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CHAPITRE II

Le Libéralisme rationaliste et déductif Ricardo et les Radicaux philosophes

SOMMAIRE

À. — Ricardo : Son esprit abstrait. — La concurrence principe économique. — Sa controverse avec Malthus sur les Corn Laws.

B. — Bentham et le Radicalisme philosophique : La morale utilitaire. — L'égoisme éclairé. — Le rôle négatif du gouvernement en matière économique. — La « Défense de l'usure ».

Si nous avons pu facilement faire justice des reproches infondés adressés à Smith et à Malthus sur leur prétendue indifférence des soucis pratiques et de l'intérêt national, il nous serait plus difficile d'assumer une pareille tâche pour Ricardo. C’est presque toujours lui et ses doctrines qu'avaient en vue, lorsqu'ils dirigeaient contre elle leurs critiques, les adversaires de l'école libérale anglaise dont il synthétisait, à leurs yeux, la méthode et l'idéal. Et cependant, un examen, même superficiel, l’aveu des intéressés que nous retrouvons dans

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leur correspondance permet de tracer les divergences qui le séparent des précédents, et surtout de Malthus, son contemporain et ami. Alors que ce dernier se préoccupait surtout des «conséquences pratiques » de ses préceptes et recherchait les effets immédiats et temporaires des changements particuliers, Ricardo ne fixait jamais son attention que sur l’état permanent des choses qui en résulte, il ne voyait dans l’économie politique que la «recherche des lois déterminant la division du produit entre les classes qui contribuent à sa formation », et considérait comme « vain et illusoire » le but que lui assignait Malthus, c’est-à-dire la « recherche de la nature et de la cause des richesses » (1). Ayant abordé assez tard les études économiques, il y avait apporté un esprit abstrait, fruit d’une éducation presque exclusivement scientifique et d’une activité intense déployée à la Bourse, dans l'examen des rapports entre la monnaie et le commerce international. Il subit certainement l'influence. de James Mill, qui résuma plus tard ses doctrines, et de Bentham qui en avait été le « père spirituel ». Nous devrions donc, en bonne logique, étudier d’abord ces derniers, mais outre que, d’une part, le nom de Ricardo brille d’un éclat plus vif dans l’histoire économique anglaise que celui de ses vulgarisateurs, de l’autre, l'influence de Bentham et des radicaux

philosophes atteignit plus tard l'apogée de sa puis

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sance, et leur enseignement nous acheminera plus directement vers celui de l'Ecole de Manchester. Porté aux considérations d'ordre spéculatif, doué, nous l’avons vu, d’une puissante faculté d’abstraction, il abandonna la conception, jusque-là empirique, de l'économie politique pour lui en substituer une autre plus rationaliste. Elucider les principes directeurs des phénomènes économiques, en tirer par le raisonnement déductif toutes les conséquences qu'ils comportent, à l'exclusion même de leurs effets pratiques, imaginer ce qu'il appelait des «cas » pour en expliquer le mécanisme, tel était le but qu'il se proposait et les moyens qu’il employait. On conçoit, dès lors, que, parti des mêmes données que ses devanciers, admettant comme eux la supériorité de la liberté sur les restrictions de tout ordre, il n’ait pas abouli aux mêmes résultats, puisqu'il ne se laissait pas arrêter, à leur exemple, par les obstacles qu’opposait la réalité à la rigueur des déductions logiques. Rien ne saurait le démontrer plus clairement que l'impression si différente produite sur lui et sur Malthus par le spectale de l'évolution industrielle de l'Angleterre de leur temps. La désertion des campagnes, la congestion des villes. encore accrue par le licenciement des soldats des guerres napoltoniennes, tout contribuait à accentuer l’acuité de la course effrénée des hommes, femmes, enfants et vieillards vers les manufactures déjà regorgeantes de bras. Son affirmation de la concurrence comme principe de la société écono-

