd'hui. Il est vrai, les libertés au delà des Pyrénées sont encore restreintes, mais si ces restrictions ont été la cause principale de sa décadence, elles n'ont pu l'être de sa splendeur, pour laquelle bien plutôt elles auraient été un obstacle. Or, c'est sous le même régime que vous condamnez absolument que l'Espagne a grandi et qu'elle fut jadis « le premier pays de l'Europe ». Et si, faisant la part de toutes choses, je conviens que le besoin comprimé de liberté, plus impérieux à notre époque que jamais, a pu avoir quelque influence sur les malheureuses destinées de nos voisins, cette influence fut médiocre chez des peuples longtemps ensevelis dans l'inaction, isolés des autres, égoïstes, vivant trop de leur vie propre, respirant un air concentré, sans nul souci de couper la mèche consumée, et se désintéressant de tout ce qui se passait autour d'eux. Leur épuisement n'est-ii point le résultat de leur mollesse, et leur châti-
• — i84— ment un remède qui leur rendra Fénergie, ia grandeur et la force?...
Le catholicisme n'est point un cadavre, il respire, il vit, je sens battre son cœur; ce n'est point un sang vil qui coule dans ses veines, et Tartère qui traverse mon âme la grandit, Télève et ne Tasservit point. Je suis libre ! et quand les avocats de la liberté nouvelle, d'un ton de reproche et de dédain, me traitent d'esclave, moi qui n'ai d'autres maîtres que le Christ et ma conscience, je les regarde avec pitié se prosterner humblement devant le peuple, soumis aux caprices d'un tyran qu'ils ont reconnu pour maître et dispensé d'avoir raison.