Henry Michel, op. cit. Conclusion du Livre IIT
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êt roturiers, les premiers jouissant de tous les avantages que confèrent la naissance et la fortune, les seconds soumis à toutes les vexations et succombant sous le poids des plus lourdes charges, la Révolution a substitué le régime de la plus parfaite égalité légale. Si l’œuvre d’émancipation a été, au cours du x1x° siècle, l’objet de la sollicitude du parti libéral anglais, et si, en dépit de ses efforts, un certain nombre des anciens abus subsiste, excitant contre l'organisation sociale l’animosité des esprits généreux, chez nous, au contraire, la nuit du 4 août 1789 a, d’un coup, fait table rase des privilèges nobiliaires et féodaux. La propriété foncière est, comme les autres biens, astreinte au paiement des impôts et des droits successoraux et, quoique les formalités qui président à son aliénation, soient encore compliquées et nécessitent une complète refonte, le transfert en est, en principe, aussi libre que celui des meubles ; les substitutions n’existent qu’exceptionnellement et ne permettraient pas la constitution de biens de mainmorte ; le droit d’ainesse a fait place au partage égal entre tous les enfants. Vivant du souvenir de l'œuvre libératrice de la Révolution, convaincus qu’elle a opéré en un jour, toutes les réformes nécessaires et que la société qu'elle a établie offre presque l’image de la perfection, les Français sont restés fidèles aux traditions de leurs ancêtres, détournés, par la fascination qu’exercent sur eux les principes de 1989, de l’inté-
rêt qu’apportent les Anglais aux questions économi-
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ques. Dotés dès le xvirr° siècle de presque toutes les libertés publiques, nos voisins pouvaient, d’ailleurs, diriger leur attention vers la conquête de la liberté économiqueet consacrer leurs efforts à sa réalisation.
Chez nous, au contraire, le siècle dernier ne fut qu’une longue lutte dans laquelle la liberté politique, conquise avec la prise de la Bastille, fut alternativement soumise aux destinées les plus diverses. À la liberté presque anarchique de la période révolutionnaire succèdent bientôt l’autoritarisme d’un empereur usurpateur, la Restauration royale de 1815, et la Monarchie bourgeoise de juillet. Un instant retrouvée en 1848, elle sombre de nouveau avec le second Empire, pour renaître enfin victorieuse avec l’avènement du régime républicain. Cependant, à l’abri des perturbations politiques violentes, procédant aux réformes par la joie régulière de la législation, les Anglais avaient le loisir d’y consacrer tout leur soin et d'observer dans leur concession une sage prudence, pour permettre aux masses de faire lentement leur éducation constitutionnelle. Rien n’est plus typique, à cet égard, que la procédure que suivit dans: les deux pays, l'octroi aux ouvriers du droit d’association, d'action collective et de représentation politique. En 1825, alors que l’ancien régime électoral de l’oligarchie aristocratique et des bourgs pourris règne encore en Angleterre, les classes travailleuses se voient reconnaître par la législation, le droit de se coaliser en vue d'obtenir une amélioration des salaires ou des conditions de travail, Sous le couvert
de cette loi, après la période anarchique et troublée de l'agitation owenite et chartiste, les ouvriers s’organisent, hiérarchisent et centralisent leurs Trades- Unions, font leur éducation économique dont les les soucis les détournent des passions politiques, jusqu’au jour où, assez puissants, ils contraignent le Parlement à les appeler à collaborer à la représentation nationale. En France, d'autre part, la Révolution de 1848 confère brusquement aux classes laborieuses le suffrage universel. Aussitôt muni de son bulletin de vote, le travailleur ne songe plus qu’à mettre au service de son émancipation économique sa puissance politique, el il doit en attendre le résultat jusqu’en 1864 qui supprime le délit de grève, et 1884 qui autorise la constitution de syndicats (1). L'esprit généralisateur, abstrait et foncièrement logique du Français l'empêche enfin de sacrifier, autant que l'Anglais, aux contingences de la vie pratique. Si la liberté lui paraît devoir être le principe directeur, il en applique intégralement toutes les conséquences. Bastiat combat à outrance le protectionnisme et n'admet, en aucun cas, que des circonstances spéciales puissent le justifier. Yves Guyot fait de la concurrence économique le grand ressort moral dans les sociétés basées sur la science, la production et l'échange. Coïncidant avec l'instauration, brusque chez nous, lente chez eux, de l'égalité politique, cet esprit déductif nous paraît également rendre compte