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mique, qu'il plaçait à la base de ses doctrines, ne fut que la généralisation des conditions spéciales à son époque et la mise en ordre de l’anarchie apparente qui y régnait (1). La crise qu’elle entraînait avait amené Malthus à ajouter de nouveaux tempéraments à ceux que Smith admettait déjà au principe de la supériorité naturelle de la liberté livrée à elle-même, et cependant il partait de l'identité des intérêts de la nation et des propriétaires, qui aurait dû, semble-t-il, le conduire à conclure à l’instauration d’un régime de liberté absolue. Ricardo, au contraire, n’y voyait que le simple effet du jeu des lois naturelles : pour lui, loin de concorder avec ceux de la majorité, les intérêts des landlords en divergeaient profondément et pourtant il ne proposait pas, pour combler le fossé, de recourir à l'intervention gouvernementale. C’est encore la différence de leurs tempéraments qui seule nous permet d'expliquer des conclusions en apparence si paradoxales. La liberté, disait Malthus, est, sans doute, l'idéal à la réalisation duquel nous devors nous attacher, mais il faut, dans la mesure de notre possible, en atténuer les conséquences fâcheuses. Si, comme vous l’aflirmez, répondait Ricardo, la liberté est le but suprême, si la « pis medicatrix naluræ » est le meilleur remède aux maux dont nous souffrons, si la science ne se borne qu’à conslater les rapports permanents des phénomènes, en

x. Price, op.cit:, p.64

un mot, à établir les lois de la nature, la logique ne nous enseigne-t-elle pas que l'intervention du législateur ne pourra jamais avoir qu'un résultat désastreux, car comment imaginer deux choses aussi contradictoires que la marche naturelle en avant de l'humanité et les entraves artificielles qu'y apporte la volonté d’un homme? La liberté revêt alors chez lui le caractère de vérité scientifique et rigoureuse, dont aucune considération ne doit venir allérer l’application intégrale ; il la pose à l’égal d’un théorème et en pousse à l'extrême toutes les déductions.

Sa préférence pour les questions abstraites ne l'empêcha du reste nullement de prendre parti dans la question qui divisait alors son pays et à laquelle le régime des Corn-laws, établi à la suite de la paix, de 1815, venait de donner un regain d'actualité. Ce fut en lui que Malthus trouva son plus subtil contradicteur. Développant les arguments que nous avons résumés plus haut, ce dernier venait, en effet, de faire paraître coup sur coup, en 1814,ses Obseroations sur les Corn-laws el ses Bases d'une opinion sur la restriction des importations et, l’année suivante, ses /echerches sur la nature et les Progrès de la Rente. Dans son Essai sur l'influence des bas prix des blés sur les profits du Capital, Ricardo s’efforça de réfuter ses aflirmations, allant, d’ailleurs, puiser ses armes dans l’œuvre même de son adversaire, et se plaisant, suivant sa méthode, à montrer ses inconséquences avec sa

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doctrine. L'importation des céréales, loin d’être un signe de décadence, est, au contraire, une marque de prospérité puisqu'elle est due au fait de la mise en culture de toutes les terres fertiles du pays. Les avantages que retirent les possesseurs du capital des facilités apportées à la production des subsistances est double: elles élèvent les profits et augmentent la somme des articles de consommation. Dans tout autre genre d'exploitation des facilités analogues ne feraient que multiplier les marchandises ; pour empêcher la libre importation, dont tel serait le résultat, il faut, par conséquent, des motifs irréfutables. Quels sont donc les dangers que nous font entrevoir ses adversaires ? Que les pays fournisseurs, au Cas de mauvaise récolte, garderont, par devers eux, le contingent habituel de nos subsistances dans le but de combler leur propre déficit et nous conduiront ainsi à la famine ? Mais quelle volonté humaine serait assez puissante pour déchainer une crise aussi redoutable que celle que prédisent les auteurs de cette objection ? Malgré son autorité, Napoléon lui-même, ne réussit pas à arréter l'exportation des produits russes. Le débouché, formé par une nation de libre entrée, augmenterait la culture dans les pays fournisseurs et ce serait, en ces temps de crise si redoutée, que leur intérêt les pousserait à satisfaire les demandes par la perspective de prix élevés et de bénéfices rémunérateurs. Plus s’étendrait le champ des approvisionnateurs, plus diminueraient les risques de famine,

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l’éventualité d’une récolte également mauvaise partout nécessitant un concours de circonstances fort problématique. Certes, quelques agriculteurs subiraient un malaise passager à l'avènement d’un régime de liberté, mais n’en peut-on dire autant de tous les’ progrès humains ? L'invention des machines ne lésa-t-elle pas certains intérêts? Faudrait-il aussi craindre que le travail ne perdit, pour les classes pauvres, une partie de son pouvoir d'achat ? Une meilleure répartition du capital social augmenterait, au contraire, la demande des bras et produirait un effet analogue à celui de l’introduction de machines dans l’industrie. Les classes engagées directement dans le commerce extérieur tireraient-elles seules profit de cette réforme ? Malthus n’a-t-il pas démontré qu’elle diminuait la rente, augmentant les bénéfices de tous les capitalistes et commerçants par l’abaissement des salaires ? Le prix de nos marchandises exportées ne changerait pas et nos manufacturiers gagneraient ainsi toute la somme épargnée dans la fabrication de leurs produits envoyés à l'étranger. Dira-t-on enfin que les profits agricoles sont toujours, à égalité de travail, supérieurs aux industriels ? Malthus oublie-t-il qu'il a prouvé que certains capitaux agricoles ne fai. saient que restituer un avantage crdinaire sans rente, un bénéfice convenable constituant, a-t-il dit, un appât suffisant. Du reste, si l’on invoque l’intérêt des landlords pour s'opposer à Ja liberté d'importation, il faudra, au nom du même principe,

‘empêcher tous les perfectionnements dans les pro-

cédés de culture susceptibles, eux aussi, de provoquer une baisse du taux des rentes foncières (1). L'œuvre de combat terminée, les arguments de l'adversaire en faveur du protectionnisme dûment réfutés, il fallait maintenant prouver que, non seulement le régime était indifférent, mais qu'il était néfaste aux intérêts de la nation: ce fut à cette œuvre que s’attacha alors Ricardo, dans son court pamphlet sur la Protection accordée à l'agriculture. L'idéal pour lui était de mettre fin aux perturbations que subissait le marché intérieur, et de rechercher les moyens les plus propres à maintenir, dans le pays, le prix du blé dans les limites modérées et constantes. Or la législation alors en vigueur semblait avoir voulu prendre pour maxime le contrepied de cette proposition, et il était difficile d’imaginer un ensemble de mesures aussi susceptibles d’entrainer les résultats les plus incohérents. Lorsque, sous l'influence du manque de récoltes indigènes, le prix du blé atteignait un taux assez élevé, l’ouverture des ports, l’abaissement des barrières douanières remplaçaient brusquement la prohibition la plus outrancière par la libre concurrence la plus effrénée. Délivrés de toute entrave les profits étrangers inondaient le pays et, incapables de lutter

contre leur bon marché, la ruine des fermiers et

1. Ricardo : Essai sur l'influence du bas prix du blé sur les profits du capital : passim el in fine, pp. 543 et 553.

propriétaires nationaux était consommée avant le jour où l'exportation leur aurait permis de se relever. « Comme le remarquait, en 1821, le rapport «du Comité d'agriculture, loin de répandre la fixité « dans le marché, ces mesures réduisent tantôt nos & prix, déjà faibles, au-dessous de la limite qu'amène la liberté du commerce, et tantôt élèvent, sans «nécessité, les prix déjà trop considérables, aggra- « vant à la fois les maux de la disette et la dépression « des profits aux époques d'abondance. » (1). Conirairement aux sages principes d'Adam Smith, le véritable effet de la législation avait été de diriger artificiellement les capitaux vers les terrains inférieurs, entraînant une hausse des prix qui ne permettait l'exportation que quand la richesse de la récolte avait réduit les agriculteurs aux abois. La conclusion logique, que nous étions en droit d'attendre d'un esprit aussi rigide que Ricardo, semblait donc être la suppression absolue et immédiate de tous les obstacles qu’opposaient les réglementations à l'importation, mais, entré au Parlement en 1819, il était contraint de sacrifier davantage aux considérations pratiques, dans l'espoir de faire aboutir les réformes qu’il préconisait, et il se contentait d'apporter à la situation ce qu'il estimait un progrès considérable. Pour ne pas causer à la

condition des légitimes intérêts des propriétaires

1. Ricardo : De la proleclion accordée à l'agriculture. Section, VII p. 677.

fonciers un trouble excessif, l'injuste protection, dont avait été jusque-là couverte l’agriculture, ne serait que graduellement réduite; il proposait, pour cela, de lui réserver le monopole du marché intérieur jusqu'à ce que le blé atteignit le prix de 90 shillings le quarter ; à partir de cette limite, négligeant toule évaluation de prix fixe, de moyenne, on frapperait l'entrée des blés étrangers d’un droit fixe de 20 shillings par quarter, évitant ainsi l’encombrement que causait autrefois la brusque ouverture des ports, et proportionnant les importations aux besoins de la consommation (1).

Ces quelques concessions aux exigences de la politique ne doivent cependant pas nous faire oublier que, de transactionnel et historique qu'il était avec Smith et Malthus, le libéralisme revêtit chez Ricardo un caractère scientifique et déductif qui lui fit rejeter la plupart des attributions du gouvernement que reconnaissaient encore ses devanciers. Plus pessimiste qu'eux, ou plutôt plus fataliste, il ne voyait dans les inégalités et dans ia misère que le fruit de Ja marche normale de l'humanité ; le rôle de l'Etat devait donc être presque exclusivement négatif, puisqu'il était impuissant à modifier, par son intervention, l'ordre économique établi par la nature devant lequel nous étions réduits à nous incliner humblement.

1. Ricardo. De la protection accordée à l'agriculture. Con clusion, p. 686 et suiv.

Si, en dépit de ses prémisses théoriques, Ricardo aboutit toutefois, à la fin de sa carrière, aux exceptions dont nous expliquions la portée il y a un instant, plus intransigeants que lui se montrèrent ses disciples, ou plutôt ceux dont, après avoir subi l'influence, il était devenu le maître ; et on a pu, sans exagération, dire que « James Mill avait été plus ricardien que Ricardo » (1). Il se ratlachait à l'école dont Jérémie Bentham était la tête, et dont toute la législation anglaise du xix° siècle refléta l’enseignement. Nous esquissions dans notre introduction le rôle qu'avait joué, dans la formation du libéralisme, l’utilitarisme du xvin* siècle mais, plus que tout autre groupe, celui dont nous allons maintenant examiner les principes économiques en subit l’imprégnation. La source de toute morale était, à son avis, un égoïsme éclairé; chaque homme prenant dans la vie le chemin qui lui causait le moins de peine et le plus de plaisir, le bonheur collectif étant la somme de celui de tous les individus composant la société, le meilleur moyen « d'assurer le plus grand bonheur du plus grand nombre », suivant la formule célèbre où ils résumaient la politique sociale, Ctait donc d'assurer celui des particuliers. Ainsi nous retrouvons ici le principe fondamental que Smith avait placé à la base de ses théories : il y a dans la société plus d'intérêts com-

1. Elie Halévy. Le Radicalisme philosophique, 1. I, p. 216 et

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muns que d'intérêts opposés, seule l'ignorance divise les hommes, plus ils s’éclairent et s’instruisent, plus ils tendent à sympathiser et à se rapprocher, et l’on peut dire, en somme, qu'il y a malgré la lenteur et les quelques mouvements rétrogrades de la marche du genre humain une tendance sensible vers le progrès (1).

Si livré à lui-même, en recherchant l’accroissement de sa propre fortune, l'individu contribue à l'idéal poursuivi, c’est-à-dire le « bonheur du plus grand nombre » quel doit être le rôle du gouvernement pour le favoriser ? Développant avec intransigeance les doctrines d'Adam Smith, il arrivèrent à des conclusions que Bentham formula dans son Manuel et James Mill dans ses Principes d’économie politique. L'objet de la législation était, à leurs yeux, d'assurer partout la sécurité sans rien négliger à cet effet: « Sûreté pour le travailleur, « sûreté pour le produit du travail, voilà le bien- « fait de la loi et il est inestimable. » Mais là s’arrétait l'intervention gouvernementale en matière économique : mieux que tous les procédés artificiels le libre cours de linitiative individuelle développera le commerce, l’industrie et le bien-être général qui en est la conséquence. Au nom de quel droit l'Etat réglerait-il les conventions entre particuliers ? Qu'il leur laisse le soin de s'arranger comme il convient. La plupart des gouvernements n'ont point adopté

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